I. — La résistance des contribuables aux lois fiscales
Les résultats de la grande œuvre de réforme administrative entreprise par Justinien dans tout l’Empire furent loin de répondre, en général, à l’optimisme confiant du basileus (1). En Égypte moins qu'ailleurs, on peut s'attendre à voir cesser complètement les habitudes déplorables qui sévissent dans l’adminmistration, par la seule vertu de l’Édit impérial et des Novelles, si soigneusement élaborés qu’ils soient. Tout au plus est-11 loisible d'espérer quelque amélioration dans la situation.
Il est assez difficile, au surplus, de sé rendre un compte quélque peu exact de la manière dont fonctionnait l’organisation administrative en Égypte au vi siècle, et en particulier des effets de la réforme justinienne. Les textes sont relativement peu nombreux et leur interprétation est souvent fort délicate. Beaucoup de papyrus ne portent pas de date précise; si bien qu’on ne peut savoir s'ils sont antérieurs ou non à la promulgation de P'Édit XIII, si l’on a affaire à des exemples de la corruption administrative contre laquelle Justinien entreprit de lutter, ou si les faits qu'ils attestent sont des preuves de l’insuccès de la réforme. Lorsque la date des textes est connue, il peut être assez aventureux de procéder à des généralisations qui risquent d’être intempestives ; on est évidemment tenu d’ac-
(1) Ch. DreuL, Justinien et la civilisation byzantine au VIS sièce,
EN en, ont Ce ÉNCE 2 Sete Th RAS
cueillir avec une grande réserve les papyrus qui témoignent du bon fonctionnement de l’administration des finances ou de la justice, aussi bieñ que ceux qui montrent les habitants de l'Égypte, les fonctionnaires impériaux, et le gouvernement de Byzance lui-même, concourant à ruiner les institutions en dépit du dernier effort tenté par Justinien.
Il faut bien reconnaître, il est vrai, que ces derniers l’éemportent singulièrement, et leur témoignage est parfois tellement significatif, qu'on re saurait lé récuser.
La difficulté avec laquelle le montant des impôts rentrait dans le Trésor est un fait incontestable.
La vie de saint Jean l’Aumônier renferme à ce propos une curieuse anecdote. Nicétas, le général qui conquit l'Égypte pour Héraclius, ne put, paraît-il, se défendre d’un mouvement d'envie en voyant le patriarche d'Alexandrie répandre le flot de ses aumônes journalières parmi sept mille cinq cents indigents de la ville; un jour, il alla donc trouver saint Jean, lui représentant la grande misère du Trésor impérial : l'empire s’affaiblit (srevoëru), il est à court d’argent, les richesses que reçoit l’Église sont données librement, ceux qui les offrent à saint Jean n'en sont point appauvris pour cela; que le patriarche les remette donc à l’empereur pour le trésor public (1). Naturellement saint Jean se récuse : « Ce qui a été doriné au Roi des cieux ne peut être donné à un toi de la terre; moi, je ne puis rien en distraire pour toi, mais fais ce que tu veux : lé trésor du Seigneur ést sous mon lit ». Nicétas n’hésite pas à envoyer ses gens se saisir des sommes destinées aux pauvres, laissant juste une pièce de monnaie. En route, les envoyés de Nicétas rencontrent des serviteurs transportant de petits pots sur lesquels on avait placé des étiquettes ainsi libelléés : « Mic de première qualité », « Miel non fumé », et voici que Nicétas
(1) LEONTIOS" von Neaporis, Leben des heiligen Tohannes des Barmherzigen, hrg. v. H. Gelzer, XII : ‘H 8aeix orevnDrot xat ypnuuroc Emiéetort avB'®y oùv oÙtwc avebwc daravivrat Tà etoodtatoueva oot ypiuata, 0 adTx rñ Baoridea els tnv Ontooiov caxÉlav.
Sur la qualité d’augustal attribuée à Nicétas, voir CANTARELLI, La serie dei prefetti di Egitio (Mem. della reale Acc. dei Lincei, el, sc. mtor., stor., fil, XIV, ser. 5, mem. 7a). :
De Can Sierre : NN 1e FA L à sp Er Ex : th
s’avise de demañder pouf sä propre table ün dé ces pots de miel. Cette démiande indiserète met dans ün ÿgrañd embarras les serviteurs du patriarche; ils s’apptochent de lui, le préviens
nent à voix basse que tous les pots de miel sont remplis de piè-
ces d’or. Néanmoins, saint Jean envoie à Nicétäs l’un des pré-
cieux pots, en le priant de lé faire ouvrir devañt lui et äjou-
tant que tous les soi-disant pots de miel qu’il avait vus étaient pleins d’ôr. Confondu, Nicétas rapporte lüi-même au patriaft che la somime dont il s'était saisi, avec le pot que lui avait offert saint Jéan et une grosse aumône en sus.
Il est à craindre que dans la réalité l’histoire n’ait point aussi joliment tourné que dans la pieuse chronique de Léontios. Sui: vant une autre source (1), Nicétas aurait agi d’après les 6rdres d’'Hérachius qui manquait d'argent pour réorgartiser son armée,
Quoi qu’il en soit, la démarche de Nicêtas auprès de saint Jean éclaire d’un jour assez cru la situation lamentable des finances impériales à l’avènement d'Héracliüs; sans ménagement aucun, Nicétas avoue la détresse financière de Byzance. Malgré toutes les précautions prises par Justinien pour assu: rer la rentrée des impôts perçus en Égypte, les contribuables demeufent, pour une bonne part, responsables de la misère du Trésor, quelle que soit la condition sociale à laquelle ils appar:
tiennent. Les excuses ou les moyens dont ils useñt pour échap: per aux exigences du fisc varient seulethent suivatit les cas.
Une requête émanant du bourg d'Aphtodito donne le tableau en raccourci des diverses classes des débiteurs de l’État en Égypte (2); il y a parmi eux des artisans, des marchands soumis à la diagraphè, aux corvées et aux liturgies, des gens d’'Église, des propriétaires ruraux qui devraient fournir au Trésor les ressotirces considérables provenant dé l'impôt fonciet ; tantôt ce sont de petits cultivateurs faisant valoir pour leuf compte leur lopin de terre et payant directement leufs impôts au percepteur; tantôt ce sont de riches possessores qui ont englobé dans leurs vastes domaines les terres de modestes propriétaires, dévenus leurs colons, et sur lesquels ils lèvent eux-
(1) Lesrau, Histoire du Bas-Empire, éd. de Saint-Martin, XI, P. 52-53. (2) P. Caire 67.283.
mêmes l'impôt en vertu de leur droit d’autopragie. Malgré l'extension de la propriété privée, les terres publiques n’ont pas disparu au vi‘ siècle : on trouve encore en Égypte des terres communales (1) et des terres impériales (2), mais l’importance des dernières est bien diminuée.
Les contribuables appartenant aux classes modestes de la population égyptienne, qu’ils soient ouvriers, marchands ou petits propriétaires, ont parfois, il est vrai, à souffrir d’une réelle misère qui peut excuser leur négligence envers le fisc.
Il ne faudrait point, évidemment, pousser uniformément au noir le tableau souvent navrant qu'ofirent les cultivateurs. En dehors des « maisons » des grands propriétaires, on rencontre des familles aisées et on aurait tort, sans doute, d’imaginer toutes les petites gens de la yw5sx comme de pauvers hères épuisés par le travail d’un sol que ne fertilise pas toujours le limon du Nil, en butte aux bastonnades brutales et aux pillages organisés par les percepteurs, qui exigent d’eux des impôts absolument disproportionnés à leurs revenus. Une collection de papyrus conservés à Munich (3) et qui sont tous relatifs aux affaires d’une même famille établie près de Syène, la famille de Patermouthis, nous fait pénétrer quelque peu dans l’intimité de cette dernière. Perpétuellement occupés 142 procès, de discussions d'intérêt, ces gens jouissent d’une certaine aisance. Il est fort probable que la famille de Patermouthis n’était point une rare exception dans les campagnes égyptiennes.
Cependant, il paraît bien que, dans l’ensemble, la masse dés petits propriétaires connaissait souvent une vraie gêne.
Un fait qui prouve à quel point la charge des impôts pèse lourdement sur eux, c’est l’usage qui s’est établi de faire payer aux locataires des terrains, en guise de loyer, les taxes en blé et en espèces qui grèvent la terre. Un certain Dioscore
(1) P. Caire 67.105.
(2) Le bourg d’Aphrodito recourt au patronage de la domus divina (P. Caire 67.283); il est question de l’intendant de la maison impériale dans P. Oxy., VIII, 1134.
(3) P. Munich, passim. Cf. P. Lond., V, 1708.
vend trois aroures de terres non irriguées à un monastère; en paiement, les moines âcquitteront pour le compte de Dioscore les impôts municipaux pour quatorze aroures de terres arables situées dans le territoire du village de Phthla (x).
Il arrive aussi que des contribuables soient complètement ruinés par les liturgies. Tel est le cas d’un pauvre homme qui a été contraint, si grande est sa misère, d'engager la liberté d’une de ses filles moyennant un sou d’or; un papyrus montre sa fille aînée, marchande de salaisons à Antaiopolis, s’occupant de racheter la jeune fille, que son maître prétend garder, en sollicitant l’appui d’un scrimiaire (2).
Les districts exposés aux razzias des nomades pillards sont particulièrement à plaindre. Les régions de la Haute-Égypte sont parfois attaquées par les Blemmyes ou les Saracènes qui enlèvent les habitants. En mourant, le médecin en chef de :à ville d’Antinoé laisse par testament une somme pour le rachit des captifs pris par les Barbares (3). Au temps où Jean, Moschos voyageait en Égypte, le sud du pays était saccagé par les brigands (4). En 557, malgré leur défaite par les Nobades devenus les alliés des Byzantins et convertis au Christianisme (5), ils opérèrent des razzias qui obligent le duc de Thébaïde à faire fortifier l’île de Philai (6). Vers le Nord et ailleurs, se produisent des incursions de Berbères, de Maures et de Maziques (7).
Il arrive même que les pillards surgis du désert trouvent des auxiliaires dans les bourgs égyptiens. On voit dans une requête au duc de Thébaïde que, lors du pillage du canton d’'Omboi par les Blemmyes, ceux-ci ont été excités et aidés par un certain Kollouthos, un individu assez louche, demi-
BD PA Lond EN GG LCI. XP Lond. NV; 11674:,1686:11695: (2) "P:: Caire 67.023.
G) PL Caire67-xsT- (4) JEAN Moscxos, Pratum spirituale, cxta (P. G., LXXXVII, 3). (5) J. MasPero, Théodore de Philae (Rev. Hist. Relig., LX). (6) G. LEFEBvRE, Inscriptions grecques-chrétiennes d'Égypte, 584. (3) J. MasPero, L’organisation “militaire de lEÉgypte byzantine, P. 1258. :
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76 DEUXIÈME BARÂIÉ, CHAPITRE PRÉMIER barbare et déthi-grec 6 MES a0fE CAP ui HN LD) (r}, et soup: conné d’être resté attaché au paganisme.
D’après les prescriptions de Justinien, lé paiement de l’impôt ne souffre aucun retard, mais on trouve dans les papyrus de Hombreuses exceptions à cette règle. Le cas se présente pour l’ensemble des contribuables qui forment la 511 autopracte d’Aphrodito, comme on peut en juger d’âprès une lettre adressée À deux protocomètes du bourg, Dioscore et Apollos; par ün cértain Ménas, peut-être le pagarque d’Antaiou, qui 8e plaint du retard apporté par lé bourg dans le paiement des impôts (2). Une autre fois la commiutie paraît én retard de plusieurs termes (3). On possède d’autre part un certain nôtübre de quittances pout le versement des arriérés (4).
L’'insistäice avec laquelle cértäins Contribuables rappellent qu’ils ont été exacts à s'acquitter de leur detté donnerait à penser que les infractions à la loi étaient plutôt fréquentes (5).
Les habitants de l'Égypte ne se bornaient point toujours à usér de la force d'inertie envers les percepteurs. Däns l’Édit XIII, Justinien prévoit le cas où la levée de l’impôt susciterait des troubles (6). Dans la pratique, il arrive que les fofictionnaires chargés dé l’opération montrent peu de goût pouf « un tfavail de cette espèce ». Une Curieuse. lettre, en copte, révèle
(1) P. Caire 67.004.
(2) P. Caire 67.060.
(3) P. Caïre 67.002, I. ï4. Dans P. Caire 67.070, I. 4, on intime aux gens au bourg l’ordre de s'occuper sans négligence de l'iëxéoxf de la commune,
(4) Ces versements. sont dits Ünéo Aoëmdèoc: P. Caire 67.049; 67.285; C. WESsELY, Studien..., LT, 161: 699; P.rOxysaNIIT, 1147 :0rÈ0 houmdèos vaÿalou): P. S. I. 67, 68, sont des reçus pour la àiaypaor, payée avec un intérêt du fait que le versement était opéré en retard. Il devait sembler impossible en réalité d'obtenir des contribuables la ponctualité dans leurs paiements, puisque dés fonctionnaires spéciaux sont préposés à la collecte des arriérés. Voir Première partie, Chap. If, p. 88-89. Il arrive que le blé même soit versé en retard : Studien: . + XX, 161, reçu de blé à un jardinier pour la s°; 6°, 7° et & indiction.
(s) P. Flot., TILL, 377: Dans P. Lond., V, 1660, qui est un contrat au sujet de la lévée des impôts, un déficit est prévu, semble-t-il, dans la perception. :
(6) Édit XIII, 1, 8, 10 (rapayñv merpäcbai).
LES TORTS DES ADMINISTRÉS tÿf
les répugnances d’un personnage désigné pour l'établissement des impôts; il paraît redouter spécialement le district de Kôs .et « son port couvert d’embûches » (x).
Les contribuables qui prétendent se dérober à l'impôt emploient toujours un moyen désespéré : la fuite et l’abahdon de leurs cultures. Malgré les graves sanctions formulées pat Justinien contre les propriétaires coupables d’avoir quitté leur terre; il existé éncore des champs sans maîtres, constituant le territoire stérile du bôurg (2) (x8 dmisov 1% xdute), qu’on attribuéra d'office aux cultivateurs démeurés sur place, ce qui te fera d’ailléurs qu’alourdir leurs charges.
En outre, l'extraordinaire développement de la vie mo: nastique en Égÿpte est peu favorable aux intérêts de l’adininistration financière. Innombrables sont les Coptes qu'attirent les pieuses merveilles rapportées sur les solitdires. Dans le territoire de la seule ville de Nikiou, sept cents ermites sont disséminés dans la ywsz (3). Délaissint leur cité, leur bourg, et partant leurs obligations envers le fisc, ils vont s’établir dans le désert toujours proche des campagnes égyptiennes, en quelque grotté ou parmi les ruines isolées, pour mener l’existence singulière des anachorètes. :
Pour ceux qui restent sur leurs terres, le plus sûr moyen de se dérober à l'impôt, c’est de recourir à la protection des grands propriétaires. La puissance de ces maisons anciennes et opulentes (2syxiuy rnrépwy ey#rwv) s'oppose dans les textes à la médiocrité des petits propriétaires (Aerronttopes) (4). Elle est proprement exorbitante. À
L'Église compte, il est vrai, parti les plus riches possessores. Enrichie par les donations pieuses, elle détient une notable partie du sol de l'Égypte qui se couvre de monastères possédant des terres (5); c’est en outre une vraie puissance
(1) Revue égyptologique, IX, 1900, p. 140-142, n. 5.
(2) P: Caire 67.006, recto, 3; 67.140; 67.313. Cf. PROCOPE, Anecdota,
(3) J. MasPero, Les patriarches ane re pad.
(4) P. Caire 67.002, II, 24.
(5) J. MasPrero, Les patriarches At anarA p. 55 : daïs le seul
village d’Aphrodito, il y avait au moins une quinzäinié de monastères. :
financière (1). L'Église d'Alexandrie détient des propriétés jusque dans le nome arsinoïte (2). Elle récolte, sans préjudice des redevances prélevées en sa faveur sur lannone publique (3), des quantités de blé si considérables qu’elle est en état d’armer, en une seule fois, treize grands bateaux de commerce chargés de grains (4). Nous ne savons point de quelle manière les économes des biens ecclésiastiques s’acquittaient envers le Trésor, ni dans quelle mesure l’Église protégeait ou non ses colons contre les exigences du fisc. Tout au plus voyons-nous Justinien interdire au patriarche et aux ecclésiastiques de s'occuper d’accorder de leur propre chef aux contribuables des lettres d’exemption (5).
Pour ce qui est des grands propriétaires égyptiens, l’aide qu'ils apportaient à leurs colons et la liberté dont ils usaient eux-mêmes À l'égard du fisc est hors de doute.
Grâce aux bucellaires (6) qu’ils lèvent toujours sur leurs domaines, ils peuvent, au besoin, résister ouvertement aux percepteurs de l’impôt. Ne sont-ils pas d’ailleurs, la plupart du temps, parmi les fonctionnaires les plus importants du pays, ce qui est au demeurant le moyen lé plus sûr d’éluder les lois fiscales ?
Le comte Ammonios, un des grands propriétaires de Thébaïde, ne se gêne point pour payer ses impôts en retard (7).
Dans une lettre administrative déjà citée (8), où un fonc-
(x) LEoONTIOS” VON NEaPpoLis, Leben des heiligen lohannes des Barmhersigen, hrg. v. H. Gelzer, XII.
(RP Lond UT SCIE, 1222!
(3) Voir Première partie, Chap. III, p. 133.
(4) LEoNrTios’ von NEapois, Leben des heiligen Iohannes des Barmherzigen, hrg. v. H. Gelzer, XKVII.
(5) Voir Première partie, Chap. II, p. 99, ‘113.
(6) J. Maspero, Organisation militaire de l'Égypte byzantine, p. 66-68, a rassemblé les textes relatifs aux bucellaires : P. Caire 67.089; P. Oxy., L,:160; 166; B. G. U. 836; 063; P. Lond:, III, p. 269, n°87r; Wiener Studien, XXIV, p. 125. On peut ajouter à ces textes C. WESSELY, Studien..…, III, 154, 344.
(7) P. Caire 67.138, II b; ITE, recto. Il s’agit du blé de l’embolè, ce qui est particulièrement grave.
(8) P. Caire 67.060.
tionnaire reproche aux gens d’Aphrodito leur négligence, un détail assez amusant vient mettre une note bien vivante : le -onctionnaire en question ne trouve rien de mieux, pour rendre plus évidente la mauvaise volonté de ses administrés, que de les gourmander en ces termes : « Voyons, les grands propriétaires de la ville, nommément la maison du très illustre Julien, Pancien préfet (rà irépywv), à payé maintenant en totalité ce qui était dû pour le xwymzxév; elle ne m'a point donné de souci à ce propos ». Comment les gens d’Aphrodito oseraient- ils, après un tel exemple, tarder davantage à payer leurs contributions et braver les menaces du pagarque : « Si vous ne payez pas demain la totalité des äorwd et des xwynriaxd, vous n’aurez point à vous réjouir » ?
Devant la puissance des grands propriétaires égyptiens, les constitutions impériales ne pouvaient que rester lettre morte; et malgré leur défense, le patronat était passé définitivement des mœurs dans les institutions. Ayant la possibilité d’acquérir la protection de ces possessores opulents, en devenant leurs colons, les petits cultivateurs, écrasés d'impôts que le produit de leur lopin de terre ne leur permet pas de payer le plus souvent, continuent à faire abandon de leurs propriétés. Leurs patrons seront plus qu’eux-mêmes de force à soutenir la lutte contre le fisc.
Deux papyrus d'Aphrodito permettent d saisir sur le vif ce genre de transfert de propriété. Un certain Psatès a renoncé à ses terres, dont le revenu n’était pas proportionné aux impôts qui les grevaient : il. en a cédé la propriété légale à Dioscore, propriétaire à Aphrodito (1). Un autre texte (2) renferme la preuve d’un acte identique, passé entre ce même Dioscore et Jérémie, le père de Psatès. Peut-être s’agit-il de la même cession. Dans le cas contraire, il apparaîtrait que les terres de la famil'e de Psatès auraient passé peu à peu entre les mains du riche Dioscore.
Même s’il n’abandonñe pas sa terre aux mains d’un possessor, le petit propriétaire a tout avantage à se procurer l’appui
(1) P. Caire 67.088.
(2) P. Caire 67.118. Fe ER NENE |
d’un influent protecteur. On ne sait par suite de quelles circonstances Dioscore, le poète d’Aphrodito, s’est acquis les faveurs d’un certain comte; mais nous le voyons mettre à profit cette utile amitié : le comte a fait rayer son nom sur une liste de contribuables où il figurait; il a été désigné de nouveau, sans doute par ordre des protocomètes du bourg, mais son protecteur est intervenu une seconde fois et l'employé chargé de l’inscription s'excuse auprès de ce dernier (x).
Ainsi, le tort causé à l’État par les grands propriétaires est considérable. [ls possèdent la majeure partie du sol de l'Égypte et frustrent le Trésor d’une part d'autant plus importante de l’impôt foncier à percevoir dans le pays. En outre, ils aident de leur protection lés modestes cultivateurs soucieux de se dérober à leur charge.
Parfois ils vident leurs querelles à main armée, cependant que les habitants des cités et de la yw2x se livrent de leur côté aux querelles intestines. Ainsi, par leur caractère turbulent, les Coptes eux-mêmes contribuent à augmenter leur misère dans l’anarchie d’une société quasi-féodale où chacun est amené, devant la faiblesse du pouvoir central, à se faire justice soi-même. Les résultats sont déplorables pour l’administration des finances.