I. — Amélioration apparente dans les mœurs administratives
Confiant dans l'efficacité de son œuvre réformatrice, Justinien se flattait d’avoir réduit à merci la coupable insouciance ou la corruption des fonctionnaires qui administraient l’Égypte (1). N’a-t-1l pas ordonné et réglé minutieusement toutes choses de manière à supprimer les occasions mêmes de trouble et de concussion? N’a-t-il pas assuré aux fonctionnaires dés traitements dignes de la splendeur de Byzance?
On sait à quoi s’en tenir au sujet de cette complaisance optimiste, habituelle à Justinien. Les fâcheuses habitudes des fonctionnaires de l'Égypte nen persistent pas moins et la façon dont ils exercent le pouvoir répond bien mal aux espoirs du basileus.
Il n’est point, évidemment, tout à fait impossible de trouver en Égypte, au VI° ou au vir° siècle, des témoignages de la fermeté des gouverneurs ou de leur sollicitude à l’égard de leurs administrés. Il ne faudrait point exagérer la dureté de l’oppression dont ceux-ci sont les victimes, et l’on ne saurait nier l'existence d’une certaine prospérité dans la vallée du Nil au moment où elle allait tomber aux mains des conquérants arabes. Une réelle vitalité commerciale et industrielle existe dans le pays (2); on trouve chez les indigènes les marques d’une
(1) Édit XIII, 1, 16 in fine : « Ecru yàp oftwc xal adrépunc À ppovris Tÿ npdyuarr xai Tavruyobev mepreotraksévn xat Drevxpivnbetoa, at pnônulay rapéyouou roïs Boulouévors GuyyÜGEwS «al XAOTNÇ APOpUAV ».
(2) Cf. Première partie, Chap. II $ 1, p. 73 ss. La construction des vaisseaux était une industrie importante dans l'Égypte du vire siècle : (A. J. Burzer, The Arab conquest of Egypt, p. 112). On continue à exploiter les mines d'albâtre et de porphyre (Id., p. 103).
aisance relative (1); Alexandrie est restée un centre importaut d'activité littéraire (2) et artistique (3), et jusqu'en Haute- Égypte le goût de la culture hellénique est demeuré vivant (4).
On rencontre dans les textes sur papyrus des fonctionnaires qui semblent prendre leurs devoirs au sérieux. L'un se préoccupe de défendre les contribuables contre les prétentions injustes des agents du fisc (5). Un autre s'excuse d’avoir tardé à informer son supérieur de tels faits administratifs (6). Un protocomète d’Aphrodito, qui n’a pas empêché un certain Eudoxios de commettre des exactions, est rappelé à l’ordre; on lui fait savoir qu’on est peu satisfait de lui en haut lieu (7). Il arrive même qu’un gouverneur mérite l’épithète « d’excellent » et qu’il se trouve des gens pour pleurer son départ (8),
On ne saurait nier que, dans leur lutte contre les abus de l’ad-
(1) H. I. Bezz, The Byzantine servile state in Egypt (The Journal of Egypt. Arch., IV, 1917, p. 103-104).
(2) On y trouve encore des érudits, tels que Cosmas (JEax Moscxos, 172) et l'évêque syrien Moro Bar Kustant (ZACHARIE de MITYLÈNE, p. 200) qui possèdent de riches bibliothèques particulières. En dehors de Ja théologie, on y étudie la médecine et l'astronomie (H. USENErR, De Stephano Alexandrino); les connaissances géographiques sont accrues par le récit du fameux voyage de Cosmas (MATTER, École d'Alexandrie, IT, p. 361).
(3) STRzYcOowsSkI, Hellenistische u. koptische Kunst in Alexandria, passim; Ch. Diexr, Justinien et la civilisation byzantine au VIe siècle, p. 642, 650 ss.; Id., L'art bysantin, p. 69 (les miniatures), p. 73 (les ivoires); À. GAYET, L’art copte, passim; A. J. BUTLER, The Arab conquest of Egypt, p. 103 ss. ’
(4) J. MasPero, Un dernier poète grec d'Égypte; Dioscore fils d’Apollos (Rev. ét. grecques, 1911, p. 426-453). À Antaiopolis, on lit Théocrite : JoHxsow, Journ. Egypt. Arch., I, p. 276. P. Caire 67.295 est une lettre d’un notaire érudit à un confrère en réponse à une épitre dont les qualités: littéraires étaient, paraît-il, remarquables, Cf. A. CaLDERINI, Piccola letteratura di provincia nei papiri (Aegyptus, II, 1921, p. 137-154).
(5) P. Lond., V, 1685 (vr° s.) : lettre d’un fonctionnaire à un autre au sujet des impôts à payer par une certaine Eutochia; on ne doit pas exiger d'elle plus de six sous d'or, montant de son dû.
(6) P. Grenfell, I, 64.
(7) P. Caire 67.290 (avant 542).
(8) Jean DE Nixiou, XCVII; Id., CVII : Paul, préfet de la cité de Semnoud, nommé par Phocas, était aimé, paraît-il, de tous les habitants de la cité.
ministration en Égypte, Justinien et ses successeurs n'aient été quelque peu aidés par l'autorité grandissante de l’Église. La loi même consacre l'influence considérable des évêques en Jaisant d’eux les véritables défenseurs (1) de la population, contre les injustices des fonctionnaires peu scrupuleux ; ils exercent une haute surveillance sur les gouverneurs euxmêmes qu'ils peuvent contraindre. à remplir leur devoir (2). Lorsqu'un fonctionnaire sort de charge, les habitants des provinces ont même la faculté d'adresser à l'évêque, le cas échéant, des plaintes sur ses exactions (3).
En fait, les fonctionnaires d'Égypte te sont point sans se laisser parfois intimider par la rude franchise de tel chef de l’Église; et malgré leur arrogance confiante dans l'impunité, ils peuvent trouver, dans les évêques, des adversaires devant lesquels il leur arrive de céder.
Une lettre adressée par un certain Jean, fils dé Psatès, à Pévêque Apa Kephalon semble assez significative à cet égard. Jean, qui paraît s'être rendu coupable de violentes injustices contre ses administrés, a dû être admonesté par l’évêque, car il lui exprime son repentir, 1l cherche à excuser ses fautes en faisant remarquer qu'il n’est qu'un subordonné, exécutant seulement les ordres de son chef, le vrai coupable (4).
Une anecdote, tirée de la vie de saint Jean l’Aumônier, nous a montré le patriarche résistant à l'augustal Nicétas qui lui demandait pour le Trésor l'argent de l’église d'Alexandrie, et finissant par conserver les sommes destinées aux pauvres en opposant à la force sa volonté doucement tenace (5). Une autre fois, le patriarche s'oppose à l’augustal Nicétas qui pré-
(Cod. Just, 14,26; Nov, Just, CXXNITIT 23:
(2) Cod. Just., I, 4, 9. Au sortir de leurs charges, les fonctionnaires municipaux doivent rendre compte à l'évêque de l'emploi des fonds publics (Nov. Just., CXXVIIT, 16). L'évêque peut dénoncer à l’empereur des injustices : Cod. Just., 1, 4, 22; 26; Nov. Just., LXXXVI, 1 et 0.
(3) Nov. Just., CXXVIII, 8, 9 et 23.
(4) P. Caire 67.295.
(s) LeonrTios’ von NeEapouis, Leben des heiligen Iohannes des Barmherzigen, hrg. v. H. Gelzer, XII.
tend organisér le marché public « en vue du gain ». Saint Jean veut sauvegarder les intérêts des pauvres, Nicétas ne veut rien entendre. Ils se séparent sans avoir cédé, pleins de colère l’un contre l’autre. Vers le soir, saint Jean mande des paroles de paix au patrice qui vient le trouver (r). L'évêque est évidemment le défeñseur tout désigné des droits des moines, molestés par les fonctionnaires de la ywpa où leurs couvents se sont multipliés (2).
On voit ainsi quels auxiliaires les empereurs peuvent, :e cas échéant, trouver dans l’Église contre les exactions de leurs représentants en Égypte.
Certes, on ne saurait trop se garder de généraliser des exemples tels que ceux que l'on vient de rapporter. D'ailleurs, les faits eux-mêmes se chargent de démontrer combien précaire était, dans l'Égypte byzantine, l'autorité morale de l’Église sur les mœurs administratives; d'autant plus que les passions réligieuses suscitent les pires violences entre les monophysites et leurs adversaires. De plus, le clergé chalcédonien est sans influence sur la majorité des fonctionnaires indigènes. Inversement, les fonctionnaires venus de Byzance et pratiquant officiellement la foi du concile de Chalcédoine étaient peu disposés à subir les admonestations des évêques monophysites. Ainsi la question se complique et les subtilités de la métaphysique, qui mettent si souvent aux prises les habitants de l'Égypte en de sanglantes échaufourées, ne sont guère de nature à rendre plus efficace le rôle de l’Église contre la corruption administrative.
D'autre part, l’autorité du pouvoir central sur les fonctionnaires de l'Égypte est malgré tout bien lointaine; aussi 4e saurait-on attribuer aux seuls hasards qui mènent les découvertes archéologiques le petit nombre de papyrus attestant une amélioration dans l’administration. Ces textes paraissent bien devoir garder un caractère tout exceptionnel en s’opposant aux
(x) Ibid., XV. Il semble qu'il soit question de l’évêque dans une requête des gens d’Aphrodito à l’impératrice Théodora : P. Caire 67.283, lLr3:
(2) P. Caire 67.021.
papyrus, beaucoup plus nombreux, qui révèlent la corruption profonde régnant encore dans les services publics de l'Égypte après les réformes de Justinien.
IT. — Les agissements des fonctionnaires
à l’égard du pouvoir central.
Ému par le désordre et l'anarchie qui troublaient la lointaine Égypte, Justinien, rompant avec le système institué au IV° siècle, avait cherché surtout à concentrer une autorité effective entre les mains des ducs. Cependant, à aucun moment, et peut-être nulle part autant qu’en Égypte, le danger que faisait courir à l’État des fonctionnaires trop puissants n'avait été plus à craindre en réalité.
Il est vrai que, d’après les réformes justiniennes, seuls les ducs détiennent à la fois le pouvoir civil et militaire ; mais, dans la pratique, on constate que par suite du cumul des fonctions les deux pouvoirs, ou du moins des charges diverses, se trouvent maintes fois excercés simultanément par un seul personnage à tous les degrés de la hiérarchie (x).
On connait un topotérète qui est en même temps chanceher (2):
Quant aux pagarques, il leur arrive de cumuler plusieurs charges civiles; ils peuvent être fonctionnaires du duché, de l’éparchie, tout en exerçant leur pouvoir en tant que pagarques.
(1) Le poète d’Aphrodito, Dioscore, souhaite au duc Callinique de conduire éternellement le char de l’Arcadie et de la Thébaïde : J. Mas- PERO, Un dernier poète grec d'Egypte : Dioscore fils d’Apollos (Rev. ét. grecques, 1911, p. 451). Ailleurs, il salue le duc Athanase comme le « maître de la terre du Phare et de l’Arcadie en même temps que la Thébaïde » : Id., p. 428. Il est très propable qu'il s’agit uniquement ici de pures flatteries de fantaisie, puisque chaque duché a son gouverneur depuis J’Édit XIII (cf. Id. p. 429, n. 6). Dans un texte de Londres (P. Lond., V, 1677), on voit, ce qui est plus vraisemblable, un duc cumuler ses fonctions et celles d’alabarque.
190 DEUXIÈME PARTIE, CHAPITRE Il:
L'un est chancelier et pagarque (1), l’autre est scrimaire et pagarque (2), un autre lopoiérète (3).
Î1 arrive même que le pagarque soit à la fois un chef civil et militaire en remplissant la charge de stratélate (4). Si bien qu'en fait, dans les différentes circonseriptions admimistratives, éparchies et pagarchies aussi bien que dans le duché, un fonctionnaire peut détenir légalement une puissance considérable et devenir en réalité une manière de roitelet quasi omnipotent, pour peu que les circonstances le favorisent.
Le fait que les fonctionnaires appartiennent généraiement à la classe des grands propriétaires fonciers vient renforcer d’une manière singulière l'influence qu’ils exercent légalement de par leurs fonctions. ;
Il est aisé de se figurer l’autorité considérable et l'indépendance dont jouissaient les possessores égyptiens, détenteurs de propriétés immenses comprenant le territoire de villages entiers, cultivées en partie par leurs colons qui sont devenus peu à peu de véritables serfs (5). [ls peuvent se comporter sur leurs domaines en seigneurs féodaux, grâce à l'institution du patronat et de l’autopragie. Faisant lever l’impôt par leurs percep-
(1) P. Caire 67.005. |
(2):P. :Lond:, Niir66z) (s52)5 PP. Caire 67.002: 67.0215) 67:023 167024. GES For NTIIS208
(4) Le pagarque d’Arsinoé et de Théodosiopolis est en même temps stratélate : B. G. U. 305 (556); Id. 320; PREISIGKE, 4721 (589); C. WEs- SELY, Denk. Akad. Wien, XXXVII, 1889, p. 140; texte de Vienne, Führer 474=C. WesseLy, Studien..., XX, 240, (vri® s.). Le pagarque d’An- .taiou cumule aussi parfois les fonctions civiles et militaires : P. Caire 67.021. Cf. P. Lond., I, CxuI, 5 ©, p. 212 : mayd(pyw) xat otparny& d’Arsinoé et de Théodosiopolis; C. WEsseLy, Prolegomena ad pap. graec. novam collectionem edendam, p. 17 : mayapyos at ovparnyés d’Arsinoé et de Théodosiopolis.
Dans P. Lond., V, 1753, un fonctionnaire est qualifié de &pyxwv xat näyapyos; ce personnage eût été ainsi à la fois praeses de Thébaïde et pagarque d’Hermopolis, à moins que le mot äpywv ne soit pris ici, comme le suggère également l'éditeur du texte, dans un sens très général.
(5) Voir Introd., p. 8 et ss.
ge AE LU er NT SN RE TATE a “1 Rd .
teurs praticuliers (1), armant leurs hommes (2), ils ont leur police et leurs prisons (3); ils disposent parfois d’une flottille pour circuler sur le Nil (4); ils ont peut-être aussi leur propre service de courriers (5). Que vienne s’ajouter à l’influence que leur donnent ainsi leurs richesses, le prestige et l'autorité effective attachés au titre du pagarque, de praeses ou de duc, on ne saurait guère compter alors sur le loyalisme d'aussi puissants personnages; ils peuvent braver sans crainte les sanctions menaçantes édictées contre eux (6).
D'ailleurs, les liens de parenté qui unissent les membres de cette aristocratie de fonctionnaires grands propriétaires viennent grandir encore leur puissance, Parfois même, dans ia. - pratique, telle fonction, celle de duc, de pagarque, paraît pour ainsi dire héréditaire dans une famille (7), telle que la puis-
(1) Première partie, Chap. II, p. 92; III, p. 128,
(2) Introd., p. 10.
(3) Première partie, Chap. IV, p. 162.
> (4) Jean De Nimiou, XCV; P. Oxy., I, 133 : vavxrfpou rod aÿrod év36- &'ou) Üu®y otxov : il s’agit d’un #ñnauclère attaché à l’illustre maison des Apion,
(5) C. WesseLy, Studien..., VIII, 1241 : tale) ayyapliuc) t(s) cô[oiao?]
(6) Le comte Ammonios, le grand propriétaire dont il est question à maintes reprises dans les papyrus du Caire, semble avoir été praeses : P. Caire 67.323, note 1. Flavius Apion, duc de Thébaïde, est l’un des possessores du pays, ses tenanciers sont établis de père 2n fils sur ses domaines : P. Oxy., 1, 130 Cf. P. Oxy,s L, 1335 134; 1365 136, 1375 138; 1395 P. Lond., III, p. 280; V, 1708. P. S, 1. 58-63; 179; 185; 709; P. Jandanae 49, 50. Cf. Îd., p. 112 ss., ce qui concerne la famiïle dès Apion.
(7) La dignité ducale est exercée, à motre connaissance, au moïns par deux membres de la famille des Apion : P. Oxy., 1, 130. Cf. Id., I, 133; 134; 135; 136; 138; 139; VI, 999. P. Lond., III, p. 281; P. S. I. 709-
Contrairement à ce que pense H. I. Bell, The Aphrodito papyrt (Journal Hell. Stud., XXVIII, 1908, p. 103), da pagarchie semble également chez eux un véritable apanage de famille; c’est comme pagarques qu'ils paraïssent exercer ldéur pouvoir sur le village 4 Takonas dans le nome Oxyrhynchite : P. Oxy., 1, 133 (550) :rñc xwune Taxova.…. nayapyounévnls S]rd érxou rnc Épov évôobéraros. Cf. P. Lond., Ill, p. 278 (582) : xwuns .…rayapyouuévns Uno rc duerépals Üjneppuelac ; on trouve une expression identique dans P. Oxy., 1, 139 (612). Un personnage qui semble de la famille des Apion (P. Oxy., 1, 130, note 1), un stratélaie,
13} RTE LAS ee PA N PNR DEEE
sante maison des Apion, en Arcadie. On verra même une femme, Patricia, porter le titre de pagarque (1) qu’elle avait sans doute reçu en héritage, et faire exercer ses fonctions par son representant (adtñs diouxntoù vai raydpy(ou).
Le prestige des fonctionnaires est considérable en fait. Un duc de Thébaïde a sa cour, ses flatteurs, voire son poète attitré qui chante ses exploits, célèbre son illustre famille, son anmversaire, son mariage, ses glorieux enfants et le salue du nom de prince (2). L'excessive politesse des formules byzantines correspond alors à une réalité : c’est l’hommage rendu à la puissance ducale, au « véritable maître de l’éparchie entière (3) ».
Il est facile de concevoir que se soient relâchés les liens de dépendance fidèle qui auraient dû unir ces personnages à leur maître, d’ailleurs bien lointain, de Byzance.
51 l’on a lieu, peut-être, à la cour impériale de compter quei-
que peu sur la docilité et le zèle des fonctionnaires envoyés en
Égypte, parce qu’ils ont su se pousser dans les faveurs du prince ou de son entourage, il n’en est pas de même quand il s’agit d’un riche propriétaire copte parvenu, dans son propre pays, aux fonctions publiques. Le gouvernement de Byzance
commandant (mporeuwv) à Oxyrhynchos et Héracléopolis, était sans doute pagarque. Le poète d’Aphrodito, Dioscore, s’évertue à glorifier la « souche dorée » de la famille riche et bienfaisante dont est issu le pagarque Collouthos, « le rejeton, sans égal en vertu, des anciens gouverneurs, de ce Victor à jamais mémorable que les provinces ont célébré » : P. Caire 67.120, verso, KF. 21 ss. Cf. J. MasPero, Un dernier poète grec d'Égypte : Dioscore fils d’Apallos (Rev. ét. gr., 1911, p. 442). Un riche propriétaire de Nikiou, Aristomaque, qui devint un chef militaire redouté du pouvoir central et parvint ensuite aux honneurs à Byzance, était le fils du « préfet » Théodose (JEAN DE NikIou, XCV).
(1) P. Lond., V, 1660. On péut rapprocher de ce texte des papyrus (C. WesseLy, Studien..., VIIT, 1090 ss.) où l’on voit une certaine Sophie, oùv 6:® matptuiæ, qui donne des ordres de paiement à faire sur la recette (ÿroëoyn) à un ypvounoüéxrns (1091) et qui agit au nom de son fiis (1092; 1093; 1094; 1095; 1096; 1097). Peut-être cette dame exerce-t-elle en sa qualité de tutrice, les fonctions de pagarque héritées par son fils. On a peine à croire que Patricia ait été nommée pagarque par l’empereur conformément aux prescriptions de J'Édit XIII.
(2) P. Caire 67.002; 67.090 : (rärnp àvéxtwv).
ne se contente pas de prodiguer aux indigènes les titres flat-
teurs en leur confiant seulement un petit nombre des charges officielles (1). Les notables égyptiens et leurs évêques peuvent même présenter au basileus leurs propres candidats, lors de la nomination des dGoyovres, d’après la Novelle CXLIX de Justin Il. Il n’est pas rare, en fait, de voir des Coptes devenir pagarques ou ducs (2). C’est alors que le pouvoir central devra compter avec l’opposition indigène, fortement représentée par les fonctionnaires eux-mêmes. Tout d’abord, comme on pouvait s’y attendre, les Coptes représentants de l'autorité favorisent naturellement leurs compatriotes monophysites, en lutte ouverte avec les volontés de Byzance. Lorsque le patriarche Cyrus voulut faire mettre à mort Samuel de Qalamoun qui le bravait, le gouverneur de la ville de Piom le tira de ses mains (3). Sous Héraclius, on voit l’augustal en personne protéger les Monophysités (4).
(1) Telle était la politique suivie par Byzance dans l’exarchat de Ravenne : Ch. Dien, L'administration byzantine dans l'exarchat de Ravenne, p. 247-251.
(2) Le duc Jean Laxarion était égyptien : PROCOPE, Anecdota, 29; de même, les Apion qui exercèrent les fonctions ducales en Thébaïde (P. Oxy., I, 130 et cf. plus haut, p. 19r, note 28). Flavius Marianos était Égyptien (J. Maspero, Bull. Inst. fr. arch. or., VII); dans un poème de Dioscore, il semble que soit justement glorifiée sa qualité d’indigène (Voir plus haut, p. 177) Dans un texte de Berlin (B. G. U. 323), figure un duc portant le nom copte de Flavios Papnouthios. Un duc de Thébaïde monophysite (Horion?), chargé par l’impératrice Théodora, protectrice de la secte, d’en faciliter la propagation chez les Nobades (JEAN D'EPHÈSE, IV, 6), était vraisemblablement Égyptien. Un notable d’Antaiopolis, qui est accusé de paganisme (P. Caire 67.004), était sans nul doute un homme du pays. Comme on peut s’y attendre, on rencontre à plus forte raison des indigènes parmi les fonctionnaires subalternes; ce qui est plus étonnant, c’est de constater qu'ils sont souvent illettrés : un préposé aux comptes relatifs à l’embolè ne saït pas écrire; on signe pour lui le reçu de son traitement, sur lequel il a apposé à grand peine quelques lettres gauchement tracées (C. WEsseLv, Studien..., III, 118; cf. Id., 95. Des percepteurs (amavcnra:) s‘gnent leurs quittances par procuration : P. Caire 67.049; 67.136.
(3) AMÉLINEAU, Vie de Samuel (Mém. Miss. Arch. franç. au Caire,
IV SU D77d158)4 (4) J. Masprero, Les patriarches d'Alexandrie, p. 46.
194 DEUXIÈME PARTIE, CHAPITRE If
Quelques anecdotes de la Chronique de Jean de Nikiou fournissent des détails bien suggestifs sur l’audace et l’arrogance des fonctionnaires égyptiens. Le chroniqueur évoque la carrière d’un de ses concitoyens, fils du « préfet » Théodose, l’orgueilleux et puissant Aristomaque. C’est en vain qu'à so ht de mort son père l’avait adjuré de se contenter des richesses qu’il lui laissait; Aristomaque s’entoure d’une suite armée et se fait construire des bateaux pour visiter toutes les cités de l'Égypte. Devenu chef militaire, il ne sait point borner son insolence, il se donne même le plaisir de faire attendre longuement à sa porte les envoyés de l’empereur. Plus tard, amené à Byzance pour justifier sa conduite et rentré en grâce, il se présente au palais chargé de présents pour l’empereur (x).
Jean de Nikiou raconte également les excès auxquels se portèrent trois frères, issus de la ville d’Aikelah, près d’Alexandrie. Ils étaient « gouverneurs de nombreuses cités », au dire de Jean de Nikiou, et leur grande fortune leur enlevait toute retenue. Ils attaquent le parti des Bleus, mettent à sac les villes de Bena et de Bousir, sans la permission du gouverneur de la province; ils versent le sang, brûlent la ville et les bains publics, et le gouverneur s'enfuit dans la nuit. Informé de ces événements, l’empereur Maurice donne à l’augustal d’Alexandrie, Jean, l’ordre de destituer les quatré « gouverneurs ». Ils lèvent alors une ‘troupe bien armée, s'emparent d’un grand nombre de bateaux chargés du blé destiné à Alexandrie et provoquent dans la grande ville la famine et l’émeute. Les désordres prennent une telle proportion qu’on doit envoyer des troupes contre les gouverneurs rebelles et leurs partisans (2).
Des faits de ce genre laissent peu d’illusion sur le loyalisme et la docilité des fonctionnaires auxquels est confiée l’administration de l'Égypte.
(1) Peut-être même était-il duc augustal. JEAN pe Nixiou (XCV) dit qu'il avait été envoyé par l'empereur À Alexandrie, où il était aimé de tout le peuple, et qu’il conduisit une expédition contre les Barbares. I! ne figure pas cependant dans la liste de Cantarelli (La serie dei prefetti di Egitto).
(2) Jean De Nikiou, XCVIHI.
On peut objecter certes que les révoltes de fonctionnaires contées par le pieux évêque de Nikiou ont sans doute un caractère exceptionnel et que, pour cette raison même, le chroni-
Queur a cru devoir les narrer dans son récit. Il est bien vrai que
le récit de Jean de Nikiou, comme la plupart des chroniques, met exclusivement en relief les événements et les personnages particulièrement remarquables, ou du moins ceux qui paraissent tels à l’auteur, et il pourrait être imprudent de juger des mœurs courantes dans l'Égypte byzantine d’après l’histoire des frères d’Aïkelah et celle d’Aristomaque. Cependant, oa peut supposer, à bon droit, semble-t-il, que Jean de Nikiou a eu l’occasion de voir en Basse-Égypte bien dés exemples de l'indépendance dont faisaient preuve les fonctionnaires locaux à l'égard de Byzance. Le chroniqueur ne présente pas le fait de la révolte elle-même comme exceptionnel. Il paraîtrait plutôt que le cas d’Aristomaque et celui des frères d’Aikelah soient des exémples particulièrement frappants d’un état assez . général dans tout le pays. Leur révolte n’eût point pris en effet une telle extension si elle n’avait trouvé un terrain favorable et des complicités qui permettent d’en supposer long sur l’état de l’admihistration en Égypte (1). Comment admettre en effet que les nombreux fonctionnaires qui étaient, comme Aristomaque, riches et puissants, ne fussent point tentés d’abuser de Ja situation, sans aller toutefois jusqu'aux scan-
(1) Lors de la révolte de Nicôtas, on trouve bien des fonctionnaires qui font preuve de loyalisme : Jean, l’augustal d’Alexandrie, se joint à Théodore, préposé aux grains, et au patriarche chalcédonien pour aviser Phocas du complot qui se trame dans la ville (Jean De Nikiou, CVII); le préfet de Semnoud reste fidèle à l’empereur, ainsi que ses amis » Athrib. Mais, d’autre part, on voit que Nicétas a réussi à gagn:r gréfet de Maréotis, que le complot d'Alexandrie a été ourdi par Tnkera et Théodore fils de Ménas, un ancien augustal. Ménas, le chance'ier de Nikiou, envoie à Marcien, préfet d’Athrib, et à une certaine Christodora, qui soutient ke parti de Phocas, un message les engageant à renverser les statues de l’empereur régnant et à se soumettre à Héraclius. Enfin, les villes font cause commune, les unes après les autres, avec l’armé? de l'insurrection et presque chaque gouverneur se retourne contre Phocas. Jean pe Nixiou (CV) mentionne une révolte des fonctionnaires
. de Merada contre un gouverneur de cinq villes. >
dales retentissants et provoquer l'intervention de Byzance.
Confiants dans leur puissance, ils font preuve d'une négligence fâcheuse pour les caisses de l’État, quand ils ne vont point jusqu'à se livrer aux malversations contre lesquelles Justinien s’efforçait de réagir.
Dans la région d'Akhmim, les fonctionnaires de la province ignorent lés prouesses d’un aventurier, nommé ÂAzarias, qui parvient, après avoir réuni une troupe d'esclaves d’Éthiop'e, à se saisir à l’insu des autorités locales du produit des impôts. Ce sont les gens du pays, effrayés par la brutalité des rebelles, qui s’avisent de demander du secours, sans que la vigilance des fonctionnaires semble avoir l’occasion de se manifester en cette louche affaire (x).
Tel fonctionnaire pousse même l’audace jusqu’à garder pour lui le produit des impôts qu'il a perçus : un papyrus signaie le fait dans le bourg d’Aphrodito (2).
Un contrat passé entre un fonctionnaire, qui est vraisemblablement le Gorôés d'un pagarque, et un personnage qui se charge de faire pour lui la levée des impôts est assez suggestif À travers ses demi-réticences. Le contractant s'engage à garantir le fonctionnaire non seulement contre les procédés légaux (xivmsuw), mais même contre les médisances (Susoruia) dont il pourrait être l’objet devant le tribunal ou en dehors de celui-ci (3).
L'obligation du cautionnement pour les fonctionnaires subalternes pourrait constituer une mesure de sécurité contre leurs
(x) Jean De Nixiou, XCVII, 30. Le retard apporté au paiement des impôts n'est pas seulement imputable aux contribuables, mais aussi à la négligence des fonctionnaires; cf. P. Caire 67.285 : versement pour des arriérés qui auraient dû être perçus déjà.
(2) P. Caire 67.029 : dans ce texte, il est question d’une pétition adressé: au tribunal impérial au sujet d’un certain Théodose qui s’est attribué le montant des impôts perçus à Aphrodito. Dans P. Care 67.002, ies gens d’Aphrodito insinuent que le pagarque Ménas a gardé pour lui une contribution de 700 sous d’or qu’il a levée sur eux, sans leur en délivrer quittance et sans les verser au bureau des comptes.
(3) P. Lond., V, 1660.
indélicatesses (1), mais c’est une contrainte bien illusoire. Sur ce point comme sur d’autres, les fonctionnaires égyptiens sont habiles à tourner la loi au moyen d’arrangements particuliers. Ainsi voit-on un certain Aurelios Pambechis d'Oxyrhynchos, nommé à un poste officiel, faire à l’épimélète du Trésor une déclaration sous serment, assurant ce dernier contre tout dommage ou eñnui qui pourrait lui arriver en devenant caution pour lui (2).
Le contrat déjà cité à propos de la perception des taxes semble aussi un exemple du cynisme ingénieux des fonctionnaires qui s’assurent par avance de l'impunité (3).
Il n’y a pas lieu de s'étonner, avec de telles mœurs administratives, que les dispositions de détails prises par Justinien restent souvent à peu près lettre morte. C’est ce qui arrive pour l'interdiction formulée par l’empereur au sujet de la nomination de topotérètes délégués par les gouvereurs (4). Les mesures édictées par Justinien pour conjurer la crise monétaire sont également peu respectées. Malgré l’Édit XI, on continue à percevoir sur les contribuables égyptiens une prime pour l'or fin (5); à peine une légère amélioration se fait-elle sentir dans la pratique. Justinien lui-même a résumé dans un aveu plein de franchise la situation du pouvoir central vis-àvis des fonctionnaires de l'Égypte : il est contraint de reconnaître que ceux-ci, grâce à leur éloignement, sont plus puissants que les édits impériaux (6).
(1) Nov. Just., IV; XCIX; P. Caire 67.328 : série de cautiorinements pour les bergers; cf. P. Oxy., I, 82.
NEC PA TEE à an CE
(3) =PLond "NV. 1600,
(4) P. Caire 67.194; 67.279. Contrairement à la défense formulée par Justinien : Nov. VIII, 4; CXXVIIT, 10.
(5) Ch. Dieuz, Une crise monétaire au VIS siècle (Rev. ét. gr., 1919, p. 165). Aux textes cités dans cet article, on peut peut-être ajouter un papyrus de Vienne (Führer 442; C. WEsseLy, Studien..., XX, 228) : reçu pour les impôts tuy &) Méuo(ews).
(6) P. Caire 67.024, recto, 15 ss. (551) :« NX Tv éxelvou mep:ôpounv mhéov Tv quetÉpuy LoyÜout EXEUGEWV. »
II, — Les exactions des fonctionnaires envers les contribuables.
En lisant les multiples requêtes rédigées dans les villages de la ywpa contre les fonctionnaires, il y a lien évidemment de faire la part des exagérations de langage propres à l’époque. Le ton lamentable en usage dans cette littérature officielle, à l'adresse des gouverneurs locaux ou même de l’empereur, est bien fait pour inspirer quelque défiance envers la sincère exactitude de ses témoignages. Les cultivatenrs (x), les villages (2), les cités (3) où les éparchies (4), uniformément qualifiés de « très infortunés » (ravdPluo), y apparaissent comme es victimes désarmées et les proles innocentes des fonctionnaires qui multiplient à leurs dépens les « injustices amères ». Les gens de tel bourg, en butte aux mauvais traitements, s’estiment plus à plaïndre que les indigènes habitants les districts exposés aux incursions des Barbares pillards. On comparr volontiers dans les piaintes les maux intérieurs à la dévastation vénue du. dehors (5). Tin scribe qui rédige une pétition au duc de Thébaïde fait appel à ses souvenirs bibliques pour décrire les « maux indicibles » que le pagarque Ménas a causés aux habitants d’'Aphrodito; les gens du pagarque les on£ pillés « comme les Madianites pillaient jadis les biens d'Israël (6).
Peut-être en est-il des lamentations comme des témoignages flatteurs de certains plaideurs ou de ceux du poète Dioscore, qui : présentent le duc auquel ils s'adressent comme le type idéal du fonctionnaire intègre. Tel est Flavios Marianos, duc de Thébaïde, si l’on en croit les gens d’Aphrodito : « Toute justice et équité illuminent sans cesse les abords de votre tout à fait excellente et éminente puissance, vers laquelle nous nous tocr-
(1) P. Flor. 206.
(2) P. Caire 67.005.
(3) P. Caire 67.000.
(4) P. Caire 67.009; 67.270.
(5) PP: Eond;V,"a074, 211677 6% P, Caire 67.283004.
nons.comme autrefois les Âmes de l’'Hadès attendaient la venue du Christ (1) ».
Et le poète d’Aphrodito vient renchérir : « Ainsi tu es venu -.… prendre en pitié tout le pays de la déesse dé Paphos, qu'avant toi des magistrats injustes avaient odieusement opprimé. Relève les misérables..… tu tends une main secourab'e à tous ceux qui sont dans le malheur (2) ».
Si exagérées que puissent paraître ces louanges adressées à ceux qui gouvernent le pays égyptien, elles montrent au moins la valeur inestimable qu’on attachait, et pour cause, À une administration équitable. Les flatteurs les plus intrépides ne
trouvent pas de meilleur moyen pour justifier leurs éloges
hyperboliques que de faire ressortir la conduite d’un fonctionnaire qui n’a point opprimé ses administrés. Voilà qui sembleraït bien déjà prouver la rareté du fait et corroborer les plaintes des indigènes. Les flatteries adressées aux fonctionnaires tendraient à démontrer la fréquence habituelle des exactions dont sont victimes les habitants du pays.
Uñe fois dépouillées des exagérations de la phraséologie byzantine, les plaintes des indigènes n’en contiennent pas moins des faits précis à la charge de ceux qu’ils accusent. Elles permettent ainsi de dresser toute une liste des griefs à l’actif des fonctionnaires. :
Insoucieux de la légalité, ceux-ci oublient volontiers de respecter les privilèges accordés aux villages ou aux cités. Le village d’Aphrodito voit son autopragie violée (3). Les gens d’Antaiopolis, qui jouissent d’un privilège dont le carartère exact ne nous est d’ailleurs pas connu, ont quelque peine à le
(1) P. Caire 67.003.
(2) P. Caire 67.120, verso, B. Dans un autre poème (P. Caire 67.120, veiso, F. 25 ss.), Dioscore rappelle complaisamment qu’il est le fils de ce Dios universellement béni, le protecteur’ de la ville, profondément Honoré par tous..P. Caire 67.089 est une lettre adressée à un fonctionnaire : l’auteur fait l'éloge de l’administration de son correspondant.
(3) P. Caire 67.024; 67.029; 67.032 (551). Pour se protéger contre les injustices des fonctionnaires, le bourg a recherché le patronage puissant de l’impératrice Théodora : P, Caire 67.019; 67.283.
défendre, d'après deux pétitions toutes deux relatives à ca même sujet (1).
L'administration des finances donne lieu tout particulièrement aux injustices, à la rapacité, ou aux violences des fonctionnaires,
La répartition des impôts est loin d’être faite avec toute l’équité désirable. Les pétitions renferment les plaintes des particuliers obligés de payer des impôts, qui régulièrement ne dévaient pas être à leur charge, pour des terrains qui ne leur appartiennent pas (2). D’autres fois, on exige d’eux une som-ne supérieure à leur dû (3).
Il est facile de supposer que de tels faits se produisaient souvent, au moment de la répartition, aux dépens des gens sans défense et à l’avantage des grands propriétaires. Un village. entier pouvait également être victime de l’arbitraire des fonctionnaires au sujet de la répartition des impôts. Ainsi le village de Phthla (4) voit élever indûment le montant de ses charges par un pagarque, contrairement à la loi.
* Malgré la défense de Justinien, qui interdit aux fonctionnaires de réclamer aux contribuables des indemnités de voyage (ärnunrixx) (5), les habitants de la Thébaïde n’en sont pas moins obligés de verser des sommes à l’occasion des déplacements du gouverneur (6). C’est surtout au moment de la perception des impôts que les contribuables ont à souffrir des rigueurs impitoyables ou des brutalités des agents percepteurs. Volontiers, les fonctionnaires préposés à la levée usent sans mesure de la manière forte pour vaincre les résistances des contribuables. La levée des impôts, telle qu’ils la décrivent parfois, ressemble singulièrement à des scènes de razzia. Les gens d’Aphrodito ont eu ainsi à se plaindre des procédés inqua- : lifiables du pagarque d’Antaiou, Ménas; ils les rapportent en
(1) P. Caire 67.009; P. Lond., V, 1678.
(2) P. Caire 67.194.
(3) P. Lond., V, 1686.
(4) P. Lond., V, 1674 (5) Nov. Just., CXXXIV, 1.
(6) P. Caire 67.058, VII, 1. 26, Add. , et corr: P. Caire 67.287,04. 11, 67.289, 1. 8. ;
détail dans une verbeuse et lamentable supplique au duc de Thébaïde (r). Bien que la xwun soit autopracte, Ménas entreprend de faire lui-même la levée des taxes qui auraient dû être payées. Il envahit le bourg sous prétexte d'impôts (rpoodoe Smuosiwr), amenant avec lui la force armée, des Scythes. des Macédoniens, et en outre la police rurale : de vrais brigands la composent, au dire des gens d’Aphrodito (Aratptxis nat tayavixs... Bonbeixc); si bien qu’on voit se dérouler des scènes regrettables dans le bourg : des jeunes filles sont violentées, un couvent de religieuses est dispersé, le canal qui irriguait la localité, située à quelque distance du Nil, est obstrué ; aussi, lors de la crue, les terres ne sont pas fertilisées et la récolte est perdue. Ménas ne borne pas là ses méfaits; treize habitants du bourg, s'étant rendus comme de coutume à la foire de This avec une caravane d’ânes et de chameaux à vendre, sont arrêtés à leur arrivée sur les ordres du pagarque qui avait envoyé à cet effet uñe lettre à This. On les traîne de prison en prison, de This à Antinoé, puis à Antaiopolis, on leur fait subir de mauvais traitements et les employés de Ménas ne manquent pas de leur extorquer des sommes d’argent, de leur enlever la majeure partie de leurs bestiaux et jusqu’à leurs habits. De son côté, le pagarque lève sur le bourg une amende de 117 sous d’or, puis une contribution de 700 sous dont il omet, et pour cause, de leur donner reçu. Ruiné, le village est désormais incapable de payer ses dettes envers le Trésor (2). Ménas s’acharne tout spécialement sur le protocomète Dioscore (3) qui s'était évidemment attiré de violentes inimitiés locales ; bien qu’il se prétendît sans ressources, peut-être ses biens avaient-ils tenté certains fonctionnaires ; lé pagarque lui confisque en effet ses terres pour les donner au Bemñés de Phthla et aux bergers, en ne lui laissant que son loyer et ses impôts à payer. Une autre fois, en 566/67, Ménas, alléguant de nouveau le non-paiement des im-
(1) P. Caire 67.002.
(2) P. Caire 67.283.
(3) P. Lond., V, 1677; P. Caire 67.319; les pâturages de Dioscore sont dévastés, sans doute à la suite des mesures prises contre lui par le pagarque, puisqu'on voit figurer parmi ceux dont il se plaint les protocomètes, l'hypodecte et les agrophylacites.
pôts, envoie dans la maison d’Apollos, beau-frère de Dioscore, des gendarmes qui la mettent à sac; les terres d’Apollos sont
données aux bergers; puis le pagarque fait arrêter le fils 1e
Dioscore en le tenant à tort pour responsable des dettes de son oncle. Le plaignant insinue d’ailleurs que ses impôts ont bien été payés, mais que les reçus ont été confisqués lors du pillage de sa maison par la police (x).
Un passage de la vie de saint Jean l’Aumônier dépeint les angoisses d’un contribuable incapable de verser le montant de ses impôts par suite d’une mauvaise récolte due à l’insuffisance de la crue du Nil; les agents du fisc le pressent néanmoins de s’exécuter. Le cultivateur a recours alors à un riche personnage, un duc, qu’il prie de lui prêter sur gage la somme dont il a besoin; le duc accède à ses prières, mais comme ii diffère un peu l'exécution de sa promesse, le contribuable est tellement affo'é par l'extrême violence (roAAN ëritams) des collecteurs, qu’il ne se résigne point à attendre; comme tous les malheureux, il s'adresser à saint Jean l’Aumônier (2).
Il est fort probable que les agents du fisc, d’une indulgence sans bornes pour les grands propriétaires, réservent volontiers leurs rigueurs pour les paysans sans défense, quitte même à prendre le parti des possessores lorsque ces dérniers sont en contestation avec leurs fermiers. C’est ainsi que les choses se sont passées pour le fermier Apollos, si l’on en croit l’exposé qu'il fait de son affaire dans une pétition au duc (3). Apollos avait loué des terres à la famille du comte Phoïbammon en vertu d’un contrat valable pour un temps indéfini. Les héritiers du comte sem- ‘blent avoir omis de verser au Trésor les impôts d’Apollos, qui les a payés à leur place. L'hypodecte n’en réclame pas moins le mor- ‘tant des impôts au fermier qui refuse naturellement de payer ; le
(1) P. Lond., V, 1677. Cf. P. Flor. 296; 2097, où des contribuables se plaignent d’être maltraités. Cf. P. Lond., V, 1681 : plainte contre un comète récemment nommé qu’on accuse d'être injuste et rapace.
. (2) Leonrios’ von Neaporis, Leben des heiligen lohannes des Barmherzigen, hrg. von H. Gelzer, XXX. | (3) P: Caire 67.270. J. MasPero, Les papyrus Beaugé (Bul. de l’Inst. franç. d’arch. or., VII, p. 145).
Lu 5 Lg 12 .! L LP A4)
topotérète intervient alors dans la contestation et Apollos est condamné. Plus tard, celui-ci adresse en vain au duc une nouvel'e plainte contre ses propriétaires et il doit encore verser huit sous d’or; il proteste sans résultat. Bien plus, les héritiers de Phoibammon, Théophile et Dioscore, auxquels il n’a sans doute point payé le loyer de ses terres, gêné qu’il était par les amendes qu’on lui à infigées, font saisir les biens du malheureux paysan pour s’indemniser. On lui enlève ainsi seize juments ferrées, dont neuf à lui et sept à sa mère, neuf bêtes de race bovine, deux bêtes de labour; on vide ses greniers contenant de la paille sèche et du blé; on lui prend en outre soixante livres de laine, une jante en fer et son cerclage appartenant à l’une des roues de son chariot et tout le vin récolté depuis trois années.sur les terres qu'il a louées.
Il est loisible certes de supposer que le fermier Apollos n’est peut-être point d’une entière bonne foi, qu’il passe sous silence ses torts éventuels en exagérant la misère qu’on lui inflige; son affaire n’en demeuré pas moins des plus instructives. Elle donne à peñser quelles étaient les négligences et l’arbitraire qui régnaient dans l’administration financière en Égypte, et l’obstination de ce paysan, entêté à se faire rendre justice par un tribunal qui fait la sourdé oreille à ses plaintes et le condamne en sus, nous permet de saisir sur le vif les méfaits de l'administration judiciaire. | |
Les contribuables, en butte aux rigueurs des agents du fisc, ne semblent guère en effet être assurés, par compensation, de la protection d’une justice prompte et équitable. Les lenteurs et la corruption contre lesquelles Justinien prétendait lutter continuent, en dépit de ses réformes, à se manifester dans l’administration de la justice en Égypte.
"Les plus humbles fonctionnaires de police font preuve d’une négligence remarquable, aussi doit-on recourir à l’intérvention des soldats. Des malfaiteurs ayant dévasté les champs entourant le bourg de Tholthis, dans le nome Oxyrhynchite, les gardes-champêtres n’ont rien fait pour les en empêcher ; le riparios doit intervenir; il ordonne aux z:o2hatwrai et anx frénarques de
se présenter à lui en amenant les pillards; sinon, un tribun se rendra dans le village avec un détachement (1).
Les gens de Tholthis étaient évidemment fixés sur la natuie de l’exécution manu militari qui paraît l'argument suprême du ribarios et, en définitive, le seul moyen vraiment efficace doit disposent lés administrateurs de l'Égypte byzantine pour obliger à l’obéissance, non seulement les contribuables, mais aussi leurs propres subordonnés.
La négligence des gens de la police est plus ou moins voulue. I] doit en être de même pour ceux qui sont chargés d’administrer la justice. C’est à Ja vénalité habituelle des juges qu’il est fait allusion très probablement dans une procuration donnée à Apollos, fils de Dio‘core, fontés d’Aphrodito, par deux protocomètes du bourg; Apollos, envoyé à Antinoé, s'engage à avau- : cer, pendant son séjour dans la capitale du duché, toutes les som. mes qui pourraient être nécessaires pour mener à bien les affaires du bourg. On les lui remboursera au retour (2); en attendant, il ne saurait mieux faire que d'employer judicieusement l'argent indispensable pour sauvegarder en haut lieu les intérêts dé ses compatriotes.
La fin de la supplique du fermier Apollos est vraiment suggestive dans son cynisme naïf : le plaignant promet aux gens de l’officium ducal qui liront sa pétition le tiers de ce qu’on lui restituera, s’ils prennent en main son affaire; les deux autres tiers pourvoieront au soutien de sa vieillesse et à l’entretien de ses enfants (3). L'expérience a démontré au fermier Apollos que c'était le plus sûr moyen d’aboutir; aussi n'hésite-t-il pas à offrir aux gens de la +4£: une sportule qui dépasse singuliè- ‘rement les limites fixées par la loi. C’est sans doute faute d’avoir
(1) P. S. I. 47; cf. P. Caire 67.282 : duflicatum d'un avertissement envoyé par les bureaux du praeses de Thébaïde inférieure au sujet d’un accusé qui aurait dû être arrêté et que les gens du bourg ont laissé en liberté par suite d'une négligence voulue. P. Caire 67.202 : lettre adressée à un fonctionnaire au sujet d’une femme qui a été gardée en prison et qu’un comte (le praeses sans doute) a ordonné en vain de libérer.
(2)MP% Caire 67.124:
(3) P. Caire 67.270.
recours au même procédé, que les habitants d’Antaiopolis, ayant déposé une plainte contre le stratège Florentios, ont vu leurs doléances étouffées par lui et doivent réitérer leurs plaintes auprès du tribunal ducal (x).
Les choses en étaient venues à tel point, par suite de l’avidité des fonctionnaires, que Justinien avait dû interdire à tout magistrat Ou éxétéaotfs de réclamer des sportules dépassant le taux légalement autorisé (2). Un duc de Thébaïde fut obligé de réglementer le taux des sportules (3), en interdisant à ses subordonnés de prendre plus de deux x:périx aux plaideurs; et pour que les gens de son officium ne pussent encore abuser de la bonne foi des Égyptiens ignorant la langue grecque, il prend l’utile précaution de faire afficher son arrêté en copte.
Lorsque les plaignants parviennent à faire prononcer un jugement en leur faveur, il arrive que celui-ci reste sans le moindre effet. Les gens d’Aphrodito, ayant été trouver le duc au sujet de leurs compatriotes indûmient arrêtés à da foire de This, avaient obtenu qu’ils fussent relâchés sans amende. On ne les garde pas moins en prison (4). Une veuve maltraitée par son second mari s'était plainte au pagarque qui avait ordonné à l'accusé de la laisser libre : le jugement n’est point exécuté ét la veuve Sophia finit par s'adresser au duc (5). Malgré les réformes de Justinien, et en dépit de l’usage des « épices », les habitants de l'Égypte ne peuvent se faire rendre justice sur place. Il leur faut alors se soustraire aux juridictions locales et vemir s'adresser au tribunal impérial. Une fois qu’ils ont enfin obtenu gain de cause à Byzance, au prix d’un voyage et d’un séjour d’autant plus onéreux que la justice est encore fort lente (certain procès des gens d’Aphrodito au sujet de l’autopragie du bourg ne dure pas moins de quinze ans) (6), les plaideurs ne
(1) P. Caire 67.009,
(2) Nov. Just., CXXIV, 3 (545).
(3) P. Caire 67.031 (vers 547); cet arrêté est sans doute une appli: cation de la Novelle CXXIV.
(4) P. Caire 67.002.
(5) P. Caire 67.005.
(6) J. Masrero, Bul. de l’Inst. franç. d’arch. or., IV, p. 104 ss. — Un long intervalle paraît s’écouler entre l’arrestation des gens d’Aikelah et leur jugement (Jean DE Nixiou, XCVII, 27).
sont point encore assurés de se voir rendre justice. En principe, ils n’ont plus qu’à montrer aux tribunaux locaux, à celui du duc ou du praeses, le diplôme que ieur a accordé l’empereur; dans la pratique, les choses sont moins faciles. Ainsi les gens d’Aphrodito risqueraient fort, une fois de retour en Thébaïde, de voir le diplôme impérial obtenu après tant de coûteux efforts rester lettre morte, s’ils n'avaient la précaution de s'assurer, moyennant finances, le concours de deux fonctionnaires influents qui vont prendre en main leur affaire. Les quatre habitants d’Aphrodito venus à Byzance passent donc un contrat avec Palladios, comte du consistoire sacré, et le comte Epigonos. Palladios s'engage à les accompagner dans leur pays et à faire respecter la sentence impériale comme -ér$1éasté4s, moyennant une indemnité précisée dans le contrat (x).
On conçoit qu'avec de telles habitudes le favoritisme ait sévi eu Égypte chez les fonctionnaires de la justice, au détriment des petits cultivateurs victimes de l’arrogance des possessores. L'affaire du fermier Apollos est bien caractéristique : dans ses démêlés avec la famille d’un grand propriétaire, dont il est le coloa, il voit les topotérètes prendre parti contre lu (2) avec une étonnante facilité.
L'impunité dont jouissent les fonctionnaires byzantins, brutaux et injustes envers les plus faibles de leurs administrés,
(x) P. Caire 67.032. L’ Ex6i6acris touche donc non seulenxent les sporltules, mais aussi l'indemnité convenue avec les plaideurs pour prix de ses services.
(2) Pi Caire, 67.270.1 Cf P.. Lond., 011; 1032; 1D: 283; Cest, une lettre concernant un cultivateur qui parait s'être réfugié auprès de Ménas äpyixroo:; le destinataire est prié de ramener le fugitif, on fui promet qu’aucune enquête ne sera faite au sujet de la dévastation d’une propriété (mept Braénç vod ywplou) de la part des agrophylacites. Le cultivateur avait été ainsi bien avisé en allant se mettre sous la protection d’un fonctionnaire. Dans P. Caire 67.005, un Banc du bourg d’Aphrodito s’est emparé de l’enfant d’une veuve et refuse de le fui rendre. L'éditeur d’un papyrus de Munich (P. Mun. 6, & 69) eroie voir dans ce texte une allusion ironique à la façon dont on rendait la justice en Égypte : tout homme qui se croit lésé va trouver les fonctionnaires (äpyovoiv) où plutôt ceux qui devraient en tenir lieu : « frot vois rùv témov énéyouoe Toy àp[yJovru[v w.
paraît à peu près absolue. Elle s'explique d'autant mieux qu’ils sont plus indépendants à l'égard du pouvoir central.
Le norbre et le caractère des plaintes qui s'élèvent du seul village d’Aphrodito au sujet de l'administration des finances et de la justice, n’est que trop significatif. Il n’est pas trop téméraire, semble-t-il, de conclure que les choses ne devaient guère se passer en Arcadie ou dans les deux Égyptes autrement que dans ce bourg de la Thébaïde (1). Aussi ne saurait-on dire que les fonctionnaires aient répondu au vœu de Justinien, toujours très préoccupé, en politique avisé, de ménager les contribuables afin de ne pas tarir la source des impôts.
L'indépendance dont usent les fonctionnaires et le despotisme injuste dont ils font preuve envers les habitants cachent mal l’incurable faiblesse de l’administration byzantine.
Il est presque comique de voir certains fonctionnaires préteudre sauver les apparences, s’efforcer d'éviter les médisances dont ils pourraient être l’objet. Le moyen employé par un pagar- que pour faire cessér les doléances d’un paysan à propos de ses exactions ne manque pas d’une certaine saveur. Ce pagarque écrit donc à un personnage (peut-être un évêque) pour se plaindre du manque de respect que lui a témoigné un des paysans de son correspondant qui l’a accusé d’extorsion. « Cela m’a étonné, dit-il; vous savez, sans qu’il me soit utile de vous l'écrire, qu’il faut que les pagarques soient redoutés tout spécialement dans le pays .. écrivez à votre paysan que vous ne voulez pas qu’il soit coupable d’une telle folie (2). »
On ne saurait mieux avouer le manque d’autorité effective et de prestige moral des fonctionnaires, décriés à juste titre.
En fait, on constate que leur influence sur les habitants serait à peu près nulle s’ils ne pouvaient recourir à la force armée. L'autorité effective des administrateurs des finances et de ‘a
(1) Jean ne Nixiou, CXX, 29, cite le cas d’un certain Ménas, nommé préfet de Basse-Égypte par Héraclius, qui avait une haïne profonde pour les Égyptiens et fut rétabli dans ses fonctions par les Arabes. Le même auteur (ibid.) parle ausi de deux fonctionnaires qui firent peser lourdement le joug sur les habitants.
(2) P. Lond., III, 1075, p. 281 (vri° s.).