II. — La répression des troubles
L'histoire intérieure de l'Égypte, au vi° siècle et au début du . VII, montre à quel point les rêves de paix et d’ordre de Jus-
tinien furent loin d’être réalisés.
(x) Nov. CXXXIV, praef.
(2) H faut mentionner cependant un texte de la fin du vi siècle -(P. Oxy., VI, 899), qui est une liste des remises {rapaywpnats) d'impôt en argent et en blé faites aux gens de divers villages d’Arcadie.
(3) Jean DE Nixiou, XCV, 21.
(4) Id: CIX, 15.
(5) J. Maspero, Organisation militaire de l'Égypte byzantine, p. 82- RE |
0 Un des neveux de Justin II, qui avait montré de réels talents militaires en Arménie et sur le Danube, est envoyé en Égypte comme duc augustal, parce qu’il porte ombrage à l’empereur et à l’impératrice qui ne tardent pas à calmer leurs méfiances en le faisant assassiner dans son lit : THEOPH., 2441; CEDRENUS, I, 186, 8. Les destitutions maladroites dont les dues sont parfois l'objet n'étaient point favorables à une administration régulière des finanees.
Les fonctionnaires infdèles et insoumis et les contribuables turbulents ne furent point les seuls fauteurs de désordres dans le pays.
Dans les moments de trouble, on constate maintes fois un manque de tact et d'énergie de la part du gouvernement de Byzance.
Justinien lui-même avait donûé l’exemple de la plus fâcheuse hésitation et d’un manque de franchise regrettable lorsqu'il démit de ses fonctions Laibère, gouverneur d'Alexandrie, pour nommer à sa place Jean, surnommé Laxarion; l’empereur agit de façon si peu nette que les deux gouverneurs en étaient venus aux prises; dans la lutte, Jean avait été tué (1).
Plus tard, sous le règne de Maurice, on assiste à des destitutions de fonctionnaires assez maladroites, qui trahissent un manque d’esprit de suite remarquable dans la politique administrative pratiquée par Byzance en Égypte.
À la nouvelle de la révolte des trois pagarques originaires d’Aiïkelah, l’empereur Maurice, plein de colère, ordonne simplement de les destituer (2). Avisé par les plaintes des habitants d'Alexandrie de la famine et du désordre qui troublent la ville à la suite de cette rébellion, il fait preuve, semble-t-il, d’une certaine légèreté en révoquant, sans plus d’information, l’augustai Jean pour nommer à sa place Paul. Une fois à Byzance, où il a été amené en coupable, Jean sait regagner la faveur impériale et il revient en Égypte muni de pleins pouvoirs pour châtier les rebelles (3).
Pendant qu’on hésite à Byzance, ou qu’on traite avec quelque insouciance les affaires de l'Égypte, les esprits se surexcitent, les coups de mains audacieux se multiplient et l’émeute prend des proportions de plus en plus Re L’arrogance des particuliers s’accroît sans mesure.
(1) ProcoPe, Hist. secr., XXIX.
(2) JEAN De Nixiou, XCVII, 3.
(3) Ibid. Il semble que le duc de Thébaïde, Flavios Marianos, après avoir été destitué, ait été duc une seconde fois (Jean Maspero, Flavios Marianos duc de Thébaïde (Bul. de l’Inst. franç. d’arch. or., VII, p. 118), à moins que d'expression tù 8 ne désigne la seconde année de son gouvernement. Cf. P. Lond., V, 1663, note 1, à propos d’une expression analogue relative au praeses.
La révolte des gens d’Aiïkelah a troublé si profondément ie pays et la force de leurs partisans est telle, lorsqu'on se décide à agir contre eux, que le duc augustal Jean, à son retour de Byzance, doit réunir pour les attaquer les forces cantonnées À
Alexandrie, dans les deux Égyptes, et en Nubie. Encore est-il aidé par Théodore, une sorte de condottiere, et ce n’est qu'après une vraie bataille rangée qu’on peut en venir aux exécutions qui
rétablissent le calme (x).
On est fort porté à croire, dans cette circonstance, les rumeurs de ceux qui prétendaient que l’empereur était désormais sans force (2), plutôt que les rodomontades des chefs de l’armée impériale qui ressemblent étrangement à un aveu mal dissimulé.
Ainsi l’insouciance et la faiblesse dont fait preuve le gouvernement pour réprimer les insurrections en Égypte s’expliqueraient en partie par l'insuffisance des moyens dont ii dispose pour faire règner l’ordre. Elles n’en sont pas moins réelles et contribuent à maintenir dans le pays un état d'anarchie à peu près continuel.
Une fois cependant, dans des circonstances particulièrement graves, on montra à Byzance de la décision et de l'énergie; mais il était trop tard ; une répression brutale ne pouvait qu’envenimer les haïnes. C’était au moment de la révolte de Nicétas. Phocas, ayant appris qu’un complot se tramait à Alexandrie en faveur de son rival Héraclius, commence par envoyer de grosses sommes à un fonctionnaire de la ville de . Manouf; il fait passer des troupes en Égypte et prend une mesure énergique pour maintenir le peuple dans l’obéissance; il appelle en hâte le cruel Bonose, qui venait d’écraser à Antioche, dans le sang et les tortures, une révolte des Juifs contre
(1) JEAN DE Nixrou, XCVII.
(2) Cosmas et Banon, tirés de prison par le général Théodor*. s'étaient établis sur la rive ouest du Nil; ils criaient à une troupe qui s'était ralliée aux révoltés et qui se trouvait sur la rive opposée : « Ne combattez point contre le général, car l’empire romain n’est ni affaibli, ni abattu; c’est par pitié pour vous que nous vous avons ménagés jitsqu’à ce moment. » Cette déclaration produit d’ailleurs son effet et les gens qui s'étaient joints aux rebelles passent le Nil pour se réunir aux
troupes impériales.
les Chrétiens. Celui-ci arrive par mer amenant avec lui des lions, des panthères et autres bêtes féroces, cependant que l’empereur expédiait dans la ville des instruments de torture variés, des chaînes, des entraves et aussi beaucoup d'argent. et de vêtements d'honneur (x). “A
Mais l’arrivée de Bonose ne pouvait qu'exciter plus vivenent les rancunes des indigènes contre le pouvoir de Phocas. Les marins égyptiens, retenus à Byzance dans la prison de l’Hebdomon où l’empereur les avait fait jeter dès le début de la révolte, furent les premiers à saluer avec joie le succès de Nicétas (2).
Il faut bien reconnaître que l'éloignement de l'Égypte contribuait à faire régner à Byzance une ignorance fâcheuse au sujet de ce qui se passait dans le pays. Les difficultés en étaient accrues pour le pouvoir central. Celui-ci était tenu au courant des événements survenus en Égypte par les messages écrits que lui adressaient directement les ducs, les notables des villes (3) ou le patriarche melchite (4), ou par les rapports que lui fournissaient de vive voix les fonctionnaires venus à la cour (5). Mais il est facile de concevoir à quel point ces informations pouvaient être incomplètes et sujettes à caution; pour peu qu'ils fussent habiles, les fonctionnaires mandés à Byzance sur des accusations plus ou moins exactes s’en retournaient généralement justifiés et largement pourvus d’honneurs. Ils étaient sans aucun doute préoccupés avant
(1) Jean De Nixrou, CVII, ro.
CPI ACIX,
(3) Id., XCVII, 1 : l’augustal Jean informe l’empereur des excès commis par les gens d’Aikelah; Ibid. : les gens d'Alexandrie envoient à l’empereur un message lui faisant connaître les désordres auqueis la cité est en proie. Id., 30 : les gens de la province d’Akhmîm écrivent à Byzance au sujet des pillages à main armée exécutés par Azarias. Ménas informe l’empereur Maurice de la présence dans le Nil de deux monstres marins qui troublent fort l'imagination populaire (Id. XCVIN). (4) JEAN, DE Nixiou, CV : deux envoyés du patriarche melchite Théodore avisent Phocas d’une révolte contre Théophile äe Merada, « gouverneur de cinq villes ».
(5) Jean DE Nixiou, XCV : Aristomaque se justifie devant l’empereur. De même l’augustai Jean : Id., XCVII.
tout d'assurer leur sûreté personnelle et assez peu soucieux d'éclairer l’empereur sur là situation réelle de l'Égypte.