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III. = La politique religieuse

En Égypte, comme dans les autres provinces de l’Empire, la puissance considérable de l’Église n'est pas sans danger pour le bon ordre de l'administration et le prestige même du gouvernement de Byzance. En donnant aux évêques une part effective dans l'administration civile (1), en les considérant À l’égal des gouverneurs (2) à l'arbitraire desquels on oppose même letir autorité, en leur confiant des missions extraordinaires dans les circonstances graves (3), en faisatit du patriar-

(x) Voir Première partie, Chap. I, p. 64; Chap, IV, p. 144.

(2) L’évêque reçoit communitation, en même temps que le gôouverneur, des lois impériales (Nov, VI, p. 8) et des instructions envoyées par le basileus aux fonctionnaires des provinces (Nov. Just. XVII, 6). Lors des troubles de 636, Justinien avait donné au patriafche Paul l'autorité sur les fonctionnaires civils, y compris l’augustal (PRocOPE, Hist. Secr., XXVID).

(3) Le rôle de l’évêque Cyrus est l’exemple le plus ffappant peutêtre de l'influence considérable exercée par l’Église, de par la volonté même du gouvernement de Byzance, dans les affaires temporelles en Égypte. Cyrus ne fut point seulement chargé de faire régner l'unité religieuse dans le pays : l’empereur lui confia la mission de négocier avec les Arabes (A. J. BUTLER, The Arab conquest of Egypt, p. 139 ss.; 213 SS.; 257 Ss:; 304 ss.) et de réorganiser l’administration de l'Égypte (Jsan DE Nixiou, CXIX). D’après BUTLER (op, cit., p. 170, p. 516 ss.), le patriarche aurait été officiellement investi du pouvoir civil à titre d’augus: tal. Cette opinion est fondée sur ün passage de SÉVÈRE D’ASCHMOUNE (Patr. Or., IT, 489), qui attribue à Cyrus les forictions de préfet et de patriarche, et sur les affinmations contenues dans les sources arabes, dans un fragment copte (publ. par Amélineau, Journ, asiat., 1888, II, p. 406, note 1) et dans un fragment éthiopien (cité dans F. M. Esteves PEREIRA, Vida do Abba Samuel do Mosteiro do Kalamon, p. 173; texte, et 180, trad.), qui font du personnage appelé le Muquawquis un patriarche-gouverneur. L'identification du patriarche Cyrus et du mystérieux Muquawquis a donné lieu à de nombreuses discussions (Cf. la bibliographie citée par À: J: BUTLER, op. cit., p. 808 ss. et L. CarTanI, Annali dell” Islam, IV, 86.

Le

che melchite d'Alexandrie un véritable représentant du pouvoir central en Égypte, on risquait d'entrer dans une voie dangereuse, de voir les évêques égyptiens, disposant avec les richesses de l’Église d’une autorité morale immense, faire preuve : envers l’État d’une indépendance égale à celle des fonctionnaires civils. On ne rencontre pas, il est vrai, au vi‘ siècle ou au début du vrI°, de patriarche aussi frondeur que Cyrille d’Alexandrie ou Dioscore, le « second Pharaon », qui bravait ouvertement l’empereur et se prétendait aussi bien que lui le maître de l'Égypte (1). Mais on voit Paul de Tabenne, le patriarche déposé en 539 sous l’inculpation d’assassinat, acheter sa restauration de Justinien au prix de sept cents livres d’or (2). L'arrivée du pape Vigile à Byzance fit heureusement rompre le marché.

Au point de vue administratif, en particulier en matière de justice, l’influence des évêques grandit à mesure que s’affaiblit l'autorité des fonctionnaires civils, si bien que leur rôle finit par dépasser singulièrement dans la pratique les fonctions que leur attribuait la loi. Non seulement ils servent d’arbitres dans les contestations entre laïques et peuvent figurer

dans les tribunaux à côté des magistrats (3), mais ils exer-

cent en réalité une vraie juridiction au civil. Tel est le cas de saint Jean l’Aumônier, qui donne des audiences publiques devant l’église afin que les gens lésés puissent arriver sans crainte jusqu’à lui (4). De même, l’évêque de Coptos, Apa Pesunthios,

‘Peut-être y aurait-il lieu de ne pas considérer cette identification comme établie définitivement (CanTARELLI, La serie dei prefetti di Egitto. Memor. della R. Accademia dei Lincei, clas. di scienze mor., stor., pol., ser. V, XIV, mem. ya, p. 432). Contrairement à Butler, CANTARELLI (op. cit., p. 431-433) démontre, en s’appuyant sur le texte de la Chronique de Jean de Nikiou, que pendant aucune des trois périodes durant lesquelles Cyrus fut appelé à jouer un rôle en Égypte, il ne paraît avoir été ni duc augustal ni vice-roi d'Égypte.

(1) J. Maspero, Les patriarches d'Alexandrie, p. 62-63.

(2) Id PET.

(3) Voir Première partie, Chap. IV, p. 154.

(4) LeoNTIos" von Neapozis Leben des heiligen Tohannes des Barriherzigen, hrg. v. H. Gelzer, V. Cf. Id., CXVI : le patriarche s’abstient de châtier, comme il l’aurait pu, un homme qui a insulté son neveu.

| reçoit des pétitions (1) et prétend connaître toutes les affaires illégales de l’éparchie de Kôs.

On voit des dignitaires ecclésiastiques s’immiscer dans l'administration des finances d’une façon quelque peu abusive sn accordant aux contribuables des lettres d’exemption. Justinien, particulièrement soucieux de déterminer les limites entre ie pouvoir civil et le pouvoir religieux, quand les intérêts du fisc étaient eñ jeu, avait soigneusement réglementé les conditions dans lesquelles le patriarche pouvait accorder le droit d’asile aux débiteurs du Trésor (2).

On conçoit que le rôle tenu dans le onde te en civil par les autorités ecclésiastiques ait pu devenir la source d’un certain nombre de conflits. Justinien avait vu le danger de la puissance temporelle de l’Église en matière administrative; il s’était donc préoccupé de préciser exactement les droits du patriarche pour éviter les abus. Il est probable que la distinction des deux pouvoirs était assez délicate, et il est douteux que le bon ordre de l’administration ait beaucoup gagné à cette espèce de dualité de l’autorité. En tout cas, c'était encôre uñe cause d’affaiblissement pour une administration sou-

(1) Une série de lettres en copte relatives à l’évêque de Coptos, Apa Pesunthios, montrent qu’il exerçaît une véritable juridiction, parfois même en dehors de son diocèse (textes publiés et traduits par E. ReEvir- LOUT, Rev. égypt., V, p. 154, n. 19). Dans un de ces textes, qui est une lettre concernant une affaire relative à un mariage, le prêtre Kalapesios écrit à l’évêque : « Tu m’as ordonné d’avertir la Seisneurie de toutes les affaires illégales de l’éparchie de Kôs et surtout du chapitre de ceux qui se sont fait des promesses réciproques »

Les affaires de mœurs sont soumises à l’évêque (N°® 13; 17; 18; 18 bis; 18 ter; 38; 51; 54); on fait sur son ordre des enquêtes sur des fiançailles (n° 15), sur un mariage contesté (n° 14). On trouve dans la correspondance de l’évêque Pesunthios des lettres relatives à un voleur (n° 30), à une femme renvoyée par son mari, qu’un certain Antoine ce propose de défendre (41), à l'arrestation d’un dioecète d’un bourg, lieu de scandale (n° 50), à un otage (n° 37). L'évêque Pesunthios est en fonctions, il est vrai, pendant l’invasion perse et tout naturellement, en l'absence d’une autorité civile compétente, les habitants lui demandent secours « comme au véritable père du peuple » (n° 36).

(2) Voir Première partie, Chap. IT.

vent sans grand prestige et sans force réelle, que ce passage de l'autorité entre les mains de personnages étrangers aux cadres administratifs; d'autant plus que les divisions religieuses vetiaient encore compliquer les choses. Là juridiction exercée en fait par tel évêque melchite ne pouvait que donnef lieu à bien des difficultés, pour peu que des Coptes se trouvassent mêlés aux affaites portées devant « l’escabeau de sa paternité », surtout aux moments où la situation était particulièrement tendué entre les Coptes et leurs adversaires du fait de Ja per: sécution officielle qui sévissait de temps en temps.

D’üne façon générale, il semble, d’après le témoignage de la plupart des auteurs, que sous le règne de tous les empereurs le pouvoir central ait pratiqué à peu près systématiquement l’intolérance à l’égard des Coptes, monophysites.

Après les mesures d'exception prises par Justinien lors de la crise de 538/530 (x), le règne de Tibère, qui pratiqua largemernt une politique de tolérance, semble tout-à-fait exceptionnel à ce sujet; aussi Jean de Nikiou s’étend-il complaisam: ment sur l’éloge de ce prince (2).

Médiocrement instruit, l’empereur Phocas ne se mêle -pas aux, discussions théologiques, maïs il confisque aux Monophysistes d'Alexandrie l’église qu’ils avaient édifiée sous le patronage des saints Côme et Damien, après que leurs sanctuaires eurent été attribués aux melchites (3), et peut-être faut-il voir dans une révolte dont parle Jean de Nikiou (4) un épisode de la résistance des Monophysites contre le prosélytisme orthodoxe de Byzance.

Au début de son règne, Héraclius favorisa également les Monophysites qui avaient contribué à son succès en Égypte : leur patriarche, Anastase, resta sut son siège jusqu’à sa mort, et comme les Melchites étaient en possession de là plupart des églises d'Alexandrie, oh avait autotisé les Monophysites

(x) Voir Introduction, & 3.

(2) JEAN DE Nikiôu, XCIV, 20 ss.

(GG) Fist. batr, P, O: T., p. (216), 480.

(4) Jean DE Nixtôu, CV. Cf. J. MasPero, Les patriarches d’Alexan:

drie, p. 277.

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