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CHEFS, SOUS-CHEFS, ATTACHÉS DE CABINET

des inspecteurs du crédit agricole ou des fonctionnaires coloniaux. Tous les services ont été mis à contribution. L'ingéniosité d'un chef ou sous-chef de cabinet pour découvrir la bonne case, machiner les combinaisons qui la rendent disponible, écarter les concurrents, apaiser les réclamants, dédommager les protestataires est admirable ; mais elle désorganise parfois les administrations dont nous avons le plus absolu besoin.

Loin de moi la pensée de proscrire le choix pour la nomination aux hautes fonctions. Je le considère comme indispensable et m'en expliquerai plus longuement. Mais ce choix doit être entouré de certaines garanties. On pourrait penser qu'une collaboration intime révèle sûrement au ministre les qualités ou les défauts de l'homme qu'il a appelé près de lui et que, s'inspirant uniquement de l'intérêt supérieur de la nation, il peut en faisant en quelques semaines toute la carrière de son protégé, mettre celui-ci en mesure et en devoir de rendre de plus grands services au pays. Cela peut se produire ; cela s'est produit et se produit encore. Je pourrais citer des chefs de cabinet qui, appelés tout jeunes à de hautes destinées, ont largement acquitté la dette qu'ils avaient contractée ce jour-là avec la nation dont le ministre avait concentré sur eux la faveur. Alors même que ce fait serait commun, presque constant, il n'est pas prouvé que tous comptes faits, la nation recueillît un bénéfice de ces nominations prématurées. Si elles mettent une nature généreuse en demeure de produire le maximum de ce qu'elle peut donner, quel découragement irrémédiable ne causent-elles pas parmi tous les fonctionnaires qui se savent capables d'être des chefs et qui doivent y renoncer, parce que la favorable occasion leur a manqué. Et qu'est donc

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cette occasion? Le hasard des relations ou parfois des intrigues qui vous met en relations avec un homme politique au temps où celui-ci va devenir ministre. Pour cela il faut autant que possible être à Paris, courtiser depuis quelque temps l'homme politique, préparer sa correspondance, faire ses courses, élaborer ses projets. Tous ces services sont généralement gratuits, mais ce n'est qu'une avance et la nation paie largement à la constitution d'an ministère.

Les acquisitions qu'elle fait alors sont, je l'ai dit, quelquefois remarquables. Mais lorsque les ministres nous distribuent leurs chefs, sous-chefs^ attachés de cabinet pour diriger nos principales administrations ou siéger dans les postes les plus enviés de l'État, ils ne sont pas dominés uniquement par le souci de notre intérêt. Une sorte de gratitude, l'affection ou la désaffection, le désir de remercier les collaborateurs ou de s'en débarrasser ont une large part dans ces nominations. Il faut parfois pour les obtenir des sollicitations et de petites machinations qui ne sont pas une bonne note pour le candidat. Les arrivistes s'excusent en disant : « Que voulezvous I si Ton ne tire pas de là quelque prébende, il est entendu qu'on a échoué ! » La faveur étendue aux proches, nous choque particulièrement. En déposant son encombrante progéniture dans les meiÛeures places de TËtat, un père de famille dépasse vraiment la mesure. Jean-Jacques aussi déposait la sienne dans les tours ; mais ce n'est pas par là que ce génial apôtre du mysticisme laïque a forcé notre admiration.

Dans ces conditions, le nombre des candidats aux postes des cabinets s'est extraordinairement multiplié. On riait jadis d'un ministre qui s'attachait plus

de trois ou quatre sous-lieutenants. Avec un chef, un sous-chef et un secrétaire particulier, un cabinet était au grand complet. Maintenant le moindre ministre a presque la douzaine, et Tun de nos derniers gouvernants s'est fait un titre de gloire d'avoir atteint les trois douzaines.

Tout ce petit monde, dit-on, ne coûte rien. D'abord cela n'est pas exact : tout ce petit monde coûte tôt ou tard fort cher. En attendant, il s'agite redoutablement et nous payons la casse de cette agitation.

Quel est donc le rôle normal d'un chef de cabinet?

Dans sa surveillance incessante de l'administration, le ministre a besoin d'être aidé. Nous avons vu que son contrôle se manifeste actuellement par Texamen des pièces qu'il faut signer, que cette signature est hors de proportion avec l'importance des aflaires, et la nature des attributions ministérielles, mais si réduite qu'elle soit, fût-elle ramenée à un visa des aflaires les plus importantes, à un examen des réclamations qu'elles ont pu soulever, ce contrôle exigerait encore un temps considérable; quelle que soit sa puissance de travail, le ministre n'y peut suffire : il doit être aidé. Par qui? Par des fonctionnaires permanents du ministère? Ce serait confier le contrôle aux contrôlés. Le ministre doit donc amener avec lui des gens en qui il a une confiance absolue, qui sont ses hommes, pour l'aider dans cette besogne journalière, lui signaler les erreurs, les abus, et multipUer sa puissance d'action et de contrôle. Renfermée dans ces limites, la fonction est une conséquence de l'organisation des ministères et un rouage nécessaire.

Mais constamment les chefs de cabinet sortent de leurs attributions normales et veulent administrer eux-mêmes. Absorbés dans leur besogne, inhabiles a,\x% jeux de la politique, les fonctionnaires

des bureaux voient surtout l'intérêt général. Lorsqu'une affaire est mauvaise, intéressât-elle dix députés OU sénateurs, fût-elle patronnée par un de ces puissants personnages qui détiennent trente boîtes de vote, ils l'arrêtent. Les gens du cabinet interviennent et font marcher les bureaux. Faire marcher des bureaux! Horrible jargon et mauvaise administration. Les bureaux ne marchent pas et le service est désorganisé. Le conflit sournois ou bruyant qui divise souvent ainsi les gens de l'administration et ceux du cabinet accuse moins, quoi qu'on dise, la routine des premiers que la présomption des seconds. Lorsqu'un attaché de cabinet est contredit par un vieux directeur, cela ne prouve pas nécessairement que le directeur déraisonne. Il importe beaucoup que les ministres aient de bons chefs de cabinet; il n'importe pas moins qu'ils ne rendent pas trop facilement la main à l'ardeur du sang naturelle à l'heureuse jeunesse. Si les fonctionnaires sont médiocres, changez-les, mais pas de coadjuteurs in partibus.

La participation intense des chefs de cabinet à Toeuvre législative n'est pas non plus une chose très recommandable. A l'âge où nous devenons chefs de cabinet, l'École de droit ou celle des sciences politiques viennent à peine de nous lâcher. Pendant cinq ou six ans, des hommes supérieurs ont, à coups de conférences, démoli les abus et rebâti une société idéale. joie de légiférer à son tour, et de réglementer la vie des autres à l'âge où l'on ne sait pas encore régler la sienne! Cette belle besogne ne va pas toujours sans aventures, même pour ceux qui l'entreprennent avec la plus grande passion du bien public. J'ai connu des chefs de cabinet qui avaient pâti de pondre des lois comme les poules des œufs au printemps et je pourrais conter des anecdotes. Moi aussi,

dans ma prime jeunesse j'ai légiféré sur les accidents, les assurances, les garanties à donner aux ouvriers ; mais qui n'a pas fait des lois en la matière? Malheureusement la nation paie souvent les frais de ces apprentissages. Les hommes qui ont longuement étudié un sujet et connaissent les difficultés de la pratique sont seuls qualifiés pour préparer utilement des lois nouvelles; il vaut mieux pour nous que le tumulte des idées qui emplit les jeunes cerveaux ne se précipite pas trop tôt en règlements sociaux et s'évapore peu à peu au soleil de la maturité.

On trouvera sans doute que c'est parler longuement des chefs de cabinet à peine mentionnés dans la plupart des traités. J'ai vu de trop près la place prise par eux dans la vie administrative de la nation pour ne pas juger la question fort importante. Sans aller jusqu'à les appeler « les pieuvres » ou « la plaie de la troisième République », comme on le fait dans les bureaux, si l'on dressait le compte du bien et du mal qu'ils ont causé depuis trente ans, le bilan ne serait pas en leur faveur.

a La question des cabinets ministériels, dit M. de Pressensé dans un rapport sur le budget des affaires étrangères, de leur accroissement déraisonnable et constant, du rôle excessif joué dans les affaires les plus délicates par un état-major improvisé, surtout de la façon dont la gratitude ministérielle s'acquiltc aux frais de l'État et au détriment des droits des simples fonctionnaires retenus par leurs emplois loin des rayons du soleil, devra tôt ou tard être posée et résolue par le Parlement. Je reprendrai volontiers à cet égard la célèbre formule de Burke, à propos d'un autre problème : il y a là un abus qui est grand, qui grandit et qui devrait être diminué. Ce regrettable état de choses qui n'a fait que

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s'aggraver sous la République, tend à créer, en pleine démocratie, une pépinière privilégiée, une serre chaude pour les éclosions prématurées des jeunes gens d'Etat. »

Mais enfin, où le ministre prendra-t-il les collaborateurs dont il a besoin pour sa tâche écrasante?

Le Conseil d'État, l'Inspection des Finances, la Cour des Comptes peuvent lui offrir sans doute quelques jeunes hommes bien préparés et que cette collaboration mûrit. Mais pour eux, comme pour tout autre fonctionnaire, elle ne doit pas être un tremplin permettant de sauter par-dessus les collègues demeurés au corps, cendrillons de besognes plus mélancoliques. Ce n'est d'ailleurs là qu'une ressource assez restreinte : ces corps administratifs ont des missions déterminées et ne peuvent être privés de toutes leurs recrues. Il serait d'ailleurs excessif d'imposer au ministre l'obligation de prendre des collaborateurs inconnus.

La solution, ne serait-elle pas de choisir dans le Parlement même ces collaborateurs nécessaires.

Pour le ministre, quel avantage et quelle sécurité de s'entourer des jeunes hommes du parti qui l'a porté au pouvoir ; pour ceux-ci, quel utile apprentissage en vue des futures destinées,

La fonction serait-elle inférieure à la situation d'un jeune député? En aucune manière. Elle est souvent supérieure, en elle-même, à beaucoup des jeunes gens qui l'exercent et plus d'un homme politique s'est repenti d'avoir confié une situation si délicate et de si graves affaires à des adolescents sans expérience et sans autorité. Elle convient parfaitement à ceux qui débutent dans la politique et veulent en faire leur carrière. Ce contrôle de l'administration des services publics est la besogne essentielle du ministre. A qui fera-t-on croire que la surveillance d'un service public.

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