PREFACE VII
Quelle croyance à Tautorité de M. Bergeret sur la cervelle de sa dangereuse moitié ! L'infortuné et immortel professeur, déjà cruellement mystifié par madame Bergeret, devait-il être encore mal noté parce qu'un repentir tardif poussait trop souvent celle-ci au confessionnal. Ce n'était pas boutade d'un grand orateur. Les moindres paroles de cet homme illustre méritaient d'être méditées. Celles-ci révélaient un état d'esprit général qui devait se manifester depuis sous des formes autrement cuisantes.
Cette obligation pour le fonctionnaire, non de remplir sa fonction et de produire pour la nation une certaine utilité en vue de laquelle il a été créé, mais de servir un régime déterminé, m'a toujours paru un non-sens dans une démocratie. Mais n'étais-je pas victime de ce vague libéralisme qui est à l'organisation sociale ce que Tamour mélancolique des champs est à la nécessité de vivre? Je résolus de m'en éclaircir avec moi-même. Je mis un titre : « Du rôle etdes attributions des fonctionnaires dans une démocratie comme la nôtre », et je commençai d'écrire : je fus bien vite arrêté. La blancheur du papier dissipe, en un instant, les fantômes d'idées. J'avais jadis convenablement passé beaucoup d'examens et de concours, j'étais fonctionnaire depuis plus de quinze ans et fonctionnaire appliqué et dévoué : j'ignorais à peu près complètement ce dont je voulais parler; je me sentis perdu dans les généralités et en train de découvrir la lune. Lorsque j'aurais constaté qu'il convenait de définir avec précision les droits et les devoirs des fonctionnaires ; que ceux-ci doivent être nommés et avancer d'après leur mérite et non d'après la faveur;
vin PREFACB
qu'ils ne peuvent plus être traités comme sous Napoléon P^; qu'une démocratie n'est pas un empire; que les chemins de fer, le téléj^^raphe et le téléphone n'existaient pas au temps de Sii^yès, Cambacérès ou de M- de Villèle; lors même que j'aurais compulsé et amalgamé les lois ou les projeta des pays étrangers, proclamé que nul ne peut être nommé à un emploi s'il ne possède pas les titres requis et s'il ne prouve sa capacité «, ou ajouté comme en Allemagne que « tout fonctionnaire qui n'est pas déclaré révocable est institué à vie ï>, aurais-je bien avancé la question et me serais-jo renseigné moi-même sur ce que je voulais savoir?
Dirais'je jamais mieux que la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen : « Tous les citoyens étant égaux aux yeux de la loi sont également admissibles ù toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité et sans distinction autre que celle de leurs vertus et de leurs talents? » Je reconnus que j'avais dans Tesprit des conclusions et non des prémisses. Je ne pouvais me faire une idée précise du rôle des fonctionnaires qu'après avoir examiné toute Torganisation sociale de la France et tâché de comprendre le jeu compliqua des rouages administratifs. Bien au-dessous dos principes qui flottent comme des nuages, est la vie ardente, tumultueuse. C'est cette vie, avec ses forces multiples, ses ressources, ses accidents, qu'il faut regarder d'abord. Donner de nouvelles garanties aux fonctionnaires, bonne pensée; mais en quoi ces garanties nous sont-elles utiles à nous pour qui sont faits les fonctionnaires? Ces garanties, doivent-ils les trouver dans un statut, une
vy-^