CHAPITRE IV
Lorsque les préfets jouissent de leur autorité, qu'ils se sentent soutenus, qu'ils ont un ministre honnête qui entend qu'ils se meuvent dans leur département et attachent les habitants au régime républicain, il faut encore qu'ils aient l'argent nécessaire pour mener la vie qu'on leur conseille. Or, les préfets qui sont parmi ceux dont certains députés désirent diminuer le traitement, les préfets ne sont pas suffisamment rétribués et les sous-préfets sont dans la cqndition la plus misérable. C'est parce qu'ils connaissent cette situation, et non certainement pour les petits cadeaux qu'ils en ont regu, que certains ministres
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ne veulent nommer que des préfets riches et supportent difficilement les autres ; mais comme cette méthode est en contradiction flagrante avec les principes démocratiques, et' qu'on a remarqué que les préfets les plus riches ne sont, en général, ni les plus généreux, ni les moins économes, il n'y a pas lieu de l'ériger en solution. Il parait sage de laisser également de côté cette théorie qui consiste à nommer des préfets et des sous-préfets qui se mettront à la recherche d'héritières aimant la broderie simple ou la double broderie, La France est par excellence le pays où le mariage est une spéculation et cette conception commerciale hante la cervelle de quantité de gens jeunes ou mûrs ; mais on doit tenir les préfets en trop haute estime pour croire qu'il en soit un seul qui puisse se livrer à ce genre d'industrie, et il n'est pas mauvais de réduire & sa juste valeur la légende du ministre qui recommande aux fonctionnaires sous ses ordres des combinaisons matrimoniales.
Il faut également en finir avec la question des « gros » appointements. Il n'en existe pas dans Fadministration préfectorale. Conformément au décret du 25 décembre 1861, les conseillers de préfecture reçoivent 2000, 3000 et 4000 fr., sujets à retenue, selon leur classe; c'est la misère, si on rapproche ce traitement du rang qu'ils sont obligés de tenir, ce qu'il faut toujours faire quand il s'agit de fonctionnaires. Quand on nomme pour conseiller de préfecture un habitant du chef-lieu,, généralement retiré des affaires, ancien avoué ou ancien notaire, la question de traitement ne se présente pas, mais quand on nommé des jeunes gens qui espèrent ainsi commencer une carrière brillante, qui tiennent à la respectabilité du caractère dont on les revêt, on fait une action anti-républicaine, car on leur donne une position qui ne leur permet pas de vivre, et c'était la meilleure des raisons à invoquer à l'appui du projet de loi déposé le 25 juin 1887, qui réduisait
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à vingt-deux le nombre des conseils de préfecture en élevant le traitement des conseillers.
Le sous-préfet est encore plus misérablement traité que le conseiller de préfecture, puisqu'il a plus de charges et plus de représentation. Un décret du 4 avril! 87ia fixé le traitement des secrétaires généraux et des sous-préfets à 7 000 fr. pour la première classe, 6000 francs pour la deuxième classe et 4500 francs pour la troisième classe. Ce traitement doit être augmenté en ce qui concerne les sous-préfets d'une somme variant de 500 francs à 1 000 ou 1 500 francs environ, qui est économisée sur le fonds d'abonnement. Les secrétaires généraux peuvent vivre étroitement, mais enfin, ils peuvent vivre parce qu'ils n'ont aucuns frais en dehors de Jeur uniforme ; mais les sous-préfets ont l'hôtel de la sous-préfecture à entretenir et il leur est bien difficile de se passer d'une cuisinière et d'un domestique ; ils ont leur linge, leur vaisselle, leur argenterie à fournir; ils ont les dîners obliga-t
toires du conseil de révision et du conseil d'arrondissement; il leur est bien difficile de ne jamais retenir une personne à dîner et de là l'obligation d'avoir une cave. Si le sous-préfet est célibataire, il peut, à la grande rigueur, s'en tirer, mais s'il est marié, c'est pour lui la misère noire et l'impossibilité de sortir de chez lui, de peur de dépenser quelque argent. Il ne faut pas croire que la situation du malheureux souspréfet devienne meilleure quand il monte de classe, à moins qu'on ne lui donne des classes personnelles en le laissant dans une petite localité où la vie est à bon marché, car lorsqu'il monte de classe, il va dans une ville plus importante, et plus la résidence est grande, plus la vie y est chère et plus les obligations s y multiplient, ce qui fait que l'avancement correspond en général à un surcroît de misère. Eh bien ! il est indigne d'un gouvernement républicain de laisser dans une position toujours précaire des fonctionnaires obligés, ce qui semble une ironie,
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de se promener en habits brodés d'argent, des fonctionnaires qui représentent la République, et qui ne peuvent dans la vie de gêne où ils sont confinés, travailler pour elle, remplir dignement leur mission.
Ce qui est vrai pour les sous-préfets est vrai pour les préfets, quoique à un degré moindre; on ne peut dire que les préfets soient réduits à une condition misérable, mais ils ne peuvent faire tout ce qu'ils devraient. Les appointements des préfets sont, depuis l'arrêté du 23 décem^ bre 1872, de 35 000 francs pour les préfets de première classe, de 24 000 francs pour les préfets, de deuxième classe et de 18000 francs pour les préfets de troisième classe. Comme pour les sous-préfets, il n'y a pas lieu de considérer que la position soit meilleure avec l'élévation de ^classe qui correspond toujours à une augmentation des charges, quoiqu'il faille ajouter aux appointements une somme provenant du fonds d'abonnement et qui est au minimum
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de 2 000 francs» mais qui augmente en raison dé l'importance - de la préfecture , et une légère indemnité pour la tournée de révision.
La plupart des départements votent des crédits pour le chauffage des bureaux, de Thôtel de la préfecture, pour l'éclairage, etc., ce qui d^-chaîne d'autant le Préfet. Enfin, il y a des départements qui ont des fonds de sûreté générale, des fonds de frontière, et quelques départements où le Préfet a une situation particulière, comme, par exemple, pour l'Andorre, qui sert à lui procurer un avantage pécuniaire. Mais, même avec des avantages, il est difficile au Préfet d^avoir une voiture et des chevaux, ce qui lui serait utile. Il peut tout juste joindre, comme on dit, les deux bouts, s'il fait ce que nous pensons que doit faire un Préfet, ce qui n'est pas, nous devons le dire, considéré comme nécessaire par la majorité du corps préfectoral. En dehors des frais d'installation, de l'argenterie, du lii^e, de la vaisselle, de la verrerie, dont un petit nombre
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de préfectures sont fournies par le département, en dehors de ses frais de grande et petite tenue, tunique et dolman, des frais de toilette de la femme, de la cave, le Préfet ne peut avoir moins de trois domestiques , une <5uisinière, une femme de chambre et un valet de chambre, car il y a non seulement le service du Préfet, mais il y a l'entretien de l'hôtel de la préfecture, toujours un grand bâtiment dans lequel il n'y aurait pas trop quelquefois de dix domestiques. Supposez le Préfet marié avec un seul enfant : c'est des frais de toilette et d'éducation à ajouter, et c'est six bouches à nourrir, journellement, dans l'hôtel de la préfecture. Il a de grands dîners, des vins qui coulent vite, des soirées, et s'il fait son devoir de Préfet républicain, son logis doit être hospitalier, sa table ouverte ; il ne peut dédaigner d'y faire asseoir les maires de campagne, les citoyens influents, les instituteurs ; s'il reçoit les républicains riches du pays, il est peut-être bon, quoique ce ne soit
pas fréquent et qu'on rencontre des ministres pour le lui reprocher, qu'il reçoive les républicains pauvres. L'argent dès lors file entre les
♦ doigts et les gros appointements deviennent des
appointements insuffisfi^nts.
Comment, donc se, fait-il que des préfets puissent faire des économies ? En font-ils réellement? Est-il possible qu'un Préfet se renferme dans sa préfecture, se condamne à vivre comme un particulier avare, ne remplisse aucun des devoirs démocratiques de sa fonction pour arriver à mettre de côté une certaine somme au bout de son année ? Si cela se produit, si vraiment ce n'est pas rare, ce ne doit être ni permis ni toléré. Les appointements des agents politiques du gouvernement leur sont donnés» en vue de leur action politique, qu'ils en vivent, rien n'est plus juste et c'est la nécessité, qu'ils en gardent la plus infime partie, c'est une indignité, qu'ils amassent une petite fortune avec l'argent des contribuables, c'est une honte. Certainement^ on ne ddit
réserver pour un usage autre que le service delà République l'argent qui vous est donné pour ce service. Mais les préfets, s'ils économisaient, seraient-ils sans excuse? Ils en ont une, la peur
d'une disgrâce, le souci des vieux jours; si, d'un moment à l'autre, par suite de la fantaisie d'un ministre ou d'un recul de la politique ou d'une politique plus avancée, ils cessent d'appartenir au corps préfectoral, que deviendront-ils, eux, qui n'ont pas d'outil dans la main, si on ne leur offre aucune compensation ? ' Que deviendront-ils quand ils auront soixante ans et, vieux, tomberont, s'étant d'autant plus coupé les autres carrières qu'ils auront passé plus de temps dans celle-là? Tous les hommes n'ont pas le courage de jouer leur vie en n'assurant pas leur lendemain et ils n'ont pas le droit de la jouer quand ils ont des enfants. C'^st au gouvernement d'assurer ce lendemain.
Sous cette réserve, les préfets doivent dépenser tout ce qu'ils reçoivent de l'Etat, et, s'ils
dépensent tout, ils peuvent exercer encore honorablement leur fonction, mais la moindre diminution d'appointements , seulement les charges d'ime année d'élections où des frais d'impressions plus nombreuses leur incombent, ne leur permettent plus d'équilibrer leur budget. C'est peut-être là ce que les représentants du peuple devraient apprendre aux électeiirs dans leurs réunions électorales au lieu de les amuser avec les « gros » appointements, thème à déclamations faciles. Que celui des ouvriers, que celui des paysans qui ne raisonne pas en connaissance de cause, envisage les 18000 francs d'un Préfet comme s'il les recevait, lui, dans son logement ou sous son chaume, avec sa vie frugale, sans frais, sans obligations, et que cette somme lui semble énorme, comme les 25 francs par jour des députés, c'est naturel ; jnais que des députés aient l'apparence de penser comme eux, qu'ils viennent jusque dans le Parlement se faire l'écho de ces innocences, c'est vouloir
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détruire radministration sans avoir le courage de l'avouer et sans posséder assez d'amour du travail et d'intelligence pour établir compendieusement un autre système d'administration. On peut en établir un autre, mais tant que celui-ci existe qu'on ne le ruine pas sous prétexte de le faire subsister.
Il est possible que ce qui est écrit ici ait quelque influence sur les idées que nombre de bons citoyens se forgent des hauts fonctionnaires du gouvernement, et, peut-être, se trouvera-t-il des députés pour trouver que les préfets sont insuffisamment rétribués, qu'avec leurs appointements actuels ils ne peuvent suffisamment voyager dans leur département parce que les déplacements grèvent trop leur budget et qu'il peutleur incomber des frais extraordinaires pour lesquels il conviendrait d'inscrire au budget de l'Intérieur un crédit de provision.... Mais il faudrait n'avoir jamais devant les yeux que le bien de la République !