INTRODUCTION XY
que le mathématicien à cette étude approfondie des lois de notre intelligence et de nos passions sans laquelle il ne peut y avoir d'homme d'Etat.
L'homme d'Etat n'est pas un apôtre qui peut attendre des années et des siècles la conversion des peuples à ses doctrines. Il faut qu'immédiatement il obtienne de tous, sans distinction de croyances, de
passions ou d'intérêts, la même obéissance à ses ordres
ou la même adhésion à ses avis. Des procédés à employer pour obtenir ce résultat, l'homme de loi a une certaine pratique, l'historien quelque notion ; l'homme de lettres ne s'en doute pas, l'administrateur en fait journellement usage; ces deux derniers ordinairement passent l'un à côté de l'autre, se coudoyent même sans se comprendre : pour l'administrateur qui met au-dessus de tout l'action sur les hommes et sur les partis, la littérature est un jeu dont les spectacles de la foire sont la meilleure forme puisque c'est la plus universellement appréciée, ou c'est un des secondaires instruments de la [)oliti(|ue; pour l'homme de lettres qui juge l'administration d'après sa forme littéraire, l'administration n'est que le relugc des fruits secs et des incapacités.
Cependant la Révolution française a été avant tout un phénomène administratif. Les grands écrivains, qui l'ont immédiatement précédée, lui ont préparé la forme littéraire sous laquelle ses orateurs l'ont présentée au monde. Mais l'importance de cette forme était
XYI INTRODUCTION
moins considérable qu'on ne croit. Quand les erreurs commises par les directeurs traditionnels d'une société rendent une révolution inévitable, les chefs nouveaux, que leur supériorité dans Fart de conduire les hommes fait surgir au milieu des conflits, trouvent sans peine dans la littérature contemporaine les quelques formules nécessaires pour mettre en mouvement la foule. Si alors les mots prennent une sor^te de puissance magique, ce n'est pas à eux-mêmes qu'ils la doivent, c'est aux vices universellement sentis de l'organisation du gouvernement et de la société.
Si donc on veut saisir le principe même de la Révolution,il faut avant tout arriver à savoir comment la France était gouvernée avant un événement qui a eu de si vastes conséquences : autrement on ne comprendra point par quelles fautes le malheureux roi Louis XVI a provoqué lui-même la tempête qui l'a détrôné.
C'est l'étude de l'administration monarchique du xviii* siècle qui explique la Révolution. Malheureusement cette étude, comme toutes les études techniques, présente beaucoup moins d'attraits que la lecture des compositions littéraires dues aux écrivams qui passent pour les auteurs du grand bouleversement politique et social de la fin du siècle dernier.
Le talent de ces écrivains attire et séduit les lecteurs que la prose administrative rebute; il porte à croire que les événements qui ont agité la nation tout entière