Le premier préfet de la Côte-d'Or
Entre le gouvernement et les citoyens, l'intermédiaire principal est le préfet. On a remarqué souvent les analogies que ce fonctionnaire présente avec l’intendant de l’ancienne monarchie. Comme lui, il est avant tout le représentant du pouvoir central. C’est de cette qualité qu'il déduit tous ses droits et sa prépondérance sur les autorités locales et sa compétence en principe illimitée. Comme lui, ilne reconnait d’autre supérieur
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que le Chef de l'État dont il est l'agent constamment révocable. Comme lui, encore, c'est un fonctionnaire dont l'existence et les attributions sont parties intégrantes du régime administratif normal ; il n’a point les pouvoirs dictatoriaux et la quasisouveraineté que des circonstances extraordinaires font passagèrement confier à des commissaires du gouvernement ou à un représentant du peuple en mission. Comme l’intendant, enfin, le préfet gère les intérêts propres de sa circonscription, avec le concours des autorités locales. Entre le préfet de la loi de pluviôse et l’intendant de l’ancien régime, il n'existe pas de différences juridiquement essentielles ; seule diffère l'étendue du territoire qu'ils administrent.
Pour remplir les importantes fonctions de préfet, organiser la nouvelle administration et consolider sa puissance en Côted'Or, le Premier Consul Bonaparte fit choix de Jean-Toussaint Guiraudet (1). Né à Alais le 1% novembre 1754, Guiraudet avait été élu député du baillage d’Alais aux États-Généraux. Homme de lettres à ses heures, il avait publié une traduction de Machiavel ; aussi bien la Révolution lui confia-t-elle le secrétariat des Relations extérieures. Il est certain que le Premier Consul songea tout d’abord à nommer préfet de la Côte-d'Or un citoyen originaire de ce département, Frochot. Ancien président de l’administration centrale de la Côte-d'Or, Frochot connaissait bien le pays; il avait joué un certain rôle politique pendant la Révolution comme ami de Mirabeau. Il était devenu le protégé de Siéyès qui l’avait fait nommer membre des Cinq-Cents. Un instant la nomination de Frochotparut assurée. En marge d’une note anonyme sur le candidat, Bonaparte écrivit : «Recommandé au ministre de l'Intérieur pour une place de préfet dans la Côted'Or ». Mais bientôt les protecteurs de Frochot, Siéyès, Cabanis et Hugues Maret, songèrent à lui pour le poste plus important de Préfet de la Seine. Beugnot, l'actif auxiliaire de Lucien Bonaparte dans la préparation de la liste de présentation des futurs préfets, s'était attribué cette haute fonction. Mais la fermeté de ses convictions républicaines était fort douteuse; Bonaparte ne voulut pas remettre l’administration de Paris à un roya-
(1) Le dossier de Guiraudet semble ne pas exister aux Arch. Nat.
liste impénitent : il nomma Frochot préfet de la Seine (1).
Cette nomination laissait libre la préfecture de la Côte-d'Or. Les candidats ne manquèrent pas. A Dijon, on désirait vivement conserver le commissaire de l’ex-gouvernement, J.-Ph. Maret. Bonaparte, bien qu'il ait songé à faire de Frochot le préfet de Dijon, évita de choisir pour préfets des hommes du pays et d'anciens commissaires (2) ; il préféra envoyer le frère de son secrétaire administrer le Loiret (3). On parla encore d’un citoyen Delettre, d’un ancien administrateur central, Rocher et de Charles Hernoux, constituant et membre des Anciens. Ces deux derniers postulants furent soutenus par la députation de la Côte-d'Or et le conseiller d’État Crétet. Il fut également question du général Bourbon-Bussey; riche de 30 à 40.000 francs de rente, ancien élu de la noblesse de Bourgogne, Bourbon-Bussey avait servi la cause révolutionnaire dans les armées républicaines ; une note dit de lui : « excellentes qualités tant du côté de l’esprit que du cœur,.… le meilleur préfet». Malheureusement pour le général Bourbon il tenait « un peu à la maison Condé » et sa candidature jeta un véritable trouble parmi les dirigeants du parti républicain en Côte-d'Or : «ilne manque plus, écrit le Journal de Carion, à ces grands électeurs que de donner leurs voix pour que S. A. Ma le prince de Condé ne redevienne gouverneur (4) ».
Ni les mérites, ni les soutiens de ces divers aspirants préfets ne parurent suffisants aux personnes chargées par Bonaparte de lui présenter des listes de propositions. Lucien Bonaparte, ministre de l’Intérieur, le consul Lebrun et le général Clarke furent d'accord pour ne citer qu’un nom, celui de Guiraudet ; Talleyrand conserva le silence et le consul Cambacérès donna un avis nettement favorable : « on pense que ce sera un très
(4) Quelques détails anecdotiques sur Guiraudet sont relevés par M. Chabeuf (Mémoires Commission des Antiquités de la Côte-d'Or, XVI, p cv, 11). Passy, Frochot, pp. 210, 224, 225. Cf. Dejean, Beugnot, p. 39-78.
(2) Vandal, L’avènement de Bonaparte, I, p. 229-233. Aulard, Centralisation, p. 149.
(3) Journal, 10 ventôse. La carrière du frère du duc de Bassano ne s'achèvera pas à Orléans ; il deviendra directeur-général des vivres des armées et conseiller d'État.
{4) Arch. Nat., F 1b/IT, Côte-d'Or 2 et 3. Journal, à ventôse.
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bon choix». Il semble que Guiraudet fut le protégé de Chaptal et peut-être de Beugnot, dont l'influence fut si grande sur les premières nominations préfectorales. Bonaparte nomma Guiraudet préfet de la Côte-d'Or par arrêté du 41 ventôse an VIII (2 mars 1800) (1). Il le sera jusqu’à sa mort, jusqu’au 15 pluviôse an XII (5 février 1804).
), — Les auxiliaires immédiats du préfet
Comme beaucoup de ses collègues 2), le nouveau préfet était étranger à la région qu'il allait administrer et avait témoigné d’un républicanisme sincère quoique sans excès. Au contraire, le Premier Consul cherchera les sous-préfets et les conseillers de préfecture parmi les hommes du pays et volontiers parmi les ardents révolutionnaires (3).
La loi de pluviôse créa en Côte-d'Or quatre arrondissements communaux dont les chefs-lieux furent Dijon, Beaune, Châtillon et Semur. Le préfet administrait directement l'arrondissement de Dijon; il n’y eut donc qu’à pourvoir à la nomination de trois sous-préfets. Un arrêté du 25 ventôse an VIII (16 mars 1800) promut à ces fonctions les citoyens Frémyet, Berthet et Martin.
Frémyet fut destiné à la sous-préfecture la plus importante, celle de Beaune. Nous connaissons déjà ce «jacobin forcené», administrateur du département depuis l’an IV et à plusieurs reprises président de l'administration centrale. Il avait, auparavant, été lieutenant dans un bataillon de volontaires côted'oriens et s’était distingué dans un combat contre les Piémontais. Son principal appui, en lan VIT, fut le tribun Chauvelin. On avait cru pendant quelque temps que Beaune aurait pour
(1) Arch. Nat., AF/IV, 8/33, annexe, Sur la préparation de l'arrêté du 411 ventôse, ef. l'intéressant récit de Dejean, Beugnot, p. 65-85. Guiraudet exprime à Chaptal (15 frimaire an IX, M/1, 6/1) sa « reconnaissance... au compatriote du Midi ». Ses relations avec Beugnot peuvent être supposées à la lecture d’une lettre assez obscure d’un sieur Jolly à son « aimable préfet » (30 pluviôse an IX, U/1, 4).
(2) Cf. Chavanon et Saint-Yves, Pas-de-Calais, p. #. Vandal, I, p. 219-
(3) Cf. Chavanon et Saint-Yves, p. 38. Aulard, Centralisation, Rèv. fr. LXI,