‹ L'Administration Préfectorale dans le Département de la Côte-d'OrChapitre 3 sur 98 · HUE · texte numérisé non relu

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C'est spontanément, avant de connaître la prise de la Bastille, que les Dijonnais ont commencé la Révolution (1). Dès le 15 juillet l'autorité du gouverneur est méconnue et sa personne, menacée. Le 17 juillet, ils s'emparent, sans résistance d’ailleurs, du château et de la tour Saint-Nicolas et remplacent la municipalité royale par une commission d'origine populaire. Les Jours suivants s'organise une garde nationale sous le nom de milice bourgeoise. Désormais les autorités dijonnaises seront la commission municipale et l'état-major de la milice. Leur premier acte est de défendre aux nobles de quitter Dijon (2). Bientôt des compagnies de volontaires se forment et entrent en lutte sourde avec la garde nationale ; un club commence à se réunir et prépare les élections municipales qui approchent: la commission bourgeoise se préoccupe d'assurer l’approvisionnement en grains (3). L'année 1789 s'achève au milieu du trouble général et des espérances contraires des partis opposés (4). 9

L’attachement des populations côte-d'oriennes aux idées révolutionnaires s'affirme de plus en plus au cours des années suivantes. Si le candidat des réformateurs modérés devient maire de Dijon en janvier 1790, il cédera la place en décembre 1791 à un homme d'opinions plus avancées. Les autorités du district d'Arnay-le-Duc ne craignent point d'arrêter Mesdames, tantes du roi; elles les retiennent malgré la régularité de leurs passeports et ne les remettent en liberté que sur l’ordre formel et réitéré de l’Assemblée (5). Cette conduite est approuvée par les clubs du département qui demandent l’extradition des

(1) Les députés du tiers du bailliage de Dijon appartiennent au parti radical d'alors (F. Claudon, Journal de la réunion des trois ordres du bailliage de Dijon Enquêtes, 1, 263-265).

(2) Perrenet, op. laud., p. 41-13. Huguenin, Les volontaires de Dijon en 1789 (Mém. Société... XII), p. 361-368. Jarrot, Dijon du 14 juillet au 31 décembre 1789 (Mém. Société... XV), p. 160-207.

(3) Huguenin, p. 368-382. Jarrot, p. 207-224. Hugueney, p. 16-28.

(4) La question des subsistances fut souvent inquiétante en Côte-d'Or. En 1789 le lieutenant Bonaparte va à Auxonne et à Seurre réprimer des troubles provoqués par des accaparements. Cf. les études de MM. Boissard et Simon sur les subsistances à Dijon et à Belle-Défense (Znquëûtes, 1).

{5) Perrenet,p. 13-15. Jarrot, L'arrestation de Mesdames, tantes de Louis X VI, à Arnay-le-Duc (Bulletin d'histoire et d'archéologie du diocèse de Dijon, XXIV, 1906), p. 489-205.

émigrés et applaudissent à la déclaration de guerre contre l’Autriche. La fuite du roi provoque une vive émotion. De la Côte-d'Or arrivent à la Législative, dès avant le 10 août, des adresses communales qui, chose encore rare, réclament la chute du roi. Les transformations religieuses sont acceptées comme les changements politiques. Le clergé de la Côte-d'Or prêta le serment en très forte majorité ; l'abbé Volfius, aumé6nier de la milice dijonnaise en 1789, fut élu évêque de Dijon. Les prêtres insermentés sont poursuivis ; la foule les saisit les 17 et 18 juin 1792 et la municipalité pense les protéger en les emprisonnant. Mais personne ne semble avoir songé à massacrer les prisonniers ; même après le 10 août et les journées parisiennes de septembre, leur vie est sauve {1).

La Convention compta peu de départements plus fidèles et plus soumis. La Côte-d'Or lui donne des soldats en nombre considérable contre l'étranger et contre ses ennemis de l’intérieur ; eMe marche allègrement contre la Vendée, contre Lyon et Toulon (2). Lors de la grande tentative fédéraliste, le département du Jura propose à celui.de la Côte-d'Or de marcher sur Paris. Les autorités dijonnaises refusèrent; sans trop d’exagération, on a pu dire que la domination montagnarde dut ce jour-là, son salut à la fidélité de ce département. Les députés côte-d’oriens siègent à la Montagne et votent la mort de Louis XVI. Aucun d’eux ne s’affilia à la Gironde (3): Directoire départemental, administrations de districts, municipalités sont d’ailieurs aux mains des adhérents ou des

(1) Hugueney, p. 130-131, 139. Kleinclausz, p. 363, 367, 368. Aulard, Hist. politique, p. 194. — M. Gazin-Gozel prépare une bibliographie de Volfius qui sera une véritable histoire du clergé de la Côte-d'Or entre la constitution civile et la réorganisation concordataire.

(2) Kleinclausz, p. 371, 376-378. Chuquet, La jeunesse de Napoléon, I, 1899, p. 165, 175, 183, 234. Voici, d'après Vaillant (I, p. 229, 230) le relevé des troupes fournies par la Côte-d'Or pendant la Révolution: 4791, 2 bataillons ; 1792, 7 bataillons et une compagnie franche de 100 hommes : en 1793, 149 soldats et en outre un bataillon à l’armée de Lyon et 400 cavaliers pour la force départementale ; le nombre total des réquisitionnaires levés par la Convention et par le Directoire fut de 14.000. Cf. Sadi Carnot, Les Volontaires de la Côte-d'Or. Hutinel et Mathey, Vifieaux, p.453.

(3) Aulard, ist. politique, p. 395. Milsand, Les élections en Côte-d'Or. Radiguet, Les votes des conventionnels en 1793 et en 1815, Revue Etudes napoléoniennes, II, 1919, p. 413 ss. Jarrot, Dijon du 1% janvier 1790 au ‘Hs 1793 (Mém. Soc, bourg. de géographie et d'histoire, XVI, 1900). p- 6

protégés du elub dijonnais, filiale des Jacobins parisiens. Cette société, aux noms variés, est la véritable autorité de la Côte-d'Or. Elle surveille, stimule et, au besoin, dénonce les pouvoirs légaux. Toute sa politique consiste à faciliter l’exécution des ordres de la Convention. Elle poursuit avec ardeur les prêtres insoumis ; elle réclame l'application stricte et l'extension des lois du maximum. Mais, dominée par la faction terroriste, la Société dijonnaise ne veut pas interrompre la Terreur après la mort de Robespierre. Dijon demeurera l’une des citadelles du jacobinisme terroriste jusqu’à l’arrivée en octobre 1794 du représentant Calès {1).

Malgré la fougue de leurs discours et l'entraînement de l’exemple, les clubistes dijonnais et leurs amis évitent de verser le sang. L'’échafaud ne fut pas dressé en Côte-d'Or contre des criminels politiques tant que les populations furent laissées libres de s’administrer elles-mêmes. La première exécution date de la mission de Léonard Bourdon (de l'Oise) en avril 1793. Le séjour du conventionnel ranime les passions révolutionnaires ; on pourchasse les suspects et les enferme dans les prisons. Mais on se borne à leurinfliger des traitements humiliants ou une nourriture démocratique. La venuede Pioche-fer Bernard (de Saintes) provoquera plus de rigueur. Il imaginela « Conspiration des prisons » et attire sur les coupables la justice rapide du Tribunal révolutionnaire de Paris. Il fait traduire devant le tribunal criminel ordinaire de Dijon certains prévenus d’émigration. Les juges dijonnais ne comprennent pas que le tout-puissant proconsul veut une condamnation ; ils se préparent à acquitter le président Micault dont Bernard occupe l'hôtel et vide la cave. Un billet court et brutal les éclaire sur la portée effective du principe de la séparation des pouvoirs et sur la valeur pratique de l'indépendance des magistrats élus directement per le peuple souverain. Le directoire départemental se prête plus volontiers aux désirs du représentant ; contre le témoignage formel d’autres directoires, il refuse à quelques accusés le certificat de résidence

(1) M. Hugueney a décrit (op. laud.) l’activité et l'importance de la société dijonnaise et finement scruté la psychologie politique de ses membres. Cf. du mème auteur, Nouvelle contribution à l'histoire des clubs dijonnais (Enquêtes sur la Révolution en Côte-d'Or, I, p. 49-63).

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et pour plus de simplicité décide que l’un d’eux « serait réputé émigré ». Toutefois il n'y eut que 11 condamnations à mort, la plupart illégales ; il ne fut pas créé de tribunal révolutionnaire (1).

Rassurés par la présence de représentants animés d’un autre esprit, Calès et Mailhe, les habitants de ce département purent concourir à la réaction thermidorienne. Ils acceptèrent la constitution de l'an LIL (2) et crurent à ses promesses de liberté et de gouvernement régulier. Les actes du Directoire les détrompèrent bien vite. Le département avait porté ses choix en l'an V sur des hommes que leur modération fit suspecter de royalisme ; il fut occupé militairement par des troupes de l’armée de Rhin-et-Moselle et la loi du 19 fructidor en annula les élections (3). À plusieurs reprises, le Directoire suspendit ou destitua les municipalités jacobines que la pression exercée par le club dijonnais réussissait à faire installer au chef-lieu. En revanche, les religions soutenues par le gouvernement, la théophilanthropie et le culte décadaire, étaient considérées avec beaucoup de froideur ; en 1797, une centaine d’insermentés célébraient les offices catholiques à Dijon (4).

Bien que les années du Directoire aient peu attiré l’attention des historiens locaux, il est probable que la désorganisation administrative et financière qui caractérisent ce gouvernement se manifestèrent en Côte-d'Or comme dans le reste du territoire de la République. Il me suffira ici de rechercher quelle était la situation générale du département au commencement de lan VII (5;

En vendémiaire le ministre de la police, Fouché, se déclare

(1) Perrenet, p. 23-98.

(2) Lajusan, Le plébiscite de l'an 111 (Rév. fr., LX, 1911), p. 23, 24,28, 33.

(3) Kleïinclausz, p. 389. Hugueney, p. 208-214, Aulard, ist. politique, p. 681. Arch. Nat. ADxvr 31,

(4) Hugueney, p. 231, 232. Kleinclausz, p, 390. Jarrot, Le clergé constitutionnel de la Côte-d'Or (Bulletin d’hist. et d'archéologie du diocèse de Dijon, XVI, 4898), p. 200.

(5) Le document essentiel, le rapport du commissaire extraordinaire envoyé par les Consuls de brumaire à nivôse an VIT, n'existe plus pour les départements de la 18e division militaire (Rocquain, L'Etat dela France au 18 brumaire, 1874, p. vi, n. 4. Cf. Arch. Nat. AF/IV. 1022, ne contenant que des pièces de comptabilité dont aucune n'intéresse la Côte-d'Or),

satisfait de la soumission aux lois que témoignent les habitants de la Côte-d'Or. Cet optimisme est exagéré. La levée des bataillons auxiliaires s'opère avec quelques difficultés surtout à Dijon et à Beaune. La réquisition du 30° cheval suscite des résistances ; l’administration départementale devra le 20 brumaire suspendre cette dernière mesure directoriale et ne demander que le 50e cheval (1). On se plaint beaucoup des innovations financières du gouvernement. L’équivalence établie entre la livre et le france cause un assez sensible préjudice aux détenteurs de pièces anciennes. l'impôt sur les riches est l’objet de graves critiques. Décidée le 9 thermidor an VII et ordonnée par la loi du 10 messidor(28 juin 1799) cette dernière contribution qualifiée d'emprunt devait être répartie arbitrairement par des jurys composés de non contribuables. Le département de la Côte-d'Or fut taxé à 1.000.000 de francs. Les jurys opérèrent sans se préoccuper du texte légal ; le Journal de Carion, fort peu suspect de modérantisme, le constate ; beaucoup de cotes furent abaissées par le jury départemental de révision. Par contre, un fait manifeste clairement la modération des sentiments révolutionnaires en ce département : « Les dispositions de la loi qui augmentent la taxe des nobles ne seront point suivies »; ils «ne paieront point pour la tache originelle ». Les seuls contribuables auxquels l'opinion soit systématiquement hostile sont les riches de récente fortune et de probité douteuse. Il ne put être établi que 1158 cotes pour un montant total de 983.802 francs. Cet impôt comme les autres rentre avec peine. Les caisses publiques sont vides ; les fournisseurs, las d’attendre, me-

nacent le payeur général. Les routes ne sont pas entretenues

bien que les voituriers aient été astreints à la lourde et génante taxe des barrières ; la perception de celle-ci a été confiée à des fermiers qui se dispensent d'exécuter les travaux d'entretien prévus dans leur contrat ; le mal est tel que les

(1) Aulard, L'Etat de la France en l'an VII et en l'an IX (Société hist, de la Révolution française), 4897, p. 8, 12 vendémiaire an VIII (4 octobre 1799). Journal de la Côte-d'Or, 10 et 20 vendémiaire, 20 brumaire. Vandal, L’avénement de Bonaparte, 1, 1902, p. 211, 212.

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autorités de la Côte-d'Or sont forcées de saisir les caisses des adjudicataires (1).

Les réquisitions de tout genre accablent et mécontentent les paysans ; la persécution religieuse les aïigrit. L’administration centrale se fera bientôt l’interprète des plaintes des campagnes. Elle constatera que « dans quelques cartons on s’est vu forcé à abattre une certaine quantité de bétail rouge dans l'impossibilité où l’on est de le nourrir » ; elle qualifiera les réquisitions de «système ruineux pour l'État, désastreux pour nos administrés, destructeur de l’agriculture, alarmant pour la sécurité publique (2). »

Il ne semble pas cependant que ce pays soit hostile à la République ou à la forme actuelle du gouvernement. Cependant des observateurs officiels constatent le « dépérissement de l'esprit publie » depuis floréal an VII (3). Les cérémonies célébrées par les théophilanthropes locaux en l’honneur du général Joubert, le héros du parti au pouvoir, n’ont qu’une importance médiocre. Beaucoup plus significatifs sont les termes avec lesquels on accueille l'annonce du retour de Bonaparte. Le Journal de la Côte-d'Or en avise ses lecteurs par une manchette, procédé extrêmement rare alors. Elle est ainsi conçue: « Vive la République ! Buonaparte est de retour ! Il arrive“ vainqueur des Turcs et en paix avec eux ! Sa présence rendra la paix avec l'Europe et le bonheur! Vive la République !» Une rixe se produit entre vendeuses du marché à Dijon parce que « celles de ces femmes qui sont attachées à la Révolution ont d'un air triomphant proclamé... le retour du vainqueur de l'Italie (4) ». Bonaparte apparaît done comme le général victorieux mais désintéressé, comme le plus sûr appui du gouvernement établi. Personne ne paraît songer au coup d’État qui se prépare ; personne ne semble le désirer.

(1) Journal, 10,20, 30 vend. :; 5 brumaire ; 5 frimaire. Cf. Stourm, Les

Ho. de l'ancien régime et de la Révolution, 1885, lp 1231 MID 62e

(2) Hutinel et Mathey, Vitteaux, p. 482-484. Adm, centrale au commissaire -ordonnateur de la 18e division militaire, 7 nivôse an VIII (F/11, 337).

(3) Rocquain, p. 380. Cf. Aulard, Causes du 18 brumaire, Révol. fr., XXVII, 4892, p. 30-31.

(4) Journal, 15, 25, 30 vendémiaire.

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