L'esprit public : l'action préfectorale et la presse
Les élections ne sont pas l’unique occasion pour le préfet de former la conscience politique de ses administrés. 1l est le
(1) Cf. en ce sens Lanzac de Laborie, Paris sous Napoléon, U, p. 53, 54.
chef de la police politique : en surveillant les auteurs de propos séditieux et les pseudo-conspirateurs et en provoquant les mesures de haute police contre eux, il intimide les mécontents. Par ses discours,ses proclamations, ses circulaires, il donne le ton aux fonctionnaires ; des entretiens particuliers précisent et complètent cette direction ostensible. En faisant lire décrets et bulletins dans les églises ou les mairies ou annoncer à son de caisse les traités de paix, il tient au courant des événements politiques la masse de la population {1}. Enfin par la presse il s'efforce de diriger les sentiments de la bourgeoisie et des lettrés. De même, par un choix avisé des sujets de compositions, proviseur et professeurs du lycée inculquent à leurs jeunes élèves l'admiration des hauts faits de l’empereur et excitent leur ardeur antibritannique (2).
Les habitants de la Côte-d'Or furent réduits sous le régime impérial à ne lire qu'un seul journal, celui de Carion. Guiraudet, on s’en souvient, aurait voulu le supprimer parce que ce « folliculaire » était l'organe des ex-terroristes. Il ne l’osa pointet se borna à lui transmettre les reproches du conseiller d’État Portalis, mécontent des plaisanteries et des fausses nouvelles dont le Concordat est l'occasion (3). Le préfet se montra plus hardi envers une feuille imprimée chez Berthaut-Petitot. La Correspondance de liltérature, de jurisprudence, de commerce et de politique pour le département de la Côte-d'Or n'eut que 3 numéros. Créée le 17 messidor an XI elle disparut le 7 du même mois. Ce journal manifesta cependant une vive admiration pour le Premier Consul qu’il compare «au plus magnanime et au plus belliqueux de nos rois » ; il proteste contre les « moyens perfides » employés par le gouvernement anglais et insère les circulaires ministérielles qui sollicitent le vote de bâtiments pour renforcer la flottille de Boulogne. Mais les rédacteurs eurent l’imprudence de parler du Concordat. Tout
(1) Cf. Journal 23 juillet 1807. Sur les fonctions politiques du préfet cf. Villat, Vapoléon à Nantes en 1808 (R. Et. Nap.. IL, p. 341). Arch. dép. M/6, 93/a : préfet au maire de Dijon, 9 frimaire an XIV. 4
(2) Violation du traité d'Amiens (Journal 15 fructidor an XII); avènement de Bonaparte (25 vendémiaire an XIII).
(3) Portalis au préfet 4 floréal an X (V 18). Cf. en général Welschinger, La censure sous le premier Empire, 1887, p. 16, 17, 18 ss., 104-129,
en louant de cet acte le gouvernement, ils le déclarent insuffisant : « la liberté des cultes est un prétexte à l’immoralité ;... la religion doit. obtenir non pas seulement sa liberté mais une protection prononcée parce qu’elle est nécessaire à l’ordre publicessentiellement fondé sur la religion ». Guiraudet s’émut de cet article. Le 9 messidor un arrêté supprima la Correspondance. Le Journal de Carion enregistra sans déplaisir la décision préfectorale et l’attribua à la manifestation « d’un esprit d'opposition propre à ressusciter les partis, à réveiller d’anciennes haines (1) ».
Cet essai de concurrence à la feuille anticléricale de Dijon se renouvela en l’an XII. Pendant le mois de nivôse parut un Journal littéraire de Dijon, imprimé également chez Berthaut- Petitot. Le rédacteur en chef, Chambellan, a l'audace d’user du calendrier grégorien en concurrence avec l’ère républicaine (2); il témoigne d'un vif enthousiasme pour Bonaparte et d’une véritable passion anglophobe. Dans presque chaque numéro il prédit que le Premier Consul « franchissant bientôt d’un pas de géant l’espace qui nous sépare de nos plus cruels ennemis va détruire un colosse insolent et rendre au monde entier la liberté des mers ». Une ode sur la « cité fidèle ». sur « Jérusalem » que le Concordat a rappelée à la vie n’offusqua” point le vigilant préfet de la Côte-d'Or. Il laissa analyser les actes administratifs, insérer le discours du général Marmont aux membres du collège départemental, une protestation contre la substitution opérée par les révolutionnaires du buste de Marat à celui de Henri IV, Par contre il se fâcha en lisant quelques plaisanteries à l’adresse des habitants de Beaune, fort innocentes el bien naturelles chez les compatriotes de Piron. Guiraudet les déclara « très déplacées, faites pour entretenir des préjugés aussi ridicules que mal fondés et troubler l'harmonie qui règne entre toutes les parties du dépar-
tement ». Le Journal littéraire fut supprimé par arrêté du
(1) Bibl. mun. Dijon 24140/6. Journal de la Côte-d'Or 15 messidor an XI.
(2) L'usage de « l’ère ancienne » avait été à nouveau prohibé pac arrêté préfectoral du 9 messidor an VIII (V 20) et le Journal de Carion avait classé
le calendrier révolutionnaire parmi les € institutions républicaines » (25 nivôse an VIII),
30 nivôse. L'imprimeur, en apprenant la nouvelle aux lecteurs, leur annonçait son intention de se pourvoir devant le ministre de la Justice. Renonça-t-il à ce projet ? Son recours fut-il rejeté ? Quoi qu'il en soit, le Journal de Carion fut à jamais délivré de toute concurrence {1).
Ce Journal de la Côte-d'Or est un cahier bihebdomadaire de 8 à 12 pages, mesurant 21 centimètres sur 14 et coûtant à Dijon 15 francs par an. Jusqu’au 20 janvier 1812 il fut à la fois une feuille d'informations et un recueil d'annonces. A cette date il dut se conformer aux ordres impériaux et se diviser en deux : Carion continua d'imprimer la partie commerciale sous le titre d’Affiches de la Côte-d'Or et bientôt se contenta de paraître le dimanche ; l’imprimeur Frantin édita la section politique et littéraire dont beaucoup de numéros comprennent un cahier réservé aux actes de « l’'Administration » (2). Ainsi se manifeste le caractère officiel du Journal, caractère qui en fait existait depuis longtemps.
Le périodique départemental contient des informations locales, des nouvelles politiques et des articles. Les sujets de ceux-ci sont des plus variés. Les auteurs, généralement anonymes, traitent de Saint Médard et de la pluie, des lois somptuaires de Rome, de l'influence du vendredi et du nombre 13, du ridicule. Assez régulièrement ils s'intéressent aux variations de la jurisprudence et de la toilette féminine ou aux récentes publications littéraires (3). Certains affectionnent l’histoire locale, dissertent sur l’origine des noëls bourguignons ou font raconter par Jacquemart son passé et ses actuelles impressions. D’aucuns se plaisent dans le genre badin ; ils rédigent la « Description anatomique du cœur d’une coquette » et l’origine « des mousselines, linons et gazes » ou s’essaient à imiter La Fontaine. La prose cède ainsi la place à
(1) Bible mun. Dijon fonds Milsand 1666. Le 21 nivôse Jean Bonace avait plaisanté sur les noms des rues de Beaune et conelu : «Il y a de l’érudition à Beaune, Monsieur, il y a de l’érudition. »
(2) Journal 9 janvier 1812; Affiches 1er mars 1812. Cf. Darmstädter XVIII, p. 316.
(3) Cf. parexemple 11 juin 1809, 9 novembre 1811, 7 février 1811, 14 juillet 4811. Hypothèque, 2 avril 1809 ; tutelle, 15 mars 1810 ; 24 mai 4810, 40 octobre 1811, 23 février 1809.
la poésie (1). Les poètes n’oublient pas leur rôle d’éducateur de la foule. Ils célèbrent le génie et les victoires présentes ou futures de l’empereur, invoquent la protection de la déesse Lucine sur le futur roi de Rome, chantent sa naissance ou « César, sa compagne et son fils ». Ce souffle lyrique s’inspire également des fêtes et des anniversaires de l’histoire impériale, s’excite à la pensée de la conquête de la Russie « pays lacustre » ou s'exprime sur la fondation de la quatrième dynastie avec une « singularité piquante (2) ».
Beaucoup de ces odes nous semblent aujourd’hui parfaitement ridicules ; quelques-unes, assez lestement rythmées, ne sont pas déplaisantes. Toutes avaient pour but de stimuler l'enthousiasme populaire, de lui donner une expression. Les encouragements des préfets ne manquèrent pas, sans doute, à leurs auteurs. Cette intervention préfectorale, obligatoire depuis le décret du 5 février 1810, demeure toujours diserète. Elle dicte, on peut le croire, les extraits du Moniteur que le Journal de la Côte-d'Or reproduit de temps à autre ; elle indique les coupures fréquentes que l’organe départemental doit emprunter à un journal anglais l’Argus, rédigé par le gouvernement français. Cet Argus observe toutes les difficultés politiques, financières ou commerciales auxquelles l’Angleterrë
(1) 40 thermidor an XI, 20 frimaire an XIII ; 26 novembre 1807 ; 6 décembre 1807.
(2) CF. 3 mars 1811, 31 mars, 15 août 1811 ; 26 mars 1812.
Voici deux exemples de ces poèmes : Ode à Bonaparte par le général Lucotte :
Jamais le tigre impunément
Au lion ne fait une injure.
Ces mers qu'on croit inexpugnables
Comme les Alpes formidables
A ta voix nous les franchirons.…
Scipion combat avec nous ;
Malheur, malheur à Carthage ! (45 messidor an XI). Chanson du couronnement et du mariage des rosières dijonnaises :
Sur l'antique monarchie
Chantons le De profundis !
A la nouvelle dynastie
Gloria in excelsis !
Aux sages lois de l'empire
Nous disons le grand Credo :
Vous amans, que Ça fait rire,
Vous y gagnez le conjungo (15 nivôse an XII).
doit faire face ; il assure que le blocus continental nuit plus aux marchands de Londres qu'aux consommateurs de Paris il prétend que les escadres anglaises ne sont qu’un « vain fantôme » et qu'Albion appelle avec ardeur une paix que retarde seul « l’or corrupteur » de son gouvernement (1).
Appréciations du Moniteur et dissertations de l’'Argus, groupées sous la rubrique Politique, s’accompagnent de rensei- &nements sur les relations de l'empire et des puissances voisines, les révolutions de la Turquie, la conclusion des traités de paix, l’approche des guerres, la formation des alliances. Ces informations sont d'ordinaire exactes mais fort tardives ; lorsqu'eiles risquent d'’inquiéter les populations, la rédaction a soin d'ajouter que « ces nouvelles n'ont rien d’officiel ». Les démentis, par contre, sont avoués par l'administration. On apprend d’elle qu’il est faux de penser que des soldats côte-doriens soient destinés à faire campagne dans la fiévreuse ile de Saint-Domingue, que le gouvernement pense à rétablir les impôts en nature, que les armées impériales aient subi des revers (2). Une place spéciale est réservée aux nouvelles militaires ; elles se bornent à la reproduction des bulletins de la Grande-Armée ou à l'annonce de victoires remportées par les lieutenants de l’empereur ; de brefs commentaires purement géographiques éclairent ces informations constamment favorables (3).
De la politique intérieure il est peu question. Le journal analyse les discours de 5. M. ou des Excellences ministérielles ; il reproduit ceux du préfet. 11 insère le texte des lois et des décrets avec, à l’occasion, les circulaires explicatives. Il annonce les levées d'hommes, leur répartition entre les arrondissements et les dates de mise en route des recrues. L’appel des gardes nationales en 1809 fait l’objet de nombreux entre-
(1) Journal 2 mars 1806 ; 3 avril 4806; 4 juin 1806; 6 juillet 1806 : 7 septembre 1806 ;2 avril 1807 ; 4 juin 4807. Cf. Aulard, Les sources de l'esprit public à Paris sous le Premier Empire (Rev. française 1912, LXII, p. 544).
(2) Journal 12 octobre 1806 ; 30 octobre 1806 ; 28 juin 1807 ; 9 septembre 1812 (traité d'alliance du 14 mars 1812 entre la France et l'Autriche). 25 brumaire an XI, 16 octobre 4806, 42 mars 1807 ; 20 pluviôse an XI.
(3) Journal 14 frimaire an XIV, T juin 1807.
filets qui exaltent l'enthousiasme des autorités et des citoyens à voler au secours d'Anvers. La conspiration de Malet (23 octobre) ne fut annoncée aux Côte-d'oriens que le 31 décembre. Sur les rapports entre l’empereur etle pape le Journal de Carion garde un prudent silence ; il mentionne avec le plus de brièveté possible l’annexion du territoire pontifical. Des finances il ne connaît que le chiffre des impôts à payer dans le département (1). Au contraire, il devient d'une rare loquacité lorsqu'il convient de célébrer les avantages de la culture du pastel et de la betterave ou les inconvénients de demeurer rebelle à la vaccination. Ce sont alors de longs et fréquents articles avec chiffres et raisonnements séduisants, communiqués très vraisemblablement par les bureaux de la préfecture; ce sont des rapports officiels ou des récits convaincus des heureux résultats déjà constatés (2).
Cette contribution au succès des innovations médicales ou agricoles du gouvernement constitua presque toute la rubrique locale dans les dernières années du régime impérial. Auparavant Carion avait mené le bon combat aux côtés de Guiraudet contre la municipalité dijonnaise et réclamé l'installation du lycée dans les bâtiments de l’hospice Sainte-Anne ; il s'était diverti au récit des incidents que provoque la location des” bancs dans certaines églises rurales ; il avait félicité la police municipale de Dijon d’avoir exigé l'enlèvement d’une inscription funéraire dans laquelle les juges du tribunal criminel révolutionnaire étaient qualifiés de bourreaux (3). Devenu l'interprète de la préfecture, il se contente d’avertir ses lecteurs des changements dans le personnel administratif, des succès de leurs compatriotes, des accidents locaux et des menus faits de la vie dijonnaise. Son attention se porte volontiers sur la fête du 15 août et l’anniversaire du 2 décembre, sur les bals masqués et le carnaval, sur le passage de l’empereur à Semur et le bruit de sa prochaine venue en mai 1810, sur les
(1) Journal 10 décembre 1809, 19 juillet 4810.
(2) Journal 30 floréal, 5, 10, 30 prairial an XI; 16 avril, 20 décembre 1812 ; 12 mai, 30 mai, 9 juin 1811.
(3) Journal 30 germinal et 10 floréal an XIL; 5 fructidor an XII; 10 nivôse an XI.