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L’évêque de Dijon donne à ses «chers coopérateurs » l'exemple d’une entière soumission au gouvernement impérial et d’une active collaboration à la politique pontificale de Napoléon aussi bien qu’à l'administration civile de la Côte-d'Or. Il recommande aux desservants de lire en chaire les bulletins de l’armée et les décrets impériaux ; il prescrit des Te Deum et des messes solennelles lors des victoires ou des anniversaires chers à l’empereur; certains vicaires ont assez d'imagination pour prononcer, à Semur par exemple, le panygérique de S. Napoléon. A l’occasion de la remise de la Légion d'honneur à un chef de la garde nationale de Vitteaux « M. le curé... a... élégamment rappelé les grandes vues et les grands desseins de notre auguste empereur ». Il n’est pas jusqu'aux grammaires latines où de bons curés ne trouvent moyen de témoigner de leur attachement à S. M. {1}. En 1805 il leur adresse un long mandement où il affirme que « l'amour de la Patrie et la fidélité au chef du gouvernement sont des vertus religieuses autant que civiques ». Par suite, les prêtres du diocèse stimuleront l’ardeur belliqueuse des conscrits et la lenteur des contribuables (2). Personnellement M8r Reymond prononce de « longs et ennuyeux discours » devant le préfet et les autorités du chef-lieu réunies pour assister aux Te Deum de la cathédrale et proteste auprès du ministre des cultes de son dévouement « au gouvernement que j'aime, dit-il, encore plus que je n’en admire la sagesse ». Au cours des réunions du concile de 1811, il ne joua qu’un rôle effacé mais fut constamment du nombre
20 ventôse an XIV ; pétition des habitants de Saulx au préfet 13 mai 14806 (V 27); min. Justice au préfet 24 pluviôse an XII : réponse 3 ventôse (V 20); maire de Chaumont-le-Bois au préfet juin 4809 ; sous-préfet de Châtillon au même 10 juillet 1809 (V 21) ; préfet à Portalis 26 messidor an X (V 22). — Préfet au Min. Intérieur 16 décembre 1812, rapport mars 1813 (F 1b/II, Côted'Or 4). Président Guillemot à Maret 6 août 1809 (AF/IV 1046).
(1) Groisset, Les écoles presbytérales (Bull. hist. diocèce Dijon III), p. 11. Journal 21 août 1805. Procès-verbal 15 novembre 1807 (F/7, 3668).
(2) Mandement 20 septembre 1805 : « Qui fut jamais plus digne de cette religieuse fidélité que le sage, le magnanime, le religieux Napoléon ?... Mes chers Coopérateurs. dites à ceux qui sont destinés à Ja défense de la Patrie que la religion et l’honneur leur en font un devoir : exhortez les autres à y concourir par le prompt paiement de leurs contributions. ; étouffez avec prudence, dans des conversations particulières, la voix des murmurateurs Fo la quotité des impôts actuels devenus évidemment nécessaires. » (F/19,
des évêques qui approuvèrent les réformes suggérées ‘par Napoléon (1).
Nommés à vie et investis de fonctions gratuites les membres des collèges électoraux sont des fonctionnaires politiques moins dépendants du pouvoir que les autres fonctionnaires. Ce sont en général des hommes d’une certaine culture intellectuelle, de quelque fortune et d’une réelle influence sur leurs concitoyens. Ils constituent une catégorie intermédiaire entre les administrateurs et les simples notables. Leurs opinions politiques sont donc fort intéressantes à connaître. Nous avons vu que leurs suffrages se sont portés de préférence sur des révolutionnaires assagis, entrés pour la plupart dans les cadres de l’administration impériale et par suite dévoués, au moins par fonction et en apparence, à l’empereur. Aucun des candidats choisis pareux n’est défavorablement annoté par les préfets ; beaucoup sont signalés comme « sincèrement attaché au gouvernement ». Si parmi les futurs conseillers généraux ou d'arrondissement on rencontre bien des noms de l'ancien régime, il convient de se rappeler que le préfet Lecouteux avait proposé un émigré notoire comme président du canton de Semur et que le ministre nomma pour dirigerle collège électoral réuni dans cette même ville un ex-maréchal de camp. Ce fait, cependant, et le nombre de voix assez élevé obtenu par d'anciens parlementaires dijonnais en 1810 témoignent de l’existence d’un parti qui lui aussi rappelle le passé (2). Mais anciens terroristes et futurs royalistes paraissent s’unir dans une commune fidélité impérialiste. Guillemot, Villiers, Berlier, Balland, Dézé, Larché, Morisot deviennent chevaliers, barons, comtes de l’Empire tout comme de Virieu, Durande, Phil. Maret, Léjéas, Cossé-Brissac et Lecoulteux, Riouffe et Molé. Les discours si vibrants de foi napoléonienne du
(1) Préfet au min. Intérieur 28 août 1813 (F 1b/II, Côte-d'Or 4). Mf Reymond au min. des Cultes 20 mai 1808 (AF/IV 1046). Rapports Min. Cultes à l'empereur 18, 30 juillet 1811 (AF/IV, 1417). De Grandmaison, Napoléon et les cardinaux noirs, 1895, p. 66. Welschinger Le Pape et l’empereur, 29 éd. 1905, p.267.
(2) Par exemple obtiennent Legouz de Saint-Seine, 56 voix ; Esmonin de Dampierre, 47 ; Ranfer de Monceau, 34 ; Louis Léjéas, par contre, nena que 31. ;
général Marmont et du président Morisot sont applaudis vigoureusement et « à l’unanimité » on décide de les imprimer. Les électeurs d’arrondissement adhèrent du même enthousiasme mais avec plus d'économie aux déclarations de leurs présidents. Les membres du collège départemental décident en outre d'envoyer une députation au souverain et de rédiger une adresse. En l’an XII« le département de la Côte-d'Or se rappelle avec orgueil qu’il a vu un instant se mürir et se développer dans son sein le génie dont l’âge présent s’enorgueillit et qui fera l’étonnement de la postérité ». En 1810, les délégués souhaitent à S. M. « le bonheur de se voir revivre dans un prince dont la naissance... soit le gage assuré de la félicité de l’empire et de la paix du monde (1) ».
D’analogues tendances s’observent chez les autres citoyens que leur fonction, leur naissance ou leur fortune classe parmi les notables. Les uns se rattachent au parti que l’on est tenté de qualifier, mutadis mutandis, de radical et dont les hauts protécteurs sont Berlier, Chauvelin et Oudot. Ce groupe est«puissant à Dijon » assure Lecoulteux; il désigne comme ses chefs Villiers et le recteur Jacotot; Lazare Carnot jouit d’uneinfluence plus discrète. On compte parmi ses membres en vue le général Veaux dont le « parti naturel... est celui de la révolution » et le professeur Jacotot « qui paraît avoir des idées exaltées en révolution ». Ce mathématicien révolutionnaire trouble « l’ordre établi dans l’arrangement des places » lors d’une distribution de prix et accueille assez vertement le préfet qui lui adresse quelques reproches. Riouffe lui fait demander de venir justifier sa conduite. Jacotot répond au commissaire de police et au secrétaire particulier « qu’il ignore si M. le préfet a le droit de faire comparaître tout habitant devant lui ». Riouffe attribue expressément ces idées égalitaires et démodées en 1806 à « l’appui d’un parti chez lequelle mépris de l'autorité est réduit en système ». Il réclame la révocation de l’irascible professeur qui sut détourner le coup grâce à l'intervention d’un nombre respectable de hauts personnages, côte-d’oriens d’ori-
(1) An XIT : F Ac/III, Côte-d'Or 3. 1810 ; Bibl. mun. Dijon fonds Baudot mss, 259. Cf. Campardon, Liste des membres de la noblesse impériale (Société hist. Révolution française), 1889, à ces noms.
gine et révolutionnaires de convictions intimes (1). Le parti radical a donc plus que des souvenirs (2).
Riouffe n’aime guère plus le groupe adverse, celui des exémigrés. En l'an XII il constate leur tranquillité et leur soumission mais en conteste la sincérité et attribue leur conduite à la crainte de nouvelles mesures de rigueur et au désir d'obtenir l’abrogation de « quelques lois fiscales assez dures ». Aussi juge-t-il inutile de dresser une liste de ceux qui mériteraient d’être exemptés de la surveillance administrative. Le ministère de la Police généraie lui répondit avec quelque aigreur qu'un préfet n'avait pas à apprécier les ordres du gouvernement et l’invita à envoyer de suite la liste demandée. Riouffe persista à penser que si beaucoup d’émigrés peuvent obtenir cette faveur, pour d’autres leur « conduite a peut-être encore besoin d’être éprouvée avant qu’on puisse les faire jouir du bienfait du gouvernement ». Il les répartit en trois catégories dont la dernière, la plus dangereuse à son avis, se compose surtout d'anciens officiers et de nobles. Les craintes de Riouffe étaient partagées par un « franc et loyable républicain » qui dénonça au ministre de la Police générale la rentrée subreptice de quelques émigrés et les facilités déplorables avec lesquelles ils se procuraient des certificats de séjour en France (3).
Ministres et empereurs ne tinrent pas compte de ces avertissements. Bientôt les successeurs de Riouffe auront pleine confiance dans les sentiments politiques des ex-émigrés, les choisiront pour administrer leur commune, les introduiront parfois au conseil général, les annoteront favorablement lorsque leurs collègues les députeront près du fondateur de la 4° dynastie. Il est vrai que ces hommes de l’ancien régime semblent avoir complètement adhéré au nouveau. Un propriétaire dijonnais, le marquis d’Agrain, se signale, d’après Lecoulteux, par « son
(1) Annotations préfectorales F 1c/IfI, Côte-d'Or 1 et 4. Préfet au 2° arr. Police et Jacotot au même 7 septembre 1806 (F/7, 8424).
(2) Vaillant relève volontiers les incartades « d'une ci-devant caste qui veut toujours dominer et dont toutes les actions portent l'empreinte et le cachet de la sottise » (II, p. 311).
(3) Préfet au 2 arr. Police 22 germinal, 12 messidor an XIII ; réponse du 28 germinal (F/7, 5796). — Cf. F/7, 3342.
attachement simple et naturel à la personne de l’empereur » ; Ranfer de Monceau « jouit personnellement de l'estime publique » ; sa famille et celle de sa femme sont « fort considérées dans le pays », expressions dont le même préfet se sert pour annoter le grand Carnot. Le comte de Virieu « donne des preuves de son attachement au gouvernement ». Des renseignements analogues sont fournis sur d’autres nobles de robe ou d'épée (1).
Entre les radicaux côte-d’oriens et, si j'ose dire, les droitiers un tiers parti se groupe autour de la famille Léjéas (2), dont le sénateur Martin a coutume de fêter en son château d’Aiserey la Saint-Napoléon par un banquet, des toasts, des chants et une « illumination au milieu de laquelle jaillissent des fontaines de vin ». Un conseiller-auditeur à la Cour d'Appel, Lefèvre de Planque, est le poète (?) ordinaire de ces réunions ; en l’honneur du Roi de Rome il déclame :
« Fils d’un héros, enfant aimable »
« Pour te fêter nos Bourguignons »
« Sans avoir vidé leurs flacons »
« N'ont garde de quitter la table »
Ce sont à proprement parler les partisans de l’empereur, Composé à la fois de gens en place et d’aspirants fonctionnaires, le parti gouvernemental est le plus faible si l'on ne compte que les adhérents pleinement convaincus des avantages du régime impérial. Il devient au contraire le plus fort, et de beaucoup, si l’on y inscrit tous les citoyens « attachés au gouvernement autant par intérêt personnel que par amour de la paix ». Tel est, d’après Riouffe, le cas de la plupart des propriétaires ; il reconnaît que «très peu le sont par opinion … cette classe sera nécessairement celle des indifférents (3) ». L'indifférence fut en effet le sentiment politique le plus commun parmi les notables ; le chiffre élevé des abstentionnistes, malgre l'obligation légale du vote, en est la preuve. L’absence de sincérité ou de constance est également fréquente ;
(1) F Ac/I, Côte-d'Or 1 et 4.
(2) Journal 28 août 1806 ; 18 octobre 1807; 30 août 1812. (3) Préfet au Min. Intérieur, frimaire an XUIL (M/8, 6/2).
il est peu probable que le zèle royaliste des Esmonin de Dampierre, des Carrelet de Loisy, des Durande en 1814 ait été une subite résurrection. Plus perspicace que bien des préfets de la Côte-d'Or, Riouffe avait noté que « les ex-nobles .….regrettent encore les Bourbons et se leurrent peut-être du vain espoir de leur retour ». Ces Opposants sont prudents ; « leurs vœux restent concentrés dans leurs cœurs ». Ils se manifesteront lorsqu'ils ne redouteront plus l’empereur vaincu. En 1815, Napoléon redevenu le premier soldat de la Révolution sera acclamé par les anciens terroristes qui recommenceront à guerroyer contre les nobles et « plus particulièrement... les prètres. ces ennemis éternels de notre repos (1) ».
On ne saurait exiger plus de conviction chez les poètes. Ils chantent la gloire de l’empire. Telle Journée de l’hymen de Briffault « lui assure un rang distingué parmi les enfants d’Apollon »; Antoine Chambellan obtient le 20e prix parmi les 1235 versificateurs qui ont célébré la naissance du roi de Rome et projette d'écrire un recueil de poésies impérialistes, la Lyre du fidèle dijonnais ; un anonyme recourt aux vers latins pour exprimer les transports de joie que lui cause la perpétuité de la dynastie napoléonienne. Un Piron compose, dit son biographe, « à l'adresse de Napoléon des stances d’une flagornerie ampoulée (2) ». Ce sont là pièces fugitives. Les auteurs de livres plus volumineux se montrent adroits courtisans et littérateurs avisés. Vaillant a conté les transformations snccessives que Girault fit subir à son Æssai historique et géographique sur Dijon suivant les variations politiques. L’établissement à Dijon d’un inspecteur de la librairie pour l’ensemble de la 18° division militaire ne semble pas avoir été nécessaire ; libraires et imprimeurs se soumirent à la rigoureuse législation impériale. Cependant le mouvement intellectuel continue à se manifester en Côte-d'Or par de nouvelles
(1) Préfet bonapartiste Royer au Min. Intérieur (?) 45 avril 1815 (F1b/I, Côte-d'Or 5). Un fait intéressant est la subite augmentation du nombre des dames d’ancienne noblesse qui s'inscrivent en 1814 parmi les membres de la «Société de Charité maternelle (Etats 1812, 1813, 1814, X/5, I}.
(2) Vaillant, IT, p. 489-496. Affiches, 11 octobre 1812. Ladey de Saint- Germain. Bernard Piron (Mém.Soc. bourg. de géographie et d'histoire, XVI, 1900), p. 287.
publications ou par des ventes assez importantes de volumes anciens. Les ouvrages de droit, d’art militaire, d’antiquités voisinent avec les livres d'histoire et les œuvres plus légères ou les Cours gastronomiques. La correction politique des auteurs est parfaite et le préfet n'a point à intervenir contre eux (1).