‹ L'admirable Don Quichotte de la MancheChapitre 26 sur 100 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

que vous avez pour moi , vous dites el vous prolcndoz que je suis tenue de vous aimer. Je reconnais bien, par rinteili^^ence naturelle que Dieu m'a donnée, que toul ce qui est beau est aimable; mais je n'admets paa que , par cela ëeul qu'il est aimé , ce qui est aimé comme beau soit tenu d'aimer ce qui l'aime , d'autant mieux qu'il pourrait arriver que ce qui aime le beau fût laid : or, comme le laid ne mérite (jue de la haine, il serait fort étrange de dire : je t'aime parce que tu es belle, tu dois m'aimcr quoique je sois laid. Mais supposons que de part et d'autre la beauté soit égale ; ce n'est pas une raison pour que les désirs soient égaux; car toutes les beautés n'inspirent pas de l'amour ; il y en a qui réjouissentla vue sans soumeltre la volonté. Si toutes les beautés avalent le pouvoir de toucher el de forcer les cœurs , on ne verrait plus de tous côtés que des volontés incer-* taincs et errantes, qui ne sauraient où se fixer; car comme il y a quantité de beaux objets , il y aurait également quantité de désirs; et l'amour véritable , à ce que j ai oui dire , ne saurait se partager ; et il doit être volontaire , et non forcé. S'il en est ainsi , comme je le crois 9 pourquoi voudriez-vous que mou cœur cédât à la contrainte , et seulement parce que vous dites que vous m'aimez? Mais, dites- moi, si le ciel, au lieu de me faire belle m'eût faite laide, serail-il juste que je me plaignisse de vous parce que vous ne m'aimeriez pas ? Vous devez , d'ailleurs , considérer que cette beauté qu'on m'attribue , ce n'est pas moi qui l'ai choisie ; telle qu'elle est » le ciel me l'a donnée par pure grâce, sans que je l'aie sollicitée; et de même que la vipère ne mérite aucun reproclie pour le venin qu'elle a, bien qu'avec ce venin elle tue, parce que c'est la nature qui l'a mis en elle, de même je ne mérite point de reproches pour être née belle : car la beauté , chez la femme honnête , est comme le feu dévorant ou comme l'épée tranchante; m ! un ne brûle, m i'aulre ne blesse ceux qui se tiennent a distance. L'honneur et la vertu sont les

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ornements de ràme , sans lesquels le corps peut être , mais ne saurait paraître beau : pourquoi donc si Thon*

nôteté esl le plus bel ornement du corps el de Tàme , pourquoi la femme qu'on aime à cause de ses charmes devrait^elle perdre ce premier des biens', aiin de cor* respondre aux désirs de l'homme qui , en vue de son seul plaisir , essaye , par tous les moyens , de le lui enlever? Libre je suis née , et afin de pouvoir mener une vie libre , j'ai choisi hi solitude des champs. Les arbres de ces montagnes sont ma compagnie , les eaux claires de ces ruisseaux, mes miroirs : les arbres et les ruis<seaux sont les seuls confidents de mes pensées et de mes charmes. Je me compare au feu éloigné , à une épée placée hors d'atteinte. Ceux que j'ai rendus amoureux par ma vue, je les ai désabusés par mes paroles; et si les désirs se nourrissent d'espérances, comme je n'en ai jamais donné aucune, ni à Chrysostôme, ni à nul autre , on peut dire que ce qui a causé sa mort c'est son obstination bien plutôt que ma cruauté. Que si Ton vient à m'o|)poser que ses désirs étaient honnêtes et que, pour cela, j'étais obligée de m'y rendre, je répondrai que , quand , dans ce même endroit où Ton creuse à présent sa tombe , i! me découvrit sa pensée secrète, je lui dis que ta mienne était de vivre en perpétuelle solilude, et que la terre seule possédât les dépouilles intactes de ma beauté virginale; elsi , maigre cet avis, il voulut s'obstiner contre Tespérance et naviguer contre le vent, est-il étonnant qu'il soit venu faire naufrage au milieu du golfe de son imprudence? Si je lui avais donné des espérances, j'aurais été fausse; si je l'avais écouté, j'aurais maïKjné à une résolution louaiile. 1) s^opiniàtra quoique averti, il se désespéra sans èlre hai : voyez maintenant s'il est juste que Von me punisse de sa faute! Qu'il se plaigne celui que j'ai trompé ; qu'il se désespère celui qui a reçu de moi de vaines promesses; qu'il prenne confiance celui dont j'ai encouragé l'affection ; qu'il se gioriiic celui dont j'ai tavorisé

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l'amour : mais a-t-il le droit de me nommer cruelle et

homicide celui que je n'ai pas trompé , à qui je n*ai rien proiuis, et qui n'a eu de moi ni encouragenjent ni faveur? Le ciel, jusqu'à présent, n'a point voulu que inon destin fut d'aimer ; c'est une erreur de croire que j'aimerai par choix. Que cet avertissement général serve à tous ceux qui me sollicitent dans leur intérêt ))arliculier ; et qu'il soit dorénavant bien entendu (jue , si quelqu'un meurt pour moi , ce ne sera , ni de jalousie , ni de dédain ; car celle qui n'aime personne ne peut donner de jalousie à personne , et désabuser les gens n'est pas les dédaigner. Celui qui m'appelle basilic et bête féroce, qu'il me fuiocouime une créature haïssable et dangereuse; celui (\u\ m'appelle ingrate qu'il ne me rende pas ses soins ^ bizarre , qu'il ne cherche pas à me connaître ; cruelle , qu'il renonce à toutes poursuites ; car cette bête féroce, ce basilic, cette ingrate, cette cruelle , cette femme à la bizarre humeur , ne tient pas à leurs hommages, et ce n'est [)as elle (|ui voudra les chercher ni les suivre. Si l'impatience et l'ardeur de ses désirs ont fait mourir Chr^soslôme, la faute en est-elle à mon honnêteté, à ma circonspection? Si je conserve ma vertu parmi les arbres de ces solitudes , pourquoi e8saye-t*ii de me la faire perdre , celui qui veut que je la garde parmi les hommes? J'ai, comme vous le savez , quelque fortune personnelle ; je ne convoite pas celle des autres; je tiens à mon indépendance , et ne saurais me soumettre à la volonté d'autrui ; je n'aime ni ne hais personne ; on ne peut dire que je trompe celui-ci , que je flatte celui-là ; que farouche avec l'un , je suis avec l'autre humaine et traitable. L'honnête compagnie des bergères des environs, et le soin de mes chèvres voilà mes ()laisirs. Quant à mes désirs ils ne franchissent pas les limites de ces montagnes, ou bien c'est pour contempler la beauté du ciel , vers lequel l'âme doit toujours tendre conmie à sou naturel séjour. »

En achevauL ces mots, cl saub vouloir nca écouter,

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la bcrgcro s'éloigna et disparut dans le plus épais d'un bois voisin , laissant toii^ < ( iix (jui Tavaient enlondue dans la plus grande adrmralioa, aussi bien de son esprit que de sa beauté. Or, quelques-uns de ces hommes qu'avaient blessés les puissantes flèches lancées par ses Ik'iuix \eux , firent mine de la vouloir suivre, sans mellro à profit l'avortissenu liL assez clair qu'elle venait de leur donner. Mais don Quichotte s'en aperçut; et comme il trouva l'occasion belle pour exercer sa chevalerie en portant secours aux damoiselles nécessiteuses , ayant mis la main sur la garde de son épde , il s'écria : «< Que personne, à (jiielque état et condiliou qu'il appai'tieiine, ne s'avise de suivre la belle Marcelle, sous peine d encourir mon indignation et ma iureur. Elle a prouvé , par des raisons sans réplique, qu^elle était à peu près et même tout à fait sans reproche , concernant la mort de Chrysostôme, et combien elle est éloignée de condescendre aux vœux d'aucun de ses amants. C'est pourquoi au lieu d'être suivie et poursuivie , il est jusle qu'elle soit estimée et honorée de tout ce qu'il y a d'honnêtes gens au monde ; car, très»probablement, elle est la seule femme qui passe sa vie dans des sentiments si honorables. >»

Soit à cause d<'s menaces de don Quichotte, soit jiarcc qu'Âmbrosio leur rappela ce c}u'ils devaient encore à son ami , aucun des bergers ne ht un pas pour s'éloigner jusqu'à ce que , la fosse creusée et les papiers de Chrysostôme brûlés, ils eussent déposé son corps dans la tombe, ce qui arrai'ha des larmes à tous les assistants. On couvrit la fosse d'un énorme bloc de roche, en attendant qu'on eût achevé une pierre tumulaire, sur laquelle, à ce que dit Âmbrosio, il se proposait de faire graver cette épitaphe :

« Ici repose la froide dépouille d'un amant malheureux, qui, voyant son amour dédaigné, périt ^

1 Que fu<> pastor de ganado

Pordido poi.deMinor.

n y a daub ectie épiiaphc un jeu de mots intraduisible sur le£ motsganado

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