‹ L'admirable Don Quichotte de la MancheChapitre 60 sur 100 · CHAPITRE XXXfll · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXfll

m«*îmo on voyant (ju'il a ptcht'; : car pour un cmnr magnanime, ce ne sont i»as seulement les regards d'à utrui qui peuvent causer sa honte; ne serait-il vu que du ciel et de la terre , il a honte de soi dès qu'il est en faute. »

« Ainsi , le secret ne ^exemptera pas de la douleur; tu auras, au contraire, à |)leurer suus cesse; et non pas de ces larmes qui couient des yeux , mais de ces larmes de sang qui s'échappent du co ur, de ces larmes que pleurait ce crédule docteur qu'un poète nous raconte avoir fait Tépreuve dn vase, que, mieux inspiré, le prudent Renaud s'abstint de tenter*; et, bien que ce soit là une fiction poétique, cette liction renferme une leçon (Je morale qui mérite qu'on la remarque et qu'on en prohte. Au surplus, ce que je vais te dire à présent achèvera de te faire reconnaître la faute énorme que tu veux commettre. Dis-moi , Anselme , si le ciel ou une faveur de la fortune t'avait rendu légitime j)ossesseur d'un diamant des plus fins dont radiiiii ablc beauté satisfit tous les lapidaires à qui on Faurait montré , et que tous , d'une voix unanime , déclarassent que pour l'éclat et la pureté de Teau il est aussi parfait que peut l'être une pierre de ce genre , et que loi-même lu èn eusses une opinion semblable , sans rien savoir à rencontre, dis-moi, serait-ce à toi une fantaisie raisonnable de prendre ce diamant , de le mettre entre une enclume et un marteau , et là , d'essayer à tour de bras s'il est aussi dur et aussi fin qu'on le dit? Et seraitril donc plus raisonnable de mettre à exécution ton dessein? En supposanLque la pierre résistât à une si sotte épreuve , elle n'y gagnerait ni plus de renom , ni plus de prix ; et si elle se brisait, ce qui pourrait bien arriver, n'auraiton pas tout perdu? Oui , certes , et de plus, son maître passerait dans l'esprit de chacun pour un imprudent et un niais, i.li bien I mon cher Anselme , fais état que

' Voy. Arioste, Orlando fuhoêo, ch. xj.iii.

dan0 ton estime et dans celle d'autrai Camille eat ce fin

iliauiani, et qu'il n*est pas raisonnable de Texposerau hasard d'être brisée, puisque, demouràt-elle intacte, elle ne peut hausser de prix ; et si elle ne résistait pas , considère dès à présent quelle valeur elle perdrait tout aussitôt f et comme tu pourrais à bon droit te reprocher d'avoir été cause de sa perte et de la tienne. Songe bien qu'il n'y a point en ce monde de Injou [\u\ vaille autant qu'une femme chaste et vertueuse, et puisque ton épouse possède le mérite que tu lui reconnais, pourquoi veux-tu douter? Songe encore, ami^ que la femme est un être imparfait, et qu^au lieu de placer des pierres d acho[)|)eniL:ul sur sa roule , il faut, au contraire , les écarter avec soin et débarrasser son passage de tout ce qui pourrait être une occasion de chute pour qu'elle marche d'un pas sûr et facile vers la perfection qui lui manque et qui consiste dans ia vertu. S'il iaut eu croire les naturalistes, Thermine est un petit animal (|ui a la peau d'une t'claïaute blancheur, et quand les chasseurs veulent la prendre, voici Fartilice qu'ils emploient : connaissant les endroits où elle a coutume de passer, il les ferment avec de la boue, puis, la relançant, ils la dirigent sur ces endroits; et dès que rhernimc arrive la oii est la boue, elle s'arrête soudain , et se laisse prendre plutôt que de traverser les immondices , plutôt que de souiller sa blancheur qu'elle estime plus que la liberté et la vie. La femme honnête et chaste est une hermine, sa vertu est plus blanche que la neige : mais celui (|ui veut qu'elle ne se perde pas , et qu'au contraire elle la conserve intacte, doit {)rocéder avec elle autrement qu'on ne fait avec rhcrmine : il se gardera bien de mettre sur son passage la fange des cadeaux et des galanteries d'amanta empressés; car peut-être, et même sans (H ut-être, elle n'a poml en elle-même assez de foï-ce et de puissance pour franchir de tels obstacles : il iaudrait donc les aplanir et ne placer devant elle que la pureté de la vertu et la

perreciion d'une bonne renommée. La l'emme vertueuse est comme un min>ir de eristal net ethrillctiit, mais qui 8*ohscurcit au moindre so utile qui l'atteint. Il faut eu user avec elle comme avec les reliques que Ton adore sans les toucher. 11 faut la garder coroine un beau jardin rempli de roses et de toutes sortes de fleurs, où le maître ne permet point que Ton purte ni une uiain ni un pied indiscret : c*est assez que les étrangers j)uissent de loin , à travers la grille , en admirer le gracieux aspect et en respirer le douT parfum. Enfin je veux te citer des vers qui me reviennent à la mémoire et ap» partiennent à une comédie moderneque j'ai vu représenter. Ils me semblent s'apyilîquer assez bien au sujet (jui nous occupe. Un sage vieillard conseille au |)ère d'une jeune fille de la tenir dans la retraite et de la garder soigneusement sous clef ; et , entre autres choses il lui dit:

«< La femme est fragile comme le verre ; mais il ne faut pas éprouver si elle peut se briser ou non , car tout pourrait bien arriver.

« Et comme il est probable qu'elle se brisera , il ne serait pas sage de s'exposer à rompre ce qui ne peut plus se souder.

« Ainsi doit chacun ])enser , et cette o|)inion me semble bien fondée en raison ; car s'il y a des Oauaés dans le monde, il y a aussi des pluies d'or. »

«( Tout ce qae je t'ai dit jusqu'à présent, 6 Anselme ! n^a eu trait qu^à ce qui te touche ; il est bon mainte* nanL de te parler aussi un peu de ce qui me concerne personnelloment ; et si je suis long, excuso-njoi ; il n'est pas facile de se démêler dans ce labyrinthe où tu t'es engagé , et d'où tu veux que je te tire. Tu me tiens pour ton ami , et cependant tu veux m'ôter rhonneur, chose contraire à toute amitié ; ce n'est pas tout , tu veux encore que je te Tùte à toi-même. Que lu veuilles me l'ôter, rien de plus clair ; car dès que Cannlle verra que je la sollicite , comiue lu uie le demandcb, elle

devra certaineuient me regarder coiniDe un homme sans

honneur et sans pudeur, puisque je lui laisserai voir des sentiments, des espérances si. peu conluimes à ce qu'exigent la loyauté et l'amilié. Que tu veuilles (jue je i'ôte rbonneur à toi-même , il n'y a pas non plus de doute ; car en voyant que je lui rends des soins , Camille pensera que j'ai découvert en elle quelque faiblesse qui m'a donné l audace de lui révéler mes désirs coupables ; et, si elle se lient poui' dt-shonorée , son déshonneur te touche toi à qui elle appartient. C'est de là qu'est venue l'opinion commune sur le mari de la femme adultère : il a beau ignorer ce qui se passe, il a beau n'avoir donné à sa femme aucun prétexte de manquer à ses devoirs, il a b« an n'être coupable d'aucune négligence, on ne i en appelle pas moins d'un surnom injurieux , et ceux qui connaissent la mauvaise conduite de sa femme sont disposés à le regarder avec mépris, plutôt qu*avec pitié , tout en reconnaissant que ce n'est point sa faute, niais le seul dérèglement d'une indigne compagne qui lui a attiré ce malheur. Or, je veux te dire pourquoi le mari de la femme infidèle est & bon droit déshonoré , bien qu'il n'en sache rien , bien qu^on ne puisse lui reprocher son inconduite , et quMl nV aii donné pour sa part ni occasion ni prétexte. Et ne te lasse pas de ra'entendre, car c'est dans ton propre intérêt que je te parle. Quand Dieu créa noire premier père dans le paradis terrestre , la divine Écriture dit qu^il le jeta dans un profond sommeil , et que , tandis qu'Adam dormait, il lui enleva une côte au sein gauche, de laquelle il forma notre mère Kve; et que des qu'Adam se réveilla et qu il l'aperçut, il s'écria : Voilà la chair de ma chair et les os de mes os ! et Dieu dit : Pour cette créature l'homme quittera son père et sa mère, et ils seront deux dans la même chair. Et dés lors fut institué le divin sacrement du mariage, dont les liens sont si puissants que la mort seule peut les rompre, ieile est la force et la vertu de ce merveilleux sacrement , que

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