‹ L'admirable Don Quichotte de la MancheChapitre 62 sur 100 · CHAPITRE miV* Où 86 eootlDue la nouvelle du cuiiieux malatisiC · texte numérisé non relu

CHAPITRE miV* Où 86 eootlDue la nouvelle du cuiiieux malatisiC

n Comme on a coutume de dire que mal sied Tarniée sans son général et leehâteau sans son châtelain , je dis

que pins mal encore sied la femme mariée et jeune sans son mail, alors que de justes luotifs ne tien i ion t jius ct> lui«ei éloigne d'elle. Je me trouve si mal de cette sépam^ tien et tellement hors d'état de supporler votre absence que, si vous ne revenez au plus tôt « je serais forcée de me retirer chez mes parents, dussé-je laisser voire mal<* son sans gardien; car celui que vous m'avez laissé, si toutefois il mériie ce nom est, je crois, beaucoup plus occupé de son plaisir que de vos intérêts. Vous aves du bon sens et de l'esprit; je ne vous dis rien de plua^ et mAme il ne convient pas que j'en dise davantage.»

En recevant cette lettre, Anselme comprit que Lutario avait enfin commencé Tentreprise et que Camille devait l'avoir reçu comme lai -même le souhaitait. Charmé » ravi d'une si heureuse nouvelle, il fit répondre verbale* ment à Camille qu'elle se gardât bien de quitter sa mai* son . qu'il serail incessamnieuLde rcLoui . (Camille fut fort étonnée de cette réponse d'Anselme qui la mit dans un plus grand embarras qu'auparavant; elle n'osait ni rester dans sa maison, ni moins encore s'en aller chez ses parents ; car si elle restait , elle voyait sa vertu en péril ; et en s'en allant elle désobéissait à son mari, pjifin, dans le doute, elle prit le plus mauvais parti, celui de rester, et de plus, la résolution de ne point iuir la pré* sence de Ijotario, afin de ne point donner à causer à ses gens. Déjà même elle regrettait d'avoir écrit à son époux dans la crainte qu'il ne pût imaginer que Lotario avait

vu chez elle (juelque ahuiiduii qui l'avait porté à mau* quer au respect qu'il lui devait ; mais confiante ea M .vertu elle ae nùt aous la garde de Dieu et de aes bounee inteniioDa , espérant réaiater par le silence à toutes les déclarations de Lotario, sans rien révéler de plus à gon mai i uiiii de ne pas raiîliger et de lui éviter uuo querelle. Kllc chercha iaùiiiu uu moyen de disculper Lotario auprès d'Anselme quand ce dernu r lui demanderait le motif qui lui avait fait écrire son billet. Dana ces pen« Bées , plus honnêtes que raisoiuiables et prudentes, elle j esta le lendemain à écouter Lotario , lequel fut bi vif et si proë§aal daii» huii allaquc que la fermeté de Camille commença à lléchir, et que sa vertu eut asseî& à iaire de modérer Texpression de ses regards pour qu'ils ne vinssent pas à trahir la tendre compassion qu'avaient éveillée dans son sein les discours et les pleurs de Lotario. Rien n'écha])[)aiL a celui-ci, et tout contribuait à Teatlammer davantage. Bref, il jugea nécessaire de profiter de la liberté que lui laissait encore Tabsenoe d'Anselme pour pousser vivement le siège de cette forteresse ; et en conséquence« il attaqua son amour-propre par de grandes louanges sur sa beauté ; car rien ne bat mieux en brèche et ne prend plus vite les tours de la vanité d'une belle, que le langage de l'adulation. 11 sut si adroitement mi- ■ner le roc de sa chasteté et faire jouer de telles machinée de guerre, que Camille^ eût-elle été de bronae, ne pouvait manquer de succomber f.f)iaiio pria , supplia, promit, adula, pressa, témoiirna tant d ardeur et do sincérité, qu'à la fin il triompha de la résistance de Camille, et con(|uit ce qu'il avait le moins espéré et ce qu'il désirait le plus. Camille se rendit! Camille fut vaincue ! Mais qu'y ai^t41 là d'étonnant? L'amitié de Lotario avaitelle tenu bon? Exemple frappant qui nous montre que le seul muyen de vaincre l'amour c'est de fuir, et que personne ne doit se prendre corps à corps avec un si redoutabie ennemi ; car pour résister à ses efforts hamains il faudrait des forces divines.

372 DON QOIGBOfTB.

Léonella connut seule I:i taule de sa maîtresse ; car les d6ux nouveaux aniaats(amis infidèles!) ne purent la lui cacher. Lotario se garda biea de révéler à Camille le pro« jet qu^avait en Anselme et de lui dire que c^était de loi* même qu'il avait tenu les moyens d'arriver à ce bonheur; il craignait (qu'elle ne cessât d'estimer autant son amour et qu'elle ne vint à penser que c'était par hasard , par occasion et non de son propre mouvement qu'il l'avait sollicitée. Peu de jours après Anselme revint dans sa maison ; mais il ne s'aperçut pas de ce qui y manquait, bien que ce lut ce qui lui était le plus cher et le plus précieux. Il fut sans délai voir Lotario qu'il trouva chez lui ; tous deux s'embrassèrent, et le nouveau venu demanda aussitôt à l'autre des nouvelles de sa vie on de sa mort. « Les nouvelles que j*ai à le donner, mon cher Ansdme, répondit Lotario , c'est que tu as une femme qui peu l vraiment être l'exemple et la gloire de toutes les femmes vertueuses. Les paroles que je lui ai dites, le vent les a emportées; les offres, elle les a repoussées ; les présents elle n'a pas voulu les recevoir : il n'est pas j usqu'à mes feintes larmes dont elle n'ait fait Tobjet de ses railleries. En un mot , non-seulement Camille est le type de toute beauté, elle est aussi le temple où l'honnêteté a son autel, où résident à la fois la politesse et la modestie , avec toutes les vertus qui peuvent parer une femme de bien. Reprends, ami, reprends ton argent et tes bijoux ; les voilà ; je n'ai pa8 eu besoin d'y toucher; car la noble iierlë de Camille ne se serait jamais rendue a des offres et à des présents. Sois satisfait, Anselme, et ne pense plus à tenter d'autre épreuve ; et puisque tu as passé à pied sec la mer des embarras et des soupçons que les femmes soulèvent d'habitude devant leurs maris, ne t*embarque plus sur Tocéaii de nouvelles tempêtes, ne tente plus avee un autre pilote rcxpënence de la solidité du navire que le ciel t'a donné en partage pour la traversée de ce monde ; persuade-toi, tout au contraire, que tu es arrivé à bon port ; aflformis-toi bien sur les ancres de h bonne coa**

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gidératioli, el demeure là tranquille jusqu'à ce qu'on vienne te réclamer la dette pour le payement de laquelle aucane noblane humaine ne peut invoquer ni exemption ni privilège. »

Anselme fut enchanté des paroles de Lolario et il y crut comme .i un oracle, (^epcndaiii li pria son ami de ne pas abaudouiiei' conipl<Hement rentreprise, ne fùl-ce que pai curiosité et par amusement » sans y mettre désormaie la même diligence que par le passé. « Je veux seulement, lui ditril, que tu composes quelques vers & sa louange sous le nom de Ohloris , et je ferai accroire à (iamille que tu es cpris d'une dame à laquell<' lu as donné ce uum atiu de pouvoir la célébrer sans manquer aux égards^qui lui sont dus. Et si tu ne veux pas te donner la peine de composer ces vers, c'est moi qui m'en charge. — Cela est inutile , reprit Lotario, les muses ne me sont pas tellement ennemies qu'elles ne me visitent de temps II autre quelques luslauLs dans Taunée. Parle à Camille de mes feintes amours; quant aux vers, je les ferai , non pas certes aussi bons que le sujet le mérite ^ mais du moins les meilleurs que je pourrai. »

Les deux amis^ l'imprudent et le traître, étant ainsi d'accord , Anscluic , de retour à sa ujaison , adressa a Camille une question () u'elle s'étonnait de n'avoir pas encore ouie; à savoir, quel mutii lui avait fait écrire ce billet qu'elle lui avait envoyé. Camille répondit qu'il lui avait semblé que Lotario U regardait un peu plus librement que lorsque son mari était à la maison ; mais qu'elle était déjà détrompée, et voyait bien que c'était pure imagination de sa part, puisque Lotario fuyait sa présence et toutes les occasions de se trouver seul avec elle. Anselme lui dit qu'elle pouvait bien se rassurer ; car il savait Lotario vivement épris d'une noble demoiselle de la ville qu'il célébrait sous le nom de Chlui is; mais que, dans ce cas aiême où il ii'cùt (>as eu cet amour au cœur, il n'y avait rien à craindre de sa loyauté et de son amitié. Si Camille n'eût pas été avertie par

374 DON «oicomni.

Lotario que cet amour pour Chloris étaitsimulé , et qu*îl n'eu avait parié à Anselme qu'afin de pouvoir s'occuper quelques inBUmls à célébrer les touauges de Camille elle-ménie , saos nul doute elle serait tombée dana lea fileta déieapérét de la jalousie; itiaii, prévenue, elle reçut ceUi; coutidencf sans alarmes.

Le lendeiiiain , couiiiie ils étaient tous trois à table, après le dessert ^ Anselme pria Lotario de réciter quel-^ ques^UDs de ces vers qu'il avait composés pour sa bien*aimée Chloris, ajoutant queCamUle ne la connaissant pas, il pouvait saiib danger dire tout ce qu'il lui plairait. « Alors même que madame la connaîtrait, reprit Lotario , je n'aurais rien à cacher ; car lorsqu'un amant vante les attraits de celle qu'il aime en lui reprocbatit sa cruauté, il ne risque pas de porter atteinte & sa réputation. Quoi qu'il en soit, voici ie sonnet que j'ai fait hier sur riagratitude de Chloris :

SONNfit.

« Dans le silence de la nuit , alors que le doux sommeil s'empare des mortels, moi je rends au ciel et à Chloris le pauvre compte de mes riches douleurs.

« fit à rheure où le soleil comrmence à se montrer aux portes rosées de FOrient , avec des soupirs et des ac« cents entrecoupés , je vais renouvelant ma plainte première*

w Et quand le soleil du haut de son trône étmcelant lance sur la terre de perpendiculaires rayons, mes plettrs augmentent , et mes gémissements redoublent.

« La nuit revient , et mol je reviens à mes sombres

pensées; mais toujours, en cette constance qui me tue, je îrouve ie ciel sourd et Chloris inBensihlc.

Le sonnet plut à Camille, et davantage encore à An^ aelme , qui le loua , et dit que la dame était vraiment par trop cruelle , puisqu'elle no payait point de retour une passion si sincère. Ainsi donc, dit Camille, tout

Gftifim nu?.

ce que disent les poètes amoureux est la vérité? — Ce n'est pas comme poète qu'ils la disent, répondit Lota* rio; mais , comme amoureux ^ Us sont tonjoim dans la vérité , bien qu'au-dessous. Cela ne fait pas le moindre doute , *» reprit Anselme qui semblait vouloir expliquer la pensée de Lotario à Catiiillo , aussi peu soucieuse de l'artitice d^ Anselme , qu'éperdument éprise de Lota* rio. Camille , qui prenait plaisir à tout ce qui venait de lut j et qui dérailleurs savait bien que les vœux et les vers de son amant s^adresaaient à elle , et qu'elle était la vé« ritablc Cliloris , le pria, s'il se rappelait quelque autre sonnet, de le dire encore. Oui , j'en sais bien uu , répondit Lotario ; mais je le crois moins bon que le premier , ou pour mieux dire plus mauvais. Au reste, vous en jugerez, le voici t

SONlîET.

M Je sais bien que je me meurs , et , si je ne suis pas écouté , mon trépas est aussi certain qu'il est certain que tu me verras à tes pieds, à belle ingrate! plutôt

mort que repentant de t'adorer.

« Je pourrai me trouver dans la n'gion de Uoubli , délaissé par la vie, la gloire et la faveur ^ et alors on pourra voir dans mon cœur ouvert comment ton beau visage y est gravé.

« C'est une relique que je garde pour la crise terririble dont me menace ma constance, qui de ta rigueur même se fortifie.

« Malheur à qui navigue , par un ciel orageux , sur une mer inconnue, dans des parages dangereux, ou nulle étoile, nul port ne s^offrent à sa vue ! «•

Anselme loua ce second sonnet, comme il avait loué le premier, ajouiaal ainsi un nouvel anneau , puis uu auti e, à la chaiue avec laquelle il eniavait et serrait son déshonneur. En effet, plus Lotario le déshonorait, plus il s'appUquait à le glorifia ; et obacun des degrés que

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descendait Camille vers ravilissement , elle le moiiiait dans ropinion de son mari vers le faite de la vertu et de la bonne renommée.

Un jour que Camille se trouvait seule avec sa camé-

riste, elle lui dit : .« Je suis honteuse, ma chère Léonella, de voir combien peu j'ai su m'estimer, puis(|iic je n'ai pas même fait acheter à Lotario, par une cerLaine attente, rentière possession que je lui ai si promptement donnée de ma volonté. Je crains qu'il n^accuse ma facilité, ma iégcreLé, sans considérer qu'il m'était impossible de résister à une passion (omme celle qu'il me montrait. — Que cela ne vous afflige point, ma chère maîtresse , répondit Léonella ; la chose que l'on donne ne perd pas de son prix pour être donnée vite, si par ellomême elle est précieuse et mérite qu*on l'estime. On a ïiK me coutume de dire que celui qui duimc vite donne deux l'ois. — Oui, reprit Camille; mais on dit aussi que ce qui coûte peu s'estime d'autant moins. — Ce n'est pas pour vous qu'a été fait ce dicton , repartit Léonella; car l'amour, à ce que j'ai ouï dire, tantôt yole et tantôt marche; avec celui-ci, il court, avec celui-là il se traîne; il retient Tun , excite l'autre, blesse à gauche, tue à droite. Il se lance un beau moment dans la carrière de ses désirs, et le voilà au même instant qui arrive au bout. Le matin il met le siège à une forteresse, et le soir la fait capituler ; car aucune force ne lui résiste. S'il en est ainsi pourquoi vous étonner? Pourquoi craindre ? Lotario a dû se dire la même chose, puisque s^il a pu vous vaincre, c'est grâce seulement à l'absence de monseigneur. Il fallait que , pendant cette absence , ramuui achevât ce qu'il avait résolu, sans donner, comme on dit, le temps au temps, pour qu'Anselme n'eût pas celui de revenir et de laisser par sa prosonce l'ouvrage imparfait; car l'amour n'a pas pour accomplir ses volontés de meilleur ministre que l'occasion ; c'est de l'occasion qu'il se sert pour tous ses exploits, et surtout dans le début. Tout cela, je le sais fort bien,

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