‹ L'admirable Don Quichotte de la MancheChapitre 63 sur 100 · CHAPITRE xxxnr · texte numérisé non relu

CHAPITRE xxxnr

plutôt encore par expérience qae par ouMiro^ ainsi que je vous le conterai quelque jour ; car je suis de

chair moi aussi, et j'ai du sang jeune dans les veines. Et d'ailleurs, madame, vous ne vous êtes pas rendue si vite : dans les regards de Lotario, dans ses sou pirs, dans ses discours, dans ses présents, vous aviez d'abord vu toute son âme, et vous aviez reconnu combien ses belles qualités le rendaient digne d'être aimé. Dès lors ne vous laissez pas tf aubier l'esprit de ces vains scrujiules qui sentent la pruderie ; soyez au contraire assurée que Lotario vous estime autant que vous Testimez, et qu'il vit satisfait et content de ce que, puisque vous deviez tomber dans les lacs de Tamour, c'est lui qui était destiné à vous captiver par son mérite. En elTet, il n'a pas seulement les quatre ssss que doivent avoir à ce qu'on dit tous les amants parfaits S mais même un alphabet tout entier. Ëcoutez-moi, et vous allez voir si je le sais par cœur. Il est autant que je puis en juger, aimant, bon, courageux , discret , empressé, fidèle, généreux, hdhile, illustre, jeune, loyal, modeste, noble, onnéte^, prudent, qualifié, riche, puis les quatre ssss que l'on dit, et ensuite tendre et véridique; Yx ne lui convient pas , c'est une lettre rude ; l'y ne lui va pas non plus ; enfin zélé pour votre bonheur. »

Camille sourit de l'alphabet de sa suivante , et la tint pour plus versée dans les choses d'amour qu'elle ne voulait le paraître. L'autre eu fit l'aveu, et découvrit à sa maîtresse qu'elle était engagée dans une intrigue amoureuse avec un jeune homme bien né, de la même

* Void le« quatre S indispensablei aux amaiita parMta :

Sabio , Solo , 8oll«teo j 8««m«o.

C'esi-à-<iire,

SpItHool, 8mI, MpwK «t gowC

' 11 y a liarià r<^i igiuul la nu nie taule d'orlhoj^i aphe (one»to ^our honesto), Céla tient à la dilQrnlté qu'il y avall k trouver une ëpHhèle eoiqiDeii^t par la lettre 0 .

97S Don OmCHOTTK.

Ville. A cette uuuti<lence Camille se troubla, craignait que sion honneur ne vînt par là à courir quelque hasard» Elle qoeatiomm Léonella pour savoir si sea entrevuaa allaient plus loin que la conversation. Celle-ci , perdaat

toute reteiJiiLs lui répondit effrontément qu'elle ne s'amusait plus aux paroles. 11 est, en effet, cerlaiu que les

fautes des dames ôteot jusqu'à ta honte aujc suivantes , quiy en voyant leurs maîtressQS faire un faux pas , ne s'inquiètent plus de boiter des deux pieds i pi môme qu'on s'en aperçoive. Camille , ne pouvant faire plus ,

se contenta de prier Léonella de ne jamais parler de ce qui la concernait à sou amant, et de conduire sa propre intrigue dans le plus grand secret pour qu'il n'en vînt rien à la connaissance d' Anselme ou de liotario. I^nella le lui promit; mais elle tint parole de manière à montrer que Camille avait bien raiboii dç craindre que ^ar eJle sa réputalioa ne su perdit.

Dès que la coupable et audacieuse Léonella fut assurée que Camille avait manqué à ses devoirs, elle eut Tefironr terie d'introduire son amant dans la maison , bien assur rée que, sa niuîti csse, le vît-elle, n'oserait pas le découvrir. Telle est , avec beaucoup d'autres, Tinévitable et triste conséquence qu'ont les faiblesses des dames ; elles deviennent esclaves de leurs propres suivantes et sont forcées de dissimuler l'incondui te et les déportementsde ces créatures. C'est ce qu'éprouva Camille : elle eut beau s'apercevoir maintes fois que Léonella était enfermée avec son galant dans un appartement de la maison, nonseulement elle n'osait pas l'en gronder, mais, au contraire, lui aidait pour ainsi dire, à cacher celui-ci et veillait à ce qu'il ne fut pas découvert par son mari.

Elle ne sut pas, cependant, si bien faire la garde que Lotario , une Ibis , ne vît sortir le galant à l'aube du matin. Ne sacbant qui ce pouvait être , il crut d'abord que c'était quelque fantôme ; mais quand il le vit marcher , s'envelopper de son manteau et s'échapper avec précau* tiou, il rujuUi Uim ni^ cette pfciiàôiiti ^u^i Ue pour s'auèier

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à une autre qui les aurail taue perdue infailliblement , si Camille n'eût réparé le mal. Lotario s'imagina que cet

homme qu'il venuiL de voir soriu à une heure m indue de la maison d Auîselme, n'y était pas entré pour Léonella; il ne se rappelait même pas qu'il existât une femme de ce nom ; il crut seulement que Camille^ qui avait été pour lui infidèle et légère , Tétait maintenant pour un autre. Car o^est encore là pour la femme coupable une des suites de sa taule ; elle perd le crédit do son honneur aux yeu\ do celui-là même à qui elle l'a livré : celui aux instances de qui elle a cédé croit que plus busileroent encore elle oède à d'autres, et aocueille avec empressement le premier soupçon de ee genre qui se présente fc son esprit. Lotario semhla j)eidre en ee moment tout son bon sens; il oublia la prudenciî ipTil s'rLaiL si souvent promise. Sans raisonner, sans réUûchir, plein d mipa^ tience, aveuglé par la jalouse rage qui l'avait saisi au cœur , et brûlant de se venger de Camille de qui il nV ▼ait reçu nulle offense , il courut obox Anselme sans

môme attendre l'heure de son lever: « Apprends, lui dlt-'il, apprends, Anselme, que de|)iiis loii^U inps déjà je lutte avec moi-niéme, me faisant violence pour no point te^dire ee qu^il n'est ni possible , ni juste de te esn» cher davantage. Apprends que la forteresse de Camille a caj^itulé, qu'elle est rendue et prèle à faire tout ce qu'il me plan a. Si j'ai tardé à te découvrir ee qui se passe , c'est que je voulais voir si c'était de sa part un coupable caprice, ou bien si oe n'était qu'une feinte pour m'é« prouver et s'assurer si la cour que je lui faisais avec ta permission était sérieuse. J'ai cru également que , si elle eût été ee ((u'elle eût dû ôtre, et ee que nous pensions tous deux, elle t'aurait déjà révélé mes poursuites. Mais voyant qu'elle tarde à t'en faire l'aveu, je dois tenir pour sineère la promesse qu'elle m'a faite de me recevoir la première fois que tu t'absenterais de chez toi , dans le eabinet qui te sert de garde-robe ( et c'était là en effet que Camille recevait Lotario). Toutefois^ je ne veux

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pas que tu coures préci[>îtammeiit tirer quelque vengeance de Tinfidèle , puisque le péché n*e8t encore qu*à rétat d'intention , et qu'il |)ourrait arriver que d'ici au moment de le commettre , Camille vint à changer de pensée et à se repentir. Ainsi , comme jusqu'à présent tu as à peu près suivi tous mes conseils, tu voudras bien en suivre encore un que je vais te donner , afin que tu puisses oclaircir ces doutes el agir en pleine connaissatiee de cause. Feins de l'absenter pour deux ou trois jours, comme cela l'arrivé quelquefois , et arrangetoi de manière à rester enfermé dans ton cabinet « où , grâce aux tapisseries et aux meubles, il te sera on ne peut plus facile de te cacher , cL alors tu verras par tes propres yeux , ainsi que moi par les miens , ce que veut Camille. Si son intention est coupable (et nous devons plutôt craindre qu'espérer) , toi, sans bruit, avec adresse et prudence, tu pourras être le vengeur de ton outrage. »»

A çf^tle confidence de Lotario , le pauvre Anselme demeura stupéfait et comme anéanti : elle venait, en effet, le surprendre au moment où il s'y attendait le moins, car il croyait que Camille avait victorieusement résisté aux feintes attaques de Lotario , et il commen-» çait à goûter lui-même les joies du triomphe. 11 resta un long moment les yeux fixés à terre , immobile et en silence; puis : u Tu as agis, Lotario, dit-il , comme je l'attendais de ton amitié. Je suivrai en tout ton conseil ; fais ce que bon te semblera , et surtout garde le secret qu'exige une situation si inattendue. » Lotario le lui promit; mais à peine Feut-il quitté, qu'il se repentit amèrement de tout ce qu'il venait de dire , voyant i'é-tourderie de sa conduite, puisqu'il aurait pu se venger lui-même de Camille sans prendre une voie si cruelle et si déshonorante. Il maudissait sou peu de jugement, se reprochait sa précij)lUilioii , et ne savait quel moyen prendre pour défaire ce qu'il avait fait et se tirer de là convenablement. A la fin il résolut de tout révéler à

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Cfiniille; et commf» il avait toute facilité pour lui parler» il alla chez elle ce jour-là niùnie, et fut assez heureux pour la trouver seule. Elle » l'apercevant , lui dit : •* Sar chez , mon cher Lotario , que j'ai au fond du cœur une peine qui l'oppresse de telle sorte que je crois à tout moment qu'il va ëclalcr dans ma poitrine. L'effronLerie de Léoneila en est venue à ce point (juu loutes les nuits elle fait entrer un amant à elle dana la maison, et 1(B garde auprès d'elle jusqu^au jour : Jugez quel danger pour ma réputation , et quel beau prétexte aurait pour m'accuser celui qui le verrait sortir dHci à ces heures indues. Mais ce qui ni'aillige le plus, c'est que je ne puis ni la chasser, ni même la gronder. Coinmo elle est la confidenle de notre intrigue, j'ai la bouche fermée sur la sienne , et je crains bien que cela n'amène quelque catastrophe. » Aux premières paroles de Camille , Lotario crut que c'était un artifice pour lui faire accroire (jue l'homme qu'il avait vu sortir était venu pour Léoneila et non pour elle ; mais quand il la vit pleurer y se désoler et lui demander son assistance, il reconnut enfin la vérité ; ce qui augmenta encore sa confusion et son repentir. Cependant il répondit à Ca* mille lîf nt^ pus s'aflliger, et qu'il trouverait bien le moyen de contenir rinsol<^nce de Léoneila. Ensuite il lui confia tout ce que dans un transport de jalousie et de rage il avait ré^'ln à Anselme, et le complot qu'ils avaient tramé ensemble pour que celui-ci se cachât dans sa garde*robeetpûtdelà s'assurer de Pinfidélitéde Camille. Il lui demanda pardon de cette folie, puis conseil pour la réparer et sortir de l'inextricable labyrinthe où sa déraison les avait jetés. A cet aveu de Lotario , Camille ne fut pas peu épouvantée, et elle commença par lui reprocher vivement , avec autant de tendresse que de force, et sa mauvaise pensée, et la résolution non moins mauvaise et non moins folle qui l'avait suivie; mais comme naturellement les lémmes ont l'esprit plus tôt prêt que nous autres hommes pour le bien et pour le mal ,

Diyiiizeo

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esprit qui leur éofaappe loroqu^ellds veulent féflëidiir

niiiiLniienl, Camille trouva sur-le-cliamp le moyen do réparer une laule ijui paraissait absoliuiiuiU ii réparable. Elle dit à Lotario de taire eu «orte qu'Anselme se OBcbat le lendemain à l'endroit convenu , parce qu'elle espérait tirer de eette épreuve môme une faeilité non*» velle pour qu'ils pussent tous deux désormais , libres de toute alarme, s'ahandonTier à leur amour. Sans lui révéler eatièrement t^uu deâ^iu» elle l'avertit de ne paa manquer 9 lorsque Anselme serait dana aa cachette, d'entrer i l'appel de Léonella , et de bien prendre garde de répondre à tout ce qu'elle pourrait lui dire, comme il ferait s il ue savait pas qu'Anselme lut là à l'écouter. Lotario la pressa en vam d'acliever do lui ex[)lu|uer son intention , pour qu'il agit lui-même avec plus de pru-« dence et de aitareté. « Je vous répète, dit Camille, que vous n^aurez autre chose à faire qu'à répondre êu% questions qui vous seront par moi adressées. >» Elle refusa de rinsiiuire plus amplement de son projet, dans la crainte qu'il ue voulût plus se prêter à rexécution d'une idée qui lui paraissait excellente, et qu'il ne vint à en chercher et en suivre une autre moins bonne.

I.à-dessus Lotario s'éloigna. Dès le lendemain , sous le prétexte d aller à la ntaison de campagne de son ami, Anselme partit et revint aussitôt se eaclier; ce qu'il put faire aisément, Camille et Léonella lui en ayant avec adresse facilité les moyens. Anselme donc, établi dans sa cachette avec les angoisses qu'on peut sup« poser à l'homme qui va en quelque sorte assister à l'autopsie de son honneur, se voyait sur le point de perdre le souverain bien qu'il croyait posséder en sa chère Camille. Une fois que celle^i et Léonella furent bien assurées qu'Anselme était caché, elles entrèrent toutes les deux dans le cabinet ; et des qu'elle y eut mis le pied, Camille s'écria en poussant un profond soupir: « Hélas, ma chère Léonella, avant d en venir moi*môme à exécuter œ que je ne veux paa te dire de peur que

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tu ne méUeâ obstacle à mon dessoin , ne ferais*ta pas mieux de prendre , toi , cette épée d'Anselme que je l'ai demandée , pouf en percer mon infâme cœur? Mais

non ; il no serait [las juste que je portasse la peine de la faute d'ault ui. Je veux d'abord savoir ce qu'ont vu en moi les yeux effrontés de Lotario , pour lui donner raudaoe de me révéler un désir aussi criminel que celui qu'il a osé découvrir sans respect pour l'amitié d'Anselme , sans respect pour mon honneur. Ouvre cette fenêtre, Lëonella, et donne-lui le signal; sans nul doute il doit être dans la rue espérant arriver à la réalisation de sa pensée coupable : mais auparavant c'est moi qui réaliserai la mienne , cruelle autant qu'honorable. — Ahl madame ! répliqua Tadroite Léonella, (jui savait bien son rôle , et que voulez-vous donc faire de cette épée ? Voulez-vous par hasard vous donner la mort, ou la donner à Lotario ? L'un ou l'autre me semble également -compromettant pour votre réputation* Mieux vaut dissimuler votre outrage et ne fms permettre que ce méchant homme entre à présent dans la maison et nous y trouve seules. Songez-y , madame , nous ne sommes nous que de faibles femmes ; lui , il est un homme et déterminé ; et, venant poussé par son aveugle passion, il pourrait bien , avant que vous eussiez le temps d'exécuter votre projet , faire une chose qui , pour vous, serait cent fois pire que la mort. Maudite soit la coniiance de monseigneur Anselme qui a laissé ce fat insolent prendre un tel pied dans sa maison ! Mais, madame, si vousle tuez, comme vous en avez, je vois, riiltention,que ferons-nous de lui une fois mort?— Ce que nous ferons, ma chère, répondit Camille; nous le laisseruiis là pour qu'Anselme reiUerre; car sans doute il tiendra à plaisir la peine qu'il prendra pour ensevelir sous terre son propre déshonneur. Allons, achève, appelle le traître; tout le temps que je tarde à tirer de mon outrage une légitime vengeance , il me Semble que j'offense la fldé* lité que je dois à mou époux. «

Diyiiizeo by

SM pou aiIICHOTTE.

Anselme écoutent, et chaque parole que proiiouçait Camille renversait toutes ses pensées. Mais quand il entendit qu'elle était résolue à tuer Lotario, il voulut ^ sortir de sa retraite et se moatrer pour repêcher de l'aire ce qu'elle disait. Toutefois il fut retenu par le désir iU: voir où aboutirait tant de résolution et de vertu, bieu décidé à paraître à temps pour empêcher un malheur. En ce moment, Camille fut atteinte d'une forte pâmoison , et sa camériste Payant jetée sur un lit qui se trouvait là, elle se mit à se lamenter amèrement. « Âh ! malheureuse ! s'écriait-elle , suis-je donc destincc à voir mourir ici entre mes bras cette fleur de chasteté , cet exemple de vertu , ce modèle des honnêtes femmes ! » avec d'autres exclamations semblables, qui auraient donné à penser à tout le monde qu'elle était la plus affligée et la jilus fidcle des suivantes , et que sa maîtresse était une autre l'enélope aussi cruellement persécutée que la première. CamiUe revint bientôt de sa pâmoison, et, en reprenant ses sens: « Pourquoi , dit-elle , pourquoi , Léonella , ne vas-tu pas appeler le plus déloyal et le plus ingrat ami que le soleil ait éclairé de sa lumière et que la nuit ait couvert de son ombre ? Cours , vole , hâte-toi; que le feu de la colère qui m'embrase ne vienne pas à s'éteindre par le retardement , et que la juste vengeance qui m'est due ne se borne pas à des menaces et à des malédictions! — Je vais l'appeler, madame, répondit Léonella ; mais avant, donnez-moi cette épée , de peur qu'en mou absence vous ne fassiez une chose qui serait un sujet d'éternelle affliction pour tous ceux qui vous aiment* — Sois sans crainte , ma chère Léonella , répondit Camille ; quoique je te paraisse bien hardie, ou bien simple, de prendre ainsi la défense de mon honneur, je ne le serai pas autant que cette Lucrèce qui se tua, dit-on, sans avoir commis aucune faute, et sans avoir, au préalable, donné la mort à celui qui avait causé son malheur. Je mourrai , si je meurs, bien vengée de celui qui m'a iaii venir en

ClUFUJIS JLXXIV

€6 lieu déplorer une audace que ceiies je n'ai pas a me reproctier (l avoir encouragée. Léonella se tit encore prier avant de sortir pour appeler Lotario ; mais enfin elle partit, et, en son absence, Camille, comme si die se fût parlé à elle-même, continua, disant: «t Dieu me pardonne , n'aurait-il pas été plus sage de congédier Lotario, comme j'ai déjà lait si souvent, plutôt que de lui donner le droit , en le recevant , de me tenir pour une femme légère et impudique, ne serait-ce que le temps que je dois mettre à le dés* abuser? Oui, sans doute, c'eût été mieux; mais je ne serais pas vengée, ni l'honneur de mon mari satisfait, si le traître sortait ainsi tranquillement d une maison où l'ont conduit ses pensées criminelles. Que le perfide paye donc de sa vie l'insolence de ses coupaUes désirs , et que le monde apprenne que non-sealement Camille a gardé la foi due k son époux, mais qu'elle-même l'a veng(' de relui qui avait voulu lui faire outrage I Cependant, ne vaudrait-il pas mieux tout révéler à Anselme? Mais déjà je lui ai bien assez claire** ment parlé dans la lettre que je lui envoyai à la cam« pagne; et s'il n*a pas sur-le-champ remédié au mal que je lui signalais, c'est, ce me seml)le, que par vertu et par excès de cuniiaiuo, il n'a ni voulu, ni pu croire que le cœur de son indigne ami reniermàt la moindre pensée qui fût contre son honneur. Moi-même je n'ai pu le croire de longtemps ; et jamais je ne l'aurais cru, si, à la fin, tous ses cadeaux, toutes ses offires, et ses larmes cuiitinnelles ne m'eussent montré claiiement rinsolence de ses désirs. Mais à quoi bon faire ces réflexions maintenant? Une résolution énergique en a-telle besoin? non certes. Ëh bien donc, hors d'ici trahison ! a moi vengeance ! Que le traître paraisse , qu'il meure, qu'il expire sous mes coups; puis advienne que pourra ! Pure je suis entrée au })ouvoir de celui que le ciel m'a donné pour époux, et pure je dois en sortir. Que m'importe, ensuite, de mourir baignée dans mon I. ds

M0 MU aOMttOtTK*

feang et dans le sang impur du plus déloyal ami qui ait jamais j>rofBné daiis le monde le nom de ramitiéî »» Ëii pariant aioai Gaoïilie parcourait iappartemeut, l'épée nue à la main , marchant d'un tel pas et faisant de telles démonstrations qu'on eût dit qu'elle avait perdu l'esprit, et qu'elle ressemblait moins à une femme délicate qu'à un bravache désespéré.

Toute cette scène Anselme la voyait ^ protégé par une tapisserie derrière laquelle il s'était blotti. Surpris^ émerveillé , il lui semblait que ce qu'il avait vn et en^ tendu suffisait à détruii^ des soupçons plus grands mêmes que les siens , et il aurait bien voulu maintenant que la dernière épreuve manquât par la non-venue de Lotario , dans la crainte de quelque fâcheux accident, il était prêt à se découvrir^ et il lûlait quitter sa retiaite pour embrasser et désabuser son épouse ; mais il fut retenu par le retour de Léoneila, qu'il vit reutrer, amenant Lotario par la main. Aussitôt que Camille l'aperçut ^ traçant avec la pointe de l'épée une grauda raie devant cllesur le plancher : « Lotario, lui ditrelle, prends bien garde à ce que je vais te dire t Si par malheur ta as 1 audace de franchir cette raie «pie lu vuis à terre, ou même de t'en approcher, à Fmslant même je me perce le oœur avec cette épée que je tiens à la main. Ne me réponds pas encore. J'ai encore à te parler* Ce sm ensuite à ton toufl Avant tout je te somme , Lotario , de me dire si lu uuniiais Anselme , mon époux, et quelle opinion tu aa de lui ; puis ensuite , je veux également savoir si tu me eonnais^ moi , qui te parie. Héponds d'abord à oela sans te troubler^ sans hésiter ; car à de semblables questions la réponse est facile* « Lotario n'était pas si simple que , dès le premier moment où Camille lui avait projHjsé de faire cacher Anselme, il n'eût entrevu son projet» Aussi se conformait-il à seâ mleotions avec tant d'esprit et d'à^pfopos^ qu'à eux deux ils auraient donné à cette feinte toute rappmnce de la vérité, n répondit dono à Camille de cette manière s « Je

ne pensai» pas, belle Camille, que vous noe fissiez aj>peier pour m'adresser de» questions si étrangères aux espëraocefl qui m'amènent ici. Si vous avez pour but d'éloigner encore la récompense promise i mes fmiz , vous auriez bien pu vous y prendre plus t6t; car le désir du bonheur tourmente d'autan L [)ius vivement qu'on se croit plus prùs de l'atteindre. Mais afin c|iie vous ne m'accusiez pas d'éluder vos questions, oui , di« rai-je , je connais Anselme , voire époux ; nous nous connaissons tous deux depuis noire tendre enfance ; mais je ne parlerai pas de notre amitié dont vous êtes si bien intimité , pour ne pas rendre témoignage de l'olfense que l'amour me iurce à lui faire, 1 amour, puissante excuse de tant de fautes encore plus grandes. Oui , je vous connais yous aussi , et vous êtes à mes yeux , comme aux siens, ce qu'il y a de plus précieux. S'il n'en était pas ainsi , si je n'étais pas entraîné par tant de charmes, irais-je manquer à ce que je me dois à moi-même, étant qui je suis, et trahir les saintes lois de l'amitié qu'aujourd'hui l'amour, ce redoutable en-> nemi , me fait oublier ! — Si c'est là ce que tu confesses, reprit Camille, mortel ennemi de tout ce qui mérite justement d'être aimé , de quel front oses-tu te montrer devant celle que tu sais bien être le miroir ou se contemple celui sur qui tu aurais dii porter tes regards pour mieux voir combien il est mal à toi de Toutrager ! Mais, bêlas! malheureuse que je suis, je devine à présent ce* qui peut t'avoir fait perdre le respect que tu te dois à toi-rnéme. Ce doit être quelque abandon de ma part que je neveux pas appeler indécence , puisqu'il ne provenait point d'un propos délibéré, mais de quelqu'une de ces négligences auxquelles se laissent aller les femmes qui ne pensent pas se trouver avec un liomme contre qui elles se doivent tenir en garde. Autrement, dis-moi, traître, quand ai-je répondu à tes prières par un mot, par un signe qui pût éveiller en toi la moindre espérance de voir exaucés tes infimes dé-

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sirs? Quand est-ce que tes déclarations d^amonr n'ont pas été repoussées, blâmées par moi avec rigueur, avec dureté ? Quand ai-je agréé tes offres ou accepté tes dons? Maia comme je ne puis croire qu'un homme s'ob* stine dans une poursuite amoureuse s'il n'est soutenu par quelque espoir, il faut bien que je m'attribue la faute de ton impertinence; et sans cloute quelque négligence de ma part aura depuis si longtemps encouragé tes vœux. Ainsi donc je veux me punir, je veux faire tomber sur moi le châtiment que niérite ma faute* liais pour qu'en me voyant si cruelle envers moi-même tu reconnaisses qu'il n'était pas possible de ne pas l'être aussi envers toi , j'ai voulu te rendre témoin du sacrifice que je pense faire à Thouneur offensé de mon digne époux, outragé par toi si persévéramment, et par moi* aussi qui n'ai pas mis assez de soin a fuir toute occasion d'entretenir et de favoriser tes desseins pervers. C'est ce soupçon , je le répèle , que quelque inadvertance de ma part a pu faire naître en toi de si ioUes pensées, qui m'afflige et me tourmente le plus ; et c'est précisément ce que je veux punir de mes propres mains; car si je cherchais un autre bourreau que moi-même, peut-être ma faute aurait-elle moins de publicité. Mais je n'entends pas mourir seule, je veux aussi tuer, entraîner avec moi celui dont la mort complétera ma vengeance, et qui apprendra , quelque part qu'il aille, qu'il y a une justice suprême qui tôt ou tard atteint les méchants. >» En achevant ces mots, (lamille, avec une énergie et une légèreté incroyables, se précipita, l'épée nue, sur Lolario; elle paraissait si résolue à lui percer le cœur, qu'il fut presque à douter si ces démonstrations étaient sérieuses ou si ia comédie continuait, et quMl se vit contraint d'employer son adresse et sa force pour éviter les coups que lui portait Camille. Celle-ci mettait tant d'ardeur à ce jeu étrange , que , pour lui donner encore davantage la couleur de la vérité, elle voulut le teindre de son propre sang. Voyant en effet qu'elle ne pouvait

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