CHAPITRE XXXVII
à là princesse sou royaume ; car tout est fait et conclu. «— Je le crois bien , ma foi , répondit don Quichotte , car j*ai livré au géant la plus étonnante et la plus effroyable
bataille que je pense avoir à soutenir de toute ma * et d'un revers, crac, je lui ai fait sauter la tùLê , el le saug a jailli en telle abondance qu'il en- coulait des ruisseaux par terre comme si c'eût été de l'eau. — ^Voua feriez mieux de dire comme si c'eût été du vin , repartît Sancho ; car vous apprendrez, si toutefois votre {^vdce ne le sait pas encore, que le géant mort est une outre crevée, que le sang répandu ce senties six mesures de vin rouge qu^eUe avait dans le ventre, et que la téte coupée c'est la gueuse qui m'a mis au monde, et puisse le diable emporter le tout ensemble ! — Que dis-tu là , fou ! répliqua don Qui** chotte; as-tu perdu Tesprit? — Levez-vous, seigneur, dit Sancho , et vous verrez la belle besogne que vous avez faite , et ce que nous avons à payer. Vous verreu aussi la princesse Micomicona métamorphosée en une simple dame qui s'appelle Dorothée , et d'autres choses qui ne vous étonneront pas moins, pour peu que votre grâce s'en aperçoive. — Rien de cela ne m'étonnerail, reprit don Quichotte ; car , s'il t'en souvient, la première fois que nous nous sommes arrêtés ici , ne t'ai-je pas dit que tout ce qui se passait dans cette maison était autant d'enchantements? et pourquoi n'en serait-il pas de même cette l'ois? — Je pourrais croire tout cela, répondit Saucho , si ma berne avait été aussi une chose de magie; mais c'était au contraire bien réel et biensé*rieux. J'ai vu , moi , j'ai vu le ventero , le même qui est là aujourd'hui, tenant un coin de la couverture, et me faisan l sauter vers le ciel avec une grâce infinie et avec autant do gaieté que de vigueur ; et là où Ton reconnaît les gens, j'estime , tout simple et pécheur que je suis, qu'il n'y a pas d'enchantement, mais bien force moulures et force mésaventures.-^ Allons, mon ami , dit don Quichoue , Dieu saura bien y remédier. Pour le moment, donne que je m'habille , et laisse- moi sortir un peu ; je
veux voir tous ces événemenls et toutes ces iraDsforma*
tions que tu dis. »>
Saiicho lui donna ses vêtements, et pendant que notre chevalier s'habillait , le curé conta à don Fernand ot i sa compaignie les folies de dou Quichotte, ainsi que le stratagème auquel on avait eu recours pour le tirer de la Roche-Pauvre , où il se regardait comme exilé par les dédains de sa dame. Il leur conta aussi la plupart des aventures qu'il tenait de Saiiclio; ce qui les surprit et les amusa passablement, car il leur sembla , comme il semblait à tout le monde , que c'était la plus étrange espèce de folie qui pût entrer dans un cerveau fêlé. Le curé ajouta que, l'heureux dénoiiment des aventures de Dorothée ne permettant pas d'achever ce qu'ils avaient commencé, il fallait imaginer quelque autre moyen de ramener don Quichotte chez lui. Cardénio s^offrit pour continuer la plaisanterie, dans laquelle Lucinde pourrait convenablement remplacer Dorothée. « Non , non ! dit don Fernand, il n'en sera pas ainsi; je veux que Dorothée continue son rôle; pourvu que le village qu'habite ce bon gentilhomme ne soit pas trop loin , je serai charmé de procurer sa guérison. — Il n*y a pas d'ici plus de deux journées de marche, répondit le curé. — Quand même il y en aurait davantage, reprit don Fernand, je les ferais volontiers dans l'espoir de contribuer à cette bonne œuvre. »
En ce moment parut don Quichotte armé de toutes pièces , Tarmet de Mambrin sur la téte , bien que tout bossue , sa rondache au bras , et appuyé sur sa pique de messirr. Cette ('trange apparition ne surprit pas peu don Fernand , ainsi que tous ceux qui étaient venus avec lui. Ils regardaient avec étonnement ce visage d^une demi'-Iieue de long , sec et jaune , ses armes dépareillées, sa coutenancc calme et iière, et ils attendaient en silence qu'il prît la parole. Lui, de l'air le plus grave , et d'une voix lente et solennelle , les yeux fixés sur la belle Dorothée , s'exprima de la sorte :