CHAPITRE XXXVII
« Je viens d'apprendre, belle et noble dame, parce mien t'cuyt'r, (jiie votre graiiileur s*est évanouie , et ipie vous n'avez plus votre existence première, puisque, de reine et grande dame que vous aviez été jusqu'ici, vous vous êtes changée en une simple damoiselle. Si cela est arrivé par ordre du roi négromant , votre père , dans la craiiiLe que je ne pusse pas vous donner rassisLunce convenable, je dis qu'il n'a jamais été aussi habile homme que vous le prétendiez, et qu'il fut peu versé dans les traditions chevaleresques; car s'il les avait lues et relues avec autant d'attention et pendant autant d'années que j'ai eu soin de les lire et de les relire , il aurait vu, h chaque pas, comment des chevaliers, d'un renom moindre que le mien , avaient mis à tin des entreprisen plus difficiles. Ce n'est pas merveille, en effet, que de tuer un méchant petit géant, quelque arrogant qu'il soit ; il n'y a pas si longtemps que je me suis vu tête à tête
avec lui, et le ne veux rien dire de plus afin de n'être
pas taxé de mensonc^e ; mais le temps, qui découvre toutes choses, le du-a pour moi, quand nous y penserons le moins, —r C'est avec deux outres et non pas avec un géant, (jue vous vous êtes vu tête à tête, » dit pour lors le ventero ; auquel don Fernand ordonna aussitôt de se taire et de ne plus interroîn))re, sous aucun prétexte, le discours de duu QuichuUe. Celui-ci rejjrenant : «< Je dis enfin , a|oula-t-il , haute dame déshéritée, que si telle est la raison pour laquelle votre père a fait cette métamorphose en votre personne , vous ne devez en aucune façon lui prêter créance , car il n'y a nul péril sur la terre h travers lequel cette épée ne soit prête à s'ouvrir un chcmm ; cette épée avec laquelle je ferai sauter à bas la tête de votre ennemi , et avec laquelle je vous mettrai à vous-même avant peu la couronne sur la tête ! »
Don (juichotte n'en du pas davantage , et aUciidiL la réponse de la princesse. Dorothée , (pu savait l'intention de don Fernand , que le stratagème fût continué jusqu'à
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ce qu'on eûl ramené chez lui don Quicliulte, lui répondit avec beaucoup d'aisance et de grâce, et non moins de gra^ ^ité* « Qui que ce soit , valeureux chevalier de la Triste* Figure , qui vous ait dit que j'avais perdu mon existence premitTe et m'étais transformée , celui-là ne vous a point dit la vérité ; car ce que j'étais hier , je le suis encore aujourd'hui. Quelques légers cbangements se sont, il est vrai , opérés en moi , grâce à certains événements favorables , qui m^ont donné tout le bonheur que je pouvais souhaiter ; mait^ pour cela je n'ai pas cessé d'être celle que j'étais auparavant, ni d'avoir la pensée que j'ai toujours eue de recourir à la valeur de votre invincible bras. Ainsi donc , monseigneur , veuilles avoir la bonté de faire réparation d'honneur au père qui m'engciidi'a, et tenez-le désormais pour un homme prudent et sage, puis(|u'il a trouvé , par sa science, un moyen si facile et si sûr de remédier à ma disgrâce ; car sang vous, monseigneur , j'en suis persuadée» jamais je ne serais parvenue au bonheur que je possède enfin. Ce que je vous dis là est de la plus grande vérité-, et j'invoquerais au besoin le témoignage de la plupart des seigneurs ici présents. Ce qui reste à faire, c'est de nous remettre en route demain matin , d'autant que mainte* nant la journée est avancée et nous ne pourrions pas aller bien loin ; et quant à l'heureuse issue de tout ceci, jerabaiidonne à Dieu et à la vaillance de votre noble cœur. »
Ainsi parla la charmante Dorothée; et, quand elle eut fini , don Quichotte se tourna vers Sancbo , et d'un
air courroucé : « Maintenant, mon petit Sancho, lui dit-il , je déclare que vous êtes le plus insigne inai aud qu'il y ait dans toute TEspagne. Dis-moi, brigand vaga* bond I ne vien»>tu pas de me dire que cette princesse s'était changée en une damoiselle du nom de Dorothée, et (jue la tête que je crois bien avoir coupée à un géant élait la gueuse qui Vu mis au monde , avec cent autres extravagances qui m ont jeté dans la plus horrible in-
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certitude où je me sois trouvé de ma vie ?. .. De par tous les... ! (et il s'airùta eu regardant le ciel et en t^i uk auL des dents) si je ne me retenais, je ferais sur toi un tel ravage que cela mellrait du piumb daus la têle à tout autant d'écuyers meateurs que les chevaliers errants pour» ront avoir dorénavant dans le monde«~Que votre grâce s'apaise, mon cher seigneur, répondit Sancho; il se pourrait bien cjue je me lusse tr()m[)é (|LUiaL à ce qui regarde la iransiormation de madame la princesse Mico* micona ; mais quant à ce qui regarde la tête du géant» ou plutôt le transpercement des outres, et à ce que le sang n'était en réalité que du vin rouge , oh! vive Dieu Je ne me trompe pas, car les outres sont encore toutes déchirées au chevet de votre lit, et la chanil)re est un lac de vin. Siaon» vous le verrez quand il laudra iaire Irire les œuiiSi je veux dire, quand sa grâce le seigneur ventero viendra vous demander le payement de tout le dégât. Au surplus , si madame la reine est restée ce qu'elle était, je m'en réjouis au Fond de Tàme ; car j'ai ma part du profit comme un chacun.-— Ëh bien ! Sancho , repnt don Quichotte , je dis seulement que tu es un imbécile: pardonne^moi et n'en parlons plus,—- Oui , dit don Fernand , qu'il n'en soit plus question ; et puisque madame la princesse veut qu'on ne se mette en marche que demain , parce qu'il est trop tard aujourd'hui, soumettons-nous à ses désirs. Mous pourrons passer la nuit à converser tranquillement jusqu'à l'arrivée du jour. Alors nous accompagnerons tous le seigneur don Quichotte^ car nous voulons tous être témoins des bnllants et mer* veilleux expiuUs qu'il va accomplir dans le cours de cette grande entreprise dont il a bien voulu se charger* — C'est moi qui dois vous accompagner et vous servir^ répondit don Quichotte ; et je suis très-reconnaissant de la grâce qui m'est faite, comme aussi de lu bonne opuiiun qu'on a de moi , laquelle je m'ell'orcerai de ne pas démentir, dùi~il m'en coûter la vie, cl plus encore^ s'il est possible. »
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Don Quichotte et don Fernand continuaient à échanger des politesses et des ort'res de sei vico ; mais ils furent interrompus par l'arrivée d'un voyageur (jui entra bientôt dans la venta, et dont la vue attira Tattention de tous. Son costume annonçait un chrétien nouvellement revenu du pays des Mores. Il portait un justaucorps de drap bleu, aux pans très-courts, avec des demi-manches et sans collet; les hauts-de-chausses étaient également de drap bleu , et le bonnet de la même étoffe. Il portait aussi des brodequins jaunes y et un cimeterre moresque suspendu à un baudrier de cuir qui lui passait sur la poitrine. Imniédiaii ment après lui entra , assise sur un âne , une femme vctue à la moresque, le visage voilé , et la tète enveloppée d'une large coiflTe. Elle portait, par-dessous, un petit bonnet de brocart, et une longue robe arabe la couvrait des épaules jusqu aux pieds. L'homnii' claiLd une taille robuste et bien prise; il paraissait avoir uu peu plus de quarante ans ; il était brun de visage, avait la moustache longue et la barbe d'une coupe élégante. Ën somme, il montrait par toute sa personne que , mieux vêtu, on l'eût pris pour un homme bien né et de qualité. Il demanda, en eiitraut, une chambre particulière , et sur la réponse qu'il n'y en avait pas dans la venta» il parut vivement contrarié. S'approchant néanmoins de celle que son costume annonçait être une femme arabe , il la prit dans ses bras et la mit à terre. Aussitôt Luciude, Dorothée, la ventera , sa tille et Maritorne , aliirces par ce nouveau costume qu'elles n'avaient jamais vu, entourèrent la moresque ; et Dorothée, toujours gracieuse et de la prévenance la plus aimable , s'apcrcevant qu'elle semblait partager le déplaisir qu'avait son conijjagnon de ne pas trouver une chambre, lui dit ; « Ne vous alïligez point, madame, du peu de commodité qu'offre cette maison ; on ne peut pas s^attendre à se trouver à l'aise dans les ventas. Mais, pourtant, s'il vous convenait de partager notre i^itc ( luonU aiit du doigt Lucmde ) , peut-être dans
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le cours de votre voyage , n'aurez-vous pas souvent trouvé meilleur accueil. »> La dame voilée , sans répondre mol, se contenta de se lever du siège où on l'avait assise, et, croisant ses deux mains sur sa poitrine, elle baissa la tête et plia le corps , en signe de remercîment. Son silence les confirma dans Tidée qu'elle était Mo* resque , et ne savait pas la langue des chrétiens. En ce aiuinent revint le captif, qui s était jusqu'alors occupé d'autres clioses. Voyant que toutes ces femnjes entouraient celle qu'il avait amenée avec lui , et que celle-ci ne répondait à aucune des questions qui lui étaient adresses : «« Mesdames, leur dit-il , cette jeune fille entend a peine notre langue , et ne sait parler que celle de son pays ; voilà pourquoi elle ne répond pas à ce que vous pouvez lui demander. — Nous ne lui demandons rien autre chose, répliqua Lucinde, que de vouloir bien accepter notre compagnie pour cette nuit , enTinvitant à partager notre gîte. Elle sera aussi bien traitée tiue les circonstances le permettent , et avec tous les égards qu'on doit à des étrangers , et surtout à une femme. — Pour elle et pour moi, madame, répondit le captif, je vous baise les mains , et j'estime autant que de raison, c'est-à-dire au plus haut prix , la faveur que vous nous offrez : dans une telle occasion, et de personnes telles que vous, elle ne sauiait manquer d'être grande. — Dites-moi , seig[ieur, interrompit Doiothée , cette dame est-elle chrétienne ou musulmane? son costume et son silence nous font penser qu'elle est ce que nous vou* drions bien qu'elle ne fût pas. — Par le costume et par l'extérieur, répondit le captif, elle est musulmane ; niais dans l'àine elle est excellente chrétienne, car elle a le plus vif désir de Têtre. — Elle n^est donc pas baptisée ? reprit Lucinde. — Pas encore, répliqua le captif; les circonstances ne l'ont pas permis depuis notre départ d'Alger, sa patrie , et jusqu'à présent elle ne s'est pas trouvée en tel |)éril de mort, que force ait été de lui administrer le baptême , avant de l'avoir instruite des di-
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yeraes cérémonies que recommande notre sainte mère
l'Eglise. Mais Dieu pcnnelLra ([u'elle soit bientôt baptisée avec toute la déceiiee que mérite la qualité de sa persoune, bien supérieure à ce que peuvent anuoncer son costume et le mien. *•
Ces paroles donnèrent à tous ceux qui les avaient entendues le désir de savoir qui étaient la Moresque et le captif; mais personne n\^sa ])our iurs le demander; on sentait que c'était plutôt le moment de leur procurer du repos que de les questionner sur leur histoire. Do« rotbée , prenant Tétrangère par la main et la faisant asseoir près d'elle, la pua doter son voile. Celle-ci regarda le captif comme j)ourlui demander ce qu'on voulait et ce qu'elle devait faire. 11 répondit en langue arabe qu'on la priait d'dter son voile , et qu'elle ferait bien de se rendre à ce vœu. Aussitôt elle le souleva, et laissa voir un visage si ravissant, queDorolhéa la trouva plus belle que Lncindc , et Lucinde plus belle que Dorothée; et tous les assistants convinrent que, si quelque femme pouvait égaler l'une et l'autre par ses attraits, c'était la Moresque ; il y en eut même qui lui donnèrent h certains égards la préférence. Et , comme la beauté a lonj Diirsle privilège de se concilier les esprits et de s'attirer les sympathies, tousàl'envi s'empressèrent à servir et à fêter la belle étrangère. Don Fernand de* manda au captif comment elle s'appelait, et il répondit : Lclla Zoraïda. Mais en entendant ce nom , elle comprit ce qu'on avait demandé à son compagnon , et s'écria tout aussitôt, avec un dépit charmant : « No, no, Zoraïda; Maria! Maria! » voulant faire entendre qu'elle s'appelait Marie, et non Zoraïde. Ces paroles , et l'accent pénétré avec lequel la Morestjue les prononça , liront répandre plus d'une larme aux personnes qui se trouvaient là, particulièrement aux femmes, qui sont de leur nature plus tendres et plus compatissantes. Lucinde l'embrassa avec transport , en lui disant : « Oui, oui! Marie, iMane! » et la Moresque répondu ; Si si.