‹ L'admirable Don Quichotte de la MancheChapitre 74 sur 100 · CHAPITRE XXXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVII

Mariai Zoraïda macangel c'estràrdire, plus de Zih raidel

Cependant la nuit approchait, et, sur Tordre des ca* vaiiers de la suite de don Feniaiid, le veiitero avait mis Luus ses soins et toute sa diligence à préparer le souper de ses bôles du mieux qu'il lui fût possible. L'heure venue » tout le monde prit place à une longue table étroite, faite comme pour un réfectoire, car il n'y en avait ni de rondt; ni de carrée dans la venta. On donna le haut bout à don Quichotte, qui essaya vainement de refuser cet honneur, et voulut qu on mit à ses c6tés la princesse Micomicona, puisqu'elle était sous sa garde. Ensuite s'assirent Ludnde et Zoraide , et , en face d'elles, don Fernand et Cardonio; au-dessous d'eux, le captif et les autres geutilshuiumes ; puis, inimédiatemeiil après, les dames, le curé et le barbier. Ils soupèrent ainsi fort gaiement, et furent surtout enchantés quand ils virent que don Quichotte , cessant; de manger, et animé du même esprit qui lui avait fait une autre fois adresser aux chevriers une si belle harangue, se disposait à parler ;

« Kn vérité, dit-il, messeigneurs, il faut en convenir, çmx qui font profession dans l'ordre de la chevalerie errante voient de grandes et merveilleuses choses. Sinon , dites-*moi, quel être vivant y a-t-il au muude, qui, entiaiU à cette heure par la porte de ce château, et nous voyant attablés de la sorte, pourrait juger et croire que nous sommes qui nous sommes? Qui dirait que cette dame assise à ma droite est la grande reine que nous connaissons tous, et que je suis moi ce chevalier de la Triste-Figure, dont la renommée a répandu le nom sur la terre ? A {)résent, il n'en faut plus douter, cet exercice, cet art surpasse tous ceux qu'ont jamais inventés les hommes , et il faut le tenir en d'autant plus d'estime , qu'il nous expose à plus de dangers. Loin d'ici ceux qui prétendraient que les lettres remportent sur les armes I car je leur dirais, quels qu'ils fussent, qu'ils ne

savent ce qu'ils disent. En effets la raison cpi*ils ont

coutume de donner, et dont ils ne sortent jamais, c'est que les travaux de l'esprit sont plus nobles que ceux du corps y et que , dans les armes , le corps seul fonctionne ; comme si cet exercice revenait au métier de portefaix y pour lequel il suffit d'avoir de robustes épaules; ou, comme si, dans ce que nous appelons les armes, — nous dont c'est la profession, — n'étaient pas comprises ces actions d'éclat dont l'exécution requiert tant d'intelligence; ou comme si le guerrier qui commande une armée en campagne, et celui qui défend une place assiégée , ne travaillaient pas de l'esprit comme du corps ! Est-ce, par hasard, avec les forces corporelles qu'on parvient à pénétrer les intentions de l'ennemi, à deviner ses projets, ses stratagèmes, ses embarras, à prévenir une attaque redoutée? Ne sont-ce pas là toutes choses du ressort de IHntelligence , et on le corps na rien à voir? Puis donc que les armes exigent, comme les lettres , la coopération de l'esprit, voyons lequel des deux esprits a le plus à faire, de celui du lettré * ou de celui de Thomme de guerre : ce qui sera facile à connaître par la fin et le but que se [)î(ij)osent l'un et l'autre, car l'iulention (pii se doit le plus ('stiiuer est celle qui a en vue le plus noble objet. Or, la tin et le but des lettres (je ne parie point en ce moment des lettres divines dont la mission est d'acheminer et de conduire les âmes au ciel ; car à une fin infinie comme celle-là, nulle autre ne peut se comparer ; je parle des lettres humaines), c'est, dis-je, d'assurer le triomphe de la justice distnbutive , de rendre à chacun ce qui lui appartient , de veiller au maintien et à l'exécution des bonnes lois. Cette fin , assurément , est grande, généreuse, et digne de toute sorte d'éloges; mais non pas autant, toutefois, que celle des armes,

* Dall^ toul ce discours le mot lettré (leirado) signifie rhooinie de loi et ftnrtooi le magistral. Cervante» oppose les armea à la magisirature, en dé* veloppant la thèse mnlraire ^ Taxiotne de Cioéron , cédant arma tofftp.

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lesquelles ont pour objet et pour but la ]»ix, c'esUndire le plus grand bien que puissent désirer les hommes en cette vie. Ainsi, les ];i inières b u mes nouvelles que reçut le monde furent celles que donnèrent les anges, dans cette nuit qui fut pour nous le jour de la lumière , alors quHls chantèrent au milieu des airs : « Gloire à Dieu dans les hauteurs célestes, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté ! >» De même la salutation qu'enseigne à ses disciples bien-aimés le plus grand maître de la terre et du ciel , ce fut de dire, lorsqu'ils entraient chez quelqu'un : « La paix soit en cette maison ! •» Et maintes fois encore il leur a dit : <« Je vous donne ma paix, je vous laisse ma j)aix, que la paix soit avec vous! >» comme le plus précieux joyau que pût donner et laisser une telle main , joyau sans lequel , ni sur la terre, ni dans le ciel, il ne saurait y avoir aucun bonheur. Or cette paix est la véntable fin de la guerre , et qui dit la guerre dit les armes.

« Maintenant, une fois admise cette vérité, que la lin delà guerre c'est la paix, et qu'en cela elle l'eniixiite sur la iin que se proposent les lettres , venons maintenant aux travaux corporels du lettré et à ceux de Thomme qui exerce la profession des armes , et voyons quels sont les plus pénibles. »

Don Ouichotte poursuivait son discours avec tant de méthode et en si bons termes, qu'il obligea pour lors tous ceux qui renteudaient à ne plus le regarder comme un fou ; loin de là, comme ils étaient , pour la plupart , des gentilshommes destinés par leur naissance au métier des armes, ils Técoutaient avec beaucoup de plaisir. « Je dis donc, continua-t-il, que voici les travaux et les peines de l'étudiant : d'abord, la pauvreté, non pas que tous les étudiants soient pauvres, mais pour mettre les choses dans la pire condition où elles puissent être. En disant que Tétudiant souffre la pauvreté, j'ai dit clairement, ce me semble, quel est son triste sort ; car qui est. pauvre n'a aucune espèce de bonheur. Cette pau-

vreté, il en souffre tantôt en partie, par la faim, par le froid , par la nudité ; tantôt par toutes ces choses à la fois. Cependant, il n'est jamais si pauvre qu'il ne

trouve à la lia quelque chose à manger, bien que ce soit un peu plus lard que l'heure , bien que ce ne soient que les restes des gens riches ; et c'est là la plus grande, misère de Tétudiant, ce qu'ils appellent entre eux aller, à lasmpeK Ils ne manquent pas non plus de quelque Lia^cro clranger, de quelque cheminée hospitalière, où ils puissent, sinon se réchautier, du moins se dégourdir un peu , et enfin , la nuit Tenue, ils ne laissent pas que de fort bien dormir sous des toits de maisons. Je ne descendrai pasà d'autres détails, comme, par exemple, le iiianijLie de chemises et la non-abondance de bouliers, rinsutHsancc de leur garde-robe et la vétusté de leurs vêtements , et ce goût pour s'empiffrer jusqu'à la gorge quand un heureux hasard leur fait trouver place à quel* que festin. C'est par ce chemin que je viens de dé^ peindre, âpre et difficile, qu'on bioiicliaul par-ci el tombant par-là, el se j élevant d'uu eolé pour Louiber de Tautro, ils arrivent au rang qu'ils ambitionnent. Une fois ce but atteint , nons en avons vu beaucoup qui , après avoir traversé ces éoueils , franchi ces Gharjbdes et ces Scyllas, arrivent, cuniine portés par le veut de la fortune favorable, à gouverner le monde du haut d'un fauteuil, ayant changé leur faim en satiété, leur froid en douce fraîcheur, leur nudité en somptueux babiUe^ ments , et leur natte de joncs en toile de Hollande et en damas, prix jusiunient mérité de leur savoir et de leur vertu. Mais si i on met leurs travaux en regard de ceux du guerrier, et que Ton compare les uns et les autres , de combien ils restent en arrière ! C'est ce que je vaia facilement démontrer. >»

' Aux portes des cottveot».

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