‹ L'Adour, la Garonne et le pays de FoixChapitre 11 sur 78 · TARDES ET L\ VALLEE · texte numérisé non relu

TARDES ET L\ VALLEE

que Tarbes, où Ton a établi un grand haras, ait aussi un beau champ de courses. C'est le premier du Midi, Fun des premiers de France, et sûrement le mieux encadre : les monts forment la toile de fond. Tout près , vous rencontrerez le village de Laloubère. Montez encore, vous atteindrez le dernier coteau du chaînon qui s'avance au-dessus de la plaine ; là est Odo.'i. En 1549, Marguerite de Navarre y mourut.

En 1547, elle avait perdu son frère et « son dieu », François P"", ce pauvre roi de si grande allure et de cœur si médiocre, qui, après des heures si brillantes, s'était si vitement éteint dans la ruine de sa fortune et de son corps, trahi par ses ministres, trahi par ses maîtresses. Marguerite avait dû céder à la force en mariant sa fille unique, cette Jeanne d'Albret si rude, si pédante, qui avait des manières viriles et une âme de sectaire, et qui lui ressemblait si peu. Le mari, c'était Antoine de Bourbon, un grand prince, qui n'avait pas reçu son lot de cervelle humaine. Privée désormais et désabusée de tout, l'aimable reine quitta son château de Pau, qu'elle avait si fort embelli, et vint s'enfermer à Odos.Dece promontoire qui portaîtle château, lavue sur les monts est bien plus saisissante qu'elle ne l'est d'en bas; les plans se détachent et la masse s'anime. La pauvre reine, malade, avait donc le plaisir des yeux ; elle essayait d'étudier, de penser et d'écrire ; mais il lui fallait un double aliment, et la moitié seulement de cette âme curieuse et tendre était encore satisfaite ; l'autre moitié se consumait de langueur et de regrets : elle n'avait plus personne à aimer. Piapidement elle s'éteignit.

Nous arrivons à Odos en suivant une route départementale qui coupe en deux parties l'ancien domaine de la reine de Navarre. Elle traverse le village, ({ui, jadis, dut être groupé au pied du château, laisse à gauche l'église, qui fut la chapelle, et les restes des jardins. Cette église est vieille, entourée d'un cimetière pauvre et négligé, où presque toutes les tombes sont en ruine. Dans les jardins, rien ne rappelle plus ^Largueritc ; ils ont

été refaits au x\if siècle, et disposés « à la française ». Une longue charmille en subsiste encore. Odos fut habité longtemps par ses nouveaux seigneurs, de la maison de Lassalle, à qui Henri IV avait donné en fief ce morceau de l'héritage de son aïeule, en leur imposant une redevance bien légère, celle d'un épervier à chaque mutation de vassal ou de seigneur.

De l'autre côté delà route, à droite, s'élève, surde vieilles assises, une sorte de castel moderne, en style de la Renaissance, car on a voulu faire du vieux neuf; je passe la tète par l'entre-bâillement d'une porte, je vois cette pâtisserie montée et je recule. Je fais le tour de l'enceinte en suivant un petit chemin rocheux qui passe sous un abri noir de figuiers; j'arrive à un lavoir, et j'y vois une ménagère agenouillée, savonnant du linge, tandis qu'un garçonnet de deux ou trois ans est grimpé sur son dos, au risque de choir dans l'eau, la tête en avant par-dessus celle de sa mère. J'interroge la lavandière : — Dites-moi, il n'y a plus rien d'ancien dans le château? — Elle lève la tète, me regarde curieusement : — Eh là, si ! me dit-elle, il y a le monsieur et sa cuisinière.

Odos appartient aujourd'hui à un vieil Américain établi dans le pays depuis cinquante ans. C'est lui qui tient la place de la « Marguerite des Marguerites » et de Jean Lassalle, le vieux capitaine bigorrais, le seigneur à l'épervier.

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Les Anglais sont un grand peuple, composé de drôles de gens. Pourquoi font-ils une chose? On n'en sait rien, ils le savent mal eux-mêmes ; mais ils la font avec une régularité d'habitude à rendre jalouses les horloges. C'est ainsi qu'on les voit arriver à Bagnères en mars ; — pas en avril î — Au reste, la ville les accueille alors comme des hôtes envoyés par la Providence ; ils la peuplent quand elle était déserte. En juillet, ils délogent. On les voit partir sans trop de regret, on n'a plus besoin d'eux, la foule des baigneurs arrive.

Après tout, ce n'est point si mal fait ; ils ont joui du printemps dans un pays vert. Dans cette belle vallée de l' Adour, que l'on suit pour arriver de Tarbes à Bagnères, l'été est d'une merveilleuse opulence; le printemps a sûrement un charme unique de fraicheur. Nous quittons Tarbes à une heure encore assez matinale. Le torrent, qui va bientôt se mêler de devenir fleuve, coule profondément encaissé, bordé sur sa rive gauche de jolies mon-

iagnes. Les vignes grimpent à leurs flancs, la vallée est étroite, mais chaque mètre de terre y vaut de For C'est une fertilité qui rappelle les tableaux qu'on nous a retracés de la vallée du Jourdain ; rappelez-vous ces grappes monstrueuses qui figurent dans les toiles du Poussin ; on doit revoir ici ce prodige, quand arrivent les vendanges. Mais l'attrait principal de la vallée féconde, c'est la couleur du paysage : les tons les plus 'chauds et les plus tendres, cette parure verte de la terre, ces roches brunes ou d'un gris bleu, se fondent en une harmonie délicieuse. Je n'ai guère vu de pays plus doux à habiter que ces bords de l'Adour. Les débris des vieux âges n'y manquent point; il y avait plaisir à y être seigneur ; on avait la puissance et la richesse. Là-bas, sur la rive droite, une tour se dresse : c'est celle de Barbazandessus. Arnaud-Guillaume de Barbazan fut le premier « chevalier sans reproche » ; il devança Bayard, et fut plus heureux : on ne l'a point mis dans les romances. Il eut son combat des Sept, comme Beaumanoir avait eu son combat des Trente. Barbazan et six chevaliers français, le chevalier de l'Escale et six Anglais; l'Angleterre fut battue. Barbazan gagna bien d'autres batailles et finit par se faire tuer. Le roi Charles VII lui avait octroyé trois fleurs de lis pour les mettre dans ses armes, et il fut enterré à Saint-Denis. Il est vrai qu'il était derrière Tanneguy-Duchatel, sur le pont de Montereau, le 10 septembre 1419, quand celui-ci, en présence du dauphin, frappa Jean sans Peur, le duc de Bourgogne; il parait même que sa bonne épée ne demeura pas tout à fait inactive en cette vilaine affaire ; mais chut ! ... Ne ternissons pas la gloire de Barbazan. . Ces rives de l'Adour sont extrêmement peuplées, et tous les riverains vous diront qu'elles ne le sont pas trop ; il n'y a pas de pauvres. Les villages se succèdent, de gros villages. Arcizan est planté sur les deux bords. Vielle-Adour et Hiis couronné d'un châtelet se présentent en avant de Montgaillard, assis sur la rive gauche, au pied d'un mamelon artificiel, comme s'il n'y avait point

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assez de hauteurs naturelles en ce pays-là. Ce sont les retranchements d'un oppidum ; les antiquaires le voient encore par les yeux de la pensée , qui ne sont jamais myopes. Montgaillard offre quelque chose de plus intéressant, dont on jouit avec ravissement par les yeux du corps : c'est une échappée subite sur les monts de Cauterets à F ouest.

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