‹ L'Adour, la Garonne et le pays de FoixChapitre 12 sur 78 · MONTGAILLARD · texte numérisé non relu

MONTGAILLARD

Désormais de petits bois tapissent des escarpements. Le mont s'entr'ouvre; voici Ordizan, où nous rencontrons pour la première fois les traces de l'un des savants hommes qui ont doté la France de l'observatoire du pic du Midi. L'ingénieur Vaussenat a fait à Ordizan des fouilles intéressantes, et mis à jour des poteries de l'âge de la pierre. Ces vénérables pots dépassent mon sujet.

Nous traversons Pouzac, dont l'église est entourée d'une enceinte fortifiée. Elle est pourtant du xv* siècle ; les Anglais alors ne bataillaient plus dans le pays avec la complicité et l'alliance de beaucoup de seigneurs.

Là, veissez guerre mortelle

Et en plusours lieux moult cruelc

Le frère fut contre le frère

Et le lils fut contre le pière.

Bagnères, où nous entrons, fut ville anglaise, et subit d'autres aventures. Une nuit de l'an 1365, le bâtard de Castille, Henri de Transtamare, réfugié en France et bientôt y ayant recruté des troupes que Duguesclin allait commander, trouva lé.2:itime de dévaster un peu les domaines du Prince Noir, allié de Pedro le Cruel, son frère; il surprit Bagnères, dont la garde bourgeoise dormait. La ville fut traitée abominablement; on en gémit encore. Elle est si jolie, cette petite cité bigorraise, elle a si peu l'aspect banal des villes d'eaux !

Si l'on y arrive par le chemin de fer, on gravit d'abord une avenue bordée de villas; les yeux de tous côtés sont arrêtés par de hautes murailles vertes; le fond en est très resserré; mais ce premier étage des monts s'enlève d'une poussée légère ; on n'éprouve aucune impression de malaise, on se sent libre comme en plaine. On monte, on traverse un coin de parc, dans lequel jouent des troupes d'enfants; leurs cris ne causent pas de tumulte incommode; le Jardin est rempli de promeneurs qui vont riant et causant, et cela ne fait point de bruit. On joint le pavé ; des calèches passent, emportant des baigneurs en humeur d'excursions ; les fers et les grelots des chevaux ne dérangent qu'un moment ce calme extraordinaire ; on dirait que les ondes sonores se referment derrière ces voitures joyeuses. Nous passons devant l'église. Retenons que cette façade aux larges ogives est du xv^ siècle, et que les arcatures qui en décorent la partie supérieure, lui donnent une physionomie particulière; nous y reviendrons. Une nouvelle promenade, une large allée ombragée de grands arbres, s'ouvre devant nous; deux rues la longent, bordées de cafés, de boutiques et d'hôtels. C'est bien ici le centre de la vie thermale, cette promenade des Coustous connue de toute l'Europe. Sur les terrasses de ces cafés, il y a beaucoup de monde et des gens de tout pays, des Egyptiens même coiffés du fez; parmi les Français, force baigneurs de Gascogne et, par exemple, une compagnie de très élégantes personnes, très brunes, très babillardes, que

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leur accent traliit : ces jolies bouches rendent des sons de castagnettes. Eh bien, Foreille n'en est point déchirée, cette discordance se perd dans ce concert étonnant de tranquillité harmonieuse qui nous environne. Un nuu'mure s'échappe de toutes les rues, et semble courir sous nos pieds; c'est une cadence égale et caressante, une note en sourdine (|ui ne cesse

li AGN KI'.ES-Dlî-BiaOK UK — l'L.VCE DES COUSTOUS

jamais, la chanson des sources, la musique de l'eau, bien plus abondante encore qu'à Tarbes. Si maintenant l'on veut songer que Bagnères, à cette époque de l'année, contient des milliers d'étrangers, et que la ville elle-même compte dix mille âmes, on ne peut s'expliquer cette paix que par la nature des lieux, plus forte (pie tout ce qui la dérange. Vingt mille baii^iieurs à la fois dans Bagnères n'enlèveraient pas à la petite ville ce cliarme discret (jui nous berce.

La nuit est venue, le gaz s'allume sous les grands arbres, les

habitués des Coustous arrivent. Ce n'est pas seulement le beau monde, c'est un peu tout le monde, et si l'on aime le pittoresque, il ne faut pas s'en plaindre. Les Parisiennes sont en nombre, nous reconnaissons des visages; leurs toilettes sont ordinairement bien moins voyantes que celles des élégantes de Toulouse ou de Bordeaux. Parmi celles-ci, quelques-unes, bien différentes du lys de l'Écriture « vêtu de sa simplicité >j , se sont fait tailler des parures en plein arc-en-ciel. Près de ces chatoyantes, viennent de riches Basquaises, au pas ferme, aux fins contours, alertes, coiffées de ce petit foulard coquin, posé au sommet de la tête , qui nous a tant charmés à Bayonne. Mais il ne faut pas oublier le côté des hommes : la fleur masculine des Gascognes ; les pétulants de Toulouse, dont les cravates sont des pavillons de guerre ; les graves Béarnais, raides comme leur bâton de montagne ; puis le suprême et les « combles » du boulevard des Italiens, une troupe de tout petits bonshommes, au pantalon trop court et aux souliers trop longs, coiffés du casque indien. Imaginez, quand ils marchent, les deux branches d'un compas portant un énorme couvre-chef. Les Basquaises en rient; et comme elles ont raison de s'égayer, ces filles de la nature !

Mais peu à peu la foule s'éclaircit. Il est neuf heures. Les plus brillants promeneurs ont donné le signal de la retraite. Ils s'en vont par troupes, d'abord traversant une grande place ; nous les suivons et descendons, dans la nuit, sous la seule clarté des lanternes, la plus étrange de toutes les rues. Elle est bordée d'arbres bien plus petits que ceux des Coustous et longe des hôtels et d'autres maisons qui portent des enseignes : ce sont des établissements thermaux. Nous savons déjà qu'il y en a une vingtaine à Bagnères, exploités par des particuliers, sans compter les Thermes de la ville. De chaque côté, au-dessus des toits, deux hautes lignes noires nous apparaissent : ce sont les monts, la double muraille nous suit. Tout à coup, à gauche, un torrent se précipite; il se

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fait jour entre deux rangées de maisons, dont les fenêtres latérales le regardent : c'est une rue de Venise. Seulement là-bas l'eau est dormante, ici elle est furieuse ; le torrent s'engouffre sous le sol de l'avenue qu'il fait trembler. A droite, une allée transversale couverte de platanes s'enfonce dans la nuit noire. Unvaste bâtiment se dresse sur le même côté ; — Fliospice civil nous parait encastré dans le mont. Le dùme à campanile (|ui le

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