BAG.VEKES-DE-BIGORRE — PLACE DES THERMES
surmonte se confond avec les arbres qui tapissent le haut rempart. L'ombre devient plus épaisse alors, se trouvant repoussée par une vive lumière arrivant d'une place irrégulière où nous venons de déboucher soudainement. Nous entendons les sons d'un orchestre.
C'est ici l'endroit de promenade entre neuf et onze heures, la place des Thermes. Les masses noires qui se profilent au-dessus de nous, par un ciel très pur semé d'étoile, nous avertissent suffisamment que ce lieu doit avoir aussi sa beauté du plein midi, quand ces hauteurs boisées y jettent le souffle de leurs feuillages et les jeux de leurs ombres. Mais, à cette heure, i'ainusement y est sans doute plus vif. U'un côté des cafés, avec des tables dressées
en plein air, sous des acacias taillés en boule ; de l'autre les Thermes, grande bâtisse blanche, entourée de bruit, car un autre torrent en caresse le pied; au fond, le Casino, édifice du genre macaronique moderne, qui s affuble de tous les styles, pour arriver à les contrarier et à les déshonorer tous. On y voit des colonnes d'ordre corinthien, on y voit des figures ailées qui doivent être des génies, des galeries, des balcons, des guirlandes, tous les ornements imaginables, tous les faux luxes et tous les faux décors. Et dans toute cette redondance, rien ne s'arrange, rien n'est harmonieux que ce qui a été formé par la nature : une terrasse conquise sur le mont et dominant le jardin.
J'ai dit qu'en entrant dans Bagnères, on se prenait tout de suite à aimer ce bijou de villette pour son calme, pour sa fraicheur, pour sa physionomie riante et douce. Eh bien ! l'ennemi de tous ces avantages si raresdans les stations thermales,le voilà: c'est ce bâtiment illuminé, d'où s'échappent des flonflons, où se donnent des concerts, des représentations dramatiques et des bals, ce qui peut avoir de l'attrait; — où se nouent aussi des parties de jeux, ce qui est un danger. Bagnères la jolie avait-elle besoin d'un Casino ? La ville a un théâtre.
Il faut bien prendre garde que ces observations ne s'appliquent l)ointau Casino de Bagnères, en particulier, ({ui peut être très honorablement conduit, — ce que je ne sais point et ce que je crois — mais à tous les établissements de même genre. Leur premierinconvénient est d'attirer dans les villes d'eaux une population dont la Babel estlapureimage.Etcjuandjedispure!... Ultra et extra-mondaines, joueurs aventureux, « ponteurs » naïfs, et le reste. Or, il parait évident que Bagnères, avec sa vieille réputation établie par toute l'Europe, l'efficacité de ses eaux, le charme de son séjour et les ressources de plaisir qu'elle offre aux étrangers bien portants, pouvait se passer de cette nouvelle « attraction». 11 est assez connu que ces sortes d'entreprises ne sauraient
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se nourrir du prix des entrées et des abonnements; les fêtes qu'elles donnent sans cesse leur coûtent plus d'argent qu'elles n'en rapportent. Si Ton supprimait les jeux, elles seraient menacées de ruine. Cette condition de leur existence peut faire mesurer le danger. Mais quoi ! les habitants de Bagnères ont vivement souhaité ce Casino.
A Bagnères, le premier matin est délicieux. Mon compagnon de voyage, diligent comme l'aurore, est parti pour la montagne. Je m'habille ; j'ai précisément en face de moi, dans ma chambre d'hôtel, le Casino et ce grand mont boisé qui le domine : c'est le Montaliouel ou Mont Olivet . J'ouvre mes croisées ; l'odeur vive des feuillages, le souffle et le murmure des eaux m'arrivent de toutes parts; une source abondante roule son flot bavard dans un petit canal creusé au pied de l'hôtel. Je sors et parcours la ville : ces rues, ces places propres et coquettes, ces grands ombrages s'éployant partout m'enchantent. L'idée me vient de retourner vers cette rue que je n'ai pu, la veille, qu'entrevoir dans l'obscurité, et que bordent les établissements particuliers et les grands Thermes. Je dois trouver là des physionomies de baigneurs et de buveurs à observer. L'eau malheureusement assourdit un peu. On assure que les Romains connurent les sources de Bagnères; il n'est même pas permis d'en douter, car ils ont laissé partout leurs vestiges. Mais eurent-ils tant de mérite à les découvrir? La découverte n'était point difTicile ; plusieurs sont de véritables rivières.
Il y en a qui sont qualifiées a. d'excitantes fortes », et d'autres « d'excitantes moyennes », d'autres encore appelées « sédatives ». Elles guérissent une infinité de maux, dont quelques-uns sont fort intéressants. Je rencontre un groupe de femmes très simplement et gracieusement habillées, deux mères et cinq filles, qui suivent la rue et qui s'arrêtent au tout petit établissement de Versailles, tapissé de glycine. Ce sont ici des eaux sédatives. Il parait que ces charmantes personnes ont besoin d'être apaisées.
Je retrouve Tavenue sombre de platanes qui monte vers le Béclat; là, beaucoup de malades— qui ont l'air de seporter assez bien, — s'acheminent vers l'établissement du Salut. Sédative encore, la source du Salut. Qu'il y a donc d'excités et d'agités en ce monde ! Enfin, j'atteins les Thermes, les vrais Thermes, bâtis sur l'emplacement de ceux des Romains (saluons)! C'est une foule, tout simplement, qui entre. Là, on ne compte pas moins de six sources : quatre excitantes, deux sédatives; il y en a pour tous les tempéraments. Mais la source de la Reine a mérité son nom : d'abord elle est la plus abondante ; c'est elle qui roule au pied de l'édifice, avec un fracas et des colères que ne se permettraient point des sources plébéiennes ; et puis, elle guérit les écrouelles. C'est donc bien « la Reine ».
Elle jaillit du flanc du Montaliouet. Pourquoi n'irais-je point la • surprendre au saut du rocher, cette grande a excitante » ? car voilà sa qualité. Une autre raison me conseille de m'élever au-dessus de la ville: je voudrais mieux connaître la véritable situation des monts, au milieu desquels se creuse le bassin dont Bagnères et l' Adour occupent le fond ; puis il me tarde d'apercevoir la seconde chaîne, qui enserre celle-ci dans ses plis. Je demande mon chemin. Il ne s'agit que d'atteindre la cime du Montaliouet, qui ne dépasse guère 800 mètres. Le Montaliouet n'est que le contrefort du Bédat, que je viens d'entrevoir et qui porte à son faîte une statue de la Vierge.
On m'a prescrit de suivre les lacets qui montent derrière l'hospice. L'ascension est par trop aisée, sous de grands ombrages, par des sentiers entretenus comme ceux d'un parc. Je chemine à couvert, ne distinguant que les lignes bleues du haut horizon à travers les feuillages. Une première halte s'offre à ma paresse ; c'est la fontaine ferrugineuse. La vieille gardienne offre un verre de sa panacée; c'est deux sous. Je me garde bien de boire; je n'avais d'autre objet que de m'asseoir dans la buvette. La paix et la fraîcheur y sont exquises.
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Continuant de monter, je joins un banc^ fort heureusement disposé au bord de l'escarpement; là, je me trouve placé directement au-dessus des Thermes, trop bas encore pour bien voir les monts, mais plongeant sur la ville, groupée au bord de sa rivière brillante. L'Adour décrit de jolis méandres à travers la vallée. Sur les hauteurs de l'autre rive, s'élèvent, parmi les vergers et les cultures, de fort belles villas, qui prennent leur vue sur ces coteaux boisés, où je me prélasse à l'ombre — et sur la croupe nue du Bédat.
Au-dessus de moi, sur la gauche^ descendent de belles pentes vertes. Au faite, une petite ferme. Un vieillard et deux superbes viragos sont en train de faucher ce pré, qui est une glissoire. De l'autre côté, d'énormes châtaigniers s'élèvent des bords de la ravine. Je marche en rasant ces vieilles têtes encore si drues. Cinq minutes désormais vont me sufTire pour atteindre le sommet du Montaliouet.
Ici, la vue n'est pas entièrement celle que je cherchais, mais elle est fort belle. Je n'embrasse point les hauts monts qui se dressent à l'ouest et au sud, je ne vois ni le Monné, ni le Mont-Aigu, ni le picdeLabassère, ni surtout la haute crête qui sépare la vallée de l'Adour de celle de la Garonne; je devine à peine les derniers contreforts du pic du Midi s'avançant sur la vallée de Campan ; mais à l'est, voici le Pêne de Lhéris, avec la forme guerrière de son sommet en casque antique. C'est un mont d'avant-garde qui s'élance directement au-dessus de la plaine ; sa hauteur parait donc considérable, bien qu'elle n'atteigne pas tout à fait seize cents mètres. A sa base serpente un vallon étroit, dont je distingue les plis estompés par l'ombre d'un bois. Là est le village d'Asté, enfoui sous ce grand couvert. Ce côté du paysage est rude et mélancolique ; mais au Nord, se déploie la riante ceinture de collines qui me charmait tout à l'heure, à mi-côte, quand je n'avais joint encore que le banc placé au-dessus de la fontaine ferrugineuse. Je me reprends à suivi-e, en rêvant, le cours de l'Adour. Je ne connais j^uère dans toutes les Pyrénées de
site plus gracieux que Bagnères, vue de ce tranquille et frais Montaliouet.
Du milieu des toits de la ville, des clochers s'élèvent; une tour octogonale arrête les yeux. Elle est bizarrement coiffée d'un
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appareil de fer forgé, abritant un carillon. Cette tour est tout ce qui reste du couvent des Jacobins, qui fut pourtant rebâti au xv'^ siècle, car c'est contre le mur des Jacobins, au xiv% que les malandrins de Henri de l'ranstamare avaient planté leurs échelles; ils commencèrent le saccagemcnl de la ville par la maison des moines. Ce couvent était donc forlifié, et ses remparts
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se confondaient, sur ce point, avec ceux de la ville, ce qui prouve qu'elle était alors bien moins étendue qu'à présent vers le midi.
Cette évidence me frappe et je m'évertue à refaire l'ancien dessin de Bagnères, tout en redescendant du mont. Comment se faitil que je me retrouve sur la promenade des Coustous, à cette heure du jour, presque déserte? on y voit seulement quelques personnes assises sous les arbres. Celles-ci sont de l'espèce indolente, je la connais, elle a ses représentants dans toutes les stations thermales. Regardant passer les troupes de baigneurs qui s'en vont en excursion , ils lèvent les épaules , et se disent : « Pour avoir un peu de plaisir, faut-il se donner tant de peine? » — On est si bien sous ces ombrages, se berçant au bruit d'une fontaine située au bord de la promenade, et dont le bassin mouvant, bouillonnant sans cesse, se couronne d'un jet d'eau en panache tordu qui produit le plus singulier effet du monde! Le danger, à Bagnères, c'est même de prendre des habitudes entre les Coustous et la place des Thermes.
Cependant la ville compte un troisième lieu plein de charme et de curiosité : c'est le vieux quartier industriel et le chemin de l'Adour. Il faut venir aux Pyrénées pour trouver l'industrie aimable! Ajoutons que cette industrie est celle du marbre, lequel, au moins, est une matière d'art. Pour rencontrer les marbreries, on remonte vers le faubourg qui joint la route de Campan, et la rivière. L'Adour s'annonce de loin par le bruit qu'il fait; il accourt par un canal; la prise d'eau est au-dessus de la ville, les marbreries sont naturellement disposées sur ses bords. La longue rue est toute pleine de cette double rumeur du travail et du flot grondant. Un peu plus loin s'ouvre une petite place triangulaire, très pittoresque : de vieilles maisons à galeries de bois, un gros ruisseau qui passe sous le pavé, qui sort à l'angle de la place, et vient se mêler au canal; au fond de ce petit décor si simple, presque rustique, la pointe du Bédat. Le chemin incline vers la gauche, et passe entre le Pouey, un monticule qui
porte une promenade entièrement solitaire, les Allées Maintenon, et l'une des branches du canal bordant un vaste terre-plein couvert de six rangées de grands arbres. On rencontre TAdourà
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un nouveau coude de la route. Ici, des villas, des moulins, des blanchisseries. L'un de ces derniers établissements est précédé d'une sorte d'estacade, dont l'usage est un mystère. Mon compagnon, qui me rejoint, s'y aventure pour prendre un croquis du fond de la vallée. Une des blanchisseuses vient au-devant de lui ;
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c'est une jolie fille : elle offre des chaises ; on est hospitalier à Bagnères.
Nous voilà donc assis au niveau de la plaine. Des oseraies bordent l'Adour. Les eaux sont basses, et de grands lits de cailloux roulés coupent le flot. Sur la rive droite, des prairies; après les nappes vertes, des champs de maïs et des vignes, des villages assis au pied des coteaux. Asté, que je n'avais pu voir du Montaliouet, m'apparait à l'entrée de la gorge qui s'entr'ouvre, à la base du Pêne de Lhéris. Le premier contrefort du mont présente un grand bois à sa crête, des ruines à son flanc. Ici fut un donjon, un nid d'amour ; la belle Corisande l'habita.
Au retour, remontant la route sur la rive gauche de l'Adour, nous longeons de belles villas, presque toutes nouvellement bâties, dont les jardins courent au pied du monticule qui porte les Allées Maintenon. La veuve du poète Scarron, Françoise d'Aubigné, vint à Bagnères plusieurs fois, n'étant encore que la gouvernante des enfants de Madame de Montespan, qu elle devait bientôt supplanter dans la faveur du maitre; elle conduisait le jeune duc du Maine, un enfant mal né, mal venu, qu'on eut bien de la peine à faire vivre, et dont la vie qu'on sauva ne devait jamais être utile à rien. Bagnères avait compté, auparavant, d'autres hôtes célèbres, et, par exemple, Montaigne. Je crois avoir, dans le précédent volume de cet ouvrage, dans le chapitre consacré aux Eaux-Bonnes, rappelé le passage des Essais où le philosophe raconte ses divers voyages aux bains des Pyrénées.
Nous n'avons plus à explorer qu'un seul point de la ville. La journée est avancée ; elle a été rude. D'ailleurs, le matin est plus favorable pour une visite aux bains du Salut, nous la remettons donc au lendemain. Un soleil déjà cuisant fait glisser des flèches lumineuses à travers les grands feuillages de l'allée que nous joignons à l'angle d'une bâtisse superbe, décorée d'un péristyle à colonnes. Ceci est l'établissement thermal de la Santé. Sources
« sédatives ». Le Salut aussi est sédatif; nous entrons dans le quartier de l'apaisement. Êtes-vous en proie au mal consacré par la mode nouvelle, à cette fameuse névrose qui a servi de thème à tant de romans « physiologiques » ? Avez-vous éprouvé quelque grand ébranlement intellectuel ou moral? Êtes-vous touchés au cerveau, blessés au cœur ? Le contre-coup se fait-il sentir dans vos estomacs? Digérez-vous mal? Ne digérez-vous point? C'est la Santé ou le Salut qui vous guériront. Et, là, confessez que ces deux noms sont bien faits pour donner confiance !
Il est délicieux ce petit vallon du Salut, ouvert sous ses grands arbres, au bord du ruisseau qui lui a donné son nom, bordé d'habitations de plaisance, où l'on voudrait terminer sa vie, souhaitant, d'ailleurs, que cette heureuse terminaison dure cent ans. On traverse un petit pont, devant l'établissement du Grand-Pré; le chemin ombreux monte : à gauche, une longue pente gazonnée, une autre maison de campagne, et les bâtiments d'une ferme; à droite, de basses prairies au pied du Montaliouet. En arrivant à un dernier coude du chemin, on aperçoit l'établissement du Salut. La maison des bains, un vieux logis, autrefois habité par des religieux, est niché dans un repli du mont; une haute crête de roches ferme ce joli coin vert.
Le Salut est un des établissements le plus suivis de Bagnères. Ses trois sources sont très sérieusement curatives ; elles le seraient moins, que le plaisir de cette promenade sans fatigue et sans soleil y amènerait encore beaucoup de monde. Un jardin court entre la maison et la base du mont ; les enfants y jouent, tandis que les mères les surveillent le verre en main. Au-devant de l'établissement s'allonge la bande de pré, agrémentée d'un joli bassin; au-dessus de la prairie, au niveau de la route, on a pratiqué un berceau, en ployant de vive force des branches de tilleuls et de platanes, dont l'entrelacement donne une ombre épaisse. Cet abri est désert; nous n'y rencontrons qu'un person-
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nage à mine farouche, qui se lève et nous cède la place ; c'est évidemment un hypochondre. Il se dirige vers les bains pour y recevoir son traitement sédatif; il en a besoin. Qu on l'apaise !