‹ L'Adour, la Garonne et le pays de FoixChapitre 15 sur 78 · LES BARONNIES · texte numérisé non relu

LES BARONNIES

Eh bien, non, il ne pleut pas.

N'allez pas croire que les observateurs du pic soient en défaut; les nuées ont ouvert leurs cataractes pendant la nuit. Des rayons encore bien pâles percent la buée au flanc des monts, mais enfin c'est déjà le soleil. Nous partons en voiture, remis en belle humeur par l'espoir d'une journée supportable et la perspective d'une excursion à travers l'un des coins vraiment inexplorés des Pyrénées. Nous traversons la ville et l'Adour pour atteindre rapidement le charmant plateau des Palomières, magnifiquement ombragé. Les vapeurs s'enlèvent, un long chaînon d'un gris bleuâtre se profile à l'ouest; au midi, le Monné se décoiffe et montre un joli champ de neige tout près de sa cime. Il est tout à fait rare que ce petit mont, qui, d'ailleurs, a Irè^.urand aii', conserve ce

panache blanc en juillet. L'année n'est pas clémente; il neige en haut, il pleut en bas. Combien de fois, déjà, avons-nous maudit la brume, notre ennemie personnelle ! Combien de fois nous forcera-t-elle de perdre des heures et même des journées, attendant, dans une mauvaise auberge, qu'il plaise à ce voile maussade de sedéchirer ! En ce moment encore, elle enveloppe au sud-ouest le pic du Midi. Les «i observateurs «, au faite, ont le soleil et le ciel bleu. A la vérité, il se peut qu'ils gèlent.

Le chemin commence à descendre, le chaînon bleu passe à notre droite; à gauche s'ouvrent des ravines profondes, de petits vais formant des coulées vertes entre leurs rampes verticales tapissées de courts taillis ; puis ce sont des mamelons isolés qui se dressent, couronnés de grands hêtres. Entre deux de ces hauteurs, nous apercevons pour la première fois la rude silhouette de Mauvezin, un château comtal, puis royal, — comme Lourdes, là-bas, à l'entrée des vallées d'Argelès, de Luz et de Cauterets; la maison forte du seigneur souverain, commandant toute une contrée, tenant les petits seigneurs vassaux en respect salutaire dans leurs fortins, et le peuple en terreur sainte dans ses chaumières. ^Lauvezin, mauvais voisin. Ce qui plaît dans la féodalité, c'est la simplicité de son principe : un contrat entre le sire et ses hommes ; il devait les défendre, ils devaient le servir. La protection pouvait aisément se changer en tyrannie, l'obéissance n'avait guère de moyens et de bonnes chances de se tourner en trahison. Extérieurement, comme physionomie du régime, c'était plus ^mple encore : le maître en haut, dans son donjon, les sujets en bas, dans le village. Ne déclamons point contre cette féodalité qui eut ses avantages ; l'homme réfléchi examine seulement la situation des lieux et des gens, et pense que, tout bien pesé et considéré, il valait mieux loger en haut.

Dans ce pays étroit et perdu, la féodalité put être rude, quand il lui plut de n'être point douce ; elle y était bien maîtresse chez elle, aucun regard n'y arrivait du dehors et ne pouvait l'incom-

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moder, que de cette forteresse indiscrète de Mauveziu plongeant dans les vallées. Située sur les confins du Nébouzan et du Bigorre, elle appartint successivement aux comtes de Comminges, puis aux Anglais, au roi de France, aux comtes de Foix, devenus maitres du Bigorre au xv*" siècle. Les seigneurs étaient nombreux, mais relevaient eux-mêmes de trois barons, les sires d'Asque et d'Esparros, le vicomte d'Asté.

Nousatteindronsbientôtle village dWsque.La route court pardes lacets rapides à travers le défilé boisé, toujours rasant le bord des ravines, formant des coudes si brusques que d'autres chevaux que ceux du pays ne manqueraient point de choir tout droit au fond, entraînant le char et son très intéressant contenu ; mais la cavalerie de ce rude pays-là, chevaux et ânes, ne connaît ni la peur ni le vertige. Une bonne femme va devant nous sur son baudet gris, et pour nous faire place, se campe sur la margelle môme du précipice ; elle aurait aussi bien pu se ranger sur l'autre côté du chemin, au long du talus.

Les montées sont naturellement aussi raides que les descentes paraissent aventureuses; le chemin glisse en bas jusqu'au niveau des prairies, puis grimpe à nouveau; les feuillages nous suivent, descendant avec nous au fond de la combe, remontant au faite. Sur les hauteurs, de vieux châtaigniers, des chênes, de gigantesques bouleaux; en bas, une broussaille verdoyante, dont la fraîcheur est entretenue par l'ombre des roches et l'abondance des sources. Ces prairies, formant le lit de ces cavernes à ciel ouvert, n'ont jamais vu le soleil, mais elles sont égayées par le bruit des eaux; c'est un murmure qui ne cesse point, et domine le bruit de nos roues. Parfois, en haut, le rideau s'entr'ouvre encore : la déchirure qui nous a montré tout à l'heure Mauvezin, nous laisse voir à présent des villages, joliment campés au-dessus de la plaine.

Tout à coup, au moment où nous passons au-dessus d'un sombre couloir à quatre branches, qui s'enfoncent entre les monts grandissants, nous revoyons ce sempiternel et farouche Mauve-

zin. Le chaînon que nous laissions à Touest, en quittant Bagnères, revient sur nous brusquement. Un monticule qui s'en détache porte des traces d'ouvrages fortifiés. Ici, on nous a indiqué un camp romain; pourquoi ne serait-ce pas plutôt le campement d'une de ces bandes de routiers ou de religionnaires qui dévastèrent ce pays reculé au temps de la guerre des Anglais ou de la Réforme? — Les monts, désormais, s'élèvent devant nous en étages, couverts de bandes de prairies, de morceaux de champ ou de bouquets de bois, que coupent des ravines ; puis arides et pelés. Sur la dernière hauteur cultivée (nos cartes nous indiquent 1,100 mètres};, un clocher pointe.

Le torrent roule à une profondeur de plus de cinq cents pieds au-dessous de la route; on ne distingue que les franges d'écume dont se couronne le flot battant les roches. Adroite, un haut monticule gazonné, d'un vert jaunâtre, où croissent quelques arbres maigres, semble vouloir nous barrer le passage ; la vallée, en effet, se resserre, ce n'est plus qu'une gorge. De longues files de sapins commencent à descendre au flanc des monts, dont le sommet se dénude de plus en plus ; le brouillard revient et met de lourds chapeaux à ces tètes chauves. Puis le défilé s'ouvre, un bassin s'arrondit sous nos pieds, et nous y voyons assis un grand village.

Il n'y en a point d'autre dans cette partie des Pyrénées qui offre ce caractère. Asque n'est pas une agglomération de maisons ; les logis noirs sont dispersés, entourés de vergers, enveloppés de cette verdure intense et grasse, particulière aux lieux bas; le Luz est l'unique sourire de cette mélancolie ; le torrent fait tourner la roue d'un moulin. Pas d'autre bruit, et cependant on voit, à travers les feuillages des jardins, se dessiner des figures humaines. A gauche, voici rnéme une troupe de faneurs dans un pré ménagé sur une pente. Nous descendons par un sentier à peine tracé, hérissé de pierres énormes. Asque n'a point de chemin, et l'hiver, par la neige qui sème des fondrières entre les roches, il

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devient impossible de sortir du fond de la combe. Dans le village, nous rencontrons de grands gaillards, avec de larges bérets; il doit y avoir des années entières pendant lesquelles ils ne voient pas un seul voyageur ; notre présence ne les étonnepourtant point: ce sont des impassibles. Des femmes arrivent, grandes aussi, aux longs traits, au teint cuivré, vêtues de noir, coiffées de mouchoirs noirs; nous les croyons d'abord émues d'un peu de curiosité; point du tout, elles tendent la main. Nous avançons : pas un cri dans la rue tortueuse, pas un gazouillement dans les vergers ; il n'y a donc point d'oiseaux dans les jardins d'Asque? En revanche, dans le village, il y a beaucoup d'enfants.

Sur les roches supérieures, on cherche un vestige de ces puissants barons d'Asque, qui furent les pasteurs armés et cuirassés de ce peuple inerte. Aucun reste de donjon sur ces deux étages des monts, que séparent des gorges embrumées. Un seul débris, c'est l'église, très vieille, entourée du cimetière. Les herbes jaillissent des tombes — si drues qu'elles atteignent la taille de l'homme ; et dans ce lieu de mort, on entend un bruit vivant, le chant des cigales. On a raccommodé comme on a pu cette pauvre vieille église branlante ; la façade, sans doute écroulée, a été remplacée par une armature biscornue, faite de planches grossières, revêtues d'ardoises, qui s'avance audessus delà porte en manière d'énorme capuchon. Là se voit le cadran d'une horloge, en bois gris ; les lettres qui marquent les heures sont noires ; tout ici porte la livrée du deuil. Nous entrons; l'intérieur n'est pas moins délabré. A droite, voici le banc des pauvres; il parait qu'on reconnaît à Asque des nuances et des degrés dans la misère. Un peu plus loin, voilà une rangée de prie- Dieu, au siège rembourré de drap; c'est ici que les bourgeois s'agenouillent. Il y a donc des bourgeois à Asque ?

Quant à nous, qui n'y voudrions pas même être seigneurs, nous regagnons assez péniblement la route, où notre voiture nous attend. Un moment encore il faut monter,jusqu'au col d'As-

que qui sépare les deux vallées du Luz et de TArros. Ce dernier cours d'eau est un seigneur puissant et turbulent comme les anciens barons, ses riverains.

Le col est situé à une altitude de 750 mètres environ. La descente est d'une rapidité folle. Les monts se croisent et s'emmêlent à notre droite. Les croupes sont nues, les dévalements presque verticaux, les gorges étroites et sombres. Bien que les points les plus élevés de la chaîne ne dépassent guère 1,200 mètres, on y découvre deci delà des paquets de neige.

Un moment nous courons au bord du torrent, sous des peupliers, des aulnes, et sous la poussière humide d'une cascade ; nous admirons dans le bassin inférieur une superbe nappe d'écume. La route se relève pour nous amener sur une crête dominant un cirque. Le village de Bulan se blottit au fond de l'entonnoir, dont les parois sont formées de grands cônes verdoyants ; point d'arbres en haut, mais un bocage épais dans la combe, des chaumières assez propres, avec leurs vergers; la vigney grimpe aux branches des pommiers^ et l'on nous assure que le raisin y mûrit. Une moiteur constante règne dans ce basfond, et parfois le soleil y envoie ses rayons verticaux, qui sont brûlants. Une pauvre vieille masure d'église montre son toit béant, une partie de la charpente a cédé sous les dernières pluies. Le cimetière, comme toujours, sert de cadre. Assis sur les marches usées qui montent au portail, et dominant le village, je vois passer le facteur de la poste ; il parait que ce désert est en communication avec le reste du monde. Le clocher à jour porte un petit carillon à trois cloches. Trois notes discordantes me déchirent l'oreille. L'heure sonne. Midi.

On nous a indiqué l'auberge qui n'a point d'enseigne ; nous entrons dans la cour, et frappons au logis. Visage de bois, porte close. Une jolie fille de 15 à 16 ans vient à passer sur le chemin ; nous l'appelons, la fillette n'entend pas un mot de français, et il faut lui faire comprendre par signes expressifs le désir de la

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réfection qui nous tourmente. Elle répond de môme, et va quérir l'aubergiste, qui travaille à son champ. Il arrive, flanqué de sa moitié montagnarde, sinistre sous le mouchoir de deuil, la marmotte noire aux deux bouts noués sous les plis maigres du menton. Lui, au contraire, vient d'un pas allègre et cadencé, son béret à la main, proposant le menu : une omelette au lard, un poulet sauté. La pauvre bote picore dans la cour et ne se doute guère de la fm précipitée ({ui l'attend. Une demi-heure après, la table est mise: pain bis, joli clairet des bords de l'Adour. Nous faisons honneur au repas ; la carte à payer n'est pas grosse ; mais, au moment où nous tirons les porte-monnaie, la ménagère, assise, immobile, sous le manteau de la cheminée, bondit, allongeant sa main osseuse ; l'homme l'écarté et empoche. Ce n'est que son dû : il a tout fait, cassé les œufs, tué, plumé la bête et confectionné le ragoût. Il va nous chercher une bouteille de vieille eau-de-vie de marc, remplit les verres, et levant le sien, nous raconte qu'il était à TAlma, et nous propose de boire à la santé de la France. — De grand cœur, brave homme !

Ce robuste gaillard grisonnant, si vivement planté, si alerte, c'est un ancien zouave. Il a vu du pays, puis il est revenu au village natal; c'est le plus avisé de la commune, à cette heure. Un rude montagnard, malgré ses soixante ans, l'ancien « zouzou » ! c'est lui qui va nous conduire là-haut, à la gourgue de l'Arros.

Une «gourgue i>, c'est une gorge, mais avec une nuance qui renchérit sur le mot : — ce qu'il y a de plus sauvage , de plus affreux dans le s'enre, un couloir conduisant à un gouffre. On peut, à la rigueur, monter à cheval ou o mulet jusqu'à la gourgue de l'Arros ; mais nous préférons y aller de pied, et, bravement, après ce déjeuner pittoresque, en dépit de la brume stupide qui ne veut point se dissiper, nous gravissons, à droite, le flanc du mont. Le couloir s'ouvre tapissé d'une broussaille de sapins, d'où s'élancent quelques beaux arbres; une heure et demie de marche paraît longue sur ces roches glissan-

tes; le spectacle qui nous surprend tout à coup, nous fait tout oublier. Entre deux monts croulants, parmi des blocs qui s'en sont séparés, le torrent descend avec un tumulte infernal et roule dans un bassin, qui le reçoit et referme sur lui son eau profonde. Ce flot enragé vient expirer dans cette nappe immobile qui n'a pas une ride.

A l'autre extrémité du laC;, — car c'est vraiment un lac — l'Arros s'échappe et se précipite à travers d'autres bassins disposés en étages: autant de lacs inférieurs, jadis, qui sont des pâturages à présent. Le cadre en est formé par d'énormes roches sillonnées de larges crevasses, où les troupeaux se réfugient pendant les orages. Pour nous, il faut monter encore. Nous voulons atteindre la source de l'Arros, Voueil — l'œil, le point où l'on voit jaillir la clarté de Teau. C'est encore une ascension de près d'une heure. Une tradition rapporte que les trois barons d'Asté, d'Asque et d'Esparros se réunissaient ici, chaque année, en conseil, car la source était la limite de leurs trois seigneuries ; ils pouvaient conférer ensemble, chacun des trois, les pieds posés sur son domaine, sans empiéter d'une semelle sur celui de son voisin.

Nous redescendons à Bulan, et recommençons à suivre la route, au-dessus de la vallée del'Arros, profonde et encaissée. Le fond est vert à plaisir, les montagnes sont brunes. Une heureuse révolution s'est faite dans l'atmosphère, pendant que nous étions enfermés sous les grandes roches de la gourgue. Le brouillard est décidément en fuite, et ne couvre plus que de l'extrémité de ses derniers plis traînants les cimes fumantes. La fin de la journée sera belle. Le chemin file sous les feuillages ; au-devant de nous se lève une rampe toute droite ; de chaque côté de la crête grise, un cône sourcilleux ; on dirait un immenserempart flanqué de deux tours montant aux nues. Il nous faut traverser un nouveau défilé; les parois du mont se couvrent de sapins. A l'issue, un spectacle nouveau: là-bas, vers l'est, un gigantesque pro-

LES HARONNIES.

montoire au-devant de la grande chaîne; une croupe blanche, des aiguilles à la pointe desquelles la brume s'enroule encore : c'est le Mont-Aigu.

La vallée semble déserte ; pourtant, dans les prés au bord de TArros, on voit errer de grands troupeaux de vaches; d'en haut, on

LE CIRQUE D'ËSPARROS

distingue le bruit de leurs clochettes. Un moment après, un village parait dans le bas-fond ; le torrent le traverse. Sur le chemin même, un peu plus loin, adossé à la montagne, voici Esparros. Ici, comme à Asque, nous cherchons les restes de la châtellenie. Plus rien. En revanche, un peu plus loin, sur une éminence qui domine le bourg de Lomné, voici une ruine.

Ce fut une construction élevée au xvii'' siècle ; le château a été brûlé. Nous gravissons le mamelon qui le porte, en suivant une sorte d'avenue fermée à gauche par un haut mur, mais,

à droite, bien ombragée et ouverte au-dessus de l'Arros. Une cour très vaste, où sont des bâtiments d'exploitation, précède le logis. La situation en était admirable, la vuesetendait,à l'est et au midi, sur la vallée de l'Arros et les vais voisins, s' attachant, de ce côté, au mamelon de Mauvezin; à l'ouest, sur une gorge courant entre de petites montagnes à la croupe ronde et gazonnée. Le château était élevé sans doute sur les assises d'une ancienne maison forte. D'ailleurs, aucune légende à recueillir. Regagnons donc encore une fois notre voiture ; plus de halte jusqu'à l'Escaladieu.

J'ai déjà dit que l'Escaladieu était une abbaye, et l'une des plus qualifiées et des plus riches du Bigorre; l'abbé siégeait aux Etats. Les moines deCiteaux avaient fondé, au xii^ siècle, un petit monastère dans la haute vallée de Gripp ; assurés de la protection des comtes, ils cherchèrent un lieu moins perdu dans les montagnes et vinrent se fixer au confluent ' du Luz et de l'Arros. Ces moines étaient de vaillants hommes, capables de porter la chemise de mailles aussi légèrement que le froc. L'un d'eux^, étant passé en Espagne, eut la fantaisie de combattre les Maures; ce fut un nouveau Cid. Il défendit si bien la ville de Calatrava, que le roi Sanche III lui en fit don. Le jeune moine Raymond se trouva un peu empêtré dans sa ville ; ayant prononcé le vœu de chasteté, il n'y pouvait faire souche de barons ; il imagina donc d'y fonder, avec l'agrément du Pape, un Ordre militaire, et porta son hommage à Fabbé de fEscaladieu.Les chevaliers de Calatrava furent vassaux de l'abbaye. Quant au moine guerrier Raymond, on le canonisa.

C'est à l'Escaladieu que fut ensevelie la comtesse Pétronille, veuve de cinq maris; elle avait eu des enfants de ces différents seigneurs amoureux, ce qui rendit la liquidation de sa succession fort difficile. Les successeurs de cette comtesse Pétronille comblérentfabbaye de dons et de richesses. Aussi le poste d'abbé crosse et mitre de l'Escaladieu fut toujours convoité et occupé par les cadets des grandes maisons du comté et des seigneuries voisines. On rencontre parmi ces abbés, des Mauléon, des Asque, des Cas-

LES BAROX.MES.

telbajac, des Benac, des Lordat, des Montussan, des Montpezat, des Basilhac, des princes de la maison de Foix. La maison ne comptait que vingt-huit hôtesen tout : Tabbé, le prieur, les différents dignitaires de la communauté et douze simples moines. Elle avait des biens immenses. Il n'est donc pas étonnant que Jean-Guilhem et la bande du religionnaire aient été empressés à la piller, en 1566. J'ai conté la moitié de cette histoire-là. Ce compère Guilhem avait réussi à s'emparer de Mauvezin, placé tout droit en face

ABBAYK DE L'ESCALADIEU

de l'abbaye ; il était le maître de toute la contrée. Enrichi par le butin faitàl'Escaladieu, il devenait son seigneur par la possession de Mauvezin. Par malheur, les sires de Tilhouse et d'Ourout arrivèrent et le firent pendre. Il avait brûlé la maison avant de la rendre, et c'est ce qui mécontenta fort la reine Jeanne d'Albret, laquelle n'eût pas été bien mécontente du mal fait aux moines. Seulement, l'incendie dévora, en même temps (jue le couvent, toute la réserve d'avoine appartenant à la reine. Il y en avait une quantité respectable : quarante-huit charrettes.

L'abbaye, entièrement ruinée, adoncétérebàticaprès les guerres de religion. L'édifice prérfcnte une ligne interminable de bâtiments, flanquée d'une pesante tour octogonale qui sert de clocher. L'église

ancienne avait été détruite, avec la sépulture de la comtesse aux cinq maris; l'église postérieure sert maintenant de grenier à foin. C'est une vaste construction à haute voûte, divisée en quatre travées, entourée d'une double rangée de chapelles. L'ensemble des bâtiments formait au xvii^ siècle une enceinte carrée, au milieu de laquelle était le cloître. Un des côtés de ce cloitre a été rasé. — Ainsi, du deuxième monastère, une partie seulement subsiste, et est encore immense; de l'ancien, on ne rencontre qu'un reste unique : c'est la salle capitulaire, avec sa voûte et ses arcades en briques, soutenues par des piliers en marbre blanc. Elle est du xiv* siècle; on y remarque la dalle brisée d'une tombe, portant une inscription inachevée et illisible.

Les mésaventures de l'abbaye ne se terminèrent point, d'ailleurs , par le sac que dirigea Guilhem d'Aure. En 1675, l'abbé était le très révérend Bernard de Sariac, évêque d'Aire, qui, retenu à son siège épiscopal, laissait au prieur le gouvernement de la maison. Ce prieur crut y discerner des brebis galeuses et fit donner à quelques-uns des moines des lettres d'obédience pour d'autres maisons de Bénédictins. Ceux-ci refusèrent de quitter la place, on les chassa : ils revinrent nuitamment et s'emparèrent de l'abbaye. Les noms de ces insurgeants en froc sont connus ; les deux meneurs étaient dom Pêne et dom Verdelun. Ce dernier, qui portait un nom de comédie, n'en alluma pas moins un grand drame. Il fallut que l'abbé requit des troupes pour réduire les rebelles, qui prirent la fuite; les soldats prétendirent qu'ils avaient emporté tout le vin des caves : c'était sans doute pour se justifier de l'avoir bu.

A cette heure, l'Escaladieu est une propriété privée. Le maître n'habite qu'une petite partie de l'énorme bâtiment, le reste se dégrade et croule. La maison de l'abbé et celle du prieur, séparées du principal corps de logis par d'anciens jardins, sont, l'une abandonnée, l'autre affectée au logement de l'un des fermiers. Le domaine est riche ; on y récolte une abondance de foin excellent;

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