LES BARONNIES
mais la situation surtout en est charmante. Le Luz arrive par un couloir entre de grandes roches et des bois très sombres. L'Arros le reçoit, et son tlot grossi roule doucement sur un plan à peine incliné au bas des jardins. La vue embrasse les monts de tous côtés ; une ceinture de forêts enserre l'autre façade de l'abbaye. L'Escaladieu, même mutilé, est encore une demeure attachante et superbe.
Le soleil baisse ; la soirée est très calme, l'air assez pur. En retournant seul vers Bagnères, je retrouve le panorama dont nous n'avions pu jouir qu'imparfaitement le matin: les basses monta gnes, les crêtes qui vont s'élevant jusqu'à la vallée d'Aure, l'Arbizon, la pointe du Mont-Aigu, le Lhéris, le pic du Midi.
Petite halte à Cieutat ; une chapelle borde la route. Elle est vieille et n'offre qu'une seule curiosité, mais qui lui attire des visiteurs: c'est une ouverture dans la muraille extérieure, que ferment d'épais barreaux de fer. A'oici un « guichet des cagots ». Les malheureux, ne pouvant entrer dans l'église, venaient entendre la messe, agenouillés derrière cette grille, car ils partageaient la foi de leurs persécuteurs.
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L K r L A T i; AU D K f ' I F. C T A T
LE PLATEAU DE LANNEMEZAN. — LES NESTES.
Bagnères est demeurée jusqu'à présent notre centre d'excursion. Nous partons encore, de la promenade des Coustous nous élevant sur le plateau qui s'étend entre les vallées de l'Adour et de l'Arros. Le chemin s'embranche à gauche ; on revoit la chapelle romaine de Cieutat, on repasse au pied de la lourde tour octogonale de l'Escaladieu. La route se relève brusquement au-dessus de la rive droite de l'Arros et gravit un rude mamelon, en décrivant des zigzags singulièrement cahoteux. Arrivés au faîte, nos yeux se noient dans d'énormes flots de vapeursargentées qui roulent au-dessus des montsde Bagnères; seul le Mont-Aigu et ses deux tours à pointes émergent des brumes.
Nous redescendons et remontons encore. Le deuxième coteau
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présente à sa face antérieure une large saillie, une sorte de plate-forme, hérissée de débris formidables : c'est la ruine de Mauvezin. Voilà bien le nid d'aigle; pas une brebis ne paitra dans le vallon ou les ravines sans être aperçue du seigneur dévorant de là-haut qui apprête ses serres. C'est le haut poste de garde et de proie, aux confins de deux territoires, le Nébouzan et le Bigorre. Il y eut là une forteresse de tout temps, en celui des Romains^, même avant les Romains. Mauvezin est à deux pas de Capvern, où se trouvait le point de rencontre des deux voies, dont l'une courait de Toulouse à Dax par Saint-Bertrand de Comminges, la cité des Convènes, et dont l'autre suivait la croupe des monts, entre les deux bassins de la Garonne et de l'Adour, et remontait jusqu'à Bordeaux.
Mauvezin, d'abord aux comtes de Comminges, était le chef-lieu d'une viguerie dont relevaient vingt-sept villages. On sait mal comment un si vaste domaine passa aux comtes de Bigorre. Le château devient, vers le milieu du xiii'' siècle, l'objet d'un grand débat entre Gaston, vicomte de Béarn, qui a épousé la fille du cinquième mari de la célèbre comtesse PétronillC;, et Esquivât, petit-fils du troisième. Or ce troisième époux était Guy de Montfort, petit-fils lui-même de Simon, le vainqueur des Albigeois. Esquivât porte l'affaire en arbitrage devant le comte Roger de Foix, et comme il offre en même temps à celui-ci d'épouser sa fille, l'arbitre lui adjuge le château. Esquivât meurt, les prétendants arrivent de tous côtés, et parmi eux les rois d'Angleterre et de France. Ce dernier, c'est Philippe le Bel. Mauvezin lui plait; le lieu est à son image. Ce fort logis^, qui rançonne deux territoires^, convient à ce maitre avide J'ai dit par quels artifices et quelles extorsions procédurières Philippe le Bel réussit à mettre le Bigorre sous séquestre, c'est-à-dire sous sa main crochue. Ce roi au beau visage, au cœur dur et à l'âme vile, prenait tout, gardait ce qu'il pouvait ; quand le profit ne lui suffisait point, il faisait de la fausse monnaie, là-bas, dans son Louvre.
Ainsi, Mauvczin est château royal, le roi de France y entretient un « capitaine ». Mais ces souverains du Nord étaient férus d'une idée chimérique : ils visaient le royaume de Navarre et se ménageaient des alliances aux Pyrénées. C'est pourquoi Philippe VI crut devoir faire don^ en 1341, de la châtellenie de Mauvezin à un prince de la maison de Foix, Roger-Bernard, vicomte de Castelbon, lequel accepta la condition imposée « par ce très chier et redoubté seigneur » qu'il ne causerait aucun dommage à son voisin le comte d'Armagnac. Puis la guerre de cent ans arriva; le château, tomba aux mains des Anglais.
Ceux-ci n'étant pas en nombre pour occuper toutes les places, choisirent une ligne de forts et de fortins, avec deux points de ralliement, deux repaires formidables : Lourdes et Mauvezin. De là ils fondaient sur les vallées, saccageaient les villes ouvertes, rançonnaient les villages. Ces bandes de partisans féroces couraient d'un côté jusqu'au cœur du comté de Foix, de l'autre jusqu'aux portes de Toulouse;, et ramenaient « si grand foison de bétail et de prisonniers qu'ils ne savoient où les loger ». Les barons de Bigorre se mirent en campagne , assistés des milices des communes; Barbazan et d'Antin jurèrent d'expulser l'envahisseur. Ces Anglais, pourtant, étaient bien trois cents encore dans Mauvezin. Un jour, le sire de Bénac et ceux du Bourg d'Espagne, que le sire conduisait, les surprirent dans une embuscade. Froissart a raconté le combat, qui fut acharné : « Et se battirent et navrèrent si bien que merveille ».
En 1373, le duc d'Anjou, l'un des frères de cet heureux roi Charles V de France, qui ne s'armait jamais lui-même o: et qui gaignoit tousiours », s'achemina vers le Bigorre, après avoir chassé les Anglais delà Gascogne, et ne leur avoir laissé dans tout le Midi d'autres places importantes que Bayonne et Bordeaux. Le duc d'Anjou marche par la vallée de la Garonne, puis delà Neste; il détache le sire Garsin de Chastel, « maréchal de
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rOst», vers les landes de Lanneniezan; nous verrons plus loin l'étrange besogne qu y fit ce sire maréchal. Quant à lui, le duc s'en alla camper sous les remparts de Mauvezin ; il ne menait pas moins d'une dizaine de mille hommes ; les communes avaient encore fourni quantité de gens de pied; on allait à Mauvezin comme en croisade. La description du château donnée par Froissart n'a peut-être pas une exactitude moderne; mais elle a la couleur que les modernes n'ont point : « Ce chastelde Mauvoiî sin, dit-il, sied sur une montagne, et dessous queurt la rivière... « Duchastel étoit capitaine pour lors un écuyer gascon qui s'apd peloitRaimonnet del'Espée, appert homme d'armes durement. '< Tous les jours y avoit aux barrières escarmouches et faits « d'armes, et appertises grandes et beaux lancis de lances et « poussis, et faites courses et envahies des compagnons qui se « désiroient à avancer ; et étoient le duc et ses gens logés en ces <r beaux prés entre Tournay et le chastel et sur la rivière de « Lesse...
a Environ six semaines se tint le siège devant le chastel de <i. Mauvoisin et presque tous les jours aux barrières y avoit faits « d'armes et escarmouches de ceux de dedans à ceux de dehors. <r Et vous dis que ceux de Mauvoisin se fussent assez tenus, car <i le chastel n'est pas prenable si ce n'est par long siège ; mais il « leur avint que on leur tollit d'une part l'eau d'un puits qui sied <( au dehors du chastel et les citernes que ils avoient là dedans « séchèrent : car oncques goutte d'eau du ciel durant six semaines <i n'y chéy tant fit chaud et sec. Et ceux de l'ost avoient bien leur « aise de la belle rivière de Lèse, qui leur couroit claire et roide, « dont ils étoient servis eux et leurs chevaux.
« Quand les compagnons de la garnison de Mauvoisin se trou- « vèrentence parti, si se commencèrent à esbahir, car ils ne (S pouvoient longuement durer; des vins avoient-ils assez, mais c'. la douce eau leur manquoit. Si eurent conseil ensemble « entr'eux que ils traiteroient devers le duc ainsi que ils firent : et
« impétra Raimonnet de l'Espéc, leur capitaine, un sauf conduit « pour venir en Test parler au duc. Il Tôt assez légèrement et vint « parler au duc et dit: Monseigneur, si vous nous voulez faire « bonne compagnie à mes compagnons et à moi, je vous rendrai « le chastel de Mauvoisin.— Quel compagnie, répondit le duc, « voulez-vous que je vous fasse ? Partez-vous en et allez votre « chemin chacun en son pays, sans vous bouter en fort qui nous « soit contraire; car si vous vous y boutez et je vous tienne, je « vous délivrerai à Jausselin qui vous fera vos barbes sans ra- « souer. — Monseigneur, dit Raimonnet, si il est ainsi que nous « nous partions et retraions en nos lieux, il nous en faut porter « ce qui est nôtre, car nous l'avons gagné par armes en peine et « en grand'aventure. Le duc pensa un petit et puis répondit et « dit : — Je veuil bien que vous emportez que porter en pouvez « devant vous en malles et en sommiers et non autrement ; et si <i vous tenez nuls prisonniers, ils nous seront rendus. — Je le c veuil bien, dit Raimonnet. »
Ainsi se faisaient les traités en ce temps-là, entre généraux et bandits. Les gens de Mauvezin « se départirent » paisiblement. Froissart nous apprend encore que Raimonnet de l'Espée « se tourna françois » et servit depuis le duc d'Anjou. Celui-ci tenait le repaire de Mauvezin; c'était ce qu'il voulait; il le fit garder par un chevalier de Bigorre qui s'appelait «■ Messire Chiquart de la Perrière » ; puis s'en alla purger l'entrée de la vallée de la Neste des traînards anglais, et finalement vint mettre le siège devant Lourdes.
Or, étant devant Lourdes, Monseigneur d'Anjou, qui était un prince au cœur assez droit, eut une envie de justice; il eut même une double envie : récompenser les services du comte d'Armagnac, qui l'avait fort aidé en cette guerre, et dédommager Roger- Bernard de Castelbon, à qui les Anglais avaient pris Mauvezin, qu'on ne voulait pas lui rendre. Le vicomte reçut une belle châtellenie dans le Nébouzan, « en la jugerie de Rivière » ; le
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