LES N ESTES
comte d'Armagnac eut Mauvezin, quil ne garda guère. Gaston Phœbus, le comte-soleil, le serrait de près. Il y eut un accord entre Foix et Armagnac. Phœbus donnait son fils — celui que plus tard il tua de sa main ; Jean II d'Armagnac donnait sa fille : le gage de l'alliance, c'était Mauvezin, qu'Armagnac cédait à
BCIXES DE 3IACVEZIS
Foix. Le château avait souffert du siège de 1373; Phœbus, le grand bâtisseur, le remit debout. La forteresse demeura dans la maison de Foix, bientôt après maîtresse du Béarn par des alliances, et du Bigorre par une rétrocession du roi de France, Charles MI. Mauvezin fut donc à Jeanne d'Albret, qui naturellement y entretint une garnison. Les huguenots de Mauvezin ont laissé dans les traditions du pays d'aussi méchantes traces que les Anglais.
La ruine de Mauvezin est encore menaçante (1); le donjon est debout, haut de près de 35 mètres, avec des murailles épaisses de dix pieds, mauvaise maçonnerie d'ailleurs, faite de caillous roulés et de quartiers de roches. L'enceinte croulante montre également une épaisseur énorme ; les murs ne devaient pas avoir une élévation de moins de quatorze ou quinze mètres, et le poids en reposait sur de puissants contreforts, prenant leur pied dans le roc au fond du fossé. La figure de l'édifice est celle d'un rectangle, qui, de trois côtés, surplombe une ravine profonde ; du quatrième côté, vers l'est, une sorte de petit col relie le village au promontoire qui porte le château ; mais, là aussi, est le donjon en forte saillie sur l'enceinte, dominant, écrasant ce nid d'opprimés, et le surveillant par une des ouvertures ; une autre de ces fenêtres voûtées regarde au couchant, et plonge dans la vallée.
De ce côté du village était la porte, unique issue établissant les communications au dehors, et défendue par un pont-levis jeté au-dessus d'une tranchée. On voit dans la courtine, à droite, le jeu de la gigantesque barre qui la fermait. Le fronton sculpté en a été conservé et présente deux figures d'hommes et deux guirlandes de laurier qui se joignent sous une tête de hibou. L'écu des comtes est en bannière, portant accolées les armes de Foix et de Béarn. Par une disposition commune à beaucoup d'autres châteaux, le donjon de Mauvezin n'avait point de porte intérieure ouvrant sur la cour. L'ouverture la plus proche du sol en est encore à plus de vingt pieds. Il y fallait monter par des échelles, précaution prise sans doute bien moins contre l'ennemi qui, déjà, aurait envahi l'enceinte, que contre les révoltes de la garnison. Tout chef de bandits craint ses soldats.
Dans cette cour, on distingue encore fort bien les traces de cellules où s'abritaient avec leurs chevaux les hommes de ces
(1) Un mn.eisirat pyrénéen, M. Curée-Seimbre, a écrit une excellente monoerapiiie de Mauvezin.
LE PLATEAU DE LANNEMEZAX. — LES NESTES. 77
terribles bandes de pillards. Trois cheminées. Ils s'y chauffaient: le climat est rude à cette hauteur ; ils y faisaient rôtir d'énormes quartiers de viande ; ces cheminées sont larges, la victuaille était abondante et gratuite, puisqu'ils l'avaient enlevée dans les vallées et le plus ordinairement tué le pâtre. Le remords ne dérangeait point leur appétit. Quant aux officiers, ils n'étaient pas précisément logés en princes ; on ne voit guère de vestiges d'appartement, ils nichaient dans des trous; le hibou qui décore le dessus de la porte est bien leur image. Le chef de la bande habitait apparemment le donjon. On y trouvait, à partir du deuxième étage, des chambres voûtées, et un escalier montant au faite. De cet escalier, qui dut être en bois, plus de restes.
Mais je songe que j'ai omis de mentionner la devise qui se lit sur l'écu en bannière. Quand je dis qu'il se lit!... Un érudit de Tarbes, que j'ai déjà nommé, M. Curée-Seimbre, armé d'une loupe, a pu la déchiffrer. C'est celle du fils de Gaston, celui-là même qui, dénoncé par le bâtard Yvain comme ayant voulu empoisonner leur père, reçut dans son cachot, à Orthez, le célèbre coup de « coutel » (1) : — « J'ay belle dame. » — La mort fut sa maîtresse.
De Mauvezin à Capvern, la route est affreuse. De loin en loin des villages ; nous prenons un embranchement à gauche pour suivre une sorte de promontoire séparé par une gorge du plateau de Lannemezan. C'est au fond de cette déchirure du sol, aux parois tapissées d'un taillis en broussailles, qu'est assis l'établissement du Bouridé. Le chemin y glisse rapidement, et traverse un ruisseau ; sur chacune des deux rives s'élève un bâtiment. C'est tout; ce n'est pas beau, ce n'est pas gai. On ne saurait imaginer une nature plus mesquine et plus morne. L'eau du
(1) Des deux bâtards de Phœbus, l'un devait périr à la Cour de France, brûlé dans ce fameux ballet des saucages, donné à l'hôtel Saint-Paul jjour amuser la démence de Charles VI : c'était Yvain. L'autre, Gratian, devint la tige des ducs de Mœdina-Cœli .
LES PYr.EXEES.
Bouridé est employée très efTicacement contre les névralgies et les rhumatismes, deux hôtes cruels qu'il faut déloger à tout prix ; cette pensée est nécessaire pour faire supporter un pareil séjour. Le Bouridé n'est point, d'ailleurs, l'établissement principal de Capvern. On recommence à suivre le vallon sur une longueur de deux kilomètres, un peu moins, peut-être. La route est, d'abord, sans vue, mais ombreuse et fraîche; le taillis a grandi sur les versants, les arbres ont pris quelque développement, le site un petit commencement de grâce. Bientôt on escalade le contrefort, qui domine la véritable station ; une belle route alors redescend, en contournant la pente, jusqu'aux maisons de Hount-Caoudo.
Les eaux de Capvern ont été anciennement connues ; on a trouvé aux environs des débris de l'époque romaine; donc les Romains venaient ici en traitement. Les sources avaient été un peu oubliées ; un ingénieur de la contrée les signala, pendant la Révolution, au Comité de salut public, qui prit l'avis en considération. On peut expliquer par des malaises au foie les fureurs qui dirigèrent sans cesse les résolutions de ce fameux Comité; or ces sources refont aux malades des foies tout neufs. Si le loisir n'eût point manqué à M. de Robespierre pour se rendre à Capvern, il aurait peut-être constitué un gouvernement pastoral au retour. Le Comité de salut public ordonna donc la construction d'un premier établissement. Capvern, depuis lors, fut assez fréquenté , et Test chaque année davantage.
Les bâtiments de Hount-Caoudo sont placés au fond de cette deuxième ravine, au-dessous du village. Des maisons sordides s'étagentsurle versantdegauche, regardant des éboulis de pierres noires et des gazons jaunis. De rares arbres à la chevelure grêle ne donnent pas même l'idée d'un ombrage. Une ruelle grimpe à l'assaut de ce versant maussade, bordant d'un côté le ravin, de l'autre rasant le pied d'une grande muraille qui épaule la terrasse du Casino. Capvern, en effet, a son Casino, vaste bâtisse
LE PLATEAU DE LANNEMKZAN. — LES NESTES. 79
pompeuse, insipide comme toutes les autres du môme genre.
En revanche, on construit, auprès des sources, des Thermes qui remplaceront les vieux bâtiments, et qui paraissent devoir être aménagés avec beaucoup de soin. Au moins voilà une bâtisse utile.
Si j'étais un des malades de cette station, je ne voudrais loger que dans le haut village, qui monte au faite du plateau. Là, du moins, si le sol est encore bien mélancolique, on voit le ciel ouvert, le soleil rit. Quelques maisons sont entourées de jardins ; il y a des hôtelleries et des cafés. Ce n'est plus la tristesse noire du fond de la gorge.
Nous passerons la nuit dans une de ces hôtelleries ; demain nous remonterons au village de Lannemezan, et rejoindrons la route qui conduit de Tarbes à Arreau, à la porte de la vallée d'Aure.
Ce plateau de Lannemezan jouit d'une réputation considérable auprès des géologues et des géographes. Le sol renferme des fossiles ; mais le vilain sol, grand Dieu! \u, semé de quelques ilôts de misérable verdure , en d'autres endroits tapissé de bruyères chétives et de fougères naines, en d'autres encore se creusant en ravines marécageuses, d'où la fièvre s'élève sur l'haleine des eaux croupies. — Ce qui est curieux, c'est que du ravin d'à côté sort de l'eau vive. Des rivières s'échappent de ces coupures profondes et courent vers la Garonne, au nord et à Test, à l'ouest vers l'Adour. C'est donc ici qu'estplacé le pointde partage entre les deux fleuves, et voilà ce qui fait l'admiration des géographes. Ils voient en ces tristes landes le seuil des Pyrénées centrales, et le moyeu où viennent s'embrancher toutes les basses vallées, comme les rayons d'une grande roue.
Quant à moi, je ne vois que de mornes espaces : au loin, dans la brume, au nord, les sommets du chaînon dont nous venons de descendre les pentes pour arriver au plateau ; à l'ouest, une autre chaîne aux cimes arrondies, aux flancs grisâtres ; au sud, une
large dépression, avec un horizon vague de grands monts : c'est la vallée de laNeste. Nous avançons lentement, le dos courbé, les épaules ramassées, faisant tête à un vent endiablé accourant du fond de cette vallée, qui, cependant, est pour nous la terre promise. Les rafales apportent des nuées d'insectes qui nous fouettent le visage et y laissent des morsures. Si nous relevons les yeux, nous revoyons les bruyères grises, les rideaux d'arbres maigres, les flaques d'eau luisant comme de l'étain ; — un peu plus loin, sur ces pâturages dérisoires, d'immenses troupeaux de moutons. Les bergers se tiennent au bord de la route, appuyés sur de longs bâtons, couverts d'une guenille noire, en forme de cape, dont ils ont relevé un pan sur leur tète, sans doute pour se garantir de ces mouches cruelles. Le ciel est orageux, coupé de larges bandes d'un rouge noirâtre ; la chaleur est cuisante, et je m'assieds au pied d'une vieille croix de fer, élevée sur un socle de marbre brut. J'aime mieux les ascensions, j'aime mieux la neige! Ce pays est lugubre et d'une âpreté qui dévore; la fatigue de l'esprit et le dégoût des yeux font les membres inertes. Deux bergers passent devant moi sur le chemin, suivis de quatre chiens énormes, tous deux à l'envi tors et noueux, faces abruties, teint verdâtre. Quel peuple ! Quel horrible coin d'un beau pays !
Jadis il y eut, de ce côté, une grande forteresse, un autre Mauvezin. Elle appartenait aux vicomtes delà Barthe, seigneurs delà vallée d'Aure. Ce fut celle précisément que vint assiéger « le maréchal de l'Ost » du duc d'Anjou, le sire du Chastel, tandis que le duc se portait sur Mauvezin. Ce repaire ne contenait guère qu'une soixantaine de bandits, mais des loups et des vautours de choix, que commandait le bâtard de Mauléon. Or il se trouvait que ce bâtard était cousin de Chastel. Aussi l'on s'entendit. Les assiégés se rendirent, sous la condition qu'il leur serait permis d'emporter « le meilleur et le plus bel, car du pillage, ils avoient assez. » Ils avaient surtout fait leur butin sur les pèlerins qui se
LE PLATEAU DE LANNEMEZAX. — LES NESTES.
rendaient par cette voie à Saint-Jacques de Compostellc. Donc le bâtard et les siens délogèrent, bien chargés, et du Chastel ayant épargné les fauves, se dédommagea sur la tanière ; il rasa le château. Monseigneur d'Anjou le loua fort; il croyait que les brigands étaient demeurés sous les pierres.
De cette forteresse de Trigalet dont parle Froissart, plus de traces ; nous n'en chercherons pas remplacement, il nous tarde trop de sortir de cette région désolée. Tout à coup, au point où le versant commence, nous rencontrons un large flot bruyant et clair: c'est le canal qui porte les eaux de la Neste dans le Gers, qui nait, là-bas, au faite du plateau. Ici, un changement à vue : le versant glisse par un chemin couvert de beaux arbres ; on revoit entin de la verdure fraîche et robuste. Le charme en est doublé par le contraste de cette aridité navrante qu'on vient de traverser. Au sortir de ces feuillages, les monts se présentent, rangés sur quatre lignes ; la plus haute se perd dans des nuées. Le large seuil de la vallée s'entr ouvre, et laisse voir sur un monticule à croupe ronde, sans doute dominant la Neste, un donjon carré, flanqué d'un corps de murailles : c'est la ruine de Montoussé.
A droite, sur la pente, s'ouvrent deux belles avenues dans la chênaie. Cela parait délicieux de marcher sous des chênes. Ces allées conduisent à l'établissement des bains de la Barthe ; dans la langue administrative, on écrit La^arf/ie. J'ai consulté les vieux auteurs, mon orthographe est la bonne ; l'étymologie du nom me donne raison : Bartha veut dire forêt. Ce pays était couvert de bois ; la belle Neste, que nous découvrons enfin, en traversant le village de Cazalères, courait sous d'antiques ramures; ici, la chênaie est encore superbe; on la quitte au bout de quelques minutes, et l'on découvre la vallée.
Le gros village de la Barthe est assis à gauche, en tournant, vers le midi. Il s'appelle la Barthe-Mour. Les Maures y reçurent une terrible saignée. Le roi Sanche d'Aragon menait les monta-
gnards des quatre vallées contre les infidèles ; le pays en fut purgé. Les quatre vallées : Aure, Magnoac, Neste et Barousse acclamèrent le roi d'outre-monts ; ce fut leur premier seigneur. Il bâtit un château sur le lieu de la bataille.