LA BAKTHE — LE DONJON DE MONTOUSSÉ
Le village de la Barthe est riant et propre. J'y vois une belle fontaine, qui lui fut donnée par un percepteur. Voilà une action rare et louable chez un fonctionnaire uniquement préposé pour recevoir. Des maisons à galeries de bois très anciennes bordent le village, que précède, à gauche de la route, une esplanade décorée de quatre rangées d'arbres magnifiques. Le pays est fertile, les riches cultures reparaissent. Les quadrupèdes n'aiment pas à tirer la charrue, si les bipèdes laborieux sont ardents à la pousser. On entend dans la cour d'une de ces maisons rustiques un tapage épouvantable : c'est la lutte d'un homme et de son bœuf qui ne veut pas se laisser atteler.
L'église de la Barthe est séparée du village ; on la rencontre, à deux ou trois cents mètres, dans « le quartier du château ». Elle est nouvellement construite; mais on s'est servi, dans la reconstruction, de quelques restes précieux de l'ancien sanctuaire. Les chapiteaux anciens ont été montés sur les piliers neufs. Plu-
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sieurs sont très curieux, un surtout figurant la luxure sous les traits d'une femme que caressent deux vilains lézards. Un autre présente l'aigle aux ailes éployées, portant les tables de la Loi. L'église est bien située, entourée d'arbres ; tout ce coin est d'un charme saisissant. Les ossements des Maures remplissent le sol ; à droite, fut le château du roi Sanche. Au-devant de soi, on a deux étages de monts au-dessus de la rive gauche de la Neste : le premier formé de mamelons isolés; sur l'une de ces cimes rondes, Montoussé, et son donjon carré. Ce qui frappe dans ce paysage, très pittoresque sans rudesse, c'est la chaude harmonie de sa couleur ; le ton dominant est un gris rougeâtre, qui revêt les murailles de Montoussé, les versants de ces petits monts arrondis, et jusqu'au sol des champs cultivés, jusqu'aux chaumes que nous traversons pour joindre la Neste. Nous le voyons enfin de près, ce beau torrent, le cousin du Gave de Pau, qui s'enrichit, comme lui, de cent torrents secondaires, et par la Garonne, comme lui par l'Adour, va se perdre dans l'Océan.
A la Barthe, nous trouvons une voiture. Nous repassons par Cazalères, et courons vers Lortet. La route, parfois, domine la Neste, et, parfois,s'enéloigne. A Lortet, nous mettons pied à terre, et par les méandres d'un sentier, à travers des champs et des vignes, puis en nous laissant dévaler le long des roches, nous joignons le torrent. Sur l'autre rive, il y a des grottes. Des savants y ont recueilli des vestiges de lage de pierre; la tradition y place le refuge des cathoJiques de la vallée opprimés par la bande fameuse de Jean-Guilhem d'Aure.
Ce lieu est d'une rudesse désolée, bien qu'un village soit blotti sur le bord même du torrent, au-dessous d'un mont, dont l'escarpement est d'une raideur effrayante jusqu'à moitié de sa hauteur ; là, se creuse un vallonnement qui se revêt de gazon, et où croissent quelques arbres. Un peu plus loin, monte une rampe verticale, que percent deux fissures assez larges ; ce sont les deux entrées principales de la grotte : au-devant, une saillie forme terrasse,
et de là les réfugiés pouvaient longtemps défier les assaillants, pour peu qu'ils eussent des projectiles ou des armes. L'assaut ne •pouvait être tenté que par un couloir étroit, grimpant entre les roches ; encore devait-on rencontrer un contrefort barrant tout à coup ce chemin périlleux, où deux hommes n'auraient pu s'enga-
ger de front.. De' plus, l'une des deux ouvertures, la plus large, avait été murée.
Nous regagnons notre carrosse rustique, La route se poursuit. Deux liles de monts boisés à gauche, dénudés à droite. Parfois, de hautes rampes vertes, mais d'un vert aride et jaune, que coupe une muraille grise. A Héches, nous remettons pied à terre pour
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explorer la basse vallée. La Neste roule son flot nuancé, tantôt clair, tantôt sombre, suivant la profondeur de l'eau ou l'épaisseur du couvert de feuillages. Dans un val étroit, une sorte de basse gorge, elle rencontre un pont de bois qui a succédé à un vieux pont de pierre. Là une roche à pic, à quarante ou cinquante mètres en aval porte, les débris d'un donjon carré. Le village, perdu dans ce fond de désert, qui ne reçoit le soleil que pendant quatre mois, n'est point du tout pauvre; les habitants vivent de la pêche ; les truites sont abondantes, les anguilles des Héches sont renommées. Point d'autre industrie ; le moulin du seigneur, un superbe moulin, ne marche plus et s'écroule.
Héches n'est qu'à sixkilomètresde Sarrancolin. C'est ici une ville qualifiée. Sarrancolin fut un moment la capitale du pays d'Aure.
J'ai lu dans un auteur pyrénéen que cette curieuse villette était c( mal bâtie ». Sarrancolin est certainement un des lieux les plus biscornus mais les plus intéressants que j'aie vus dans les Pyrénées, et ailleurs. Et d'abord, vous trottez sur la route; vous savez que tout à l'heure vous rencontrerez un grand bourg, qui est le centre d'une industrie importante, et vous vous demandez où il peut bien se nicher entre les deux hautes et inflexibles parois de montagne qui se dressent devant vous, et semblent se joindre. Il y tientpourtant, et tout en y entrant, vous pouvez trouver même qu'il n'y est point trop resserré. Des maisons neuves, très propres et presque cossues, bordent la route, à gauche; le champ de foire, ombragé de grands arbres, s'étend à droite.
Tout à coup, la grande muraille noire reparait, tapissée de ses sapins rabougris ; vous la revoyez des deux côtés : à gauche, un peu reculée, et vous devinez aisément qu'elle surplombe l'autre rive de la Neste ; à droite, s' avançant sur vous ; la tour carrée de l'église semble s'y incruster ; c'est un beau spécimen de clocher roman. L'église, inachevée, ([ui n'a que des bas-côtés et une abside, se présente plaquée, collée à la roche, précédée et flanquée de ruines. Là, étaitl'ancien prieuréde Sarrancolin, l'un des postes
ecclésiastiques les plus recherchés de tout le pays, au moyen âge. Un beau jour, auxiii^ siècle, le prieur et ses moines se révoltèrent contre la tyrannie de l'évêque de Comminges, qui fut obligé d'emprunter au comte ses hommes d'armes pour les réduire. Le bras séculier et le bras régulier se gourmèrent.
En face de l'église, s'ouvrait l'une des portes de l'ancienne ville assise sur le torrent ; le bourg moderne longeant la route n'est qu'une façade trompeuse. Sarrancolin est là, derrière, encore entouré de sa ceinture de murailles qui crève de toutes parts, et dont les assises portent des masures du côté de la Neste. Si vous avancez dans la rue principale, que croisent des ruelles, vous rencontrerez d'anciens logis, qui furent riches en leur temps : l'un qui montre de belles fenêtres du xvr siècle, avec une date inscrite, en effet, au-dessus de sa porte : 1582. D'autres maisons, dont l'étage s'avance en encorbellement sous le pignon d'ardoises, sont d'une époque plus récente, bien que de construction presque analogue ; rien ne va bien vite en ce bout du monde, on y aime longtemps les vieux modèles. Plusieurs portent aussi leur date; les chiffres en sont disposés en carré autour d'un cœur qui forme le centre.
D'autres sont des maisons de bois, entièrement revêtues de ce même manteau d'ardoises effritées. La rue va tout droit à l'une des portes; il y en avait quatre. Celle-ci est percée dans le pied d'une tour carrée, et présente un écusson, mi-partie aux armes de France, mi-partie aux armes de la ville, qui sont des clefs ; une couronne de marquis le surmonte. Que fait là cette couronne? Les quatre vallées n'eurent plus d'autre seigneur que le roi de France, depuis Louis XI, à qui elles s'étaient données.
Sur la face qui regarde la Neste, la curiosité est différente. Là, il n'y eut jamais que des masures, plantées, comme je l'ai dit, sur