DU LYS
On suit l'allée de la Pique au bord du torrent^ on traverse l'allée du Piqué, au point marqué par la croix de fer, où elle se soude à l'avenue de Montauban, et pour peu que l'on soit guidé par un habitant notable de Luchon qui passe en franchise, on pénètre alors dans un de ces bocages dont l'exquise fraîcheur ne se rencontre qu'en ce pays d'ombres profondes. L'ile Soulerat^ pro-
priété privée, décrit une sorte de triangle très imparfait, formé par la division en deux branches du torrent de l'Oueil, ou rivière d'One.
Si l'on aime la vue des monts à travers les feuillages, le souffle et la rumeur des eaux claires, ce double confluent des deux rivières paraîtra délicieux. Ce coin de Luchon est entièrement inconnu des baigneurs ; un Cerbère jardinier le garde avec un soin que Tattrait du lieu sufTit à expliquer. Si l'on n'y veillait, on ne peut savoir ce qu'il y aurait ici de rendez-vous tendres ; l'ile Soulerat deviendrait une île de Cythère.
En quittant ce nid de verdure, il faut rejoindre la croix et remonter l'avenue de Montauban. C'est la suite de l'allée du Piqué. Montauban aune église neuve et une cascade. La politesse commande de visiter l'uneavant de se faire conduire à l'autre, car cette cascade est dans le jardin de M. le curé. On a devant soi deux monts : d'un côté un bloc rocheux, à la cime carrée, de l'autre une longue pente couverte de hêtres et de sapins ; entre les deux, une gorge très sombre.
On gravit la rue du village, et l'on arrive au jardin du curé, que défend une large porte abominablement peinte en vert. Il y a une redevance: cinquante centimes. C'est pour payer la construction de l'église, — dont les voûtes gothiques sont soutenues par des colonnes de marbre ; rien n'est si cher que le gothique. Le droit du seigneur curé une fois acquitté, on gravit un labyrinthe à travers des bosquets; dans tout jardin presbytéral, il doit y avoir un labyrinthe. Mais au faîte de celui-ci, on rencontre une « beauté naturelle » qui ne se voit dans aucun autre. La cascade est formée par un ruisseau qui bondit à travers des roches éboulées; une belle gerbe d'eau bouillonnante tombe dans un bassin, autour duquel on a disposé des sièges. On peut s'y asseoir sans qu'il en coûte rien, sauf les honoraires du médecin peut-être, car, au bord de cette eau glaciale, l'atmosphère est perfide. — Madame, croisez vos dentelles sur votre poitrine, si vous n'avez pas d'autre
préservatif contre les froidures soudaines, quand vous vous asseoirez, à Montauban, devant la cascade de M. le curé.
CASCADE DE JUZET
De Montauban, une route, dont]le ruban se déroule à droite, conduitaupieddu hameau de Juzet. Trois quarts d'heure de petite marche. Pour grimper à ce joli perchoir, un sentier rapide s'ouvre à l'angle d'un pont. On a sous les yeux le torrent qui, plus
haut, a formé la cascade; un moulin pittoresque est assis à cheval sur les deux rives. Bientôt après, une barrière. La cascade de Juzet est encore une propriété privée : nouveau droit de cinquante centimes, mais qui, cette fois, ne serviront pas à couvrir les dépenses d'une église; c'est le propriétaire qui empoche.
Cette cascade de Juzet est bien supérieure à celle deMontauban ; le fond du tableau, tapissé de grands feuillages, a plus de grâce, le cadre est plus large ; la nappe d'eau, plus abondante, au Heu de retomber dans un bassin artificiel, vient expirer dans le torrent, dont le lit est hérissé de roches; enfin la hauteur est de plus de cent vingt pieds. Juzet est un des points les plus agréables de cette lente promenade circulaire autour de Luchon, qu'on appelle « le tour de la vallée ».
Chacun peut la prendre différemment, suivant son caprice. La marche ordinaire va d'une allée qui part des jardins de l'établissement thermal, près de la buvette du Pré, et joint Saint-Mamet; de là on se rend à Montaubanpar une route qui court au pied des monts, puis à Juzet, puis à Salles, Antignac, Moustajou, et l'on rentre à Luchon par l'avenue de Barcugnas.
Mais on peut aussi ne voir que Montauban et Juzet, et remettre au lendemain la visite à Saint-Mamet. L'église, de la fin du xv^ siècle, a été restaurée et décorée de peintures murales intéressantes, parmi lesquelles on rencontre pour la première fois l'image du grand saint Bertrand, l'apôtre du Comminges. Rien dans le village n'est d'ailleurs curieux que sa situation sur la rive droite de la Pique, et l'animation qu'y apportent les promeneurs. Les calèches passent, puis ce sont les troupes d'ânes chargés d'enfants, qui accourent sous la conduite des gouvernantes et de l'ânier. Partout on croise ces petites bandes joyeuses, les ânes trottinant, les enfants criant de plaisir, tant qu'ils travaillent à mettre leurs montures au galop, et, quand ils y ont réussi pour un moment, criant de peur.
Castel-Vieil fait partie du «tour de la vallée » ; c'est aussi une promenade à part et qui se présente d'elle-même ; on doit suivre la route d'Espagne, qui court derrière le quinconce des Thermes. Le chemin, d'abord plat, se relève; on n'arrive point sans fatigue. Castel-Vieil n'était-il bien qu'un poste de vigie? Si la tour surveillait le défilé de Vénasque, elle commandait aussi la vallée de Burbe, au sud-ouest, — c'est-à-dire le chemin qui descend du col de Portillon. Pendant laguerre de la succession d'Espagne, Castel- Vieil avait été armé. On avait hérissé de canons ces vieilles pierres. Quant à la vue, elle s'étend sur la vallée entière de Luchon, sur la base des monts, sur la gorge de la Pique, sur le beau vallon de Burbe, recouvert d'un énorme manteau de verdure, dont les plis ondulent comme des vagues.
On a vu désormais Juzet, Montauban, Castel-^'ieil, Antignac, et l'on n'a pas épuisé les promenades autour de Luchon. Celle qui conduira le visiteur à la cascade de Sourrouille , est en dehors du « tour » classique. On gagne l'allée des Soupirs, en remontant la rive droite de F One jusqu'au pont de Mousquères ; un chemin s'ouvre à gauche du pont, et longe de belles prairies ; c'est celui des granges de Gourofi qu'il faut suivre quand on veut faire à pied l'ascension du Superbagnères. Bientôt on rencontre un ruisseau dont le nom — Ricou- Caout — est moins harmonieux que sa chanson, puis la Source. On est alors dans le vallon de Gouron, pittoresque et souriant. La cascade est l'une des plus jolies de tout le pays luchonnais, fertile en chutes d'eau; on ne la connaît presque point, file ne figure pas même dans les guides.
Il est bien gracieux pourtant ce léger panache flottant à travers les hauts branchages d'une hétrée. C'est d'abord une fumée d'eau sous les feuilles. La chute rencontre successivement deux ressauts creusés dans de belles roches de fer teintées d'un jaune de rouille; sur ces deux gradins, le flot s'arrête un moment, se condense, glisse en écharpe brillante jusqu'à une plate-forme, et de là re-
tombe furieux dans le lit hérissé du ruisseau. Accoudé sur le garde-fou d'une passerelle rustique, on peut examiner à loisir cette bataille inégale des roches et de l'eau.
Après cette visite à Sourrouille, c en est bien fini des « promenades » ; l'heure des « excursions » a sonné, celle des ascensions est prochaine. Cependant il est inutile de ceindre ses reins et de se munir du ])àton de montagne, s'il ne s'agit que de visiter la célèbre et romantique vallée du Lys ; car on la parcourt commodément en voiture, du moins jusqu'à la cascade d'Enfer, au pied des glaciers. La nature, ayant ici dépensé toutes ses harmonies, n'a point voulu que l'abord en pût décourager les dames.
La vallée du Lys est le bijou des Pyrénées : le joli dans le sublime; des fleurs dans des gorges sauvages; le beau lys des Pyrénées ouvrant sa corolle rose tachetée de sang dans l'horreur de la « rue d'Enfer », au-dessus d'un gouffre; des bois sombres, des eaux éblouissantes; des cirques de verdure couronnés de glaciers.
La route d'abord est la même qui conduit à Castel-Vieil; on repasse au pied de la tour. Le vieux soldat qui la garde y a planté son drapeau. C'est sa coutume par le beau temps ; quand le soleil luit, le bonhomme se pavoise. On court au-dessus de la vallée profonde, d'où cette petite montagne de Castel-Vieil émerge comme un iiot escarpé ; le chemin couvert de feuillages rasant les pentes du Superbagnères, à droite, passe bientôt sur la rive gauche de la Pique par le pont Lapadié, puis, franchissant de nouveau le torrent par le pont Piavi, pénètre dans la vallée du Lys. On laisse le chemin de l'Hospice à gauche, on a devant soi, au sud, de hautes rampes inaccessibles : ce sont les escarpements du Mail Arroué, tapissés des plis serrés d'une sapinière. Le Mail . Arroué n'est pas un petit mont : 2,065 mètres. Entre la route et la forêt se creuse une ravine qui parait sans fond ; le Lys y roule sous une chevelure d'aulnes.
Au sud, une gorge verte entre deux murailles boisées : c'est le
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val Bouneou, qui sépare le Mail du pic de Bouneou et monte tout droit vers le mont Sacroux, à travers les bois et les pâturages. Une cascade s'épanche entre les branchages des sapins; le torrent mugit dans la combe profonde; le bruit remplit lahêtrée qui, maintenant, borde la route. Il faut mettre pied à terre pour visiter le gouffre de Bouneou. Les abords en sont glissants ; mais on aperçoit tout de suite un objet parlant qui commande la prudence : c'est une croix funéraire de marbre blanc. Ici, un touriste a voulu voir de trop près le bouillonnement de l'eau ; — la roche effritée a manqué sous son pied, le tourbillon l'a saisi.
Le Lys arrive sous un couvert impénétrable, formé de toutes les essences d'arbre que Ton peut imaginer : des hêtres, des alizie-rs, des merisiers, des érables, des tilleuls, des sorbiers, accolés aux sapins, si bien que leurs bouquets de graines pourpres ont Tair de pendre à ces rameaux noirs. Le torrent s'abime dans ce trou de Bouneou^ appelé aussi l'Estrangouillé^ jette de grands remous d'écume, puis reprend son cours furieux, encaissé entre deux formidables rebords de roches. Une passerelle, reliant les deux rives, est le meilleur poste pour examiner le jet de l'eau sortant du gouffre. Malheureusement une demi-douzaine de polissons vous y enveloppera bientôt, pour vous proposer de vous conduire à l'endroit précisément où le malheureux touriste fut pris du vertige, et roula dans le flot tournoyant ; pour deux sous que vous leur donnerez, ils vous fourniront la chance d'être mis en morceaux.
Après le trou de l'Estrangouillé, la vallée se resserre encore ; on est en pleine forêt, au cœur de cette végétation luxuriante et folle ; un deuxième ressaut du torrent tombant dans un autre gouffre remplit le fourré d'un bruit assourdissant. Le bois, après cette cascade Richard, prend un aspect différent : plus de halliers, une hêtrée superbe. Sur l'autre rive du Lys, des pâturages. Tout à coup la gorge s'ouvre, et le cirque se déploie. C'est un prodige et un ravissement ; et toujours ce mélange extra-
ordinaire de grâce et de grandeur, de sauvagerie et de mondanité, qui fait le caractère de cette vallée adorable, l'une des œuvres favorites du Créateur apparemment, et le promenoir quotidien des élégances de Luchon. Sur la route qui va serpentant en lacets, tantôt s'éloignant du Lys, tantôt à fleur du torrent, se croisent les voitures etles cavalcades. Cette foule bigarrée dérange un peu; on voudrait n'avoir d'yeux que pour le cadre sans rival de ce cirque merveilleux, pour ces cascades qui roulent des premiers étages boisés des monts, pour ces pics entassés, et pour l'éblouissement de ces plaines blanches couchées^ là-haut, entre les crêtes.
On revient pourtant malgré soi aux choses de la terre, et l'on s'amuse de ce tumulte mondain de la route. La plupart de ces promeneurs et promeneuses paraissent un peu plus occupés d'examiner la correction de M. X. et la nouveauté du chapeau de Madame Z., que de déterminer la situation du glacier. Le grand miroir étincelle sous un soleil ardent ; les champs de neige, vus à la lorgnette, présentent de longs bourrelets qui ressemblent aux sillons des champs de blé, dans le monde d'en bas. Ces deux monts, qui les dominent, sont, ausud-est,lepicCrabioule,àrouest le pic Quairat. Ce dernier a deux pointes, deux tours aiguës de granit qui regardent le vrai désert aérien, les glaciers et les escarpements déchiquetés de son voisin, le Crabioule, picdes C7'a?>es (chèvres ou isards, tous animaux grimpants). Ces terribles passages sont en effet hantés par de grandes hardes d'isards qui vont franchissant les crevasses, glissant sur les moraines, se reposant et ruminant dans la neige, tandis que, sur l'aiguille d'un rocher, veille la sentinelle du troupeau. Toute cette région est remplie de ces grimpeurs intéressants ; la chasse y est difficile, même pour les plus intrépides montagnards.
Un chasseur, précisément, vient sur la route, en sens contraire de la foule qui arrive de Luchon ; il porte sur ses épaules un de ces « crabes », et celui-ci est énorme. Notre chasseur, apparemment, n'a point réussi à le vendre dans une des trois hôtel-
leries assises au pied de la cascade d'Enfer, que nous allons joindre dans un moment. Il y a pour cela une bonne raison : l'animal est coriace ; c'est un « seulet ». Les vieux mâles ne vivent point en harde, et se tiennent à l'écart. La vieillesse des quadrupèdes, comme celle des bipèdes, est solitaire. Mais les promeneurs n'ayant point les lumières des trois aubergistes de là-bas, le chasseur et la bête ont un vif succès. Les voitures s'arrêtent, on prend plaisir à regarder ces cornes noires. Une troupe de cavaliers arrive, et l'un d'eux fait marché : deux louis, une bagatelle ! Il en aurait donné dix sous le feu des regards féminins. Or l'un des aubergistes n'aurait pas payé plus de vingt francs un sujet tendre.
La route continue ses méandres, et va heurter le fond du cirque. Les trois auberges sont assises au bord du torrent ; laubergiste de droite a trouvé le moyen de retenir les eaux par un barrage, et de fabriquer un petit lac. Sur ce laquet on a mis une nacelle. J'ai vu cela, l'an passé ; le torrent pourrait bien avoir emporté le barrage pendant l'hiver. De novembre en avril, toute cette combe et^ plus haut;, la sapinière sont ensevelies sous des monceaux de neige ; quand l'énorme linceul se fond aux premiers soleils, le Lys, gonflé, emporte tout. C'est à la fm du printemps, en ce radieux mois de juin, où les nuits sont encore glaciales à la montagne, qu'il faudrait visiter le cirque, quand les hêtres portent leurs feuilles neuves, et les sapins, leurs aiguilles d'un vert tendre, que des sillons de neige couvrent encore les pentes, avant que l'été n'ait diminué le volume des cascades. Et puis, en ce moment-là, il n'y a point d'escadrons féminins en costume Watteau au bord du torrent.
En août, c'est différent. Ce n'est point que cette foule parée et très animée n'offre de l'amusement. Il se donne chaque aprèsmidi une « première » dans les trois auberges ; le « tout Luchon » est là. A l'instar du « tout Paris >-, il est assez mélangé d'éléments cosmopolites : des Espagnols venant ici en voisins, des Anglais
qui partout se croient chez eux. Je monte à Thôtellerie^ située au-dessus du petit lac artificiel ; c'est la plus proche aussi de la cascade. On y a construit une galerie couverte, où l'on vient s'asseoir pour prendre des rafraîchissements. Dans l'auberge même, de joyeuses compagnies se font servir le <£ lunch » ; la cour est remplie de voitures et de chevaux qu'on ne sait où loger ; les querelles des cochers achèvent le tapage. Il faut oublier tout cela pour regarder le tableau du mont, et se faire violence pour ne point rire en voyant près de soi un jeune touriste venu de la poétique Angleterre qui s'occupe gravement à se confectionner un grog, et pour cette besogne importante s'est assis tournant le dos à la chute du torrent.
Il est aussi bien difTicile de ne pas se laisser distraire parle spectacle qu'on a sous les pieds. Le Lys se précipite en bouillonnant au fond du cirque et s'y divise en plusieurs branches, formant des ilôts; l'amusement pour cette fourmilière humaine, qui s'y presse, c'est de sauter d'un bord à l'autre sur les cailloux roulés. Les jeunes femmes y excellent ; si elles veulent passer dans une île, elles sont bien sûres d'y trouver quelque Robinson arrivé avant elles et qui leur présente la main; le même secours les attend pour rejoindre laterreferme. Le malheur, c'est queles enfants se mêlent au jeu; leurs pieds glissent au beau milieu du chemin, l'eau n'est guère profonde, mais elle est glacée; les babys piaillent, les mères courent affolées, n'ayant point d'habit de rechange; on apporte une jolie fillette toute blonde, toute rose, toute ruisselante, qu'il faudra mettre dans une couverture. Le jeune Anglais boit son grog et dit enlevant les épaules : Ahoh! les enfants.
J'ai déjà dit qu'une grande muraille boisée ferme le cirque. A gauche, deux cascades roulent dans la forêt; mais l'une n'offre plus qu'une nappe assez maigre, l'autre, à peine un filet d'eau. La grande chute, la cascade d'Enfer, est située à gauche. De notre auberge, on ne la découvre point, mais on l'entend; c'est un grondement de tonnerre qui ébranle les planches sur
r A s C A U U d'enfer
lesquelles nous sommes assis. Je m'achemine; le jeune Anglais me suit^ il a fini de boire son grog. Le sentier au-dessus du torrent devient bientôt assez glissant, le bruit est formidable. Encore un pas, au tournant d'une roche qui surplombe, et l'on a devant soi cette « rue d'Enfer ». Le Lys, dont le nom est si doux et l'action si brutale, s'est creusé un passage, une « rue » entre deux énormes blocs. La cascade tombed'une hauteur de soixante mètres environ. La nappe est large et écumeuse, mais c'est la force diabolique et le caractère sinistre de ces roches, qui en font la beauté saisissante. Au-dessous s'enfonce un couloir obscur; c'est bien l'accès d'un lieu infernal ; puis, la fissure s'élargit au sommet, et dans la lumière qui reparait brusquement se découpent des feuillages. Au point où le flot glisse, un débris subsiste encore de l'ancien barrage emporté; c'est un quartier de roche effilé en aiguille; les vieux du pays ont toujours vu ce piton vaciller sur sa base, et croient fermement que, lorsqu'une dernière convulsion du torrent l'arrachera enfin, ce sera un signe. Le Lys a de mauvaises colères ; ce jour-là, il fera des siennes dans la vallée !
Au pied de la gorge, en présence de ces roches toutes droites, et de la longue fente verticale qui les sépare, aveuglé, d'ailleurs, par l'éblouissement de l'eau, assourdi par sa chute, on se demande comment on gravira cette formidable rampe; pourtant rien n'est si simple. Seulement, Theure est trop avancée. Si l'on veut épargner sa peine, et ne faire qu'une ascension en s'élevantvers la rue d'Enfer, pour gagner le cirque du même nom, les étages de cascades, la région des lacs et le pied des glaciers, ce sera la tâche du lendemain.
A six heures, le fond de la vallée est encore plongé dans des demi-ténèbres; il fait à peine jour sous les roches et les grands noisetiers qui recouvrent le chemin. Ce n'est d'abord qu'un sentier; bientôt il s'élargit et monte à travers des bruyères. Vingt minutes de marche suffisent pour gagner le pont d'Enfer, jeté au-dessus de la chute. La poussière humide vous enveloppe.
le souffle de l'eau glacée vous cingle le visage. Le spectacle, d'ailleurs, n'est pas encore celui qu'on a souhaité ; on cherche le gouffre. Il faut monter encore, vingt autres minutes environ. Désormais, on chemine à travers une pelouse; un autre pont conduit sur la rive droite du torrent, et l'on atteint enfm une terrasse, à laquelle est suspendu l'escalier du vertige : quelques degrés dans le roc glissant, puis une saillie qui, heureusement, a été environnée d'un petit mur.
Ce semblant de promontoire a même reçu un double nom de femme très doux : Hélène-Marie. On ■ se demande si l'invocation de deux si grandes saintes n'a pas été imaginée pour faire rentrer le diable, en bas, dans son trou? Rassuré par ce mur salutaire qui n'est, bien entendu, qu'à hauteur d'appui, on n'a plus peur des œuvres du Malin; on regarde, tout à son aise, le noir conduit qui mène à son royaume, le gouffre d'Enfer. C'est une magnifique horreur. L'eau furieuse, l'eau satanique, tombe d'un seul jet entre ces deux murailles lisses et tranchantes. On ne la voit presque plus au fond; d'énormes roches la surplombent, couvertes de sinistres panaches de pins.
On quitte avec quelque soulagement le bord du gouffre. Ecoutez le guide : un nouveau trajet s'impose; il faut monter au pont Nadée, en suivant toujours la rive droite du torrent, roulant dans la longue entaille qu'il s'est creusée. Ce couloir mérite son nom, comme le gouffre; c'est bien « la rue d'Enfer ». Dans les profondeurs «de la rue », l'eau a des bonds prodigieux. Les cascades^, qui se précipitent des glaciers, la poussent, et des remous effrayants la refoulent. On n'approche point du bord sans péril, il faut bien s'assurer que la roche est solide, et il n'est pas prudent de s'arcbouter sur le bâton de montagne. A regarder les blancheurs de l'écume dans cette coulée noire, le vertige est prompt.
Une cascade en appelle une autre, et les chutes, ici, partout se suivent et ne se ressemblent presque jamais. Je rappelle que
nous allons à pied; si nous avions fait la route à cheval, il nous faudrait redescendre à la cabane du Lys, vers le nord, pour y retrouvernos montures. Libres de toute entrave, nous nouslaissons guider vers une passerelle jetée sur le torrent; un sentier, hérissé de débris de roches, où l'on va trébuchant, nous conduit à une forêt de sapins, bientôt mêlés de hêtres et de bouleaux; cette dernière essence est assez rare dans les Pyrénées. Des filets d'eau descendent de toutes parts pour le charme des yeux, point pour la commodité de la marche, car, à chaque pas, ils traversent le chemin. Plus haut, un grondement nous avertit que nous approchons d'une grande chute. Tout à coup, la cascade du Cœur apparaît.
La chute est puissante, mais ce n'est point là son charme particulier; il est surtout dansle merveilleux ruissellement de l'eau à travers les aiguilles et les feuillages. Cette haute et large pluie s'irise de couleurs brillantes. On passerait des heures à contempler ces jeux de lumière; mais le tableau se prolonge, et il faut le suivre dans ses détails infinis. Le nom de cascade du Cœur n'est point approprié, il faudrait dire les cascades, car il y en a trois au moins qui roulent à des étages différents. La principale, que nous venons de voir, est formée de deux torrents : l'un bondit et tombe d'un jet, comme la cascade d'Enfer, mais dans un cadre bien différent. Celui-ci descend des glaciers du Port-Vieux et du mail Barrât ; cette gerbe soudaine a la pureté de la neige, qui fa formée. L'autre torrent glisse en longs replis bouillonnants entre des roches. Tous deux contournent un mamelon gazonné, auquel les poètes du pays ont trouvé la forme d'un cœur : de là le nom de la cascade ; puis, réunis au pied de la roche verte, ils forment la deuxième chute, la première, si Ton veut, puisqu'on la rencontre d'abord en montant. Une deuxième halte est nécessaire devant le Cœur. On suit des yeux ces longs ondoiements de cristal et ces rebondissements d'écume ; on se berce à l'harmonie pénétrante de cette
solitude magnifique, et, comme toujours, on soupire un peu en se remettant sur ses pieds, déjà las, pour continuer le chemin.
CASCADE DU C Œ L ji
Marche ! marche ! Pourtant, que cette existence errante est belle ! Quelle liberté ! quel détachement surtout de la petite vie
PROMENADES Al'TOUR DE LUCHON, ETC. 193
d'en bas! On se souvient que pendant l'hiver on a quelquefois passé les six jours d'une semaine — le dimanche étant heureusement excepté — à écouter des pièces nouvelles ou du vieux neuf, et l'on se prend un peu soi-même en mépris.
Assez de philosophie. Nous continuons de gravir les chemins de la sapinière... Et quand je dis des chemins !... Voici maintenant des pelouses. A la cabane d'Artigue, une courte halte.
Nouvelles cascades. La première n'a de beauté vraie que sa hauteur... Le sentier, de nouveau^, s'infléchit à droite vers le torrent. Une autre chute bondit du faite d'un escarpement qui porte quelques sapins clairsemés: c'est le barrage du lac Vert.
Plus de chemin tracé. Des rochers couverts de lichens dorés, parfois un tapis de hautes herbes, de petits coins de savanes aériennes, puis des débris, un champ d'éboulis. On monte vers une crête ; l'escalade est aisée, la descente l'est moins. Il s'agit d'atteindre le fond d'un ancien lac, un cirque aujourd'hui, un lieu gris et désolé ; on marche sur l'ancien lit qui berçait le miroir de l'eau, parmi d'énormes graviers, — des « graouès » ; ils ont donné leur nom à cette combe creusée au milieu d'escarpements qui formaient les bords de la cuvette. Désormais, il reste à franchir ces rampes mornes. Le caractère du tableau n'a que trop changé devant nous : plus de forêts, plus de chutes. La montée de ces roches habillées d'une maigre végétation parasite est laborieuse ; enfin, nous atteignons le premier lac. Chaque étage des monts porte un de ces bassins flottants. Celui-ci, c'est le lac\'ert. Approchant de l'altitude de 2,000 mètres, nous nous trouvons au milieu de pâturages déroulant leur nappe jaunâtre à perte de vue, du côté de l'ouest. A l'est, un haut chaînon de rochers ; au sud, une cascade. Elle tombe du bassin supérieur. Tout ce premier plan n'offre point de beauté saisissante ; mais là-bas, de l'est à l'ouest, voici la haute ceinture des glaciers.
Nous attaquons les épaulements rocheux de la terrasse qui porte le deuxième lac. Ptude travail, qui ne prend guère moins
d'une heure ; nous sommes au bord du lac Bleu. Pourquoi ce nom qu'il ne mérite guère ? Il a la couleur de l'étain, — gris avec des reflets métalliques. Au demeurant, ce n'est qu'une méchante nappe d'eau ; mais quel fond de décor! La longue arête blanche qui relie le Mail Barrât à la Tusse de Maupat.
Nous touchons la base de ce dernier mont. Par-dessus le Mail Barrât, un autre pic montre sa pointe aiguë : c'est l'Estaouès. A l'ouest, une double pyramide : c'est le Quairat.