LE PORT DE VÉNASQUE. — LA MALADETTA
Le groupe colossal des Monts-Maudits est là devant nous, au sud, avec ses trois promontoires avancés à l'ouest : le Paderne, le pic d'Albe, la Pique Blanche, puis la Maladetta, le Néthou, qui domine toute la masse entièrement revêtue de glaces et de neige ; en arrière, vers Test, les trois cimes de Salenque, des Moulières et de Fourcanade. L'énorme édifice aérien est soutenu par des contreforts qui, partout ailleurs, seraient de hauts monts, mais qui ne dépassent pas ici la zone des glaciers. Il n'y a point de pareil tableau , les Alpes n'en ont pas de plus grandiose. Cônes éclatants, croupes festonnées, où des rocs noirs déchirent lés plis du linceul ; trois lieues de neige, interrompues seulement par l'arête qui sépare les deux glaciers de la Maladetta et du Néthou.
La neige, presque partout, étend ses plis profonds ; ce n'est que de distance en distance qu'on aperçoit la croûte nue et bleuâtre des deux mers de glace. Ces épaisseurs du névé sont le danger principal des ascensions. Naturellement elles sont rares. C'est une chose frappante que la curiosité de ces lieux sublimes, avec le courage et la patience qu'elles commandent, soit née seulement dans notre siècle. Les drôles de gens que nous sommes ! Nous voulons voir de près les cieux que nous avons dépeuplés. Ce fut le célèbre Ramond, en 1787, qui tenta le premier l'entreprise; mais il ne dépassa point l'arête jetée comme un rempart aigu entre les deux champs de glace. D'autres le suivirent , qui n'eurent pas un meilleur succès. Le nom du guide Pierre Barrau n'est pas oublié à Luchon; il périt en 1821, dans une des crevasses du glacier. En 1842, seulement, MM. de Franqueville et de Tchihatcheff, attaquant le massif par un autrecôté, atteignirentla cime du Néthou. Depuis, d'autres ascensions ont été faites. Dans une des plus célèbres, l'ingénieur Lezat, bien connu dans toutes les Pyrénées centrales, l'auteur du beau plan qui se voit au casino de Luchon, a laissé un thermomètre au sommet du mont géant (le plus élevé de toute la chaîne).
Quant à nous, il ne nous est point permis cFaborder le redoutable massif. Ces monts espagnols ne sont pour nous que la Terre promise ; peut-être y reviendrons-nous dans un autre voyage ; nous devons seulement gravir le pic Sauvegarde, qui s'élève sur nos têtes, à moins de 400 mètres au-dessus du port.
Cette escalade, bien facile, même à cheval, n en est pas moins mal famée. Un Anglais y glissa et se tua. Un Anglais mort, sur le grand nombre d'insulaires automatiquement vivants qui parcourent les Pyrénées dans tous les sens, ce n'est pas de quoi effrayer deux bons Français. Nous atteignons le sommet en moins d'une heure. En eussions-nous employé trois, que nous serions récompensés. De cette cime, la vue est autrement étendue que de la tranchée de Vénasque. On n'embrasse pas seulement le relief des Monts-Maudits et leur froide parure éternelle ; on découvre les dépressions effrayantes qui se creusent entre les flancs des colosses et les lacs suspendus au-dessous des crêtes. La vue s'étend sur les vallées de l'Essera et de la Pique, au sud et au nord; sur les groupes des monts qui enveloppent les vallées d'06 et du Lis, sur la chaîne d'Aran presque tout entière. Mais c'est toujours à la puissante et sombre majesté des Monts-Maudits que reviennent les yeux. La fascination des deux mers de glace est irrésistible. Qui sait quand nous nous y serions arrachés ? Tout à coup un voile se répand dans l'air; ce n'est d'abord qu'une légère fumée, comme un tamis flottant entre la lumière solaire et le lit du glacier; l'instant d'après, c'est un flot de vapeurs pesantes qui retombent sur les pics ; la cime du Néthou en est coiffée, les neiges ne présentent plus qu'une morne surface grise. Notre guide nous apprend que ces brumes subites sont fréquentes au- . dessus de la superbe masse ; quelquefois elles se dissipent aussi rapidement qu'elles se sont formées ; plus souvent elles durent tout le jour. Ces longs plis humides s'avancent vers l'ouestavecdes ondulations régulières, et notre pic de Sauvegarde est enveloppé. Pourtant, il faut redescendre. Ne pensons pas trop à l'Anglais.