‹ L'Adour, la Garonne et le pays de FoixChapitre 46 sur 78 · LA BAROUSSE. — MAULÉON · texte numérisé non relu

LA BAROUSSE. — MAULÉON

Mauléon bien plus tard. Pierre Arnaud est chargé de faire la remise du Comminges à la couronne de France sous le roi Charles VII, après la mort de Mathieu de Foix,enii53. En 1637, un autre Mauléon, « baron du Languedoc », conduit cent gentilshommes qui serviront avec lui contre les Espagnols, si les généraux de Philippe IV osent mordre la frontière; mais il semble que cette vieille maison avait alors passé dans l'Astarac. Mauléon- Barousse n'avait plus de seigneurs et entretenait seulement un « juge royal )>. Les Mauléon, au commencement du xviif siècle, avaient vendu leurs terres deBarousse.

Mauléon est une villette follement pittoresque, un assemblage informe de maisons et de vieux murs, montant à l'assaut d'une grande roche, au pied delaquelle viennent se réunir deux torrents, les deux Ourses. Laroche n'est qu'un promontoire jeté en avant de la chaîne. Au sommet, l'éghse ; tout à côté, un vaste donjon disloqué. Les deux torrents coulent dans des ravins profonds; ils viennent, l'un du val de Sost, descendant du pic d'Antenac, l'autre du val de Ferrère, sortant des flancs du Montné, qui se dresse entre ce quartier de Ferrère et celui d'Oueil. Mauléon est dominé par leMontlas, dont la crête séparant les deux vallées va se rattacher aux deux monts.

Les rivières se joignent en avant d'un vieux pont; leur flot clair ne remplit point leur lit semé de larges bancs de cailloux blancs roulés par les crues. Au confluent, un moulin. Sur les hautes rives, des groupes de moissonneurs coupant les blés mûrs; sur le chemin, au-devant de ces maisons rustiques qui n'ont point de cour, les batteurs, armés de fléaux, frappant le lit d'épis dorés. Toutce tableau, ce vieux pont,ces masures noires, un clocher qui parait entrer dans le mur du donjon, achevant de l'éventrer,de l'autre côté la grande muraille grise du Mont-Sacou,tout cela violemment éclairé par un chaud midi d'août, cause une impression qui ne s'efface point. Ma note que je retrouve sur mon carnet est vivante ; je revois près du pont une petite place bordée

de maisons, à galeries de bois ; à gauche, sur la piaizetta., une croix de marbre. Je me revois moi-même, m'essuyant le front, car il fait terriblement chaud, et trouvant là, dans une hôtellerie très propre, un refuge et un peu de fraîcheur.

Sur la montagne, au-dessus du village, on montre un lieu consacré; là vécut un « saint » : c'est « la grotte de l'abbé ». Messire Marie-Joseph d'Agos, cellerier du Chapitre de Saint-Bertrand-de- Comminges, s'y cacha en 1793. Le Chapitre s'était dispersé, l' évoque avait pu passer en Espagne; on savait que l'abbé d'Agos était demeuré dans le pays, et l'on attachait une grande importance à cette capture, soit parce que l'on croyait que l'abbé était revenu quelquefois de nuit à Saint-Bertrand pour y exercer secrètement les fonctions de son ministère, soit parce qu'on se proposait de le placer, une fois pris, entre une sentence de mort et le serment à la Constitution civile du clergé, et qu'on espérait beaucoup de l'exemple donné par un prêtre si vénéré, au cas où il préférerait jurer que de périr. En janvier 1794, comme l'abbé, pressé par la faim et le froid, était sorti de sa grotte, il rencontra un pâtre qui prit pitié de lui et s'en alla chercher pour le malheureux proscrit des aliments et une couverture. On l'épiait, on suivit ses traces sur la neige : l'abbé était perdu. On eut quelque peine à le conduire jusqu'à Tarbes, bien qu'il fût escorté d'une vingtaine de soldats ; les foules grossissaient autour du cortège, il fallut croiser la baïonnette contre les gens de Montréjeau. Cependant on arriva, et l'exécution se fît au bout de quelques jours. On peut remarquer que le représentant en mission à Tarbes était Féraud, député du département, le même qui fut saisi le 1" prairial an III (1795) par la populace envahissant la Convention, et dont la tète fut coupée et mise au bout d'une pique.

J'ai écouté ce récit de la bouche d'un brave homme qui portait un fléau sur l'épaule, et qui, dans son indignation, me paraissait tout prêt à le saisir pour frapper les ennemis de la religion et de

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la liberté ; je n'en suis point. Le conteur le reconnaît sans doute, car il s'offre à me conduire au puits de Saoule. On grimpe par une ruelle, vers l'église, et suivant un instant la route qui monte à la vallée de Ferrère,on trouve un petit sentier à gauche. Ce puits ou grotte de Saoule où lOurse disparaît, est bien noir;,et mon guide m'assure qu'il rend une partie seulement de Feau qu'il a engouffrée; le reste s'en irait sous les roches en rivière souterraine.

Mauléon est un centre d'excursions. Si Ton continue la route après Ourde, on remonte le cours de l'Ourse de Ferrère, et l'on atteint Caubous. Par une journée chaude, c'est plus que rude ; pas un ombrage, il faut côtoyer une série de précipices; le fond de l'entonnoir est tapissé de prairies. On arrive à un large col entre deux cimes vertes, c'est celui de Paloumère (1,750 mètres), La vue est la même que celle qu'on embrasse du Montné; j'ai déjà dit que toute cette crête est celle qui relie le pic au Montlas. En marchant vers l'orient dans les pâturages, on rencontre le petit lac de Paloumère^ et son eau brune. Le sentier se poursuit à travers ces grandes pelouses, entre dans un bois de hêtres, et contourne la montagne ; le torrent court, ici, à une profondeur de deux cents mètres au moins, forme de nombreuses cascades, et reçoit le ruisseau de la Salabe. Alors on a devant soi une montagne boisée, puis on glisse dans un nouveau cirque de prairies. Là est le hameau de Ferrère, à 800 mètres seulement d'altitude. Ferrère a un établissement de bains et des eaux salines. Je crois qu'elles sont froides, et qu'il faut les faire chauffer pour les administrer aux malades. C'estencoreiciune station qui n'est connue et fréquentée que des gens du pays.

De retour à Mauléon, si l'on veut remonter l'Ourse de Sost, on se rend d'abord à Esbareich, puis on gagne Sost, qui est un joli village de montagne (750 mètres), dominé par le Montlas élevant sa pyramide nue au-dessus des forêts qui tapissent ses flancs. Près de Sost, il faut visiter la carrière de marbre ouverte par les Romains; l'exploitation en a été reprise, au commencement de

ce siècle. C'est dans du marbre de Sost que David d'Angers a taillé la statue de Marc Botzaris, le héros de l'indépendance hellénique ; le grain en est d'une extrême finesse et très serré; la matière très dure est d'une blancheur et d'une transparence si rares qu'on la compare aux plus beaux marbres grecs. Nos petits grands hommes, c[ui rêvent du Paros^, daigneront-ils se contenter du Sost, quand on les statufiera, morts ou vivants?

Au delà de Sost, on suit la rive gauche du torrent, puis on passe sur la rive droite ; le chemin est aisé jusqu'au confluent de deux torrentelets, l'Ardous et la Palle, qui forment l'Ourse. On traverse de grands bois, puis des pâturages, et l'on gagne le col de la Palle après deux heures de marche. Il ne s'agit plus que de descendre vers Mayrègue^ d'oùl'on arrivera à Saint- Paul d'Oueil.

A Mayrègue, nous nous arrêtons et passerons la nuit. Ilyaune auberge. Autrefois il y avait une seigneurie. Les Bossost deCampels étaient de ces petits seigneurs qui avaient pu s'asseoir tant bien que mal dans le voisinage des puissants vicomtes de Larboust, issus, comme les La Barthe^, d'une branche de l'ancienne maison d'Aure. Les Larboust durèrent jusqu'au dix-septième siècle. Le vieux vicomte Corbeyran, plus qu'octogénaire, faisait brûler les récoltes de ses vassaux et fouetter les filles. Un commissaire royal arriva et le saisit au nom du Pioi ; son procès fut instruit devant le Parlement de Toulouse : il eut la tête tranchée. Les Campels vendirent leur château de Mayrègue aux Sacaze.

Le lendemain, nous redescendons à Mauléon. Cette route est si fraîche qu'on la parcourt volontiers deux fois, cheminant doucement sous ces grands bois qui s'étendent entre le col de la Palle et les sources de la rivière de Sost. Un peu de repos à Mauléon ne sera pas superflu. Le jour suivant, au lieu de prendre le chemin qui conduit à Saint-Bertrand-de-Comminges sur la rive, droite de l'Ourse, on choisira un rude petit sentier qui s'en va tout droit comme à l'escalade du Mont-Sacou (1,528 mètres) et contourne le flanc de la montagne. On domine sans cesse la vallée.

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En l'ace, la grande roche grise de Troubat (1,100 mètres), toute percée de grottes ; à droite, le pic de Alontlas et sa rol)e de verdure sombre aux grands plis.

Le ruban de l'Ourse coule à nos pieds; tout à coup, par une large échancrure entre des roches, nous découvrons la fière silhouette du Gar, avec ses sept pointes de marbre blanc. Le sentier devient plus âpre, puis aftreusement désolé. Nous marchons sur des débris ; les roches décomposées, profondément rongées, semblent vaciller au-dessus de nos tètes. Ce flanc méridional du Mont-Sacou est en pleine ruine. Pourtant le sentier s'engage entre deux hautes murailles, les parois du mont se raffermissent, mais pour un moment, car nous débouchons sur un champ d'éboulis énormes. C'est le Chaos. Au milieu de ces écroulements sinistres, sur une roche solide, à pic, à trois cents mètres au-dessus de la vallée, et défendue par un ravin qui est un gouffre, se dresse la tour de Bramevaque. On y tint pendant vingt-trois ans une prisonnière qui ne mourut point de fureur ou de tristesse: voilà le miracle.

C'était la comtesse Marguerite, dernière souveraine de Comminges, qui passait, il est vrai, pour avoir fait assassiner son deuxième mari, et qui embarrassait fort le troisième; — en sorte que celui-ci vengeait ses prédécesseurs... dans son propre intérêt.

Marguerite était la fille unique de Raymond II de Comminges. La comtesse Jeanne, sa mère, étîjit enceinte, lorsque le comte mourut, ayant réglé que, s'il venait un fils posthume, Marguerite serait nonne. Ce fils naquit et ne vécut point. Marguerite demeura donc sous la tutelle de sa mère, qui eut à souffrir les entreprises du comte de Foix, l'ambitieux et puissant Phœbus. La comtesse Jeanne, se trouvant bien de la régence des seigneuries, ne se souciait point de marier sa fille, et voulait, d'ailleurs, se remarier elle-même au roi de Navarre, Charles le Mauvais. Jean, fils aîné d'Armagnac, se présenta, et la mère l'ayant repoussé, enleva la

jeune comtesse dans le château de Muret, avecl'aidede la noblesse

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du Comminges et du peuple de la ville, qui n'aimaient pas la comtesse Jeanne et craignaient le roi de Navarre. Malheureusement, Jean d'Armagnac se fit tuer en Italie, où il était allé guerroyer contre Galéas Visconti, duc de Milan (1391).

Devenue veuve, la comtesse de Comminges s'éprend d'un autre Armagnac, d'un autre Jean, fils de Géraud, comte de Pardiac et vicomte de Fezenzaguet. Ce nouvel époux , plus jeune que l'épouse, est un mignon petit sire; Marguerite prend sa jeunesse et sa faiblesse en mépris. Jean de Pardiac s'éloigne, et le mignon furieux déclare tout net la guerre à sa femme, avec le secours du comte Bernard VI d'Armagnac, son cousin. La comtesse déploie ses séductions, ramène à sa cause Bernard, qui tourne ses forces contre le Pardiac, le bat, le prend, le conduit dans un château du Piouergue, et là, cruel à plaisir comme tous ces Armagnac fils du diable, fait placer sous les yeux du pauvre petit captif un bassin de cuivre rougi au feu. Jean de Pardiac, ayant perdu la vue, meurt au fond d'un cachot. Marguerite, certainement, est complice du crime, mais elle n'en est pas Fauteur ; ce n'est pas elle qui a fait rougir le bassin et choisi le cacliot. Au reste, elle est brouillée à nouveau avec Bernard, qui envahit le Comminges, se fait livrer la comtesse par trahison et l'enferme au château de Lectoure. Mathieu de Foix la délivre et devient son troisième mari.

Ce Mathieu pouvait être un grand prince ; ce n'était pas un chevalier. Ayant eu le profit des crimes de Marguerite, il pensa qu'elle pourrait bien les continuer contre lui et qu'il serait un seigneur plus tranquille et libre, s'il gouvernait le Comminges tout seul. Alors il l'enferma dans cette horrible prison de Bramevaque. Elle y demeura de 1420 à 144.3. Vers ce temps-là, le roi Charles 'VII, vainqueur des Anglais danslenord de son royaume, vint les combattre dans le Midi. Le glorieux sire, qui avait été si longtemps un roitelet fainéant, se mit aussi en tète de réprimer au passage les prétentionsà l'indépendance de ses grands vassaux d'Aquitaine. Le Dauphin, qui depuis fut Louis XI, marche contre

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