SAINT-BÉAT. — LE VAL D'ARAN
Une route nationale conduit de Luchon à Marignac, partant de l'allée de Barcugnas et se dirigeant vers Montréjeau. On peut également s'y rendre par le chemin de fer. Ce petit village est situé à la droite du bassin formé par la rencontre des deux vallées de Luchon et de la Garonne, un peu avant le point où elles se joignent. Marignac regarde le nord. Là naît aussi un petit val très court, qui remonte vers le gros bourg de Saint-Béat, entre le grand pic duGar etlepicd'Arie. En face, de l'autre côté de la vallée, le joli village de Cierp s'échelonne sur une roche d'une belle cou-
leur grise, calcinée et comme roussie, qui se dresse en promontoire au-devant de l'Antenac. Ce singulier piédestal est fendillé, crevassé de toutes parts; des; bouquets de verdure sortent de
quelques-unes des crevasses. Tout cela est très pittoresque, mais a Fair si vieux que le village parait être né en même temps que la montagne. Le toit le plus élevé est celui de l'église. Au-dessus des habitations, la roche présente un grand trou, une gueule
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béante : c'est l'entrée d'une carrière célèbre qui fournit un marbre rouge, rival du marbre de Sarrancolin. Entre les maisons assises au premier plan, accourt le torrent de la Pique, qui descend de Luchon.
Si l'on entre dans Cierp, on rencontre partout le môme caractère de vétusté tranquille : les logis sont lézardés, les arbres ridés; on monte à l'église par de vieilles marches en marbre, usées et branlantes. La vallée, au-dessous du village, est pourtant opulente et grasse. La voie ferrée court au milieu de superbes prairies, plantées de peupliers; seulement on ne voit plus ces belles vignes croissant en arbres, qui prennent des formes si gracieuses et si gaies. Cierp est précisément le point où le raisin cesse de mûrir; l'haleine des monts est désormais trop prochaine.
La station du chemin de fer est à Marignac. On trouve à la gare des voitures publiques faisant le service de Saint-Béat et de Fos, et correspondant avec des diligences qui de Fos vont à Bosost et Viella, c'est-à-dire au cœur du pays d'Aran, berceau de la Garonne.
Marignac a son antique église bien modeste. Au pied de la montagne perdue dans la verdure, se voient les restes de son château. Sur un mamelon , une autre vieille tour fait encore sentinelle.
Notre route traverse le village, et glisse sur une pente qu'enveloppent peu à peu des rochers qui vont se resserrant, et, bientôt, se présentent en grandes masses houleuses ; puis, elle infléchit à gauche et nous découvre tout le bassin de la Garonne, que domine le pic blanc du Gar. J'ai déjà dit qu'il n'y avait presque point de montagne de si fière tournure. Un instant après, nous cheminons au bord d'un étang qu'on appelle pompeusement un lac. Ce petit bassin n'a rien de montagnard, ni la mine, ni la couleur. Ses eaux grises sont resserrées entre les grands contreforts de la chaine et un monticule qui le sépare de la vallée. Tout ce paysage est sans grandeur désormais, point sans
charme sous la fraîcheur du matin. D'ailleurs, nous arrivons à l'extrémité de l'étang, et le Gar reparaît. Ses sept pointes dominent toute la masse des monts du premier plan ; directement au-devant de nous, de grands dévalements de pierre blanche étincellent au soleil. Il faut accoutumer ses yeux à ces blancheurs crues qui les aveuglent.
Si l'on ne savait point que là sont placées les fameuses carrières de Saint-Béat, on le devinerait. Une large ouverture carrée perce le cap det Mount, qui fait faceau Mont Arie. C'est ici « la carrière des Romains». Une petite halte : le temps de saluer nos maîtres. Ils l'ont été en tout ; mais nous ne suivons guère leurs exemples; ils ont connu tour à tour les bienfaits de la liberté et du despotisme, et nous ne connaissons que les pires inconvénients de l'une et de l'autre. A présent, l'hommage est rendu. Passons.
Les Romains ont certainement exploité cette carrière, où ils avaient reconnu le marbre statuaire, si rare dans les Pyrénées. Un monument est là qui le constate: c'est un autel votif découvert dans la maçonnerie de l'église de Marignac, où il était noyé, et portant cette inscription : « Au dieu Silvain et aux Montagnes sacrées, Quinlus Julianus et Publicius Crescentinus, qui, les premiers, ont ici taillé et expédié des colonnes de vingt pieds, juste accomplissement de leur voeu spontané. »
L'inscription très ruinée a été restituée par MM. Barry et Henzen. On voit qu'elle était précisément destinée à rappeler les premiers travaux de grande exploitation dans la carrière, et c'est évidemment dans le voisinage de Saint-Béat que l'autel votif a été trouvé ; puis on l'employa dans cette maçonnerie de l'église de Marignac, d'abord parce que tous les matériaux paraissaient bons aux architectes de la montagne, fussent-ils sculptés ou gravés ; ensuite parce que c'était toujours œuvre pieuse que de faire disparaître un reste païen.
Quelques auteurs ont prétendu que des marbres de Saint-Béat ont été transportés à Rome, et qu'ils ont servi à la construction
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de la colonne Trajane; c'est possible. Depuis (Juintus Julianiis et PubliciusCrescentinus, on a taillé biendes colonnes de vingt pieds dans la caiTière, columnas vicenarias. C'est de Saint-Béat que proviennent les piliers monolithes qui soutiennent le péristyle de l'établissement thermal de Ludion. L'exploitation est assez active. Les blocs descendent d'eux-mêmes, glissant sur un lit de débris, et sont travaillés au pied de la montagne, au bord de la route.
Il parait aussi que les Romains appelaient la gorge de Saint- Béat, Passus Lujn; nous n'avons rencontré aucun de ces féroces voyageurs. Le « dieu Silvain et les Montagnes sacrées y» savent combien nous avons désiré sans cesse, dans nos longues excursions au cœur des monts et des bois, de voir du moins passer près de nous, — pas trop près, — quelque fauve. A Gabas, l'an passé, au pied du pic du Midi d'Ossau, des filles en désordre descendaient d'une sapinière où elles étaient allées cueillir des fraises; elles criaient : « C'est l'ours ! nous avons vu l'ours ! » — Ces jouvencelles rustiques qui, dans leur frayeur, se laissaient glisser sur le dos et sur les mains, quelques-unes la tête en bas, nous ont donné de l'amusement. Quant à l'ours, il n'a point paru ; il est vrai qu'il fit aussi bien, puisque douze ou quinze hommes, une demi-douzaine de faux, autantdepioches, et trois ou quatre fusils l'attendaient au coin de la forêt. Dans les hautes solitudes, nous n'avons jamais aperçu que quelques compagnies de chevreuils courant dans la hêtrée, ou encore dans le voisinage des glaciers des bandes d'isards.
Saint-Béat — où il n'y a plus de loups que ceux à deux pieds, qui ont quelquefois les dents aussi longues — nous apparaît au détour de la route. La Garonne s'est creusé un passage entre le Cap det Mount et le Cap d'Arie. Les monts, le fleuve, le village, présentent un décor saisissant. Au-devant de la Garonne, un grand premier plan d'arbres ; sur les deux rives reliées par un beau poiit, de vieilles maisons à galeries, baignant leurs pieds dans l'eau ; d'autres grimpent à l'escalade du Cap det Mount,
d'autres encore se resserrent contre la paroi du mont. Le clocher de l'église (très vieille) pointe à travers les feuillages ; une roche perpendiculaire porte , fichés à son flanc de la plus bizarre façon du monde, une chapelle et un donjon. Le fond du