‹ L'Adour, la Garonne et le pays de FoixChapitre 53 sur 78 · LE(;I,ISE ET LE CHATEAU · texte numérisé non relu

LE(;I,ISE ET LE CHATEAU

prit son nom. Béat, prêtre et docteur, combattit par la parole et la plume les hérésiarques d'Espagne; on canonisa son orthodoxie: c'était justice. Les comtes de Comminges s'avisèrent, un jour, de penser qu'ils feraient bien de mettre leur frontière à l'abri des coups de main qui pouvaient tenter les Aragonais. Or cette frontière, c'était désormais le nouveau bourg, puisque ces mêmes

Aragonais leur avaient pris le pays d'Aran, superbe morceau de leur seigneurie. Alors ils construisirent une forteresse qui était toute une place de guerre, avec une enceinte assez vaste pour contenir la population en cas d'alerte, et une chapelle où les réfugiés pouvaient aller prier, afin que Dieu, dans sa bonté, fit tomber sa foudre ou sa grêle sur les assaillants. Il ne faut pas confondre ce premier château du xi® siècle avec la tour Saint-Louis, construite au xv^ siècle par la ville elle-même, devenue libre, sauf l'obéissance au roi, qui avait alors tout fraîchement remplacé le comte. — Mais je songe que^ dans la courte description du fouillis pittoresque que présente la ville, j'ai maladroitement oublié cette tour.

Vers ce même temps (1139), le prieuré de Saint-Béat n'était qu'une des nombreuses dépendances de la grande abbaye de Lézat, qui s'élevait aussi sur la Garonne, assez loin de là, sur la route actuelle de Foix à Muret. L'abbé de Lézat, qui disposait de plusieurs centaines de moines, une véritable armée, aurait été forcé de mettre par-dessus tous ces frocs le harnais et l'épée, si les comtes de Foix et de Comminges, ses deux seigneurs, ne lui avaient fait justice dans une grande assemblée qu'il provoqua. Le puissant abbé s'y présenta la mitre en tête, la crosse en main, précédé de la croix^ et exposa que tous les petits seigneurs, des deux comtés semblaient se donner rendez-vous sur les terres de l'abbaye pour y échanger des estocades et vider leurs différends; après quoi, les deux partis, vainqueurs et vaincus, faisaient les diables à quatre sur les biens d'église, et pillaient tant qu'ils pouvaient. En conséquence, il demandait d'abord qu'il fût permis à l'abbaye de s'entourer de murs et se ceindre de bonnes tours ; ensuite qu'il fût interdit aux seigneurs de se faire la guerre sur son territoire et ses annexes. Les deux comtes trouvèrent la demande équitable, et les seigneurs durent signer l'engagement de respecter désormais tout ce qui appartenait à Lézat ; ceux qui ne savaient signer firent une croix, et cela fut dit.

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Saint-Béat était une de ces annexes. On conservait dans l'église du prieuré les reliques de saint Patra et celles de saint Privât. Cette église est du xi" siècle ; elle a trois nefs, un beau portail, et sur son mur occidental une large rose que surmontent deux rangées d'arcades à colonnes formant le clocher. Ce sont ces baies élégantes qu'on voit se dessiner dans les découpures du feuillage, quand on regarde le bourg, de l'autre rive de la Garonne. On ne rencontre guère de plus pur roman. La porte du sanctuaire est des plus curieuses : le tympan porte des sculptures représentant les animaux donnés en atttributs aux Evangélistes. Je n'ai pas visité l'intérieur du clocher; on me dit qu'il contient des cloches du xvi^ siècle. Je les ai entendues ; elles ne sont pas trop fêlées, pour avoir depuis trois cents ans sonné tant de glas et de volées.

Le château a été remanié ; de l'édifice primitif, il ne subsiste que le donjon. On monte par un escalier taillé dans le roc en zigzag, et dans une première enceinte gazonnée s élève une statue de la Vierge sur un piédestal de marbre, provenant de la carrière des Romains , au-devant d'une chapelle de style roman, mais moderne. Le donjon qui la domine donne à l'ensemble des constructions uneallure ancienne. Pourtant il s'en faut bien quecechâteau raccommodé, avec sa chapelle en vieux neuf, procure aux yeux et à l'esprit les mêmes satisfactions que l'église. On n'y demeurerait guère si Ton n'y était retenu par lepanoramadela chaîne et les riches couleurs de ces monts verts et de ces croupes nus entre-croisés.

Nous redescendons dans la ville ; mais, à Saint-Béat, on ne descend que pour regrimper. Quelques maisons du xvi° siècle nous arrêtent au passage. Nous retrouvons quelques débris de l'enceinte du xv^ La tour Saint-Louis est assise au-dessus de la rive droite delà Garonne, à l'extrémité du bourg. Nous la laissons adroite, et, sur l'indication d'un bourgeois en béret qui flâne au bord de l'eau, nous nous dirigeons vers la carrière, au flanc du

Cap clet MoLint. Là, s'ouvre un terrible petit chemin qui monte vers Lez, village niché en plein mont, où nous pouvons bientôt considérer les restes d'un donjon carré, plus vieux peut-être que celui de Saint-Béat. Encore un poste de défense construit par les comtes de Comminges, des seigneurs tout neufs au x^ siècle, et qui, alors, n'avaient point perdu leur terre d' Aran.

A Saint-Béat, que nous rejoignons au bout d'une heure, en quête d'un déjeuner, on trouve une hôtellerie excellente, située délicieusement au bord de la Garonne et communiquant par une passerelle à une ile plantée de bosquets. Le dommage — il y a même deux dommages — c'est, d'abord, que ces nids de verdure sont occupés; ensuite, que la catégorie représentée par les occupants fait considérablement monter les prix. L'île est le rendezvous de la jeunesse masculine élégante, et de la colonie galante, toutes deux en traitement à Luchon, avec des façons très particulières de conduire la cure. Aux prises avec ce monde qui s'amuse, l'hôtelier sale les ragoûts comme il faut et la note comme il ne faudrait pas. D'ailleurs, on est bien traité, etl'onse console en pensant que si l'on fait dans l'hôtellerie de Saint-Béat, au bord de la rivière, la même dépense qu'on ferait chez Nosseigneurs Grands Gargotiers des boulevards de Paris, ceux-ci n'ont point à offrir la vue de la Garonne.

Un couple joyeux a heureusement achevé son repas, et nous prenons sa place sous Tun des bosquets. Déjeuner rapide. On nous a trouvé un cheval et un mulet. Don Quichotte et Sancho s'en vont en « emprise » ; la ressemblance est assez exacte, car, en vérité, ce mulet est presque un âne. La route de Bosost suit la rue du village qui va s'allongeant au bord de la Garonne. On sort bientôt de la gorge, la vallée s'étale verdoyante et molle. Un riche paysage de plaine dans un cadre superbe de monts.

Ce rideau de fond est d'une beauté large et sévère. Au-devant se dressent des mamelons qui portent des villages. Nous revoyons le donjon de Lez, qui commande un petit val sinueux ; plus

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loin Argut-Dessus, suspendu aux rochers du Tue de l'Estang, sous un berceau d'ombrages; au pied du mont, Argut-Dessous, sur la rivière; à droite, à l'orée d'une forêt de sapins aux silhouettes rigides, et ensevelis sous une épaisse végétation d'arbres de toute sorte, les toits et le clocher d'Arlos. Au fond, les montagnes à présent s'enchevêtrent; la ligne est rompue. Toutes sont recouvertes de bois, si ce n'est pourtant les cimes, qui parfois émergent nues de ces vastes plis.

Au pied de la chaîne est assis le grand village de Fos. On le cherche, on ne peut encore le voir. En revanche, si l'on regarde en arrière le chemin qu'on vient de parcourir — ce qui ne fut jamais interdit qu'à la famille de Loth — on embrasse des yeux toute la plaine verdoyante ; on suit le cours de la Garonne qui, sous son énorme couvert de verdure, se resserre, pour aller passer dans la gorge de Saint-Béat. A gauche, au-dessus de la petite ville, le pic d'Arie montre sa ruine déchiquetée, éventrée en son milieu d'une large faille, et ses bases branlantes d'où se détache un quartier de roches presque chaque année; à droite, c'est le cap det Mount avec sa cime calcinée ; au fond de l'angle aigu que forment les deux montagnes, le Gar, toujours le Gar, dresse ses pointes au-dessus de grands talus herbeux, dont le vert parait terne et jaune sous le reflet des blancheurs du mont.

Notre route est presque plate; nous montons insensiblement, avec d'autant moins de fatigue et moins de hâte que nous cheminons sous de continuels ombrages. Bientôt, traversant la Garonne sur un beau pont, nous entrons dans le village de Fos.

Les maisons s'élèvent sur les deux bords delà route. L'église, à droite, n'offre point d'intérêt. Il y eut un château à Fos ; il en reste une porte cintrée. Un bruit aigu, irritant, remplit le village; c'est le grincement des scies : on débite ici les arbres descendus des forêts qui couvrent les vallées supérieures de la Garonne. Le commerce du bois est un commerce très propre; il est, en général, avantageux : aussi, à Fos, tout est riant et cossu. De beaux jardins.

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des prairies , de la verdure , des fleurs , des ombrages. On suit, en amont du village, et toujours dans la ligne des habitations, une avenue très fraiche, quiconduit auhameau de Sériai, au pied du Panque-Serra. Plus haut, — et même très haut, — est niché, dans un bouquet d'arbres, le village de Melles; un ruisseau descend de la montagne et va se joindre à la Garonne.

Bonne hôtellerie. Le fils de l'hôtelière s'assied àtableavec nous. C'est un montagnard renégat. Beau compagnon, bien planté, qui a quitté le nid paternel pour aller faire fortune en Amérique. Il a réussi, a regagné la France, et vient de temps en temps passer quelques semaines auprès de sa mère; c'est un sacrifice aux convenances de l'amour filial : notre émigrant préfère Toulouse et Paris à son village, et très sincèrement trouve son pays natal affreux. Nous l'étonnons infinimenten lui disant qu'il nous parait, à nous, à la fois doux et superbe. Au reste, l'entretien est bientôt interrompu par un tumulte effroyable : c'est l'arrivée des voitures publiques de Marignac et de Saint-Béat. Elles sont remplies de voyageurs. Puis, comme nous quittons la table, c'est un autre tapage: on attelle les chevaux à la diligence de Bosost. Des gens de Fos se joignent aux premiers arrivants. La voiture est encore toute pleine. Quant à nous, reprenons notre figure de chevaliers errants, et remontons sur notre bidet et notre baudet.

La Garonne, qui suit à présent la droite de la route, va contournant un haut mamelon rocheux ; au faite, une vieille tour carrée. La route aussi contourne la butte, mais en sens inverse de la rivière. Le flanc du mamelon est couvert d'arbres. Le lieu est charmant: des ombrages, partout à nos pieds, au-dessus de nos têtes; sur la Garonne, un moulin; à l'horizon^ de belles lignes de monts; en pleine chaleur solaire à deux heures de l'aprèsmidi, une fraîcheur exquise.

Le chemin monte au long du ruisseau de Sériai, tombant d'une grande faille de roches grises. Dans les crevasses de la ravine

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croît une végétation qui prend des formes fantastiques. La tour reparaît sur sa haute assise de roches ; elle gardait bien le passage! Nous voyons mieux la montagne, le cap de la Pique, d'où se précipite le torrentelet que nous venons de traverser. Nous redescendons, en tournant vers la droite, et recommen-

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