‹ L'Adour, la Garonne et le pays de FoixChapitre 55 sur 78 · LE PO XT- DU- ROT · texte numérisé non relu

LE PO XT- DU- ROT

de Lin, à travers de hautes chaînes et des forêts presque impénétrables, d'ailleurs inexplorées, puis, descendu dans Aran, se grossit de tous les torrents et torrentelets de la vallée. Aux yeux de plusieurs géographes, voilà le père orageux de la Garonne, qui aurait ainsi sa source à la Maladetta, montagne véritablement espagnole. Mais les Aranais ne partagent point cette opinion de quelques savants.

Le générateur du grand fleuve, suivant ces montagnards véridiques, c'est un ruisselet d'abord, qui naît au Pla de Béret, sorte de haut plateau à l'est de la vallée, reçoit des affluents de toutes parts, s'appelle bientôt la Garonne, et, en réalité, apporte au défilé du Pont-du-Roy un volume d'eau plus considérable que le Djouéou venude son«;Goueil «.(GoueildeDjouéou, œil de Jupiter. On sait sous quels terribles sourcils s'abritaient les yeux du seigneur Jupin.) Or, il importe beaucoup de vider ce litige : si les savants ont tort, si le Djouéou n'est qu'un affluent, si c'est la plus faible partie de ces belles eaux, qui descend à l'occident des Monts-Maudits, si la plus grosse partie, coulant de l'orient, est toute Aranaise^ baignant un pays qui, géographiquement, appartient à la France, la Garonne est entièrement française.

Pourquoi n'irions-nous pas voir cela de nos yeux? Les deux Garonnes se réunissentau-dessus de Bosost, la deuxième ville du pays aranais, au-dessous d'une butte rocheuse qui porte les ruines du château de Castelléon. Poussons donc jusqu'à Bosost.

En aval, le café est désert; la partie, en face, est donc commencée. Bonne chance aux joueurs ! Que la multiplication des louis d'or s'opère dans la main des perdants, quand ils serreront le dernier dans leur main vide ! Nous franchissons les Thermopyles ; le premier plan du tableau que nous allons chercher n'est pas flatteur. Sur les versants français, tout à l'heure, nous voyons des pâturages ; sur les versants espagnols, ce ne sont plus que ressauts arides. Un village nous apparaît à l'ouest, sur un contrefort du Bacanère, que de longues crêtes relient au Pales de Burat. Le premier village espagnol est Pontau, sur la rive droite, regardant Canejean, sur la rive gauche. Un pont relie les deux villages, que dominent les pentes croisées du défilé. Le pic de Canejean s'élève en escalier colossal. Si nous regardons en arrière, nous voyons la Garonne, avant d'arriver au passage du Pont-du-Pioy, se perdre sous les énormes masses de rochers qui le ferment. Il paraît que les Aranais tiennent quel-

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quefois un peu des Espagnols, leurs maîtres illégitimes, pour la vivacité des procédés envers leurs ennemis. Ceux de Canejean tenaient pour le roi Charles IV et son fils Ferdinand, pendant les guerres de rindépendance, en 1809. Un jour, ils surprirent à Pontau une compagnie de gardes nationaux de Fos, venus en reconnaissance le long de la Garonne, et les égorgèrent jusqu'au dernier.

Après Canejean, le défilé cesse. Lès nous apparaît dans un joli bassin, très bien ombragé : c'est une station thermale. On y trouve assez bon gîte, et nous y passerons la nuit. Un brave garçon de Saint-Béat se charge, pour une rétribution modique, d'y ramener nos deux montures inégales. Il enfourche de préférence le mulet, disant que c'est le plus entêté des deux ; le cheval suivra. Ce gaillard-là connaît son monde.

Lès est sur la rive droite. Son « établissement» est situé à l'extrémité d'une belle avenue de tilleuls et de sycomores. Il faut des sycomores en Espagne; sans cela, point de couleur locale. Les baigneurs ne paraissent pas très nombreux. Le Casino s'élève dans un parc où nous rencontrons des essences d'arbres qui ne croissent que sous Fair tiède, ce qui est une bonne preuve en faveur du climat de la petite station. Ce Casino propre, presque élégant, mais modeste, n'a point les orchestres de Luchon; du moins on y peut goûter la fraîcheur de la soirée sans que les flonflons vous poursuivent. En revanche, on entend le tumulte tour à tour grinçant et rauque des conversations en espagnol. 0 langue française, belle langue de la politesse harmonieuse, la seule qu'on puisse parler sans causer de bruit irritant et sans faire de grimaces !

Bosost, où nous nous rendons le lendemain, se trouve au milieu d'un beau site ouvert, entre les grands blés et des bocages. La ville n'a qu'une rue, — qui est la route — et le nom de cette rue est espagnol : Calle de la Pieclad ; mais les logis sont d'aspect français. Seulement, on y rencontre deci delà quelques vilains compagnons, des chevaliers de la sombre mine, portant à leur cein-

ture rouge des coutelas qui vous éventreraient d'un coup. Ces gens-là sont, d'ailleurs, si malpropres qu'ils vous donnent envie de passer au large pour d'autres raisons. Bosost possède un monument intéressant : son église. Les touristes y vont ordinairement voir une curiosité : c'est une roue fixée à la tribune et garnie de huit clochettes, que l'on fait tourner au moment de l'élévation. Cela encore sent l'Espagne, qui met volontiers dans les choses saintes toutes sortes d'amusettes. Cette église^ du xii^ siècle, est fort belle, surmontée d'une tour percée de fenêtres et d'arcatures et portant une flèche aiguë. Elle a trois nefs, que relient des arcs en ogive, appuyés sur de gros piliers ronds, et terminées chacune par une abside décorée de grossières peintures. Dans l'abside centrale, on voit Siméon en chasuble rouge, tenant dans ses bras le divin Enfant. La Vierge et saint Joseph se trouvent auprès de lui, accompagnés d'une femme portant sur sa tête un panier qui renferme les deux colombes mystiques. Autour de ce tableau naïf, en légende, on lit ces mots : Nunc dimittis servum tuum. —Je me rappelle fort bien ce beau cantique de Siméon; mais l'Ecriture ne dit point que, pour le chanter, ce pieux vieillard ait mis une chape rouge.

Il y a ainsi, à Bosost, plusieurs choses qu'on ne comprend pas bien. Par exemple, pourquoi a-t-on gratifié la petite ville d'un Casino? Il est désert. Tout auprès s'élève une chapelle dédiée à quatre saints qui furent médecins en ce bas monde. Je n'ai point noté leurs noms,jeneles retrouve pas dans ma mémoire. Il paraît que sur le chemin de Bosost au Portillon, que nous allons suivre, nous trouverons plusieurs de ces petits sanctuaires; ils furent élevés vers 1620 pour obtenir la fin d'une grande peste. J'oublie de dire que l'on se rend de la ville au casino par une avenue ombreuse que coupe la Garonne. L'une des piles du pont, débordant le tablier d'une largeur de plusieurs pieds, a été recouverte de terre végétale et plantée d'arbres qui forment un salon de verdure au-dessus de Peau. Cette deuxième curiosité de Bosost

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est infiniment supérieure à la roue aux luiit clochettes de l'église. Le lieu est charmant, d'une fraîcheur bien enviable, avec la vue sur la chaîne. En amont, lavallée se resserre brusquement : la rivière a su s'ouvrir le chemin à travers un rempart de roches ; elle se précipite dans l'étroit couloir, entraînant quelquefois des sapins qui battent les blocs brisés avec un bruit sourd traversé d'éclats de tonnerre.

Bosost, enfin, a une troisième curiosité: les restes du donjon de Castera, au-dessus de la ville, au nord-ouest, dans la direction du mont Poustajou. La ruine se dresse sur un rocher isolé; au-dessous est une grotte où l'on ne va point, parce qu'il n'y a aucune raison de s'aventurer dans ces ténèbres; l'entrée porte des traces des fortifications.

On sort de la ville, on remonte la rive gauche, très encaissée entre des crêtes rocheuses, regardant au sud les pointes de l'Entécade, au sud-ouest la masse de Couradilles, bien plus rapprochée. Nous marchons deux grandes heures pour atteindre enfin la butte de Castel-Léon. Les Français ont détruitl'ouvrage fortifié, le château du Lion, en 1719, clans la seule guerre anti-nationale que les Bourbons aient jamais faite, parce que le ministère des affaires étrangères en France avait été confié à un drôle vendu à l'Angleterre, et qui s'appelait Dubois. Castel-Léon, jadis, fut le siège du gouvernement de la vallée.

Les deux Garonnes mordent le pied de la butte; un peu plus haut, un vieux pont franchit la branche occidentale ; il a été fortifié, des restes de murs subsistent encore. De ce coté, un mont pelé domine le torrent; à son flanc un village est accroché; un fond noir de hauts sapins ferme l'horizon au sud.

La Garonne orientale, — notre Garonne — descend par un couloir plus grandiose et plus sévère, à travers tout le haut massif que forme à l'est la redoutable frontière du pays d'Aran, du côtéde l'Ariège. Au premier plan, un chaînon boisé, puis les Armeros et le massif de Béret, dont nous voyons les premier contreforts. Au

nord, sur le versant dominant la rive droite, le village de Bénos.

Mais que sommes-nous venus constater à Castel-Léon ? que notre Garonne, celle d'Aran, avait plus d'eau que la Garonne des Monts- Maudits, celle des Espagnols ! Vérification faite — nous reprenons le chemin de Bosost.

Ici finit notre école buissonnière. Nous ne verrons point le pays aranais et ses trente-deux villages, etViella, son chef-lieu actuel, et le magnifique escalier des monts jusqu'au Montarto, au sud, du sommet duquel nous regarderions les sierras espagnoles descendre vers l'Ebre. Il ne s'agit plus pour nous que de regagner la terre française. De Bosost nous nous acheminons vers le col du Portillon.

Par une matinée sans vapeurs, montés sur de bons chevaux, nous nous dirigeons vers la chapelle de Saint-Antoine. On dit ici San Antonio. Ce grand saint, qui passa toute sa vie à combattre le péché de luxure, méritait bien qu'on lui élevât un sanctuaire dans le voisinage des sapins du Portillon. Comment la tentation vient sous ces sapins maudits, je le ferai savoir tout à l'heure. — La route est raide et pierreuse; nous ne montons que lentement. En nous retournant sur nos selles, nous pouvons donner en arrière, à loisir, uu coupd'œil de regret à l'heureux paysage que nous venons de quitter : Bosost fait reluire au soleil ses toits d'ardoises ; le large ruban de la Garonne se déroule dans la petite plaine dorée, qui va se perdre sous les escarpements du Pont-du-Roy; à l'est nous plongeons dans le val d'Aran, encadré de versants boisés; au sud, nos yeux se heurtent à la montagne d'Arrouy, bizarrement coupée de bandes verticales formées de longs filons rocheux. En bas des sapins ; plus haut, des neiges.

Le col apparaît, il n'est guère élevé que de 1,300 mètres (1,308). Voici quatre sapins (ils sont quatre). Ici on renouvelle le sacrement sommaire de Gretna Green; seulement il n'y a point de forgeron. Les amoureux qui n'ont pas la patience d'attendre que M. le maire ait scellé et que M. le curé ait béni, prennent à

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témoins ces quatre troncs rugueux qui ne disent jamais non. C'est ce qu'on appelait^ en d'autres temps, épouser devant la nature. Après quoi, s'ils sont Aranais et qu'ils redoutent de se retrouver en face des vieux parents, la cérémonie faite, ils passent en France; s'ils sont Français et que la même crainte les incommode^ ils descendent dans l'Aran. Ce col est abordable à souhait, bien que très sauvage; ce n'esta à vrai dire, qu'une petite clairière resserrée entre des parois boisées; tout près, est un Casino, je le mentionne, et ce sera tout.

Que peut-on dire d'une maison de jeu ? Je sais bien que le mot seul éveille lacuriositédes Français, eten particulier des Parisiens, parce qu'ils sontprivéspar debonnes lois, franchementdépourvues de logique, du plaisir d'avoir des Casinos chez eux. Point de maisons de jeu à Paris; seulement on y compte plus de cinquante cercles autorisés où l'on joue furieusement, et plus décent tripots tolérés où l'on joue malhonnêtement; c'est plus dangereux cent cinquante fois ; mais le principe est sauf ; la forme et la lettre ne sont point violées.

En Espagne aussi, le jeu est défendu par les lois, on les tourne comme chez nous. Des industriels adroits, fournissant aux gouverneurs des provinces des arguments irrésistibles, obtiennent du bon plaisir de ces potentats une concessiontemporaire. Unjour, le potentat se ravise ; il a ses raisons, en vertu desquelles il envoie ses petits gendarmes. Le gendarme espagnol est de petite taille et coiffé d'un petit chapeau. Ces minuscules mais rapides exécuteurs renversent les roulettes et culbutent les tapis verts, ferment la maison et se campent en faction devant la porte. L'industriel court au chef-lieu delaprovince, embrasse les genoux du Satrape, et s'il sait faire sonner l'éloquence, obtient une autorisation nouvelle. Il revient toujours courant, les petits gendarmes saluentl'ordreécritdu supérieur. On rouvre la maison, on redresse la roulette. A Luchon, les joueurs désorientés erraient dans les allées d'Etigny, on les regardait passer, et Ton disait en riant :

« Le Portillon est fermé! » — Un jour, on ne les voit plus, on rit

LA rtOUTE DU TORTILLON

encore, et l'on dit: <ï Le Portillon est rouvert ! » Mais c'est une

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gaité sans réflexion ; le lendemain on la paie cher. On veut aller à la cascade du Lys. Ah! bien oui ! les voitures subitement sont devenues rares et les loueurs narquois : — « Monsieur, il n'y a plus rien. On a conduit ce matin vingt <; Sociétés » au Portillon. —

C'est ainsi que l'autorité espagnole règle la fièvre du jeu; elle ne la veut qu'intermittente. Cette médication vaut la nôtre : elle est moins tyrannique mais plus capricieuse, cela fait compensation. Celui qui parle ainsi n'est pas un joueur; seulement, il aime assez la logique et beaucoup la liberté.

Du col, la vue est bornée. On devine ces grands sites qu'on ne découvre point : au sud, derrière les Couradilles et les crêtes qui courent vers l'Enticade, les hauts pâturages de Campsaur montant vers l'Hospice de France; à l'ouest, la vallée de la Pique. On descend à travers des hêtres et des sapins. Le chemin n'est qu'une sorte d'escalier en zigzag, les chevaux glissent sur des degrés naturels formés par les racines des arbres. On a promptement franchi la limite internationale placée à 500 mètres environ du passage. La vallée tout à coup s'élargit, formant des pâturages boisés, qui rappellent de fort près ceux que l'on rencontre dans le Jura et que l'on y appelle d'un nom qui fait image : des prés-bois. Un torrent forme une gracieuse chute, la cascade de SidonieoulePichdeVergès (Pich ou Pickveut dire chute d'eau). Nous rentrons ici dans la zone familière qu'on nomme « les promenades ». La cascade de Sidonie, pourtant, ne fait pas partie du « tour de Luchon )>.

Nous sommes dans le délicieux val de Burbe. Le chemin va, sinueux et frais, sous des sapins, sous des hêtres, sous des bouquets d'énormes noisetiers. Au nord, un haut chaînon vert; audevant, de petits promontoires vêtus et couronnés d'arbres. Le Burbe arrose le fond des prairies. Bientôt on passe dans la vallée de la Pique, regardant en face Castel-Vieil, et l'on arrive à Luchon par Saint-Mamet.

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