I.A VAIJ.ÉE UU LEZ. — LE :\lnNT VALUEll
tre crêtes. Les anciens peuples l'ont adoré comme le Gar et ils ont eu raison. Ce n'est pas l'altitude des monts qui fait leur beauté, c'est leur forme et leur allure. Celui ci est fier et superbe; des pelouses muettes, des bois, autrefois impénétrables, entouraient de mystère les abords du beau pic; les montagnards sont encore persuadés aujourd'hui que les fées se réunissent sous ces grandes ramures, pourdanser sur le tapis vert par les nuits de lune; quand elles sont lasses de la farandole magique, elles s'endorment dans une grotte creusée au pied du mont.
Le Cagire n'a pas deux mille mètres. Partis de Saint-Béat à six heures du matin, ayant dépensé une heure à Fronsac, nous arrivons à Juzet quelques minutes avant midi. Le déjeuner se fait à la hâte, sept heures nous restent encore jusqu'au crépuscule : nous monterons au Cagire.
D'abord, on traverse des prairies, puis on pénètre dans la forêt, et l'on chemine sous la colonnade des hêtres, en inclinant vers l'ouest, montant sans peine sur l'un des contreforts du massif. Une gorge verte s'ouvre, le fond en est rempli par un ruisseau torrentueux qui porte un nom biblique : c'est le Job. Les troupeaux que nous venons de rencontrer dans les prairies sont un peu moins nombreux que ceux du riche Chaldéen, qui possédait, comme chacun sait, cinq cents couples de bœufs et sept mille brebis, sans parler des chameaux. Et comme, un jour, il perdit tout cela, il dit : l'Eternel me l'avait donné, l'Eternel me l'a ôté. Que le nom de l'Eternel soit béni ! — Je marie ma bénédiction à celle de ce pasteur pour les ombrages qui couvrent notre chemin ; tout à l'heure, dans la salle de l'auberge, à Juzet, close et fraîche, un thermomètre marquait ving-huit degrés.
Nous sortons de la gorge, la forêt est semée désormais de clairières ; nous y rencontrons un botaniste, muni de son honnête appareil; courbé sur le sol, il ne nous voit point passer.
La tranquille et bonne passion que celle des fleurs et des herbes!
Mais voici que les sapins descendent en files noires ; la sapinière est le couronnement du bois; nous entrons dans les pâturages. Ces longues pentes d'un vertbrillant, - un vertd'émeraude, — glissant avec une régularité mathématique, sont comme les talus d'une fortification colossale; on les gravit, non sans perdre quelquefois haleine, mais ce lit d'herbes est si tendre ! ce n'est pas rien dans une expédition de ce genre, de ne point se blesser les pieds. L'effort, ici, vient pourtant après le plaisir; il faut escalader une crête assez rude, qui tout à coup élève son relief déchiré au faîte du tapis vert, puis la muraille se creuse: un gouffre est là, béant, et c'est une surprise qui chatouille. Au milieu des grâces de la nature d'entre ciel et terre, qui sont assez rares, on en retrouve les horreurs. Il parait que la profondeur de ce trou si brusquement ouvert n'est pas connue. On fera bien de ne point s'essayer à la mesurer en y jetant une pierre. D'abord, c'est là que disparaissent les fées quand un mortel audacieux s'avisedeles poursuivre: n'irritons pasces fugitives malicieuses! Ensuite on verra le guide plisser le front. Tout le pays est persuadé que, lorsqu'on jette une pierre dans le gouffre, on déchaîne Torage.
Le sentier grimpe, dessinant de brusques lacets, contournant des saillies de roches, puis arrive à une légère échancrure en forme de courbe, qui peut passer pour un col séparant les deux hautes pointes du massif : le Pique-Poque et le Cagire. La différence de hauteur entre les deux monts n'est que de treize mètres. Ce Pique-Poque, décoré d'un nom qui fait sourire (1,899 mètres), est maussade et hérissé ; le Cagire, toujours gracieux, porte une petite plate-forme à sa cime {{,912). Une nouvelle crête, dont l'escalade exige quelques précautions, les relie tous les deux.
De cette plate-forme complaisante, la vue n'est pas seulement très étendue, elle est étonnamment variée, ce qui est plus rare. A l'ouest, le Gar,ses pointes blanches etson manteau vert, plus loin les montagnes de Barousse, que nous avons parcourues dans tous
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les sens, durant notre séjour à Maulcon; au-dessus de cette chaîne secondaire, en inclinant au midi, voici la ligne des grands glaciers : le Lis, Oô, les Monts-Maudits; au plein sud, le chaînon tourmenté qui rehe le Cagire au pic de Crabère et les hauts sommets de l' Aran; au nord, le cirque de verdure au milieu duquel est assis Juzet, les forêts, le massif d'arbres; au sud-est, la vallée du Ger et la Ballongue. De ce côté, le rideau croisé des forêts et des pics masque le Mont-Vallier.
Il est sept heures; le soleil se couche quand nous regagnons les prairies de Juzet, après une descente plus difficile que la montée; on glisse aisément sur les grands talus du Cagire. Fort las, nous n'avons osé prendre un peu de repos dans la forêt, de peur d'y être envahis parTobscurité; arrivés au cirque verdoyant, nous n'avons plus les mêmes craintes et nous jouissons du spectacle d'un beau soir. Les pointes de marbre du Gar étincellent sous le poudroiement de lumière dorée qu'y répand le couchant; au nord et à l'est, les profils des monts deviennent moins distincts; derrière nous, la forêt de Cagire n'est plus qu'une masse d'ombres. La fraîcheur un peu perfide, et la senteur pénétrante des pâturages nous enveloppent; nous marchons, désormais lentement, au milieu des grands troupeaux.
Le matin, nous remontons en voiture, de si bonne heure qu'à Sengouagnet, après avoir dévoré déjà quatre kilomètres, nous avons presque la vue contraire à celle que nous admirions la veille, au soir tombant, des prairies de Juzet; le soleil se montre à peine au-dessus des sommets du chaînon oriental, dont nous allons longer le pied ; ces premiers rayons frappent la cime plus élevée du Cagire ; une longue traînée de lumière rose glisse sur les pentes vertes et court sur le dôme de la forêt. A nos pieds s'ouvre lavalléedu Ger, encadrée dans des versants dénudés. Nous avons quitté la route de Saint-Gaudens pour suivre celle de Castillon, qui descend dans la vallée du Lez. Une âpre montée contourne une haute roche nue, et traverse le torrent. Le chemin
n est plus qu'un défilé creusé entre des escarpements broussailleux; quelque chose comme le goulot d'un entonnoir renversé : tout à coup l'instrument s'évase, et nous nous trouvons dans un nouveau cirque de prairies, parsemé de cabanes. Au col du Portet, que nous allons atteindre, il y a un oratoire; sur la pointe du petit clocher, une forme sombre et mobile qui s'enfuit à notre approche : c'était un épervier.
Le col, ouvert à onze cents mètres environ, entre le pic de Paloumère au nord (1,610 mètres) et lepicde Piéjean au sud (1,664), domine une large vallée. Des blés et des pâturages remplissent le fond du bassin enveloppé de roches nues, comme le val du Ger; les moissons paraissent très riches, les prairies très grasses. La Ballongue(longue vallée) est une corbeille d'abondance entre des bords arides. Il parait que tout ce quartier de montagnes était couvert jadis de belles forêts. Le malheur précisément, c'est qu'elles étaient trop belles et qu'elles tentèrent M. de Colbert, et après lui, >L de Seignelay, son fils, ministre de la marine sous Louis XIV. L'intendant delà province avait signalé d'admirables sapins qui méritaientd'être employés à nos constructions navales ; les ouvriers royaux arrivèrent, et la sapinière tomba. Ces géants des monts pyrénéens furent peut-être brûlés dans la rade de la Hogue, après la fameuse défaite de notre amiral Tourville, en 1 692, par les Anglais.
Au levant et au midi, le rideau des monts, vu du col de Portet, offre plusieurs déchirures; la plus grande apparaît au sud-est. Les yeux courent jusqu'à une haute masse sombre coupée de larges taches d'un blanc lumineux, qui sont des bancs de neige; notrevoiturier nous assure que c'est le Mont-Vallier. Plusprès de nous, les pics déchirés sortent de tous côtés de l'épaisseur des forêts; celles-ci, du moins,n'ontpasété mutilées par les ministres du grand roi. La forêt de Cagire, à l'ouest^ paraît la plus profonde.
Nous descendons vers le sud et franchissons, près de Por-
tet d'Aspet, la limite du département de la Haute-Garonne. Saint- Lary, où nous entrons, le village principal de la Ballongue, est dans l'Ariège. Ce vestibule du pays de Couserans est fort noir. Saint-Lary est blotti dans une gorge traversée par la Bouigane, qui descend d'un haut quartier forestier, auquel se ramifient plusieurs vallées courant à l'ouest et au sud. La route, franchissant trois ou quatre fois le torrent, passe à Augirein, à Orgibet, à Ilartein; la fertilité reparait : une montagne de sept ou huit cents mètres de hauteur est couverte de bandes de prairies et de cultures jusqu'à son faite ; les blés mûrs lui font une chevelure toute dorée. Nous traversons Aucassin, puis Andressein. La Bouigane rencontre un torrent plus considérable qui l'absorbe, et qui descend des montagnes frontières de l'Aran ; nous entrons dans la vallée du Lez. Au-dessus du confluent, une grande roche se dresse; la roche porte une vieille église romane. Le chemin glisse vers un bassin bien plus large, que domine, au midi, une superbe ligne de grands monts, les pics d'Orle (2,631), de Garié(2,381), de Girette (2,702), de Semailles (2,626), tous formant encore la frontière du côté de TAran. — Nous remontons le Lez, nous sommes à Castillon.
Le village est assis, un peu au-dessus de la vallée, sur la base du monticule que dominait le château. Du donjon, plus de traces ; il commandait le passage des trois vallées qui se joignent ici à celle du Lez: Ballongue, Biros et Bethmale. On peut croire qu'il a été rasé et qu'on a épargné la- chapelle, pourvue elle-même de créneaux. Les seigneurs transformaient volontiers en bastions les monuments religieux inscrits dans l'enceinte de leurs châteaux, et cela leur fût sévèrement interdit par Simon deMontfort, maitre un moment de tout le midi pyrénéen. Le terrible envahisseur, obligé d'assiéger une à une presque toutes les maisons fortes sur son passage, trouvait naturellement avoir toujours assez de remparts à emporter ; il tâchait d'épargner sa peine.
Je ne sais pourquoi j'ai traité Castillon de village, quand il a
un millier peut-être cl habitants; c'est presque une petite ville: nos architectes bourgeois la trouveraient bien mal construite, et, pourtant, je ne sais quel air d'aisance est répandu sur ces vieilles maisons de pierre ou de bois. Tout semble dire que les Castillonaisont la poule au pot. La rue va grimpant aux roches du coteau, le chemin en zigzags conduit à la chapelle. De superbes bosquets l'environnent ; elle est presque entièrement couverte par l'ombre du plus gigantesque ormeau que j'aie jamais vu. Par ses grandes proportions ; c'est vraiment une église ; elle est du xi" siècle, et tout y est intéressant : le monument d'abord, puis
LA en AJ' KL LE DE CASTILLON.
ce revêtement de créneaux, évidemment postérieur à la construction, et peut-être imaginé contre Simon de Montfort, lui-même. Le campanile à double étage d'arcades, deux à la base, une au
sommet, frappe d'abord par son élégance antique; l'abside est à pans coupés, d'un beau dessin, gâté sans doute dans sa pureté, mais non point dans son allure pittoresque, par la ceinture de créneaux et l'appentis supérieur qui la surmonte, percé d'étroites fenêtres en meurtrières, bâti d'ailleurs en moellons assezgrossiers. Tout cela forme le plus joli décor sous l'énorme feuillage de l'ormeau. Si l'on contourne le monument, on rencontre deux portes bien différentes, l'une à l'ouest qui fut adaptée, après le remaniement de la chapelle; l'autre au sud, antérieure à la fortification, de beau style roman, à trois rangées d'architraves, avec colonnettes à chapiteaux sculptés. Saint Pierre, coiffé d'une mitre carrée, porte la clef et la crosse; ailleurs se voient le sacrifice d'Abraham, et de délicieux enroulements de feuillage. Les comtes avaient soigné et caressé la construction de leur chapelle.
Ce n'étaient pas toujours de mauvais seigneurs. Un érudit de l'Ariège, M. de Lahondès, a retrouvé unecharte duxiv® siècle, qui témoigne, dans les comtes de Comminges, châtelains de Castillon, d'un vif désir de protéger les intérêts de leurs vassaux : « Si quelque homme étranger vient dans la ville, qu'il soit sauf et assuré pour sa personne et ses biens, et quand il voudra partir, sa personne et ses biens seront conduits et protégés pendant cinq lieues, jusqu'à la ville où il y aura des coutumes, partout où il voudra aller ». Ce langage prouve d'abord que Castillon avait des « coutumes d, ensuite que les chemins dans la montagne n'étaient pas bien sûrs. Il avait toujours été bon de redouter les entreprises des petits seigneurs embusqués dans leurs fortins, à l'entrée des vallées ; en ce quatorzième siècle, il fallait craindre surtout les bandes de routiers.
Castillon estdonc, depuis bien des siècles, un gros bourg cossu et tranquille. Cependant, après s'être fortifié de toutes pièces contre les croisés de Simon de Montfort, il eut encore à se défendre contre les soldats huguenots de Jeanne d'Albret. Ses plus anciennes maisons, qui sont du xv^ siècle, ont échappé à ces brûleurs féroces.
Après avoir joui de la vue des montagnes , sur le coteau, au pied de l'église, nous redescendons la rue pittoresque ; une ruelle s'en détache, qui a bien plus de vieille couleur encore, mais elle est inclinée sur une pente qui demande des jambes d'acier. Cette amusante glissoire se précipite tout droit à la rencontre de la route ; l'auberge en forme l'un des angles. Entre tant d'hôtelleries de montagne, où nous avons fait de longues ou de courtes haltes, et qui, toutes, sont bien supérieures à celles des villes
pour la bonne chère et la vraie propreté, je recommande celle-ci aux touristes égarés dans les Pyrénées inconnues.
Castillon sera pour nous un centre d'excursions. Le jour suivant, nous descendons à Bordes. Le village est assis sur le Lez. Un vieux pont, une vieille église romane baignant son abside dans le torrent, c'est un tableau.
Nous trouvons deux chevaux et un guide, dont nous n'aurions
nul besoin, et ({iii nous paraît bien plutôt préposé à la garde des bètcs qu'au service des gens. Le sentier, à gauche, escalade une montagne ronde. Toutes ces montagnes sont arrondies; ces sentinelles au gros dos montent la garde au seuil de Bethmale ; nous allons vers le col de la Core, qui défend l'autre porte de la grande vallée. La vue est très belle, sur des bassins verdoyants à nos pieds; au midi, sur les masses sombres où s'appuie le pied du Mont-Vallier. Arrieu est le premier village. Le torrent de Bethmale coule dans un ravin, entre deux bords tout droits, comme au fond d'un vase. Sur l'autre rive, les débris du château de Bramevaque. Dans la Barousse, nous avons rencontré un château de même nom, mais qui a une histoire ; celui-ci n'en a pas. Le chemin est facile, la pente assez douce; nous traversons des villages. Bientôt après, voici un gros bourg. Aussi, c'est un chef-lieu, celui de la vallée de Bethmale. Pays étrange, mais béni: Ayet est situé à près de huit cents mètres; on y voit des vignes en arbres. Pays de riche couleur; aussi Ton parait y aimer le rouge. Les hommes portent un I)onnet écarlate, les femmes une petite calotte écarlate aussi, cju'elles posent au sommet d'une vaste coiffe blanche, dont les bavolets retombent en ailes flottantes. Leur corsage est rouge, leur jupe rayée de rouge et de noir, ou de rouge et de blanc. Une superbe fille, au teint d'un brun doré comme les rejets de la vigne, nous sert un bon déjeuner ; et la fille est si bien plantée, de si vivante allure, qu'en dépit de ce costume bizarre, elle ne sent point l'opéra comique.
Le sentier que nous reprenons nous parait de moins en moins rude. Pourtant, il monte à travers un labyrinthe de blocs granitiques, au-dessus d'un bassin de beaux pâturages; nos yeux se fixent sur une ligne de pitons neigeux, une haute muraille déchiquetée : c'est le Bélame. Encore un ouvrage du grand ingénieur militaire de là-haut, au-devant de la forteresse du Mont-Valier. Entre ces écharpes de neige qui le coiffent, on aperçoit comme des ombres béantes : ce sont les entrées des grottes dont ce mont,
unique en son genre, est percé jusqu'à son faîte. On ne monte pas au Bélame; ses flancs s'élèvent verticalement, avec une rigueur géométrique ; c'est un inviolé. Les pasteurs regardent avec une crainte superstitieuse le pic farouche, à la cime trouée.
Le col de la Core, où nous arrivons (1,400 met.), continue ce grand lit herbeux ; au nord-est, la croupe de Bourrech le domine ; mais, au nord et à l'ouest, la vue s'étend sur la vallée de Bethmale, court au mont Ner ; à l'est, sur les monts qui environnent Aulus; au sud, sur un horizon de mornes couverts de forêts, et sur les masses empilées des contreforts du Mont-Vallier.
La descente est rapide, vers le val d'Esbinthe. A gauche, un rameauboisémonteàlabasedupic d'Eychelle. La vallée s'enfonce au pied du pic de la Mède, et, bien que très profonde, est tapissée de cultures; des bois couronnent les sommets. Nous voyons àpeinele torrent qui coule à deux cents mètres au-dessus du sentier ; en revanche, à tous les coudes de ce chemin d'une rudesse capricieuse, nous apercevons une ruine superbe, d'une allure extraordinaire. C'est le château do Mirabal (Mire absit, regarde en bas). A l'est, nous découvrons une haute cime ; le guide nous dit que c'est le Montbéas. Puis nous revoyons encore Mirabal et sa ruine blanche : le donjon est de marbre. Nous glissons vers le bord du torrent, dont le bassin s'élargit, et se moutonne de coteaux qui portent des vignes. A gauche s'ouvre une grande combe remplie de pâturages; en la suivant, nous irions aux bains de Sentenac. Nous prenons à droite, et nous sommes à Seix, au bord du Salât.
Ce fier Salât, partout bordé de petites cités autrefois libres et de forteresses seigneuriales, l'artère principale de cette vicomte de Couserans qui eut et qui secoua tant de maîtres, naît là-bas de plusieurs sources au flanc de l'un des monts qui servent de contreforts au pic de l'Estagnech (2,361 met.), une montagne presque frontière. Il accourt à Seix, passant par la gorge de Couflens, embrassant le pied de la montagne de Mirabal, laissant au nord-est, sur un autre mamelon, le château de la Garde. Or
donc, sachez un peu que ce grand logis de défense, dont trois tours et le donjon se tiennent encore debout, fut bâti tout bonnement par Charlemagne. L'Empereur revenait d'Espagne, où il avait guerroyé contre les Sarrasins. Il édifia ces fortes tours et s'avisa de penser qu'il ne trouverait pas pour les défendre de plus braves gens que les montagnards eux-mêmes. Il leur confia donc son château neuf, et sous la condition qu'ils y tiendraient garnison, les dispensa d'impôt. Les peuples n'oublient jamais cette dispense-là, se perdit-elle dans la nuit des temps. Au xvii" siècle, quand les collecteurs venaient à Seix et dans la haute vallée du Salât pour y lever la taille et les autres taxes, on les renvoyait à Charlemagne.
Ces gens du Salât eurentunemauvaise réputation, à Versailles ; on disait que ces montagnards gentilshommes et vilains étaient difficiles àgouverner,qu'ils ne voulaient reconnaitre aucune jusiice, ni des parlements, ni des intendants, ni des gouverneurs. Ils assommèrent plusieurs receveurs des tailles, qui l'avaient peutêtre mérité. Et puis, ils étaient embarrassants avec leur Charlemagne, qu'ils flanquaient de Philippe- Auguste, pour se renforcer. Ce dernier seigneur leur avait, en effet, octroyé une charte de coutumes, avec une nouvelle exemption d'impôts, et la permission de se fortifier autant qu'ils pourraient contre les bandes de routiers qui arrivaient sans cesse, tombant comme grêle du haut des montagnes espagnoles. Et ceux de Seix, tout d'abord, hérissèrent leur église, y adaptant une muraille crénelée, flanquée de deux tourelles. Vaillamment ils supportèrent les assauts d'Espagne; ils en avaient vu d'autres! Romains etVisigoths d'abord. Sarrasins après. Ils avaient été petite cité gallo-romaine, Aquœsiccœ, et l'on peut même croire à fexistence d'anciens thermes, car l'un des quartiers de la ville (plus de 3,000 habitants) s'appelle Bagnères. Au fond, ils n'avaientjamais été trop malheureux; les seigneurs de Couserans et de Foix les ménageaient, considérant qu'ils commandaient à leurs risques la route d'Espagne par
le port de Salât, ainsi qu'en témoignent leurs armes: deux poissons surmontés d'une clef. Riverains du Salât , voilà pour les poissons. La clef est parlante.
Il y a encore des bains à Seix: deux sources, Tune froide, l'autre chaude. Les habitants sont aisés et croient être riches : la légendeassure qu'on trouve beaucoup d'or dans les sables du Salât. Leur église crénelée est debout. Seix garde la figure de la cité libre, affranchie des comtes^, ne dépendant que du roi, pourvu que le roi ne leur demandât rien. Avec le progrès du temps, les choses vinrent à changer: le roi demanda. La vallée de Seix est encore un de ces pays lointains qui ne gagnèrent rien à cette fameuse unité administrative dont on vante si fort les résultats, sans dire ce qu'ils coûtèrent; on ne compte pas les ruines et les morts.
Seix a des mines abandonnées et des carrières de marbre. En remontant vers le sud, dans une promenade de l'après-midi, nous atteignons le seuil du val d'Estours. Nous ne voulions que voir le torrent d'Estours, qui reçoit l'Artigue, le Ribet, toutes les eaux descendues du Mont-Vallier ou du massif qui l'entoure, et voilà que sur la rive gauche du torrent, après le premier pont, nous rencontrons des trous de mine. Plus haut, une autre exploitation, plus récemment délaissée, s'appelle le trou du Demi-Mort; c'est bien un mort tout entier. L'endroit est fort beau, bien que la vue soit masquée par le pic de Fonta, entièrement vêtu de hêtres et de sapins, et par un chainon boisé qui s'en détache, et court au nord. A peine quelques crêtes neigeuses se détachent-elles à l'est, par-dessus les plis du manteau.
Le matin, nous partons avant quatre heures. Deux guides. C'est le 18 août. Le soleil ne se lèvera que dans une heure. Sous la lueur grandissante du matin, nous marchons vers Estours, longeant bientôt la lisière de cette forêt de Fonta que nous avons reconnue de loin, la veille. Le village est assis sur un mamelon à 750 mètres, regardant le sud; rien encore de distinct de ce côté: des entassements de monts et de bois, une haute dentelure blan-
LA VALLÉE 1)1' LEZ. — LE MONT-VAr.LIEIt. 311
che qui se colore de feux changeants. Si, au contraire, on regarde vers le nord, on remarque une dépression profonde, dont le fond est tapisse de pâturages et les bords de forêts. C'est la « combe » d'Arros. Il faut escalader une crête; alors un premier tableau se déroule. A l'est, presque au-dessus de nos têtes, une muraille couronnée détours, drapée de sapins: le pic de Courmeillo (2,194 mètres) , le pic de Lampaou (2,579), les masses septentrionales auxquelles s'appuie le Mont-Vallier ; au sud, le grand mont luimême, avec sa double cime blanche, et la longue écharpe neigeuse qu'il porte au flanc.
Nous entrons dans un couloir^, au fond duquel gronde le torrent. Le défdé s'ouvre, un premier cirque de pâturages s'arrondit, une première cascade roule. Les pelouses s'étalent assez maigres, en dépit du nom qu'elles portent, l'Artigue, qui généralement désigne des pâturages plus riches; ceux-ci sont partout semés de cabanes.Une gorge se détache de ce haut bassin et monte, sous une sapinière formidable, vers le col de Pauze (1,820 mètres). De ce sillon étroit enseveli sous ces grands flots d'ombre, une cascade s'échappe : c'est le dernier saut du Bizet qui vient se mêler à l'Estours. Directement au sud, un sommet dépasse le moutonnement de la chaîne: c'est le pic d'Areou (2,182 mètres}. Nous marchons vers l'est, gravissant une nouvelle crête, le Puech d'Aula, ayant sous les yeux le spectacle d'une troisième chiite, formée par l' Estours. Le sentier est raide, terriblement capricieux, et mérite le nomd'échelle qu'on lui a donné; mais enfin c'est encore un sentier. Au faîte, on peut reprendre haleine, assis sur un de ces admirables tapis verts, dont le silence n'est un moment troublé que par quelques vols de palombes ou par les lourds battements d'ailes d'un escadron de vautours.
Au-dessus de ce beau cirque gazonné d'Aula, plus de chemin ; il faut grimper, en s'aidant des mains quelquefois, des pentes, herbeuses toujours, — jusqu'à une étroite coupure dans le rempart verdoyant. On contourne le haut bord d'une combe, encore tapis-
séede pâturages, et où l'on s'étonne de ne point trouver un lac. Le cône le plus élevé du montsemble vaciller au-dessus de la tête des grimpeurs, et l'on s'aperçoit bien vite que c'est de cette grande pyramide qu'on devra tout à l'heure attaquer la rude paroi. Une brèche s'ouvre; on commence de monter sur des bancs de neige, malheureusement mêlée de graviers qui se déplacent sous le pied ; la crainte de glisser s'aiguise, quand on pénètre dans une sorte de haut défilé entre des roches, qui conduit àun nouveau col hérissé d'éboulis. Ces débris sont d'une belle couleur laiteuse; aussi le col s'appelle-t-il la Peyre Blanque. La vue ne peut guère s'étendre qu'à l'occident, sur les monts frontières , le pic de Girette, le pic du Port d'Ode, et sur la chaîne qui remonte du sud au nord, enserrant levai d'Orleetles divers rameaux de la grande vallée de Biros. C'està l'ouest aussi que l'on reprend l'ascension, après une nouvelle halte. Il est onze heures et demie; c'est un effort de plus de huit heures, mais nous touchons au but. Pourtant le dernier passage est le plus pénible; c'est aussi le seul dangereux.
Une combe est là, creusée à nos pieds, et nous ne voyons pas bien comment nous allons y descendre. Devant nous, une roche énorme, soudée aux deux murailles qui nous enveloppent, nous dit clairement: On ne passe pas! Eh bien! il parait que ce vilain bloc est un fanfaron. Le guide nous assure qu'on passe et nous montre le chemin. Cela, un chemin?... Dites un tunnel, brave homme! dites une fissure dans cette méchante voûte! En fait, c'est sous la roche qu'il faut se glisser. Ce n'est pas sans se couvrir de poussière humide. Heureusement, on ne vient pas en frac au Mont-Vallier. J'ai dit que le passage était dangereux. Troublant, plutôt. Mais il est court.
La première ascension du mont n'est pas d'hier. La foi transporte les montagnes, elle peut donc bien les aplanir sous le pied d'un saint. Ce premier ascensionniste fut saint Vallier , apôtre de Couserans, évêque de Saint-Lizier ; sur une sorte de
petit plateau qui couronne la cime, le pieux personnage de sa main sacrée plantaune croix de schiste. Un autre évoque de Saint-Lizier, auxvir siècle, en fit ériger une seconde toute neuve, à la place de la première qui était tombée ; mais il n'alla pointprésider la cérémonie en personne, et se contenta de la diriger d'en bas : le zèle s'amollit avec les temps. Saint Vallier, sur la cime neigeuse, embrassait jadis des yeux tout son diocèse. Ce beau mont, qui prit son nom, dépasse toutes les hauteurs environnantes, et l'on voit bien, à cette situation maîtresse, et aux énormes contreforts qui l'appuient, que le Vallier est le pivot de cette partie de la chaîne. De cette étroite plate-forme qui le couronne, la vue s'étend pardessus les sommets voisins; et quelques-uns pourtant l'égalent, à trois ou quatre cents mètres de différence. Nous plongeons dans les vallées; nous suivons le grand rameau deBiros, qui se détachedu pied de Maubermé, au sud-est, etremonte vers le nord. Le cadre de montagnes est sublime. La partie orientale est celle que nous connaissons encore le moins, et cependant une force invincible fait d'abord courir nos yeux à l'ouest, vers le groupe des Monts-Maudits et les grands glaciers. La haute chaîne d'Aran les retient aussi un moment; puis, c'est vers le sud, le pic du Port d'Orle, les Trois Seigneurs et deux lacs, le pic de Girette et le Sernaille^ le pic dCAreou et le Garle; entre ces deux derniers^ une autre région d'étangs supérieurs. A Test, le panorama est fermé par le Montcalm, que domine la pointe d'Estats; au nord enfin, s'en vont par étapes les contreforts du Vallier, le Vaillerat (2,652 met.), le Lampaou (2,599), l'Estiouère (2,445), le Maledo (2,395), le Tue d^Eychelle (2,307.)
Nous avons achevé de détailler le superbe tableau; nos regards retournent encore vers Touest, et vers les éblouissements du Nethou et de laMaladetta, puis, inclinant au nord, s'égarent dans les brumes qui noient la plaine de la Garonne.
De Seix, où nous avans pris quelque repos, nos montures nous ramènent à Bordes. Un pont très élevé traverse le Lez, qui mu-
git au fond criine crevasse. La route monte terriblement. Devant nous, le pic du midi des Bordes, la pointe du massif qui sépare la vallée de Berthmale de celle du liivarot de Bordes ; cette dernière s'ouvre à gauche du chemin. Très courte et très riante, c'est une des avenues du Mont-ValUer. Nous avons préféré tenter l'ascension par Seix.
Il faut bien que nous négligions ces rameaux secondaires, sans
quoi notre voyage se prolongerait jusqu'à la saison des neiges. A gauche toujours, nous voyons fuir le vald'Orle. Chemin de contrebandiers. Un poste de douaniers en garde le seuil. Entre les deux vallées, une muraille se dresse, un long massif très étroit portant une série de pics qui s'en vont montant en gradins : le pic
de la Lair , 1 ,"239), d'Alexis (i ,436), de Bentaillou ( l ,596), de Lagarde (1,710), de Ilaspe, de Pourtillon, jusqu'aux pics de Barlongnères et de Cornave, montagnes frontières, le dernier mesurant près de 3,000 mètres.
La route incline à l'ouest, passe à Bounac, un assez chétif village, et conduit à Sentein.
Voilà bien le bourg le plus étrange que nous ayons rencontré sur les confins des Pyrénées centrales. Situé à près de huit cents mètres, profondément encaissé entre des montagnes cultivées à leurs flancs et couronnées de sapins et de hêtres, ce fond d'entonnoir est anciennement prospère. Il commande la vallée de Biro3,etrun des plus savantsexplorateursdes monts, M. deChaudesenque, a vu dans le nom du pic voisin, Biren, l'origine du mot Pyrénées. Le docteur Garrigou, de Toulouse, qui a poursuivi, depuis trente ans, de grands et beaux travaux sur les populations primitives de la chaîne, donne pour fondateurs à la petite ville, des Sanions chassés du bord de l'Océan. Ainsi Saintes et Seintein auraient la même origine. Un peu de fable devait entourer un lieu si extraordinaire. Deux choses paraissent certaines: c'est que les Romains ont exploité aux environs des mines de plomb argentifère;, et que Seintein a été au moyen âge un centre assez puissant de self governement, une manière de petite république et sûrement une de ces Communautés dont parlait le comte de Comminges dans la charte qu'il donna aux Castillonais en 1367.
Le témoignage de l'ancienne indépendance des habitants est debout, conservé presque tout entier: une église qui ne fut pas seulement pourvue, comme d'autres, d'un appareil de défense, mais qui a été toute une place de guerre. Plus haut, sur une roche, on voit aussi les ruines d'un donjon. Contre qui les gens de Seintein s'étaient-ils fortifiés? contre les routiers ou contre les seigneurs.
Une excellenteétude deM. de Lahondès m'a étécommuniquée à Foix; j'y ai lu que ces montagnards étaient demeurés longtemps
fort riches, et qu'ils devaient cette grasse aisance à l'élevage du cheval. Si Bireii est 1 etymologie des Pyrénées, il est sûr queBiros, dans la langue du pays, veut dire pâturage. A Seintein viennent aboutir d'autres petits vais, tous remplis d'herbages et de troupeaux. Ces montagnards industrieux, ayant amassé beaucoup, avaient beaucoup à garder. On peut croire qu'au xiv* siècle comme à présent, le bourg s'étalait sur la rive gauche du Lez, à l'ombre, glacéependant huit mois de l'année, des grandes sapinières qui couvrent les escarpements; mais, à la moindre alerte, tout le monde se réfugiait dans l'enceinte de murailles tracée autour de l'église, avec les troupeaux et les récoltes. Il est difficile de déterminer l'époque à laquelle les gens de Seintein prirent le vigoureux parti de se défendre eux-mêmes, et, serrés autour du sanctuaire, de ne compter que sur leur courage et sur Dieu. Il y eut une église antérieure à celle que l'on voit aujourd'hui, enfermée dans ces ruines curieuses. Il n'en subsiste que le clocher; il est du xu® siècle, et, depuis, a dû servir de poste de vigie.
L'enceinte, formant presque le carré (120 pieds environ de longueur sur une largeur de 110), était surmontée de cinq tours. Celle du midi n'est plus qu'une ruine. Les tours sont quadrangulaires; onpeutseles figurertellesquelestrouvèrentles routiers des xiv^ et xv^ siècles et les huguenots du xvi-, revêtues de leurs crénelages; depuis, elles ont été dépouillées, coiffées de flèches en ardoises ; les fossés qui entouraient la place ont été comblés. La tour qui contient encore aujourd'hui le clocher donne entrée dans l'église par une salle carrée, point voûtée, où l'on a placé les fonts baptismaux. L'escalier monte au dehors, très étroit, aisé à défendre; on pouvait même le couper, si bien (jue le clocher devenait un dernier refuge contre les assaillants déjà maîtres de l'église. Aucune tradition ne dit que ce singulier ouvrage, militaire et religieux à la fois, ait été jamais emporté.
Les gens de Seintein n'ont plus à se défendre ; leurs richesses, qui pouvaient jadis exciter l'envie des bandits catalans, sont bien
réduites à cette heure. Cependant, quelques mines sont encore exploitées dans ces vallées et les cultures y sont opulentes. Par une matinée chaude et brumeuse, nous sortons de Seintein, remontant le cours du Lez. Un torrent bien plus orageux que le temps vient s'y joindre. Là est un pont. Nous montons, regardant au sud les grands plis de la forêt de la Coste, qui descendent au versant du mont, et en deux heures, par un bon sentier de montagne, nous gagnons la chapelle de Notre-Dame des Isards, appelée aussi Notre-Dame des Neiges. Seulement, notre pèlerinage est tardif; les montagnards ontfaitle leur quelques jours auparavant, le 15 août. La Vierge est fêtée par de grandes danses; on ne lui a pas demandé si ce genre de délassement pour ses dévots et d'hommage pour elle-même, avait ou n'avait point son agrément.
Deux autres heures de marche nous portent au col d'Aouardo, entre la Pala d'Aouardo au nord, et le Mail de Plumières au sud (2,140 et 2,120 met.). Du col (1,997), qui n'est qu'une brèche dans une crête, on reconnaît bien le caractère de ce pays de Biros: des blés sur les versants, à l'altitude invraisemblable de 1,200, même de 1,500 mètres; des cimes en forme de plateau, qui sont de magnifiques pâturages. Lorsque les croupes s'arrondissent, les pelouses se revêtent d'une herbe plus grasse sur les pentes; ces blés aériens ont des épis drus qui doivent ébrécher les faucilles; les grains énormes sont vendus pour semence.
Du pas d'Aouardo, on descend dans le val de Maudan. Nous rentrons dans la Haute-Garonne; nous sommes à quelques lieues du Pont-du-Roy. Nous suivons le pied de ces versants noirs qui sont tous de vastes pâturages. Au sud, une forêt de hêtres, que domine le Tue de la Sequède (1,600 met.); à l'horizon, les cimes blanches du Port d'Orle.
Melles est un village d'unmillier d'habitants, dépendant du canton de Saint-Béat. On y trouve une auberge suffisante; nous y dormons en honnêtes gens qui ont rempli leur journée, et marché six heures et demie sans prendre un temps pour souf-
fier. Le lendemain, départ à midi seulement ; grasse matinée. Il s'agit de remonter la vallée de Maudan jusqu'à sa jonction avec la vallée d'Araing, puis jusqu'au col d'Aoueran, et au lac de Seintein. On traverse, au sud de Melles, le bois de l'Ambré, le même qui tapise le pied et les flancs de la Sequède, et l'on suit, au bord du torrent de Maudan, le sentier du pic de Crabère. Devant nous, deux gorges, l'une montant au sud, l'autre à l'est. Nous n'avons pas de guide , et nos cartes sont notre seul recours. C'est toujours un moment d'émotion sérieuse, dans ces voyages à l'aventure, que celui où l'on déplie les cartes, et les étendant sur une tablette naturelle fournie par une roche, on demeure penché sur le grimoire. Quel chemin est le bon? Nous nous engageons dans celui qui se dirige à l'orient. Il est déjà plus de trois heures.
Enfin, voici le col. La lassitude est grande; nos pieds sont pesants, nos yeux saturés de ces grandes vagues vertes qui nous enveloppent. La vue qu'on embrasse de cette échancrure ouverte entre le Crabère au sud (2,630 met.) et le Tue det Bonc au nord (2,282), nous dédommage d'un si long effort. A l'est, nous pouvons suivre la dépression et les reliefs du long massif qui relie le Crabère au ■\Iont-Vallier. Par-dessus cette mer mouvante de feuillages, parfois coupée de pointes ou de croupes nues, s'élève un horizon de neige. Au nord, le pic de Biren (2,042) dépasse le pic de Mède; à droite, une muraille, le chaînon des Cots; à nos pieds, si nous nous tournons vers le sud, le lac solitaire de Seintein ou d'Areing, aux eaux brunes. Je ne crois pas avoir vu de plus magnifiques pâturages que sur les pentes du Biren.
Du col d'Aoueran à celui d'Aouardo, la route est incertaine et passablement inquiète. Nous marchons au petit bonheur, redoutant, avec quelque raison, d'être surpris parla nuit. Ce chemin, je me garderai bien de le tracer ici pour d'autres voyageurs qui s'y engageraient sur la foi de notre aventure. L'ombre nous menace quand nous repassons au pied de la chapelle des
Isards. Ai-je dit que le petit sanctuaire n'avait rien de remarquable que sa situation, et que la dévotion dont elle est l'objet? Il fait nuit noire^, quand nous franchissons le pont jeté sur le Lez, à son confluent avec le petit torrent descendant du chaînon de Touest, à un quart d'heure de Sentein.
Malgré l'heure avancée, le « char » que nous avons laissé dans
ÉGLISE PK I.UZEXA».
le village nous ramène à Castillon, où nous passons une dernière nuit. Demain, nous descendrons le cours du Lez vers Saint-Girons. Le premier village est Engomer, à cheval sur le torrent. La route le traverse. Engomer est bien posé au milieu d'une vallée fraîche. A droite, on aperçoit les pentes gracieuses de monts boisés, le hameau d'Arrout, une chapelle ruinée. A Luzenac, un clocher nous arrête. Charmant petit ouvrage de la pleine époque romane, il est de trois côtés percé de fenêtres à colonnettes et sur-
monté d'un toit singulier en forme de ruche. Aimons à croire que la dévotion sait se contenir dans l'église et qu'on n'y entend point de bourdonnement, comme sous le toit des abeilles. Luzenac et Puech, le hameau voisin, sont de déhcieux petits coins perdus dans les arbres. Moulis est plus important.
C'est un bourg campé sur la rive droite du Lez. 'Vieille église, vieux pont qui relie la route au village; vieilles murailles ruinées sur la hauteur orientale ; de l'autre côté, des ruines importantes, celles du château de Las Tronques.
Aubert, sur la rive gauche du torrent, mérite une station plus longue. On peut regarder comme certain quil y eut là un petit centre d'occupation romaine ; on y a trouvé beaucoup de médailles et de fragments de sculpture. Suivant une tradition généralement acceptée, une ancienne carrière de marbre, que les gens du pays appellent le Trou de l'Oubli, aurait été exploitée par les Romains. Mais, surtout, il y a près du village une pile romaine — nous en donnonsle dessin. — Dans une gorge qui monte vers l'est, on rencontre la grotte d' Aubert. Les savants de Toulouse y ont reconnu un gisement considérable d'ossements provenant d'animaux disparus, surtout de Fours des cavernes. La grotte a trois salles assez profondes et de belles stalactites.
Le cadre d' Aubert est très pittoresque : à gauche, sur le coteau, le châteaudeMontégut; à droite, de grandes roches déchiquetées. La route, après le village, devient fort belle, courant en vue de hautes murailles grises qui se dressent au midi ; par-dessus ces premières crêtes, une ligne de monts bleus, puis des neiges : c'est le massif formé des pics de Pujatech, de Craberous, de Séran, de Maidans, du Nedé. Nous longeons la rive droite du Lez, sous un léger couvert d'acacias, et nous rencontrons Ledar, village qui s'annonce, d'ailleurs, de loinpar les grincements d'une scierie.
Le Lez tombe dans le Saîat, à l'entrée de Saint-Girons.
LE SALAT. — SAIXT-Gir. Ù.N;
Si^INT-GlRONS — SAINT-LIZIER — AULUS
L'histoire a calomnié les Vandales. Ces barbares ont tué, pillé, brûlé, rasé tant qu'ils ont pu, mais ils ont fini par s'amender, puisqu'ils ont produit des saints. L'évoque Giron était un Vandale. Il fît du bien à ce pays, qui ne l'en récompensa que sur le tard; c'est seulement vers la fin du moyen âge que la ville où nous arrivons abjura son nom de Bourg-sous-Vic et prit celui de son premier évèque. Ce patronage lui attira le mauvais vouloir des huguenots. En 1575, le capitaine d'Audou, conduisant ses« casaques noires i>, vint assiéger Saint-Girons. Les relations du temps nous apprennent que la ville était défendue par « un château des plus forts». Ce diable huguenot avait de l'artillerie; il fait tirer quatre-vingt-sept coups de canon contre le mur et ouvre une brèche, puis il donne l'assaut. Mais quelle surprise! La vieille
cité est déserte; les habitants ont déguerpi. Le capitaine ne trouve plus que quelques impotents qui n'ont pu suivre les fuyards. On ne dit pas comment et par quel point de la ville s'accomplit cette singulière hégire. Le sire d'Audou pilla les maisons vides et s'en alla tenter une nouvelle entreprise sur Pamiers.
Saint-Girons est maintenant la cité la plus importante de l'ancien Couserans ; mais on voit qu'il n'en était pas de même au temps où les seigneurs de cette contrée pittoresque s'intitulaient: vicomtes par la grâce de Dieu. — Plus tard, leurs voisins, les puissants comtes de Foix, s'adjugèrent la petite vicomte, et ils la tinrent bien, une fois qu'ils en furent les maîtres, en vertu de leur devise en patois : Toco-y segcLouzos. Touches-y, si tu l'oses!
La ville est située cà une altitude de 400 mètres environ, au confluent du Salât, du Baup et du Lez. Le Baup descend au sud-est, de l'un des sommets les plus élevés du chaînon qui va se relier à la grande arête du Plantaurel. Nous le retrouverons en faisant la route de Foix. Le Lez, nous le connaissons. Du pont situé à l'entrée de Saint-Girons, on le voit arriver entre deux bords escarpés, glissant vers le Salât qui baigne, en face, le pied d'un mamelon hérissé de clochers et de tours : c'est l'antique cité épiscopale de Saint-Lizier. A droite du pont, s'ouvre une large rue ; c'est le quartier neuf de Saint-Girons; à gauche, c'est la gare, bien ombragée, d'où toute une horde se rue contre nous: — Messieurs;, des voitures pour Aulus! L'omnibus d'Aulus, Messieurs !
Holà! un peu de patience! on sait bien qu' Aulus a besoin de visiteurs. Nous en serons. Mais chaque chose à son heure.
Il est assez gai, ce faubourg, d'ailleurs poudreux en diable. On ne sait d'où peut bien sortir cette fine poussière qui sent le plâtre; les toits en sont blancs. Par-dessus, on peut suivre une ligne de jolies croupes vertes. La rue monte vers la vieille ville; parmi les maisons neuves et banales, quelques-unes sont plus anciennes, décorées de galeries à l'étage supérieur qui, dans nos
pays du Nord, serait celui des mansardes. Le soir on y prend le frais, le jour on y va jouir de la vue de la rivière et de la chaîne. Le massif de hautes murailles qui enveloppe Saint-Lizier sur l'autre bord est un admirable deuxième plan au tableau. Tous les habitants du pied des monts sont friands de belles vues.
EGl.lâL 1)]; S Al.\ T-i; ll;i).N S.
On franchit un deuxième pont, que commando la tour carrée d'une église dont le pied massif se trouve placé presque immédiatement au-dessus d'une chute d'eau. L'une des masures qui encadrent l'édifice était jadis un moulin. La tour porte un deuxième étage octogonal surmonté d' une longue flèche en aiguille ;
elle est percée d'un large porche, qui conduit certainement quelque part, mais point dans le sanctuaire, car des femmes en sortent portant sur leur tête des paniers remplis de linge qu'elles viennent laver à la rivière. On veut s'éclairer, on s'engage sous cette voûte noire, et on se trouve au centre de vieilles halles; l'église se déploie à droite.
On est alors au cœur de la ville ancienne, l'on suit un dédale très sombre, mais heureusement assez court, qui débouche sur une petite place bordée sur un côté par les bâtiments de la principale hôtellerie, sur l'autre côté par de pesantes arcades massives en ogive, sous lesquelles le café à la mode s'est installé. Cette place rectangulaire n'est que le vestibule d'une autre bien plus vaste, au fond de laquelle s'élève l'ancien château, ragréé, remaçonné, déshonoré. On y a logé le tribunal et la prison : les imprudents qui ont affronté la loi au lieu de la tourner, ce qui est aujourd'huil'élément de l'art, sont amenés en un moment de leur cellule devant les juges, pour y être réintégrés un moment après, dès que la sentence est rendue. Ce n'est qu'un petit dérangement.
Nous avons vu désormais presque tout Saint-Girons. Peu de particularités dans la ville; c'est l'ensemble, surtout dans ses plus anciennes parties, qui a de la couleur. Ces arcades en ogive qui abritent le café en ont une très frappante ; elles se continuent au delà de la place, dans une rue qui monte vers l'ouest, et de curieuses boutiques sont nichées dans l'épaisseur de leur ombre. On examine de plus près le plan de ce vieux quartier, et l'on a envie de penser que Bourg -sous-Vic a été une bastide. Un côté seulement du carré subsiste ; l'église formait une des défenses de la face opposée, avec son énorme tour, si lourdement plantée au-dessus de l'eau.
Le Salât, ses bords dentelés et touffus, la ceinture des monts verdoyants, Saint-Lizier, la ville morte, regardant la cité neuve qui se dégage des masures du vieux temps, voilà ce qui fait le caractèreet lecharmedeSaint-Girons. Aumatin, nousdescendons
vers la rivière en suivant un faubourg, bien différent de celui qui donne entrée dans la ville. Ici, tout est agreste: des maisons couvertes de tuiles, avec un grand rebord du toit, en forme d'auvent, le fournil rond, très élevé, comme un rudiment de tour. De grands figuiers étendent leur feuillage noir sur ces tuiles rouges. L'aspect de ce coin perdu est très méridional; le soleil est cuisant, des enfants à demi nus jouent dans la poussière. On traverse un pont en dos d'âne, et Ton chemine sur une route ombragée de platanes ; l'autre rive est occupée par des moulins et des scieries; l'eau s'épanouit en gerbes brillantes retombant sous les roues qui la déchirent ; les cascades artificielles se succèdent; dans le lit du Salât, hérissé de bancs rocheux, se forment des ressauts, et le flot s'en va couronné d'écume. Il n'est point semblable à celui des autres torrents de montagne; sa couleur est à lui : c'est celle de l'étain quand il passe sous des feuillages, et quand il rit au soleil, un gris d'argent.
Bientôt on rencontre le pied du coteau qui porte Saint-Lizier. Une rue étroitele contourne, bordée de masures, hérissée de pavés pointus. Ces logis sont clos. En aucun lieu habité je n'ai trouvé ce profond silence. Ville romaine^, puis cléricale, ville de débris et d'ombres.
L'ascension sur ces cailloux tranchants est vraiment pénible ; devant nous marche un jeune garçon qui conduit un chien savant et un singe habillé, coiffé d'une belle toque rouge, à plume. Des cinq grimpeurs, mon compagnon et moi, le garçonnet et ses deux bêtes, le singe est le plus heureux, il est assis sur le dos du chien. Le « raidillon d monte, épaulé sur une masse énorme de ruines : un quartier de muraille écroulée, toute une partie de l'enceinte romaine; — car c'est ici, comme à Saint-Bertrand-de-Comminges, une cité romaine, le Lwjduniun Consoranorum, — et comme à Saint-Bertrand, je l'ai déjà dit, une cité épiscopale s'éleva sur ces antiques assises.
L'entassement des siècles, les travaux de tant de maitres diffé-
rents, les renversements causés par tant d'assauts et d'envahisseurs, le fer, le feupromenés par les Vandales, parles Sarrasins, par les comtes de Comminges, par les croisés de Montfort, parles huguenots, l'industrie du pauvre monde refaisant comme il pouvait ses logis dans les décombres, toutes ces grandeurs tombées, toutes ces richesses pillées, toute cette patience vivace des peuples ont produit l'un des lieux les plus disparates, les plus merveilleusement pittoresques de ce grand pays pyrénéen, si fécond en aspects de ce genre. Nous nous heurtons à des coins extraordinaires, qui^ tous, mériteraient le crayon. C'est un pan conservé d'une demeure jadis enveloppée de hautes arcades sombres; plus loin, des pâtés de masures, aux toits de tuiles en longs auvents recouvrant des galeries de bois vermoulu. Une tour rabistoquée s'en échappe ; des barres deboispassées dansles ouvertures des mâchicoulis branlants servent de séchoir; ces loques sont les étendards de ce misérable reste de cité religieuse et guerrière.
Des feuillages couronnent les crêtes déchiquetées des murs ; ce sont des lauriers, des figuiers et des myrtes : ces plantes méridionales croissent à l'abri des pierres calcinées; leurs têtes souffrent bien quelquefois de la froidure des hivers, mais leur pied est planté comme en serre chaude. Nous rencontrons une tour carrée ; celle-ci ne remonte pas au delà du xii® siècle. Le bruit régulier d'un outil battant le cuir nous apprend que le gardien est un cordonnier— car il y a un gardien. Contre qui doit-il défendre ce lambeau encore assez solide delà ruine universelle? De la plate-forme qui couronne l'ouvrage gothique, la vue est admirable sur la vallée du Salât, sur les forêts et le double étage des monts. A notre droite et à notre gauche, nous apercevons les débris de l'enceinte antique, flanquée jadis de douze tours ; mais de ce dernier côté, l'écroulement s'est fait d'un bloc, brisé seulement sur deux ou trois points. Les jardins d'une maison importante, qui parait avoir été bâtie au xvii® siècle, alors que la ville épiscopale
était encore florissante, descendent dans une de ces brèches. Ce serait un l)eau loiris de philosophe, au faîte de cette cite morte, en regard du déploiement silencieux des monts.
A Saint-Lizier, la rue grimpante et noire, bordée de débris, conduit à une large place ouverte du côté de l'est. Au sud, la cathédrale, en forme de croix latine. En face, des maisons du XVII' siècle à arcades, et une route qui monte en longs replis, conduisant au palais épiscopal, converti en hospice d'aliénés. Au fond, d'autres maisons de tous les âges, une à porche voûté, plusieurs àgaleries ; la plus curieuse construite en bois, avec de fines sculptures aux encadrements des croisées. Cette place est la seule partie vivante de l'étrange petite ville; et cependant, sur la cathédrale aussi, les siècles se sont accumulés. Au premier coup d'œil que l'on jette sur l'abside qui regarde l'orient, on reconnaît encore l'éternelle substruction romaine. Cette abside a même été édifiée sur la base d'une des tours d'enceinte; l'appareil romain se retrouve jusqu'à moitié de la hauteur.
Le clocher, en briques, s'élève au-dessus du transept; c'est un beau modèle de l'architecture dite toulousaine : il est octogonal, à deux étages percés de fenêtres triangulaires, couronné d'une plate-forme qu'entoure une ceinture de créneaux. L'extérieur de la nef se développe vers l'occident, surmonté d'un toit de tuiles. Nos yeux ont besoin de s'accoutumer à ces constructions particulières et n'y démêlent pas très bien d'abord la pureté des formes sous un certain air de rusticité que leur donnent la tuile et la brique. Toute cette partie de la cathédrale Saint-Lizier paraît être du xii' siècle ; le portail est postérieur de plus de cent ans. Le monument tout entier dut être réédifié après l'incendie de la ville par le comte Bernard P"" de Comminges, en 1130. Le goût d'un évêque pour le gothique ajouta, vers la fin du xm^ siècle, le portail qui regarde le nord. Saint-Lizier, dans l'intervalle, avait encore cruellement souffert pendant la guerre des Albigeois.
Relevée de tant de ruines, cette belle église n'a qu'une nef; au sud, un cloitre y est accolé, magnifique débris encore solidement planté, formé d'arcades alternativement soutenuessur un seul pilier et sur deux colonnettes géminées, dont toutes les bases sont antiques. Les sculptures des chapiteaux, tous différents, demanderaient une longue étude. Le premier étage, audessus de ces belles arcades, estdebois, grossièrement construit,
CLOÎÏBK DE I-'É(iI,ISE.
au XV* siècle sans doute; le mur du fonda été maladroitement récrépi. Au centre du cloître s'élève une statue moderne de la Vierge ; dans un angle, on a rencogné le tombeau d'Auger de Châtillon, l'un des grands évoques de la cité, mort le 4 juin 1303, ainsi que nous l'apprend une inscription gothique. Ce tombeau a été ouvert, il y a quelques années, en présence d'un immense concours de fidèles et de curieux venus de Toulouse, de Pamiers
et de Foix; le corps du prélat, embaumé avec soin, apparut miraculeusement conservé; les peuples s'en allèrent frappés surtout de la fraicheur des souliers blancs du mort et de la transparence des ongles de ses pieds. Les petits cotés des choses frappent les foules : si nous vivions en un autre temps plus favorable aux légendes^, il y en aurait une construite à cette heure et destinée à se répéter d'âge en âge, sur les ongles de saint Auger.
Dans la sacristie de la cathédrale, on conserve quelques portraits d'évèques et la crosse du fondateur de la cité épiscopale. C'est avec cette arme sainte que Lizier dispersa une nuée féroce de Visigoths qui accouraient, la torche et la hache en mains, pour tout détruire. La crosse, d'un curieux travail antique, mériterait d'être examinée de près, maison la conserve dans une armoire vitrée, et M. le curé en a la clef. Or M. le curé est descendu à Saint-Girons.
Comme nous sortons de l'église, il y a spectacle sur la place : une calèche vient d'amener des visiteurs. Il sont arrivés par la route qui se dirige à l'est, et point, comme nous, par le côté opposé, à travers les ruelles perpendiculaires et noires, en gravissant le rude pied du coteau. Ils ont eu moins de peine, mais ils n'auront pas vu la face curieuse de la ville. La calèche et cette troupe assez élégante qui la remplit attirent les femmes aux croisées et sur le seuil des logis. On dirait des ombres sortant de l'épaisseur des murs. Pourtant, à l'une des fenêtres sculptées de la maison de bois, se détâche, dans un rayon qui lui fait un nimbe doré, une ravissante figure de jeune femme tenant un enfant dans ses bras. Elle se penche, et montre les voyageurs au baby, qui les regarde de tous ses yeux et qui rit parce que les chevaux piaffent et agitent leurs grelots. Mais ce rire ne fait point de bruit; à Saint-Lizier, les enfants même sont silencieux.
Vous montez vers le palais, que fit élever, au xvii« siècle, l'évêque Bernard de Marmiesse, qui était sans doute un riche prélat, désireux d'être noblement logé. Au bord du chemin qui serpente
entre des champs de maïs, dont les clôtures sont faites de pierres taillées, une tour carrée, en briques, d'allure relativement assez moderne ; plus loin Tenceinte antique, à peine ébréchée. La courtine en demi-cercle se prolonge jusqu'au palais, qui s'ap-
■ O l; T E DE L ' E -N C i. 1 N 1 E I N T E l>. I E U P. E.
puie. sur une longueur considérable, à ces restes massifs, — car il était singulièrement vaste ce logis d'évêque. Un haut bâtiment, assez banal d'ailleurs, renflé de trois tours presque entièrement romaines, coiffées de poivrières en ardoises. Quant à
rintérieiir, il faudrait une autorisation en règle pour y pénétrer; mais un surveillant de l'hospice, qui m'a fort poliment accueilli, m'assure que la maison ne renferme plus rien qui mérite d'être vu. Je le crois sans peine ; tout a dû disparaître sous les travaux exécutés pour approprier le palais.
Un pauvre diable en veste et en pantalon de toile grise s'approche et me demandesije viens de Toulouse? Sur ma réponse affirmative , il me saisit le bras : — Avez-vous vu la petite Elise ?.... Le surveillant l'écarté ; et moi j'entrevois un roman : — Sait-on ce qu'est cette Elise ? Peut-être celle qui a dévoré le bien de cet homme , et qui lui a pris jusqu'à sa raison. — Non, dit le gardien, c'est sa fille. — Le malheureux a une fille et se souvient d'elle !... Cela est bien plus navrant qu'une histoire d'amour.
L'heure de la promenade est venue pour les pensionnaires de la maison; ils sont une centaine peut-être, que suivent dix ou douze gardiens. Je m'arracherais bien vite à ce spectacle lugubre, si je n'étais retenu un moment encore par la beauté de la longue terrasse qui court au pied du palais. La vue s'étend, au midi, sur la double rangée des monts ; la deuxième ligne est formée de crêtes neigeuses; la plus haute cime est sûrement le Mont-Vallier.
Au sortir de Saint-Liziec, trois quarts d'heure de marche vers le sud, en suivant la route des bains d'Audinac, suffisent à nous conduire au hameau de Montjoie. Dans notre volume précédent des Pyrénées françaises, nous avons raconté le voyage que fit Louis XIII en Béarn vers 1620. Il allait à Navarrenx, la ville forte élevée de toutes pièces par son aïeul Henri d'Albret, le foyer désormais des résistances huguenotes, et c'est là qu'il proclama la réunion à la couronne du Béarn et de Foix, qui cessèrent de former un petit Etat contre l'Etat français. L'histoire générale ne dit pas combien cette vigueur était nécessaire. Les huguenots, toujours en armes, vivaient de butin, comme en pays ennemi, attaquant et brûlantles châteaux et les villages, pillant les églises,
surprenant les villes fermées qu'ils mettaient à sac. Une de ces bandes de routiers se porte en 1618 contre Saint-Lizier, et, de là, descend vers Montjoie. L'église est fortifiée, mais les habitants n'ont plus de confiance dans ces vieilles murailles et se réfugient dans le château de Seignan, une vraie maison forte, assise sur une roche, à quelque distance vers l'est. Il faut bien dire que le curé de Montjoie n'a pas été le moins empressé des fuyards: l'homme de Dieu a perdu la tête, et tout simplement oublié les hosties dans le tabernacle de son église. Le châtelain de Seignan n'écoute que son zèle pieux et son courage. Peut-être aurat-il le temps de courir à l'église avant que les huguenots n'aient mis le pied dans Montjoie. Il partseul^ pressant furieusement son cheval ; le village est encore désert, mais déjà on entend la chevauchée huguenote sur le chemin. Il a pénétré dans le sanctuaire, il a saisi le ciboire. En ce moment, l'ennemi envahit l'église, et le sire héroïque est arquebuse sur les marches de l'autel.
Peut-être les habitants de Montjoie avaient-ils été bien timides. Une enceinte continue entourait leur église; peut-être aussi étaitelle déjà ruinée. Montjoie fut une bastide religieuse. L'enceinte avait la forme que l'on connaît, celle de toutes les bastides: aux quatre angles, une tour ronde; deux portes, dont une subsiste, elle est ogivale ; au centre, l'église fortifiée, autour de laquelle se pressaient les maisons du village, et qui devait servir de dernier refuge. La façade du monument est à peu près intacte ; elle est du XIV'' siècle et présente un mur crénelé, flanqué de deux hautes tourelles octogonales. Deux galeries, l'inférieure élevée sur des arcatures; celle-ci porte les créneaux. La supérieure est couronnée d'un élégant cdicule en forme de logette où se tenait la vigie, aux jours d'alerte. Quant à la nef, les mêmes huguenots qui massacrèrent le sire de Seignan, l'ont détruite.
Il est sans doute inutile de dire que les étymologistes — genus implacabile — font dériver le nom de Montjoie d'une source païenne, Mons Jovis. Un temple de Jupiter se serait élevé au
même lieu où Ton dédia plus tard un sanctuaire chrétien à Notre- Dame. Je le veux l)icn. Mais plutôt que dem'attarder à la solution si peu nécessaire d'une question si obscure, je rentre en hâte à Saint-Girons, d'où nous devons partir le lendemain pour explorer la vallée du Salât jusqu'au confluent de la belle rivière sombre et de la Garonne.
Le Salât a reçu le Lez à l'entrée de la ville; la route se déploie en aval du confluent^ mais bientôt entre dans une gorge. Le Salât, profondément encaissé, roule sur un lit de roches, puis le défilé cesse, et l'on voit s'ouvrir une plaine opulente, semée de villages. Quant à nous, notre première halte est à Caumont. Le village est dominé par un mont entièrement chauve, qui lui donna son nom: Calvusmons. Au flanc de la montagne, la ruine d'un donjon. Il parait que Caumont a renfermé beaucoup de restes antiques; on y a trouvé des pierres tumulaires qui sont allées enrichir les collections du musée de Toulouse. La mort y a l'aspect riant. Je m'arrête devant le cimetière. Il est exquis, tout en fleur; chaque tombe est un lit de roses.
Prat, environné d'immenses prairies, montre encore une église fortifiée; le haut pignon crénelé est flanqué de deux tourelles. On monte au sanctuaire par un perron dont la dalle est faite de la pierre tumulaire d'un centurion. Peut-être fût-ce le <L primipile »;, qui avait la garde de l'aigle et commandait quatre cents soldats. Maintenant, les montagnards entrent dans l'église, foulant cette pierre qui couvrait ses restes, et ne savent pas môme ce que fut ce merveilleux produit de fart et de la discipline, qu'on appela le Légionnaire romain. Le prêtre, en chaire, a souvent l'occasion de dire: Sic transit gloria mundi, Prat, si riant dans sa ceinture verte, est situé précisément au point où le Salât devient navigable. C'est un village antique; son campanile à créneaux porte une cloche du xiv^ siècle. Ce serait un problème intéressant à résoudre que celui-ci : — ce vieil airain, depuis cinq cents ans, — et même davantage, — a-t-il sonné plus de bonheurs que de
maux, plus de joies que de tristesses, plus de naissances que de morts, plus de mariages bien assortis que d'accouplements furieux, plus de branles de fêtes que de glas et de tocsins? Il n'est point de cadre si petit qu'on n'y puisse faire tenir tout le tableau des destinées humaines.
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PALIES FUK fSAI.AT.
De Prat, on s'engage dans le val de Gouarez, dont les parois sont partout creusées de belles grottes. La plus proche est celle de la Mouline. L'entrée fait reculer les intrépides : on croit descendre dans un puits. Ce n'est qu'un mauvais passage à franchir pour arriver à des salles assez vastes, décorées de stalactites qui ont la blancheur de la neige cristallisée. Cette excursion ne demande guère qu'une heure et demie; on peut, au milieu de Taprès-midi, reprendre le chemin de fer. On laisse derrière soi, sur les deux bords de la rivière, le château de Noailhan, les villages de Mauvezin-
de-Prat, de Castagnède, de Ilis-Mane-Toiiille ; on rentre dans le département de la Haute-Garonne, et l'on arrive à Salies.
Un gros village — même une villette — groupée au pied d'un coteau jadis fortifié, adossant une bonne partie de ses maisons à la roche et se développant en un triangle dont le grandcôté forme un quai interminable et très pittoresque, au long d'un canal qui va plus loin se déverser dans le Salât. Quelques-unes de ces maisons sont de bois, agrémentées de vieilles galeries. Le quai va se souder à la route qui vient de la gare. La ville ancienneté domine, formant la pointe du triangle et grimpant sur la base du coteau. Là, sont l'église et les halles, reconstruites sur l'emplacement d'un édifice antérieur, dont il reste une porte ogivale. Les ruines du château couronnent la colline. Ce fut une place importante, édifiée par les comtes de Comminges; ils y fabriquaient leur monnaie, et il arriva qu'elle était fausse. Leur atelier monétaire était, d'ailleurs, bien défendu; de toutes parts, en montant, on se heurte à des pans de fortes murailles et l'on glisse au bord d'ouvertures profondes qui ont été des fossés. Tous ces débris sont informes, sauf ceux d'une chapelle placée au-dessus de la ville, et ceux du donjon qui pointe au faite du coteau. Une porte de la chapelle (xiv^ siècle) est bien conservée; un pan de mur est encore solide; un débris de la charpente du toit est gracieusement couronné de lierre. Le donjon est debout, éventré d'un côté; seulement, le faîte en est curieusement ébréché : c'est une tour carrée, fièrement plantée sur une plate-forme, entourée de fossés, qui sont ici formidables. J'ai envie de croire que les seigneurs y déposaientleurs lingots qui étaient de l'or pur et de fin argent; peut-être étaient-ils moins amoureux de leur monnaie où l'on avait mis l'alliage. Cette plate-forme, d'ailleurs, peut être considérée comme une politesse des souverains de Comminges envers les touristes de l'avenir. Ce lieu est commode pour jouir du superbe décor que présentent la chaîne des monts, le cours du Salât, le confluent de cette rivière etdu Lens. Les ruines altières qui couronnent tous les mamelons,
forment le premier plan : à Test la tour d'Ausseing, plus loin Roquefort, que nous connaissons; plus loin encore, dans la même direction du levant, la plaine de la Garonne.
Les visiteurs du donjon sont très nombreux. Cette promenade verticale est une de celles que font le plus ordinairement les baigneurs de Salies, généralement bien plus friands des curiosités à
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DONJOÎî DE SALIES.
ciel ouvert que de celles qu'on va chercher, dans la nuit, sous terre, dans les ténèbres. C'est très humain, cela : on préfère le relief au trou, les montagnes et les ruines aux grottes et aux stalactites. Une des sources de Salies est salée; l'autre est sulfureuse. C'est la première qui donna son nom à la ville ; en revanche, c'est la seconde que viennent chercher les malades. La source salée est estimée surtout des ménagères.
Les baigneurs vont aussi en excursion à la tour d'Ausseing et à Mazères. Il ne faut point confondre la bourgade de ce nom avec l'autre Mazères, situé sur les bords de l'Ariège, où s'élevait l'un des châteaux favoris de Gaston Phœbus, qui, en 1389, y donna Thospitalité au roi Charles VL
Le lendemain nous sommes de retour à Saint-Girons et nous y passons une soirée de far niente.
La soirée, point la nuit. C'est jour de marché dans la ville ; le marché se tient sur la place rectangulaire, dont un côté est