LE MON-TUOCCH. — AC-DESSUS DE LA CASCADE DE L'ARSE
montagne vierge, Yung Frau. Si l'on me demandait quelle est la plus saisissante des excursions aux environs d'Aulus, je répondrais: La voilà, c'est cette gorge du Fouillet. L'accès en est très riant, par un bassin de prairies coupé debeauxmassifs de hêtres, et les premiers rochers de la gorge sont encore gazonnés ; mais au fond le tableau est farouche. On se heurte à d'énormes blocs granitiques, dont le pied est enfoui profondément, on chemine entre deux moraines déchirées. Le défilé s'ouvre, et par un escalier de hautes roches qu'il faut gravir et redescendre, on entre
dans un cirque de pâturages, encadré de murailles verticales de granit. Je ne parle point des chutes d'eau qu'on a rencontrées sur le chemin ; le Fouillet n'en est pas avare. Des cascatelles s'épanchent de toutes les parois de la gorge ; mais il est évident qu'en cette fin d'août, on nepeutles voir qu'assez maigres, réduites souvent à des filets de cristal ; je doute que le défilé soit accessible au printemps, quand elles roulent en large flot. Du clique vert, on doit s'élever sur un deuxième ressaut de roches; point de sentier, l'escalade est longue. Le lac se balance, sur le plateau, à plus de 2,000 mètres, entre de formidables escarpements. L'eau en est noire, presque d'un noir d'encre ; le bassin a la forme d'un cratère et rend parfois des bruits sourds qui épouvantent les montagnards. Suivant M. de Chaudesenque, ces grondements ne seraient dus qu'à de nombreuses sources arrivant par des cavernes. Il n'y a point de site plus âpre, plus profondément solitaire. Enfermé entre le Mède au sud (2,498), le pic d' Aube à l'est (2,320), le pic de Gérac à l'ouest (2,361), le lac noir est bordé de pelouses maigres où les isards abondent, car, au milieu cette herbe courte, s'élèvent des touffes de réghsse dont ils sont friands. L'hiver, la nappe est glacée et si près de la fin d'août, nous arrivons trop tard seulement de quelques semaines pour voir les blocs flottant sur l'eau sombre.
La gorge de ce beau torrent de Fouillet est l'un des chemins qui peuvent conduire au Mont-Colat, dont l'ascension est grandement à la mode parmi les baigneurs. C'est un plaisir (?) qui, d'ailleurs, ne convient pas à ceux qui sont venus à Aulus pour se refaire; ils s'y déferaient à nouveau. Cette montagne s'appelle aussi le Coullac: c'est une cime frontière ; mais ce nom n'est point d'usage à Aulus; on n'y connaît que le Colat. Nous avons suivi pour y arriver — sans plaisir — le triste chemin du port de Guilou, embelli seulement par la cascade d'Arse. On revoit, en effet, l'admirable chute, au-dessous de l'étang de la Hillc de la Laouzo. Au nord-ouest, le pic d' Aube nous'écrase; au sud-ouest, nous
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regardons le cône abrupt de Mèdc, L'ascension se fait sur les contreforts du mont inaccessible à travers d'horribles chaos formés de la ruine de tout ce grand quartier granitique. On contourne des flaques de neige très profondes. Il faut ainsi monter près de six heures, et c'est une entreprise laborieuse. Enfin, nous atteignons le sommet du Coullac, qui n est lui-môme qu'un dernier étage de débris; nous sommes à près de 2,600 mètres. Du côté de l'ouest, une masse voisine, le Cerdescous, ferme toute vue; mais au sud les regards s'étendent sur les versants espagnols et s'arrêtent sur des lacs. A l'est, se dressent, heureusement , pour nous payer de nos peines , la crête neigeuse du Montcalm, dominé par sa haute tour, la Pique d'Estats (3,140 mètres).
Par le val de Fouiliet, nous regagnons Aulus et suivons le gave farouche jusqu'à son confluent avec le Garbet; nous comptons bien, le lendemain, faire connaissance avec un nouveau torrent descendu des monts frontières, l'Alet, qui arrose la vallée d'Ustou. Partant de l'allée des Thermes, le sentier monte insensiblement à travers des prairies et de petits bois ; c'est un jeu d'atteindre le col de la Trappe, où l'on arrive en franchissant des gradins creusés dans les roches par le glissement des neiges et des pluies. Lesmonts d' Aulus et d'Ustou se tiennent étroitement ; le caractère des deux vallées est également pastoral. Du col, ouvert à onze cents mètres seulement, entre le pic deLas Greppios au sud (1,600 mèt.)et la Tue de la Lane au nord (1,337), on plonge sur des flots de verdure. De grands troupeaux partout sur la pelouse ; les clochettes suspendues au cou des vaches résonnent sous les bois; de jeunes pasteurs vous regardent passer du même œil fixe que leurs bêtes. Cependant un escarpement reste à franchir pour descendre à Sérac, qui domine la vallée; leplateau qui le couronne est couvert de buis gigantesques. Désormais il n'y a plus qu'à se laisser glisser; de Sérac à Ustou, mille ou douze cents pas. Dans ce grand village d'Ustou — ou de Saint-Lizier d'Ustou, — beau-
coup de maisons sont closes. C'est cVUstou que partent ces montreurs cFours qui parcourent toute la France. Ne doutez plus que dans les monts d'Aulus et d'Ustou, il n'y ait des ours ; on en fait l'élève, c'est l'industrie locale. Il y a bien des mines, mais elles sont abandonnées ; des cultures, mais elles sont étroitement bornées par les roches et par les bois. Un de ces logis fermés n'est point désert ; des cris aigus en sortent articulés comme sur une cadence : ici, il y a un mort; ce sont les lamentations de la veuve.
Onpeut suivre le cours de l'Alet jusqu'au pont de la Taule, sous lequel il se réunit au Salât. C'est une région de petits monts verts ou boisés que séparent des ravines souriantes. La chapelle Font- Sainte s'élève à peu de distance du pont. Par un temps de sécheresse, saint Lizier la fit jaillir en lançant son bâton du haut du pic.
En retournant d'Aulus à Saint-Girons, on trouve l'occasion d'une petite excursion complémentaire dans la vallée de l'Arac. Le plus simple est de pousser en arrière jusqu'à Saint-Girons môme; de là, en voiture, au pont de Kercabanac, sur le Salât, à son confluent avec l'Arac. C'est la vallée de l'Arac c{ue l'on remonte alors rapidement. A Biert, une nouvelle tentation vient de déranger encore sa route; là s'ouvre, entre des monts qui n'atteignent pas 1,500 mètres, le val de Bagers, couvert de forêts, qui nous ramènerait au pic de Montbéas, au-dessus d'Aulus.
Il y a soixante ans environ, le tocsin sonnait aux clochers des églises, toutes les maréchaussées bleues et vertes, gendarmes et douaniers, étaient en armes, des détachements d'infanterie arrivaient de Foix et de Pamiers. Il s'agissait de soumettre les Demoiselles. Or, c'étaient des demoiselles à barbes. Ceci se passait exactement en 1828; l'année précédente, un nouveau code forestier avait été promulgué, et les contraintes qu'il édictait n'avaient point su plaire aux montagnards, qui entraient en insurrection tout net, ni plus ni moins que des citoyens du faubourg Saint- Antoine. Point de bonnet rouge, ni de cocarde, un simple bonnet
de coton blanc, le visage noirci; par-dessus les habits une chemise blanche, un fusil au dos — ou au poing, — voilà la livrée de Tinsurrection. Deux ans entiers, les demoiselles tinrent la campagne — ou plutôt la montagne : — après quoi, la révolte s'éteignit d'elle-même : on accepta les lois nouvelles; « l'unité administrative » compta en France un triomphe de plus.