LA TOUT. DE GASTON
d'Aragon, Ferdinand le Catholic|ue, enleva aux deux époux la partie de la Navarre située au nord des Pyrénées, c'est-à-dire le vrai royaume de ce nom ; il aurait volontiers pris du même coup la partie française. Serait-ce contre Ferdinand que fut édifiée la tour neuve de Foix ; ou faudrait-il y voir un ouvrage du fds de Jean et de Catherine, de Henri d'Albret, lui aussi grand bâtisseur et bon ingénieur militaire? Je ne trancherai point le problème — je reviens à ma visite de la tour. Je remarque que les trois cham-
bres en sont fermées au verrou du côté de l'escalier. Des verrous énormes, adaptés au moment où le château fut converti en prison.
On voit bien que ces trois superbes cellules ont logé des hôtes dangereux — des prisonniers pour dettes ! — 0 conquêtes de 89 !
Enfui nous arrivons à la plate-forme de la tour. Jadis, elle portait une poivrière en ardoises, on l'a débarrassée de ce ridicule appendice; elle n'a plus que sa double ceinture de créneaux et de mâchicoulis. Par ces ouvertures, le regard plonge en bas, et l'on recule; la profondeur de l'abime donnerait le vertige. De cette haute terrasse, la vue est grandement belle: d'abord la ville, enserrée dans ses trois monts; au piedmème du château, des toits, des cours, des jardins, des rues étroites et sinueuses, un labyrinthe ; puis le cours des deux rivières, la vallée de l'Ariège, s'élargissant, s'épanouissant à l'ouest, et vers la plaine. Là est la route de Toulouse. — A l'orient, au contraire, les hauteurs se resserrent, versTarascon. Le Pech, qui porte les ruines de Montgaillard, semble barrer le cours de la rivière; le Saint-Barthélémy ferme l'horizon. Au sud, point de neiges, pas de hautes cimes, mais l'enchevêtrement à l'iniini des monts boisés ; entre ces murailles sombres, une brèche lumineuse, le cours de la haute vallée de l'Arget.
Lentement je redescends, glissant plus souvent encore qu'à la montée sur l'horrible petit pavage du chemin qui rase des tronçons de vieux murs. Dans la verdure brûlée qui tapisse la pierre, des vipères montrent leur tête plate. La chaleur est cuisante; on a soif de feuillage et de l'haleine de l'eau. Il y aurait à Foix un endroit délicieux pour respirer un peu de fraîcheur : ce serait le confluent des deux rivières; mais les moines de Saint-Volusien, et après eux le préfet qui s'est mis dans leur logis, ont pris la rive gauche de l'Ariège ; le chemin de fer et la gare ont envahi la rive droite. C'est déjà la fin de l'aprèsmidi; le quai lui-même est inondé de soleil. Le seul abri, qu'on ne peut gagner qu'en traversant le labyrinthe des vieilles rues, c'est la promenade de la Villotte. On y a érigé un horrible bronze
représentant un faux grand homme qui s'appela Lakanal. Mais qu'importe cet airain politique ? Les arbres sont beaux.
Foix est une ville trop peu connue. Elle est pittoresque et attachante. Le climat y est doux; presque pas de neige; seulement des gelées nocturnes assez tardives, qui empêchent la culture de la vigne. Partout des feuillages, de belles eaux, une vie encore à demi rustique^, un peuple gai, un peu bruyant, qui aime le plaisir et le prend comme on le lui donne. Ce soir, — c'est un dimanche, — il m'est arrivé de passer devant un café-concert. Trois artistes, deux chanteuses : l'une d'une longueur et d'une maigreur invraisemblables; elle est habillée de blanc; l'autre toute ronde, enveloppée d'une draperie rouge ; un monsieur les accompagne sur son violon; point d'autre orchestre. L'estrade qui porte les exécutants est fait de quatre planches reposant aux deux bouts sur deux tonneaux.
Je crois avoir déjà dit que la vallée supérieure de l'Arget avait reçu le nom de la Barguillière; c'est le but favori de la promenade aux environs de Foix. Les Fuchséens se plaisent aussi à conduire les étrangers à la grotte de Lherm, dans la vallée de l'Aise, l'un des petits affluents de l'Ariège. On se rend aux grottes par Pradière.
La Barguillière est tout simplement l'un des coins les plus délicieux des Pyrénées agrestes. Une route de voitures conduit d'abord à Ganac, au sud-ouest de Foix. Je constate d'un mot que les voituriers ici ne sont point gâtés, comme dans les stations thermales, que leurs prix sont modérés et qu'ils sont complaisants. Cette route va montant à travers une riche contrée, contournant ces montagnes au pied verdoyant, à la cime couverte d'une herbe dorée, que l'on a devant soi, lorsqu'arrivant de Saint- Girons, on s'arrête au sommet de la côte du Bouch. On s'étonne d'abord de trouver, ens'élevant, des aspects plus méridionaux que n'en offre le bassin de Foix. Des figuiers ombragent les degrés extérieurs qui conduisent aux portes des maisons, presque toutes
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haut plantées sur la roche. Ces escaliers sont faits de pierres mal ajustées; les maisons légères, à peinebâties, sont recouvertes de toits de tuiles assemblées à la diable; on voit bien qu'elles n'ont pas à redouter le poids des neiges. Au demeurant, ce sont des masures, mais avec un je ne sais quoi d'harmonieux et de bien tourné dans leur misère.
Une jeune fille, seule à peu près dans un hameau, tricote, assise sur le perron du logis. Elle a de grands yeux veloutés, des traits réguliers, un visage pur de madone. Le voiturier m'assure que dans la Barguillièrc toutes les filles sont belles et sages. Nous allons joindre Gannac, domino par une de ces belles montagnes, aux couleurs chaudes. Gannac a une église romane toute raccommodée, ce qui ne l'empêche point d'être encore branlante. On a fraîchement recrépi les murs ; l'abside est couverte de tuiles, comme les chaumières du village. Ce pauvre petit vieux sanctuaire est couronné d'un drôle de clocher, dont les arêtes saillantes sont toutes rongées par le temps. La route continue. Désormais j'ai devant moi le roc du Caudrebous, détaché, en poste d'avant-garde , du Saint-Sauveur, l'un des remparts naturels de Foix.
Je traverse la Cassane, un village de pasteurs, enseveli sous les feuilles, en regard de prairies où paissent des vaches rousses et blanches ; plus loin, Saint-Pierre, joliment campé audessus de FArget.Du pont qui franchit le torrent, on le voit bondir gaiement dans une longue ravine, entre des prés d'un vert velouté, sous des bosquets de frêne. L'église est neuve, coiffée d'un vieux clocher en campanile; les maisons sont rondes, les toits ronds, bizarrement décorées d'un triple rebord de tuiles en escalier. En face du village, s'élève la chaîne des monts de Gannat, aux flancs herbeux très vallonnés ; des centaines de points blancs apparaissent dans ces plis verts : ce sont des brebis. L'un de ces monts, le Prade de Jean de Gaillard, est le grand chemin aérien, solitaire, des pâtres qui, de sommets en
sommets^ toujours suivant la haute ligne des pâturages, s'en vont, pendantlesétésjusqu'aux vallées supérieures de la grande chaîne, au pied des crêtes espagnoles.
Je redescends vers Poix. Le chemin, longeant une grande muraille boisée à gauche, court à droite, au-dessus d'un bassin de prairies que traverse l'Arget; ony fait la récolte des foins, — c'est la deuxième. — Un peuple de faneurs et de faneuses dresse les meules innombrables. Le bord du bassin est planté d'arbres énormes. La vallée se resserre, et la rive droite du torrent se redresse. En bas, sous des couverts inextricables, adossées au mont, voici des forges mortes. Cependant une de ces usines est encore en travail. Les feux rouges s'élèvent, jetant leurs reflets sur la longue traînée de terre noire, mêlée des scories du fer, au fond de la combe fraîche et verte.
Tout ce coin si riant est appelé, à Foix, « la contrée de Saint- Pierre ». Une chose y est frappante, c'est l'absence de tout débris féodal. Ce peuple de pasteurs se gouverna-t-il lui-môme, et n'eutil point de seigneurs?
La basse vallée de l'Ariège, que nous traversons rapidement le lendemain pour nous rendre à Pamiers, offre le spectacle précisément différent. Partout des châteaux. Nous suivons la route que prit en 1584 le sénéchal et gouverneur du comté de Foix pour le roi de Navarre, chassant devant lui les seigneurs catholiques de leurs châteaux et le peuple de ses villages, qu'il brûlait. Henri de Bourbon aurait préféré la tolérance; mais il était désormaisprisonnier des huguenots dans ses propres EtatSjComme il l'avait été à Paris, après la Saint-Barthélémy, de Charles IX et de Catherine : il fallait obéir. Le terrible d'Audou saccage d'abord le Sabarte — autrefois Savartès — sorte de division territoriale et ecclésiastique, qui s'étendait au sud du Pas de la Barre, où nous allons arriver, jusqu'aux grands monts; puis il remonte vers le pays de Pamiers et incendie Varilhes. Ce sire d'Audou était de grande maison, un cadet de Lévis. Cette exécution des
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catholiques, nobles et vilains, moines et laïques, moines de préférence, était une réplique à la demande insolente qu'ils avaient bien osé faire au roi de Navarre de leur rendre rexercice de leur religion.
Varilhes est un coin de vignoble, et un lieu antique. Là, il veut une ville romaine, puis une forteresse au moyen âge; là, Guy de Montfort, frère de Simon le sanguinaire, trouva la mort d'un coup de flèche, en 1-21-2. La petite ville était jadis entourée de grands noyers; par un féroce retour des choses d'ici-bas, on y « brancha » quantité de huguenots, pris les armes à la main, dans le soulèvement qui suivit la marche de Louis XIII, en 16*20, a travers le Midi, et le rétablissement du culte romain en Foix et Béarn. — D'Audou, en 1584, brûla Bénagues comme Varilhes, et toujours suivant le bord de l'Ariège, il arriva jusqu'à Pamiers.
Comme nous entrons dans Pamiers, nous-mêmes — d'une allure bien plus pacifique, — et que le soleil est encore très haut, nous montons d'abord au Castellat, c'est-à-dire à la butte célèbre qui porta le château rasé sur l'ordre de Richelieu, en 16*29. Le chemin est aisé, par une longue avenue de marronniers que fit planter un des évêques de la ville. Suivant l'auteur savant des Annales de Pamiers, M. de Lahondès, Limage de l'ancienne forteresse se retrouverait sur le sceau des consuls, en 1-257. Elleavait un donjon et quatre tours.
La place aurait été augmentée, hérissée de nouvelles défenses par Simon de Montfort, qui la prit en J 210, ou, plutôt, la reçut des mains de l'abbé de Saint-Antonin, co-seigneur de la ville avec le comte Raymond- Ptoger de Foix. La sœur du comte, Esclarmonde, veuve du sire de l'Ile-Jourdain, en avait fait auparavant un nid d'hérétique s ; c'était la grande protectrice des Cathares. Elle aimait ce lieu superbe, s'y complaisait, à la vue qui nous retient, au Castellat plus d'une heure : au nord, toute la vaste et riche plaine qui s'étend vers Toulouse et que baigne l'Ariège; au midi, la chaîne
lointaine, des cimes neigeuses ; en avant du rideau des grands monts, le massif du Saint-Barthélémy; à nos pieds, la rivière se
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divisant en plusieurs bras, enserrant la ville, encore pourvue d'une partie de son ancienne ceinture fortifiée ; un dédale de ruelles noires, un chaos de vieux logis d'où sortent des pointes de
clochers et de tours, — c( malheureusement aussi, des cheminées d'usines, car Pamiers devient industriel. De la hauteur où nous sommes, nous voyons même planer au-dessus de la cité pittoresque un nuage de fumée grasse. C'est l'haleine de l'industrie.
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