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AX — LA HAUTE VALLÉE DE L'ABIÈOE

LA HALTE VALLKE DK i/aI'.IÉGK. — A\. 427

clécenteen inlerdisaiitremploi du drapcaunational aux industriels qui en font l'ornement des salles de danse et de concert et des baraques de foire. Mais, enfin, je constate que la ville d'Ax n'en est pas encore au kiosque chinois. Que le bon sens de sa municipalité le lui épargne!

Le matin, par un ciel clair, je retrouve à la petite ville le charme particulier d'harmonie sévère qui me gagnait déjà la veille. Je vais me poster en observation sur le pont qui franchit TAriège ; quelques écharpes de brume se balancent au-dessus des longues crêtes de sapins, qui se profilent au midi; ce ne sont que les dernières vapeurs nocturnes. Le temps est favorable pour une excursion, ce qui, à Ax, n'est pas tout simple. Il y a peu d'ascensionnistes, par l'excellente raison que la plupart des baigneurs sont de vrais malades. Pour nous qui ne demandons point un attirail de mulets, mais seulement un guide, la chose est plus aisée. L'entreprise, d'ailleurs, est modeste: il s'agit de gagner la terrasse supérieure de la Tute de l'Ours, qui projette au sud vers la ville la principale des masses d'ombre c|ui la couvrent. Le chemin que nous suivons monte de ce côté directement tout d'abord, mais, bientôt, se redresse vers l'ouest. Nous allons lentement, bien que sans peine, au-dessous des crêtes qui hérissent le versant oriental de la vallée de Xagear. Une pointe assez prochaine domine l'entassement des monts : c'est le pic d'Espalliat (5, '264 mètres). Nous traversons des taillis fort maigres, puis des pâturages semés de bouquets de sapins, et nous déjeunons sous la grande hêtrée , à Las Planes, au bord d'une source. La surprise, plus haut, c'est de rencontrer un marécage aérien. A quinze cents mètres commence un large plateau encadré de bois, coupé de flaques boueuses, hérissé d'ilôts où croissentd'énormes joncs. Le lieu est sinistre, mais la vue en est si belle et si complète que nous écouterions volontiers le conseil du guide. (Il ne l'est pas de profession.) Le brave homme nous assure que nous ne verrons rien de plus et rien de mieux au sommet du mont.

A l'ouest, l'Espalliat présente un rempart aveugle; mais, au sud, nos yeux s'enfoncent dans des gorges affreusement tourmentées qui vont;, rampant entre des escarpements nus, vers les hauts sommets de Lanoux. La vallée supérieure de l'Ariège monte dans la môme direction. A l'orient, les monts d'Orlu^ le Brasseil, le Tarbezou, dessinent un vaste demi-cercle de neige, jusqu'à la crête de Pailhèrc, au nord-est. Le guide a peut-être raison. Cependant une heure et demie d'effort nous sufiira désormais pour atteindre le faite du Saquet (Tute de l'Ours), et nous savons que l'ascension est aisée. Elle l'est même à ce point qu'elle n'a pas besoin d'être décrite. Il s'agit de franchir successivement quatre ressauts^ ce qui serait à peine une fatigue sans l'ardeur incommode du soleil. Partis à sept heures du matin, nous mettons le pied sur le haut plateau de la Tute avant une heure.

Eh bien, le guide avait tort. Le spectacle ici est plus varié, surtout plus étendu. Le regard embrasse la vallée entière du Nagear;il se heurte également aux neiges d'Orluetd'Ascou;mais, au nord, il court jusqu'au Soularac et au Saint-Barthélémy, dont la silhouette isolée se détache, sinistre, sur la grande nappe argentée du ciel ruisselant de la pleine lumière de midi.

A quatre heures, nous rentrons dans Ax. Nous allons visiter les Thermes. Le bel établissement duCouloubret possède ce promenoir en marbre dont j'ai parlé et qui n'est d'aucun usage. On aimerait qu'il servit de séchoir aux baigneurs; sous cette colonnade, enveloppés du peignoir blanc, ils figureraient assez bien les philosophes du vieux temps, errant sous le Portique. L'eau qui sort des conduits et glisse dans le torrent est encore si chaude que les pauvres du pays suspendent leurs marmites au-dessous de la bouche; les légumes y cuisent à point. On voudra bien remarquer que ceci est le conte du pays ; je ne l'ai pas vérifié, je n'ai pas vu les marmites.

On fait bien d'autres récits fabuleux à Ax; ce pays noir est

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très gascon. A table d'hôte, on ma montré une dame à la({ucllc il serait arrivé une abominable histoire. La pauvre jolie personne — elle est jolie — s'en allait alertement sous les platanes du Couloubret; il parait qu'elle était coiffée, cejour-là, d'un frais chapeau orné de toute une jonchée de fleurs. Des hautes branches, tout à coup, quelque chose se détache et tombe en plein sur ce parterre; de là l'objet frétillant, ondulant, gagne le sol: c'était une couleuvre. La malheureuse femme entre en pâmoison; il y avait bien de quoi. On assure que ces reptiles, très abondants, se tiennent dans les fissures d'une paroi rocheuse qui forme le fond de la promenade, et quittent leurs abris par les jours torrides; quand le soleil chauffe la pierre, ils viennent se rafraichir dans ces feuillages. La promenade en aurait pris son nom : le Couloubret, lieu des couleuvres.

A cette même table d'hote, une partie se noue pour le lendemain. On ira déjeuner sur le bord de la Lauze, au delà du pont d'Ascou, près duquel s'ouvrent les trois routes de la célèbre vallée de Rebenty, du mont Tarbezou et du Brasseil. Jusqu'à ce point, le chemin est carrossable ; seulement les véhicules ne sont pas ici très communs; et les objets rares — roulants ou non — ne sont jamais à bas prix. On part dans deux voitures, une vieille calèche et une diligence réformée; le début de l'expédition est gai comme une mascarade. Le chemin, très élevé au-dessus du torrent, court sur la rive gauche en face de la sombre muraille de sapins qui couronne l'arêteaiguë séparant les deuxvallées d'Orlu et d'Ascou. Nous montons encore, et de l'impériale de la vénérable diligence où je suis juché, je revois d'abord le fond verdoyant de l'entonnoir d'Ax, 1-a petite ville, ses bocages et son clocher, puis toute la vallée de l'Ariège vers Lordat et Ussat, et le rempart déchiqueté du Saint-Barthélémy. Nous dépassons le village d'Ascou, nous arrivons au pont. Là cesse la route carrossable, à 1,100 mètres environ. D'anciennes forges tombent en ruines. De l'autre côté du pont, sur la rive droite, serpente un val, très sinueux, avec

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de jolis fonds de prairies. C'est dans un de ces petits bassins, sur un tapis d'herbe grasse, que le déjeuner sera servi.

Quelques personnes s'avancent avec moi dans le chemin muletier; nous joignons le confluent d'un torrent fort tapageur et de la Lauze. Le Riou-Caou se précipite dans une ravine profonde, qui n'est que le débouché d'une gorge montant vers le col de Pradel. Sur l'autre versant, commence le Rébenty. La vallée de la Lauze, que nous ne quittons point, se resserre brusquement : une autre gorge tapissée de sapins s'enfonce à droite, une muraille apparaît entre les plis du rideau : c'est la base du Brasseil. Nous atteignons ce plateau herbeux où sont des granges. Au delà d'un nouveau pont, se creuse une conque verte sous des hêtres ; une crête la domine : c est la première escalade à tenter pour arriver au sommet du Taubezou. Nous sommes à près de l/iOO mètres.

Trois jours auparavant, nous éprouvions un sentiment de tristesse en entrant dans Ax; nous le quittons à regret le lendemain. Partant de l'hôtel placé à l'angle de la promenade du Couloubret — c'est le meilleur de la ville — nous traversons l'Oriège sur le pont jeté entre l'église et les Thermes ; suivant la rue qui court à gauche, nous allons passer devant les bains du Breilh. Ainsi nous contournons le contrefort en forme d'équerre qui se dresse entre les deux vallées de TAriège et de l'Oriège, au bord duquel nous laissons l'établissement du Teich entouré de son parc et dominé par les ruines du Château Maou. Ce petit torrent d'Oriège que nous franchissons a une existence rapide et orageuse. Sorti de l'étang de Baxouillade, au pied des pics de la Camisette et du Roch du Camp-Ras, il roule dans une longue gorge boisée que dominent le Brasseil et les monts d'Orlu; nous le voyons accourir du bourg d'Orgeix, qu il baigne au sud-est, toujours encaissé profondément et couvert de sa chevelure sombre de sapins. La route a été ouverte dans le roc, et de la brèche nous montons à l'étroit plateau qui couronne l'arête entre les deux vallées; à peine me-

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sure-t-il cent mètres de largeur. Désormais nous suivons la rive droite de l'Ariège.

Le grand torrent bondit avec des grondements furieux dans une fissure; la route, en descendant, contourne des roches perpendiculaires à gauche; à droite, la vue ne trouve à se reposer que sur d'horribles dévalements, d'une couleur menaçante, d'un rouge de sang, et que les eaux ravinent un peu plus profondément chaque hiver. Deci delà, quelques hameaux assis sur les points solides et que ces masses d'eau, roulant de toutes parts quand fondent les neiges, doivent alors changer en îlots. Le fond de ce tableau sinistre est formé par le mont Savis (1^,957 mètres), dont la base est couverte d'une sapinière. Les files de sapins descendent jusqu'au fond de la gorge, où la route s'est engagée; la place manque, il a fallu creuser de nouveau le passage dans la roche. Le site devient à chaque pas plus sauvage. Cette base du Savis est entièrement minée et déchirée. Un autre pont traverse l'Ariège. Comment ne serait-il pas pittoresque? L'écroulement l'environne: un chaos de blocs effrités d'où Ton sort pour franchir encore une fois le torrent. Nous touchons au grand village de Merens, assis à près de 1,100 mètres nu pied de ces monts lugubres.

Merens, pourtant, est animé. Dans la haute vallée^ on exploite des mines de fer. Les minerais sont amenés sur une sorte de railway, qui a l'inconvénient de rendre la route tout simplement impraticable, quelquefois dangereuse. En entrant dans le village, nous rencontrons un cortège menaçant : c'est Injustice. Le commissaire de police d'Ax, flanqué d'un médecin^ vient rechercher les causes d'un accident récent qui a causé mort d'homme. L'accident pourrait bien se renouveler à la barbe du commissaire, et se comprend tout de suite quand on voit descendre avec une rapidité furieuse ces wagons lourdement chargés, entraînés par leur poids, qui brisent sûrement tout ce qu'ils rencontrent... à moins (ju'ils ne déraillent et ne culbutent. La route est livrée à un intérêt particulier, qui ne s'embarrasseguère

de la sécurité publique. Les mines appartiennent à une Compagnie puissante, que préside un sénateur. Saluons, et ne plaignons point les gens broyés.

La route, couverte de poussière rouge, monte par d'interminables lacets sur des pentes cruellement nues, bordées de montagnes grises uniformes. Les crêtes du fond, qui sont celles des monts d'Andorre, forment pourtant un décor assez nouveau. Deux chemins de mulets s'élèvent à gauche, vers le sud-est, et conduisent à une région d'étangs creusés entre 1,800 et 2,400 mètres au flanc du Lanoux. Du même côté, nous laissons la route qui conduit à Bourg-Madame par le col de Puymorens et la vallée de Carols. Nous traversons le village de Saillens, puis le torrent de Bésines, dont la cascade n'est plus qu'un filet en cette saison. Nous sommes à Lhospitalet.

Pauvre village;, le plus pauvre de toute la région. Des ruelles sordides, une église nue, des masures; pas un arbre; à peine quelques coins de prairies au bord de l'Ariège, qui n'est plus ici qu'un ruisseau. Piien de plus morne ; la seule note vivante est donnée par une cascade descendant de la roche grise. Lé cadre de toute cette misère est menaçant : des cimes déchirées, de longues parois rocheuses en décomposition ; Téboulement, la ruine.

Eh bien ! dans un lieu si déshérité, l'auberge, dont l'aspect décourage, vaut mieux pourtant que sa mine. On y trouve un gite assez propre, et un fort honnête dîner.

C'est de Lhospitalet que nous partirons demain pour l'Andorre.

LA VALLÉE D'ANDORRE

CARTE DE LA VALLÉE D'ANDORRE

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LE PORT DE FBAY-JIIQCEL

LA VALLEE D'ANDORRE

Aller en Andorre, ce n'est pas tout simple. On nous adresse un homme qui s'excuse : il ne peut pas nous accompagner... mais son fils le pourrait. Trois chevaux nous sont nécessaires, il n'en a que deux... mais on emprunterait le troisième. Nous faisons marché avec ce compagnon subtil : vingt francs par cheval et par jour ; dix francs pour le guide. Il y a un témoin: c'est le commissaire de police d'Ax^ que l'information judiciaire, poursuivie le jour précédent aux mines, a conduit jusqu'à l'Hospitalet. Le départ est fixé au lendemain matin.

A huit heures sonnant, le père et le fils sont là. A la bonne heure! voilà des montagnards fidèles à leur parole. Eh bien! point, — nos hommes arrivent précisément pour nous déclarer qu'il n'y a rien de fait... Par bonheur, le commissaire intervient. A la voix de l'autorité, tout s'arrange... Nous allons donc nous mettre en route.

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Ah ! bien oui ! Voici que le cheval qu'on devait emprunter a disparu... On nous montre l'endroit où Ton vient d'aller le chercher sur la montagne; on a été bien étonné de ne l'y point trouver. « Ce n'est qu'un petit retard ; on nous supplie de prendre patience. » Nous sommes très patients, mais ne soupçonnons guère combien nous sommes candides... Au bout d'une heure, nos hommes reviennent ; ils ont changé de ton... C'est que le commissaire est parti.

On nous conduira en Andorre, mais point pour le prix convenu. On veut le double, peut-être le triple ; ces deux fourbes ne s'expliquent pas. Et nous, alors, de nous fâcher. C'est une scène très comique : Tidée nous est venue de nous faire passer jDOur des gens de loi. Mon compagnon se met à citer gravement des arrêts rendus enpareil cas^, contre des montagnards de mauvaise foi; moi à supputer les dommages-intérêts que nous ne pouvons pas manquer d'obtenir. Nos deux compères baissent pavillon. Ils demandent à transiger : nous y consentons^ parce que nous sommes bons princes, il y aura vingt francs de pourboire. C'est dit. On ne va point chercher le cheval égaré sur la montagne ; mais on en trouve un autre dans l'écurie la plus voisine^ et l'on part.

Nous traversons l'unique rue de l'IIospitalet et franchissons l'Ariège sur un pont de bois, à cent mètres environ au-dessus du bourg. Le sentier monte jjientôt en lacets sur la Soutane, — la Solana, en Andorre.— De l'autre côté de la vallée, on découvre la belle route du col de Puymoreins qui conduit à Bourg-Madame ; le col, de ce côté delà chaîne, estlepointde faîte desdeux versants de l'Océan et de la Méditerranée. La Solana se prolonge de l'est à l'ouest, occupant ainsi le versant méridional des monts, dont le versant nord est français; elle est tout entière aux Andorrans. Mais ici la limite est plus nettement tracée jjar le ruisseau de la Palomère. En avant de ce torrentelet, campèrent, il y a quelques années, les troupes françaises envoyées pour réprimer une révolution en ce singulier ])etît pays qui est le maître chez lui

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