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quelquefois, mais ([ui n'a point de « souveraineté extérieure », pour parler comme les diplomates.
Les lacets continuent sur la margelle de précipices dangereux, à travers des éboulis qui souvent coupent le sentier ; les chevaux se dirigent comme ils peuvent entre ces énormes débris. L'Ariège coule toujours à nos pieds, désormais en minces filets d'eau. N'ayant point cessé de suivre sa rive gauche, depuis que nous avons franchi le ruisseau de Palomère, nous sommes donc bien en Andorre. Les versants se couvrent de pâturages assez maigres ; pas d'autre végétation, pas un arbuste. A droite, nous laissons le sentier qui monte au port de Soldeu. C'est le chemin le plus court pour pénétrer au cœur de la « république » ; mais pour peu qu'on ait du loisir, la brèche qui s'ouvre au port de Fray-Miquel est meilleure; elle permet de voir les sources de l'Ariège.
Du port que nous venons péniblement d'atteindre (2^500 mètres), on embrasse d'abord la vallée deTAriège ; on ensuit le mouvement jusqu'aux montagnes de Foix. Plus près, les yeux ne s'attachent d'un côté qu'à des cimes grises et nues. La muraille dans laquelle se creuse le col se relie aux roches de Porteille, qui le dominent de cent mètres seulement. Elles dessinent une sorte de petit cirque, profondément encaissé ; nous distinguons à peine, au fond de l'entonnoir, la lueur de l'étang de Fontnègre, d'où sort l'Ariège. De l'autre coté, la vue est bien différente sur la haute vallée du Valira oriental, l'une des branches de la rivière nationale Andorrane, que nous appelons, nous, l'Embalire ; les sources du torrent glissent du faite des monts sur de grandes pentes vertes ; plus haut, les cimes, toujours dénudées, se succèdent : le Puig du ^'alira, la Portella, le Puig de la Néras, etc. — Les pics ici sont des Piiigs.
Le soleil, déjà caché derrière la chaîne, dore les dentelures de cette crête superbe. Nous allons descendre; ce n'est pas une opération aimable. La descente est si rapide que, nous sentons les pieds des chevaux entraînés sur la pente, l^n nouveau
changement nous distrait heureusement du péril qu'offre ce vilain passage : — les sapinières paraissent , le pied des monts en est couvert; sur des prairies en glissoire nous voyons parqués de grands troupeaux de moutons. La vallée s'infléchit à gauche, au point précisément où vient aboutir le chemin qui conduit au col de Soldeu. La nuit arrive. Encore quelques centaines de pas, et nous rencontrons un ramas de masures : c'est le village de Soldeu et sous les dernières clartés du crépuscule, le guide nous dirige vers l'hôtellerie. Qu'on imagine une cour en contre-bas; à gauche le logis. Une salle de moyenne.grandeur, qui ne prend jour que par une porte ouvrant sur une galerie de bois ; à l'autre extrémité, une cheminée enfumée ; des murs jadis blanchis à la chaux, mais qui n'ont pas été recrépis depuis vingt ans ; un plancher sordide et vermoulu. Toutes les maisons de l'Andorre ressemblent à celle-là : point d'ouverture; mais toujours cette galerie où l'on va respirer quand le cœur manque, et d'où l'on découvre le panorama des monts.
Nous demandons à dîner; en un moment la table est prête, sur le torchon qui sert de nappe, au lieu de verres à boire^ une sorte de cruche à long bec pointu ; une pour nous deux, remplie d'un vin qui sent la peau de bouc. Il faut prendre par l'anse ce vase étrange^ renverser la tête en arrière et recevoir dans la bouche le liquide qui coule en filet. La mode, en Andorre, c'est de tenir la cruche le plus loin possible, afin de recevoir le vin de plus haut.
On apporte une mixture dans une grande assiette creuse égueulée : la couleur du chocolat, l'odeur de l'huile rance. Quelques ronds de pain nagent dans ce liquide infect : c'est la soupe. Le premier plat succède : c'est une omelette ; le jambon mêlé aux œufs est plus rance que Thuile. L'hôtelier de Foix, heureusement, sachant Ijien ce qui nous attendait en Andorre, a eu la bonne grâce de nous envoyer un pâté. Que cet honnête homme soit béni ! C'est le salut que ce pâté ! Un
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homme accroupi clans le fond de la salle se lève curieusement et vient voir ce que peut bien renfermer cette boîte de fer-blanc dans laquelle il nous voit pêcher avec un plaisir si évident, du bout de la fourchette. — La force de la vérité m'oblige à dire qu'on nous a donné des fourchettes, — de fer naturellement. Quant à l'homme, ilporte le costume catalan : les culottes courtes, le gilet court, agrémenté d'une ceinture violette, dans les plis de laquelle repose un coutelas qui d'un coup nous trancherait un membre. — Je lui dis : « En voulez-vous, l'ami? » Il s'éloigne en grommelant. Le guide, assis au bout de la table, nous avertit : « Ne plaisantez jamais avec ces gens-là ! »
Après le dîner, nous allons sous la galerie. La nuit est tiède et fort noire. D'abord, nous n'entendons que le vent dans la sapinière et le bruit des chutes du \^alira; puis, du village, des voix s'élevant en chœur : c'est une mélodie très lente, assez mélancolique, point sans caractère. On dirait une sorte de composition dramatique : un soliste chante un long récitatif, le chœur répond. Notre guide, interrogé, déclare ne pas comprendre les paroles de ce chant ; ce n'est pas du catalan. — La soirée s'avance : on conduit mon compagnon dans une chambre qui contient six lits : deux sont occupés, l'un par le guide, l'autre par le sombre gaillard au coutelas. Je suis plus favorisé, on me donne une chambre pour moi seul : le lit, une table boiteuse, une chaise de paille au siège crevé ; au mur souillé par les mouches, quelques images de sainteté venues d'Epinal en Andorre; une croisée qui ne mesure pas vingt centimètres carrés; point de plancher, de la terre battue ; au-dessous de ce semblant de fenêtre, une flaque d'eau. — Des gens si bien couchés s'éveillent avec l'aube; le matin, nous sommes debout à cinq heures. — Nous passons. devant l'église ; on y dit la messe. — Les femmes, en capulet noir, le capuchon relevé sur leur tête, se tiennent auprès du chœur ; les hommes demeurent sous le porche, leur béret plat à la main. Mêmes culottes courtes, mêmes ceintures de couleur, même cou-
telas que notre curieux de la veille. Ces gens-là nous trouvent une drôle de mine ; nous les faisons rire aux larmes.
La vallée, que nous avions très mal vue, le soir précédent, est des plus sombres: à gauche une crête tapissée de sapins, à droite une muraille nue ; au fond, le torrent. Le chemin n'est pas même tracé. La muraille s'ouvre pour livrer passage à un ruisseau furieux qui descend d'un vallon latéral formant une très belle
cascade. La double ceinture va toujours se resserrant. Sur une roche à pic est assise la chapelle de Canillo, édifice roman, à Tabside ronde, surmonté d'un clocher carré à trois étages. Point de façade; une grille de fer en tient lieu. Nous demandons la clef : le curé est à la chasse. Il n'y a pas de sacristain. Nous voilà donc bien forcés d'examiner à travers la grille l'intérieur de l'église, qui est entièrement peint et surchargé de dorures : c'est la mode espagnole. Nous distinguons un rétable doré avec une niche en son milieu, contenant une figure de saint, également tout reluisant d'or. T'n peu au delà est le village, au pied de
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grandes roches grises effritées. Du moutonnement des toits, une petite tour carrée toute blanche s'élance au-dessus des maisons noires; c'est celle de l'église paroissiale. Le village est très pauvre, et ce (jui achève de déranger l'opéra comique et la légende de la République pastorale, c'est qu'une nuée d'enfants s'abat autour de nos chevaux, tendant la main. On demande l'aumône en Andorre.
Canillo, cependant, est une des six paroisses : Canillo, Andorra-Vieilla, Encamp, la Massana, Ordino, San Julia. Le montagnard qui est allé de la Seca à la Meca, c'est-à-dire d'une vieille tour sarrasine plantée au-dessus du grand ^'aiira, près de la frontière espagnole, à une autre tour de même origine qui domine le village d'Ordino, — celui-là passe pour un explorateur : il a parcouru le Monde Andorran, long de vingt-sept kilomètres, large de vingt-neuf, peuplé de six mille âmes. La constitution qui régit ^Andorre étonne tous les gens sans réflexion qui en entendent parler; et, comme c'est le plus grand nombre, il y a beaucoup d'étonnements. L'Andorre continue d'obéir au droit féodal, et voilà tout. Ces paroisses quis'administrentelles-mêmesetnomment un conseil général et un syndic, premier magistrat, ces paroisses n ont point de maître; mais elles ont deux suzerains : le gouvernement français représentant le comte de Foix, l'ancien seigneur du Nord, et l'évêque d'Urgel, seigneur du Midi ; rien de si simple.
Les premiers souverains de l'Andorre sont les comtes d'Urgel en Catalogne, relevant eux-mêmes des rois d'Aragon. Ils aliénèrent au profit de l'évêque de la Seu d'Urgel, une partie de leurs droits. Tous ceux qu'ils avaient conservés passent, au xiii"' siècle, par héritage aux vicomtes de Castelbô,dont Tunique héritière, Ermessande, épouse Roger-Bernard III, comte de Foix. Et voilà les procès et la guerre même allumés entre ces comtes de Foix et ces évèques. Une sentence arbitrale intervient en 1278 : c'est encore aujourd'hui, après six siècles passés, l'unique règle du droit public des vallées. Le « paréage » en fut la base: la seigneurie
d'Andorre demeurait indivise entre les comtes et les évêques; chaque seigneur nommait un viguier; ces deux délégués rendaient en commun la haute justice; si Tun des deux était absent;, l'autre agissait seul. L'Andorre devait payer tribut aux deux suzerains : elle paie aujourd'hui, tous les ans, 900 francs à la France, 460 à l'évêque de la Seu. Mais la face des choses a changé: le comté de Foix, passé aux Bourbons, a été réuni à la couronne par l'avènement de Henri IV; les droits descomtes sur l'Andorre appartiennent au chef de l'Etat français. « La mitre d'Urgel i>, au contraire, exerce directement les siens. L'Espagne prétend bien encore à quelque chose, en tout cela, comme représentant l'ancienne suzeraineté desrois d'Aragon. Le gouvernement espagnol attribue au gouverneur militaire de la Seule titre de vice-roi de l'Andorre. C'est nominal, mais flatteur.
Le viguier que nous choisissons à cette heure, nous autres suzerains français, peut être Flammand ou Bourguignon ; le viguier de l'évêque doit être Andorran : celui-ci n'est nommé que pour trois ans; les pouvoirs du nôtre durenttantqu'iln'a pas cessé déplaire. Les fonctions de ces deux délégués sont surtout judiciaires. Comme autrefois, ils ont toujours (ilaheautejustice» ; chacun d'eux nomme un bailli qui préside à la basse : c'est le juge dit (( de première instance ». Le conseil général de l'Andorre se réserve certaines affaires; il est composé des consul mayo?- etconsul tnenor de chaque paroisse, de deux délégués de chaque paroisse aussi, désignés iDar les caps de Casa, chefs de famille, ce qui fait vingtquatre membres, et il nomme un syndic procureur général qui est son bras exécutif. L'adulation se glisse partout : ce chef de l'exécutif d'Andorre est quelquefois dénommé comme celui de France ; on lui donne du « Monsieur le président de la République M. Peste ! Quels galons!
Et maintenant reprenons le récit de notre rapide voyage.
A Canillo, nous sommes au niveau du Valira oriental. Un pont de bois, fait d'un tronc de sapin, franchit le torrent ; voilà qui est
LA VALLEE D ANDORRE
bon pour les piétons; les cavaliers heureusement trouvent ungué. Le Valira s'enfonce entre deux énormes murailles verticales dont il faut escalader la crête... Les chevaux du pays sont grimpeurs par grâce d'état. Le chemin est pénible et rebutant. Point de vue ; sur chacune des deux rives des entassements de roches noires,
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ne laissant entre elles que des fissures par lesquelles on aperçoit à droite et à gauche quelques filons de cultures maigres. Au bord du sentier^ une petite chapelle. L'Andorran est dévot : tous les cent ou cent cinquante pas, nous rencontrons un édicule consacré; quelques-uns sont très vieux : ce sont de petites piles maçonnées, portant à leur faite une image de la Vierge ou une croix de fer fichée. Le fer est abondant en Andorre; l'extraction du mi-
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nerai est facile ; le territoire ne compte pourtant en tout que quatre forges. L'Andorran n'aime point Tindustrie, il n'est que pasteur et chasseur. N'écoutez pas les Espagnols ! ils vous diraient méchamment qu'il est surtout contrebandier.
Dix heures. Le soleil brûle, des touffes de buis croissent au flanc des roches disloquées; des blocs entiers tremblent sur leurs bases. De leurs interstices s'élancent des agavis et de grands cactus dont les pointes viennent piquer nos chevaux au passage; dans les buis, un fourmillement de vipères. En aucune partie des Pyrénées nous n'avons rencontré d'aridité plus sinistre. Tout à coup, le sentier dessine un coude très brusque ; un moment après, le tableau a changé : c'est maintenant toute la vallée moyenne du Valira qui fuit sous nos yeux. Au premier plan, le torrent glissant dans la croûte de pierre qui forme son lit ; au-dessus des deux rives, les hauteurs se tapissant de verdure ; au fond, trois étages de monts qui se déploient en grandes lignes sévères. Voilà donc la véritable Andorre. Au milieu de la vallée, sur un monticule que le Valira contourne, une ruine militaire. C'estla Torrede Rossell, construite par les vicomtes de Castelbô. Au pied de la tour, qui garde encore sa ceinture de mâchicoulis, est assis le village d'Encamp, ombragé par un rideau de peupliers d'où sort le clocher carré de son église.
Encamp est pauvre comme toutes les autres paroisses Andorrannes : des ruelles tortueuses sur lesquelles le premier étage des masures s'avance, si près du sol que nous sommes obligés de nous coucher sur nos selles pour ne point nous briser la tête à ces singuliers auvents. Sur les portes, les habitants nous regardent avec une curiosité muette^ pas trop rassurante. Enfin nous sortons du village et traversons le ^'alira. L'église est campée sur l'autre bord du torrent ; nous revoyons de plus près son long clocher roman percé de cinq étages de croisées. L'ombrage des peupliers que nous laissons derrière nous peut bien nous causer quelque regret; car voici que nous entrons dans une nouvelle
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gorge, un couloir clans un entassement d'énormes débris ; seulement ces ruines n'ont plus le même aspect lugubre que celles du mont voisin; ici, c'est tout un quartier, toute une montagne de marbre blanc qui s'est effondrée. La réverbération de ce soleil ardent sur ces blancheurs crues nous aveuorle.