II\PITRE XIII
Quelles étaient les Réflexions du beau Karll
Karll avait une nature à part ; il était audacieux et brave au delà de toute témérité ; il avait fait son apprentissage dans les Pyrénées au rude métier de la contrebande, qui était, de père en fils, le seul état de tous les siens, par conséquent celui dans lequel il avait été élevé.
De plus il était né sur la montagne et il avait cette façon d'envisager les choses qui appartient aux natures hal)ituées à regarder de haut chaque chose et à juger, de même, tout ce qui se présente au devant de leur esprit sans aucune mesquinerie.
Le montagnard est indépendant et généreux par nature ; Karll possédait ces deux qualités de naissance ; de plus, l'esprit de ce grand bohème s'était pour ainsi dire affiné à tous les métiers qu'il avait pratiqués depuis qu'il avait quittera montagne.
Dans une affaire de contrebande qui reposait sur des sommes énormes, Karll et ses compagnons avaient été poursuivis, arrêtés,- traduits ea justice et condamnés.
C'était à la suite de cette condamnation qu'il s'était rencontré, en prison, avec
M. de Bleutz qui, sous son nom réel, était détenu pour des méfaits d'une bien autre gravité.
Ceci expliquera facilement à nos lecteurs comment ces deux hommes, occupant dans le monde des positions si différentes, se connaissaient intimement et se voyaient de temps en temps quand l'un avait besoin de l'autre.
Après avoir réfléchi longtemps, Karll en vint à se dire: — Si, au lieu d'agir pour les autres et tout particulièrement pour Henri, je travaillais pour moi, ça n'en vaudrait peut-être que mieux; d'abord ça me changerait, et c'est déjà quelque chose ; de plus, cet homme me déplaît, j'en arrive à le haïr ; il me semble que j'éprouverais une grande joie à ne point apporter dans son jeu les atouts qu'il compte me voir lui donner.
A dater du moment où il eut bien arrêté, vis-à-vis de lui même, le projet de ne pas engager son indépendance pour le bon plaisir de M. de Bleutz, il s'appliqua, avec une habileté et une adresse qu'Henri de Bleutz ne soupçonnait pas dans ce grand garçon ; il s'appliqua, disons-nous, à faire parler son ancien compagnon de prison, pour obtenir de lui, concernant Mme Hélène, le plus grand nombre de renseignements possible.
Tout en écoutant parler Henri qui était enchanté de voir avec quelle ardeur le maquignon se prenait au rôle qu'il devait jouer ; en écoutant, disons -nous, toute cette histoire, le jeune homme ajoutait, dans Te secret de sa pensée : — Pour ce que je ne pourrai savoir à l'aide du bavardage d'Henri, je l'apprendrai du côté de la Fauvette.
Dieu merci, je sais faire jdire à cette femme, non-seulement ce qu'elle connaît, mais encore bien davantage.
Après avoir quitté Henri de Bleutz, le maquignon prit tranquillement le chemin de la rue des Gravilliers.
Ce jour-là, justement, la Fauvette qui se trouvait chez elle, lorsqu'on était venu y chercher Karll, avait eu l'esprit mis en éveil à son propos.
Depuis longtemps, en effet, le jeune homme n'avait pas été appelé aussi souvent, ni avec autant d'insistance qu'il l'était depuis plusieurs jours, et la vieille femme, qui était curieuse autant qu'une belette, s'était mise en campagne pour savoir quelle était la personne qui pouvait venir, aussi souvent, requérir les services du beau Karll.
Elle avait donc suivi, à deux reprises, le gamin qui était accouru demander le maquignon et elle aVfiit découvert que ce personnage mystérieux, qui se dissimulait dans l'ombre et qui faisait faire ses commissions par autrui, n'était autre qu'Henri de Bleutz, l'homme que, justement, pour son propre compte, elle espionnait déjà.
Depuis bien des jours elle s'était posé cette question, qu'elle se repétait un nombre de lois indéfini, sans pouvoir la résoudre, à savoir: ce que M de Bleutz pouvait bien vouloir faire du grand Karll ?
N'ayant pu, ce jour-là, répondre affirmativement, elle se mit à suivre les deux hommes aussitôt qu'elle les vit se réunir.
Ce fut ainsi qu'elle vit le maquignon entrer dans l'hôtel du graîid sei(?neur et n'en ressortir que très-longtemps après.
A dater de ce moment, la vieille femme comprit qu'il se passait, entre ces deux ^ hommes, quelque chose qu'elle avait intérêt à connaître ; depuis le iour où elle ^ avait rencontré Poigne-d'Acier et où celle-ci lui avait démontré qu'il était de
LAULLII.m. hl LA.Moi II
son int(^r(M de la servir, l;i Kaiivcitc ne iMrd.nl pas de vue M. tir lilciitz ; tout ce (]iii II» loufliail ilo pii^'S ou de loin (h'vciiail inléiessanl pour clic.
Ka Fuuvclle vil Karll reprendre le chemin de la rue des (Iravilliers ; elle le suivit, cl, ù peine y élail-il arrivé (ju'ellc se glisstit, par la porte laissée enlr'ouverle.
A peine ((uelques instants s'élaient-ils écoulés que Karll faisait demander la Fauvette dans la salle où il buvait cl mangeait.
— Kst-ce que, par hasard, il m'aurait vue le suivre? se demandait la Fauvellc non sans anxiété.
Ce n'était p;i<5. non plus, sans une certaine appréhension, qu'elle se rendait à l'appel du grand gars.
Ce l'ut donc d'un pas Irainant, cl sans altrniier le hruit que Taisait ses savates sur le plancher, qu'elle fut rejoindre Karll dans la salle où il l'ai tendait.
— Le Icu est donc au bAtiment que tu me déianges à pareille heure? lui ditelle, en prenant une mine renfrognée, comme si on venait de l'arracher à son premier sommeil.
— I*as tant que ça, répondit' le jeune homme ; mais, tu le sais, la vieille, je n'aime pas de remettre au lendemain ce que je puis faire sur l'heure ; sans compter que la palience n'est pas mon fort ; de plus, lorsque je veux quelque ciiose, ce n'est pas demain qu'on doit me l'apporter, mais tout de suite.
— Oh ! cette jeunesse î murmurait la Fauvette, d'un air de souverain mépris, ça se croit fort et ça n'a pas pour deux iiards de patience.
— Tiève de réflexions saugrenues, la vieille ! je n'aime pas ça ; écoute-moi, ça vaudra mieux ; j'ai beaucoup de choses à le dire.
— Ah ! vraiment ? S'il en est ainsi, je te prêle toute mon altentioa et je n'ajoute pas un mol.
— C'est ce que tu as de mieux à faire, reprit Karll qui continuait, en regardant la vieille femme bien dans les deux yeux ; j'ai idée que tu connais, et cela parce qu'il est en grandes relations d'amitié avec ta fille, un Monsieur qui s'appelle?... attends !... le nom ne me revient pas tout de suite.
Et Karll, sans perdre de vue le visage de la Fauvette, avait l'air de chercher le nom de de Bleutz, comme si ce nom était un de ceux qu'il pût jamais oublier.
— Ma fille! répondit la Fauvette; est-ce que je connais les gens qu'elle voit ? Laisse donc, lu sais bien que c'est une pas grand'ebose, une mauvaise fille, qui laisse sa pauvre mère sans pain, sans vêtements, sans argent, au fond d'un taudis: et tu crois, mon pauvre Karll, qu'allifée comme je suis elle va me présenter aux Messieurs qui viennent la voir ? Ah ! mon garçon, tu es encore bien jeune, pour te fourrer de pareilles idées dans la cervelle.
— Tais ton bec, vieil oiseau, répliqua Karll ; je ne te demande pas de me roucouler une série de menteries déplus que celles que tu m'as dites ; je l'affirme, moi, que lu connais l'homme dont je veux parler*, oelui qui est toujours chez la fille ; il est grand, fort, un peu plus âgé que moi, peut-être bien d'une dizaine d'années mais pas plus ; allons, cherche dans la cervelle de linotte et trouve ce que je le demande ; je te l'ai dit : — je veux savoir le nom de cet homme ; je veux encore que tu m'apprennes ce qu'il fait.
Pourquoi donc veux-tu, tout d'un coup, savoir tant de choses ? mon beau
Karll, demanda la vieille femme au jeune homme d'une voix insinuant.- et mielleuse.
— Parce que -cela me plaît ; je trouve que c'est assez. Parle donc et dépêchetoi; lu seras satisfaite de moi.
— C'est peut-être bien de M. de Bleutz dont tu veux parler, reprit la vieille en laissant tomber ces mots lentement les uns après les autres; celui-là, en effet, est un homme de belle prestance qui peut bien avoir dix ans de plus que toi; seulement c'est un grand seigneur, et je me suis laissé dire qu'il était immensément riche.
— C'est probablement ça, fit Karll, qui tout en questionnant la Fauve.te à propos de choses qu'il savait tout aussi bien qu'elle, voulait se rendre compte du degré de confiance qu'il pouvait avoir, par la suite, au sujet des racontages dont il ignorait le fond.
Karll reprenait :
— Et où demeure cet homme ? -
— Au faubourg Saint-Germain, dans un hôtel immense qui lui appartient-
— Que fait-il ? demandait encore le maquignon.
— Il mange de l'argent avec les femmes ; du moins, d'après ce que je me suis laissé dire, ajoutait la Fauvette, qui savait très-bien que M. de Bleutz ne s'était jamais ruiné pour sa fille, puisque, au contraire, c'était elle qui, parfois, se laissait sans un sou pour subvenir aux vastes dépenses de celui qu'elle appelait son meilleur ami.
— Alors cet homme est garçon ? demandait encore Karll ; pour mener la vie de polichinelle dont tu me parles, il faut bien qu'il soit libre de toute attache familiale.
— Garçon ! lui ! Ah ! tu me la bailles belle ! Certes non ! il est fort bien marié, tout ce qu'il y a de plus marié, et sa femme est superbe. Mais, tu sais, mon ami Karll, il y a des hommes comme ça plus de treize à la douzaine : la plus grande beauté de toutes les beautés, parmi les plus remarquables, ne saurait jamais leur plaire par le seul fait qu'elle est leui femme.
— Oui, j'ai entendu dire quelque chose dans ce genre^ reprit Karll ; je l'ai même entendu affirmer par un tas d'imbéciles...
— Il n'y a jamais de fumée sans feu, crois-moi ; et, du moment où l'on crie sur les toits que généralement les maris n'aiment point leurs femmes, c'est que la chose est vraie.
xAIais, au fait, reprit-elle, pourquoi me fais-tu tant de questions pour des choses que tu sais tout aussi bien que moi ? Ne t'enveloppe donc pas de tant de finesse vis-à-vis de la Fauvette ; tu sais que je suis une rusée commère et que je vois aussitôt dans les yeux de ceux qui me parlent ce à quoi ils veulent arriver.
En disant cela, elle regardait le jeune homme, bien en face, de ses yeux éraillés, pour lui démontrer qu'il n'y avait pas de secret dans l'esprit d'un homme qu'elle ne fût capable de découvrir.
— Que lait Mme de Bleutz ? Où est-elle ? dit-il à la vieille.
— Pour le moment, elle est à Saint-Lazare, et je ne crois pas qu'elle s'y amuse beaucoup.
— Est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de la voir, cette femme-là ?
— Ah ! pour ça, je n'en sais rien ; il faudrait qu'elle te demandât, et tu comprends 1...
— Qui est-ce qui l'a fait mettre à Saint-Lazare ? demanda de nouveau le jeune homme.
— Sun mari, une nuit qu'elle ^'lait venue voir son frère (jui râlait; ce pauvre (larlan (jni csl inorl chez moi; lu le le rappelles bien, n'csl-ce pas ?
— Oui, j'ai souvenir (le quelque liisloire comme (;a,« fit Karll ; mais loi, «jui sais commenl les choses se sonl passées, lu dois connailrc des personnes qui seraient heureuses de savoir Mme de HIeulz dans les grilTcs de son mari.
— Oii ! pour ce qui est de ca, c'est tout à fait une autre question, raarmolla la Fauvette.
— Comment ! une autre affaire ? Et pourquoi ? lui demanda-l-il.
— Parce que ça ne me regarde pas, répondit-elle, et que je n'aime pas à me mêler de ce qui est des choses de celte nature ; on pourrait y attraper des horions.
— Ou'il y ait des horions à recevoir ou qn'il n'y en ail pas, ce n'est pas ce qui in'àrrélera dans ce que j'ai résolu, répliqua Karll en Irappanl du poing sur la table ; ce ne sont pas non plus les horions qui l'empêcheront de me raconter tout ce que tu sais à propos de ces gens-là ; tu me connais, la vieHle, je suis assez généralement bon enfant ; mais, par exemple, quand je prends la mouche, c'est tout à fait autre chose et il ne fait pas bon dans mes coudes.
— Mais, mon pauvre Karll, essaya de dire la vieille femme, je ne sais rien ; (jue veux-tu donc que je raconte ?...
Si lu continues à m'agacer avec tes rélicences, la Fauvette, je l'affirme
que ça pourrait très-vile mal tourner pour loi.
Quelque vieux que soient mes os, je tiens encore à eux, répliqua la vieille
femme, et, comme tu me parais aussi curieux que peu endurant, je vais, ne pouvant pas te renseigner moi-même, le faire une proposition qui peut-être le conviendra.
— Allons-y de la proposition, et plus vite que cela.
Moi, je ne sais rien ou pas grand'chose, et le peu que je le raconterais
serait loin de le satisfaire ; mais, par exemple, je connais une personne qui ne demandera pas mieux que de causer avec toi du sujet qui t'intéresse ; si lu le veux, demain matin, je te conduirai à l'endroit où celle personne m'attend.
Oh ! ce n'est pas bien loin d'ici ; c'est tout bonnement au square du Temple.
Qu'est-ce que c'est que celte personne qui te donne des rendez-vous ?
demanda Karll, qui ne se fiait qu'à demi à la Fauvette.
C'est quelqu'un qui aime beaucoup M. de Bleulz, qui lui est dévoué de tout
son cœur.
Ça me me suffit, dit Karll, demain je te suivrai au square du Temple;
seulement, je t'avertis, pas de traîtrise, tu sais, la Fauvette, sans ça je te tors le cou !
Pendant que ces choses se passaient rue des Gravilliers et à l'hôtel de M. de Bleulz M. Beaupuy. dans la retraite de son logis solitaire, dépouillait et examinait avec un soin scrupuleux les papiers que M. Hilaire lui avait remis; au milieu d'eux se trouvait un acte de naissance au nom de Henri Beurth, le fils d'un Irlandais et d'une femme de Toulon.
Cet acte de naissance rappela aussitôt à la mémoire de M. Beaupuy un dicton étrange qui concerne ce port de mer et ses habitants.
Alors elle se levait de la place qu'elle occupait depuis le malin (page 69).
Ce dicton dît :
Toulon, ville sans renom ; Hommes sans honneur, Femmes sans pudeur.
Il lui semblait qu'en découvrant cet acte de naissance c'était, en effet, une femme née dans une ville de mauvaise renommée qui seule avait pu créer un monstre pareil à celui auquel il avait affaire.
Le père et la mère de cet Henri Beurth étaient morts tous les deux puisque leurs extraits mortuaires faisaient partie des pièces que possédait M. Beaupuy
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L'ADULTRHK KT I/AMOUH ^^
Des dilTércnls papiers juiiils à cet acte de naissance, il ressortait que ce pèro cl celle mcrc <!'laicnl de fieffés predins.
l'artui tuul cela, ii y avait des icllrcs de la Perle h M. de HIeulz et de M. de Biciilz- à la Perle.
(jii()i<|ae écrite avec le désir d'être prudente, celte correspondance n'en ôlail pas moins coniproinctlantc, en raison même de son ampleur et des papiers qui, joints à elle, donnaient d'amples explications à propos de choses qu'elle avait la prcteution de taire.
M. Ue«upuy avait une immense intelligence, mais surtout une raison sans pareille, un jugement excessivement sain et un esprit d'organisation qui allait lui être d'une grande ulililc dans la composition du dossier qu'il préparait, alin que Mme Hélène pût échapper au joug d'un mariage si mal assorti.
Des lettres de M. de MIeutz cl de celles que celle fille lui avait adressées en réponse à. celles qu'il en avait reçues, ii ressortait, clair et net, tous les agissements monstrueux à l'aide desquels Henri de BIcutz et sa maîtresse avaient ruiné de corps, d'âme, d'esprit et de fortune Gaétan de Tremples.
Ce qui était advenu de Mme Hélène une fois qu'elle avait été la femme de ce miséraide, il y en avait aussi la relation fidèle, non point racontée comme historique des choses, mais ressortant des actes mêmes qui y étaient relatés.
De tout cela, M. Be^upuy s'appliquait à faire un dossier à l'aide duquel il serait facile de préparer un mémoire qu'on ferait distribuer aux juges, qui seraient alors édifiés sur la valeur de l'homme qui avait osé traîner Mme Hélène devant un tribunal pour l'y accuser d'une action déshonorante.
Toutes ces pièces avaient été réunies par Gaétan de Tremples lorsque perdu d'esprit-et de corps, malmené par la Perle, pour laquelle il avait vendu son âme et l'existence entière de sa sœur; au moment où il ne venait plus chez cette femme qu'en suppiiant, en misérable qu'on y humiliait non-seulement dans l'amour qu'il lui portait, amour pour lequel il avait fait de si terribles sacrifices, mais encore dans son honneur, dans sa dignité, dans son être tout entier.
Au milieu de ces pièces se trouvaient plusieurs actes témoignant de condamnations encourues par Henri Beurth, pour vol à main armée, avec escalade, dans des maisons habitées, de même que pour meurtre sur un grand chemin.
Cet homme avait été assez habile pour trouver, en sortant de prison, une autre personnalité dans laquelle il s'était incarné grâce à son adresse et à certaines relations, de même quà des allures de grand seigneur qu'il avait ramassées dans quelque bouge doré.
A l'aide de tout cela, il avait su en imposer à son entourage et il se faire une existence nouvelle.
A la suite de toutes ces choses, il avait épousé Mlle de Tremples dans les conditions que nous connaissons, et il s'était lancé dans l'existence .où nous le trouvons à cette heure.
M. Beaupuy, mettant toutes ces choses en ordre et se pénétrant de la vérité sur laquelle elles étaient appuyées, en était arrivé à se demander comment il n'était pas intervenu autrefois pour empêcher, malgré tout et en dépit de ce qui était advenu primitivement, le mariage d'Hélène de Tremples avec Henri de Bleulz. I
C'est l'avenir dont il s'agit d'opérer le sauvetage, se disait-il; ce sont les heures qui viennent qu'il faut garantir. {
Et pour cela, Ambroise Beaupuy compulsait, lisait, étudiait les terribles, les ^
honteux papiers que xMme Hélène avait confiés à sa vieille amitié lorsqu'il avait été la voir à la prison de Saint-Lazare.
— Avec ces choses, se disait le vieux légiste, je rendrai sinon l'indépendance, du moins le repos partiel et la dignité à l'enfant que j'adore.
Les choses en étaient là lorsque Mme de Bleutz , par l'entremise d'Ambroise Beaupuy, demanda sa séparation de corps et de biens d'avec Henri de Bleutz, se faisant fort de prouver que non-seulement elle était parfaitement innocente du crime d'adultère dont elle était injustement accusée, mais voulant encore démontrer, pièces en main, qu'elle avait été grossièrement trompée sur le nom, sur la qualité, sur l'état dans le monde de l'homme auquel elle s'était unie de par la loi.
Cet acte, qui venait surprendre M. de Bleutz au moment oîi il espérait avoir si facilement gain de cause d'une femme qu'il voulait achever de ruiner, ne laissa pas que de .'e surprendre et de l'émotionner.
— Je suis perdu ! s'écria-t-il, perdu à tout jamais ! si je ne rentre pas dans la possession des papiers que m'avait volés Gaétan,
Ah ! le misérable ! s'être emparé traîtreusement de pièces qui m'étaient si précieuses !
Où peuvent bien être ces papiers ? se demandait à nouveau M. de Bleutz ? Hélène ne les a pas avec elle. Lorsqu'une femme entre à Saint-Lazare^, on la fouille, on lui retire tout ce qui peut avoir quelque valeur; on la sépare de son argent et de ses bijoux, dans la crainte qu'à l'aide de ces choses précieuses elle n'arrive à gagner, à circonvenir les gardiennes de la prison.
Quant aux papiers qu'elle pourrait posséder, on l'en sépare aussi pour en faire le dépôt au greffe.
Il y a des pièces qui valent beaucoup d'argent, et une femme aussi intelligente que l'est Mme Hélène aurait pu se faire une arme puissante de celles qui m'appartiennent si elle les avait possédées.
De ce côté-là, je me suis bien renseigné : rien n'est au greffe. Elle ne les avait donc pas avec elle le jour où elle fut arrêtée.
En dehors d'elle et de ce qu'elle aurait pu dissimuler sans l'aide de personne, je ne lui connais que trois amis auxquels elle aurait pu les confier : le premier, c'est Ambroise Beaupuy ; les autres, ce sont M. et Mme Derock ; le troisième, c'est Benjamin Jacob.
n s'agit donc, pour moi, de savoir dans quelle maison sont mes papiers et de trouver des gens disposés à les aller chercher, moyennant finance, en quelque endroit qu'ils puissent être ; ces gens-là, je sais où les rencontrer ; s'il en était de même des pièces qui me manquent, le tour serait joué ; mais, indécis comme je le suis, il ne me reste qu'à mettre tout mon monde en campagne et à jouer mon va-tout dans une active entreprise. *
Là-dessus, M. de Bleutz fut trouver Lia Bhinland chez sa mère, où la jeune et jolie fille menait un train de princesse sans qu'il lui en coûtât rien, pas même une concession au chapitre de sa vertu, qui ne se gardait et ne se reculait du fossé que pour mieux y sauter quand le bon moment serait venu.
— Ma chère belle, dit M. de Bleutz, il n'y a plus à remettre à demain ; il faut, à tout prix, savoir aujourd'hui même si les pièces dont je vous ai parlé sont chez M. Derock ; si elles y sont, il est urgent que vous vous en empariez sans retard, quelles que soient les concessions et les promesses qu'il vous faudra faire pour atteindre ce but.
L'ADULTÈUE ET L'AMOUR
— C'est bien, rrpondil Lia nprt^s avoir regardé sa mère pour prendre conseil de sa vieille expérience avant de s'cnRai^er davantage, avant surtout de promettre d'aller plus avant; c'est bien, j'irai chez M. Dcrock.
— Jo compte entiùremenl sur vous de ce côté-là, ajouta M. de BIcutz en prenant congé (les deux femmes, après Ifur avoir courtoisement baisé la main à l'une et h l'autre.
Cependant, de son côté, la Perle qui, dans son for intérieur, en voulait grandement à M. de Hleutz, dont elle ne pouvait et n'osait secouer le joug, avait mis la Fauvette en campagne pour découvrir, à son profil, les fameuses pièces qui prenaient à ses yeux une importance d'autant plus grande que M. de Hleutz y tenait davantage.
Pendant que ces choses se passaient, la Fauvette avait rencontré Poigned'Acier le jour où nous l'avons vue aller chez hcnjamin Jacob, et la vieille femme, qui était douée d'une finesse rare quand il s'agissait de ses intérêts personnels, après avoir considéré la jeune fille sous tous ses aspects, s'était dit : — On ne se méfiera pas de celle-là. Et, à dater de ce jour, elle avait fait cause commune avec elle.
Nous l'avons vue vendre la lettre que M. de Bleulz écrivait au marquis de Timor ; elle aurait vendu tout et chacun pour un maravédis, trouvant, non sans raison, qu'il y avait un plus grand avantage pour elle à prendre de l'argent dans la poche des autres que d'en attendre de sa fille, qui lui en avait beaucoup promis toujours et ne lui en avait presque jamais donné.
Le beau Karll l'ayant mise en demeure, ainsi que nous l'avons vu, ou de le tenir au courant de tout ce qu'elle savait, ou d'avoir les reins cassés, ce dont il ne se serait pas lait faute, la Fauvette lui avait dit :
— Je te mettrai en rapport avec une personne qui l'en dira beaucoup plus que je n'en sais moi-même.
C'était donc le lendemain que la vieille femme devait conduire le maquignon au square du Temple pour lui présenter Poigne-d'Acier, avec laquelle la Fauvette avait de quotidiens rendez-vous.