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CHAPITRE XIV

Qui compte sans son Hôte pourrait bien compter deux fois

Henri de Bleutz, après avoir donné ce qu'il appelait ses ordres à Lia Rhinland, qui devait agir du côté de M. Derock, s'était abouché, à l'aide de minutieuses précautions, avec les mauvais garçons que nous avons vus, une fois déjà, faire ^

le guet autour de l'hôtel de l'écrivain et suivre Benjamin Jacob jusque chez Ambroise Beaupuy.

Les tristes gars, en se retrouvant en face de celui qu'ils appelaient Henri Beurth, ne se seraient pas figuré qu'ils avaient pour partenaire un homme qui tenait une grande place parmi les aristocratiques viveurs du Paris à la mode.

En le voyant toujours bien mis, ayant sans cesse de l'argent dans sa poche, affectant des allures qui l'éloignaient d'eux d'une incontestable façon, ils s'étaient dit:

— Il a eu de la chance ; pour le moment, il est en haut ; mais, un de ces jours, il sera en bas.

Et^ pas plus les uns que les autres, ils n'avaient été chercher plus loin dans la vie de cet homme qui les payait.

Ils étaient trois mauvais garçons que M. de Bleutz avait réunis dans un restaurant de vingtième ordre et auxquels il avait dit :

— Je crois que je puis vous faire gagner quelques jaunets; seulement, mes bons drilles, tenez-vous pour bien dit qu'il faut, tout à la fois, déployer de l'adresse, de l'audace et du poignet.

— Nous sommes bons là, avaient répondu les faméliques personnages, dont la misère extrême avait rendu la conscience plus élastique encore qu'elle ne l'était d'habitude, ce qui n'était pas peu dire.

— L'affaire est facile, continuait M. de Bleutz ; seulement, il faut qu'elle soit enlevée ; ce qui traîne tourne toujours à mal ; il s'agit donc de brusquer la chose.

— Mais, encore, de quoi s'agit-il ? lui avait-on demandé.

— Tout simplement d'aller enlever des papiers contenus dans une cassette dont je vais vous faire la description ; quittes à enlever aussi ceux que vous trouveriez sur les tables, dans les meubles et dans les casiers, afin de ne rien oublier de ce qui m'est nécessaire. Ces papiers ne sont gardés que par des vieillards.

Et Henri Beurth, puisque c'était sous ce nom que ses compagnons de vol et de- crime le connaissaient, donna l'adresse de l'hôtel du vieux légiste.

Il en connaissait le personnel, dont il fit aussi le portrait à ceux qu'il lançait dans ce calme logis.

Lorsque tous les renseignements eurent été donnés et reçus, les trois hommes se regardèrent et se dirent :

— C'est facile : les vieux poulets ne chantent pas aussi fort que les jeunes coqs, et les coups de bec qu'ils pourraient donner en se défendant ne sont pas non plus aussi redoutables.

Lorsque l'affaire eut été acceptée en principe, on en débattit le prix, et si le mari de Mme Hélène avait l'air de se faire un peu tirer l'oreille pour ajouter quelques louis à ceux qu'il avait précédemment offerts, ce fut tout simplement pour ne pas laisser deviner à ses misérables compagnons qu'il pouvait facilement disposer d'une somme qui leur aurait paru fabuleuse en raison même de leur extrême misère.

Une fois qu'on fut tombé d'accord et que tout eut été arrêté entre ces hommes, M. de Bleutz leur fit part du plan qu'il avait édifié : lui, il devait faire le guet, monter la garde en dehors, surveiller les rues solitaires le jour, presque désertes une fois la nuit venue ; de cette façon, tout en s'arrangeant pour ne courir aucun danger, il n'avait pourtant pas l'air de se retirer de l'afïaire et de laisser traîtreusement toute la besogne sur les épaules des autres.

Pendant ce temps, les trois compagnons qui devaient flaire le coup de main,

L'AULLTKUfc; ET LAMULU

au ItesiHii le l'txip de (•(tniran. ii.iinii hcm^'im-s jtuiir nihrf dans l'Iiôlcl donl M. lie MIeulz It'ur avait l'ail coimallri' les «lisposilions ; le premier devait aller tout (Iri)il au cabinet de M. Ii«'aupuy.

M. de MUmiIz savait qu'il travaillait une partie de la nuit; c'(!^tait donc là qu'il fallait aller le trouver, l'attaquer et le réduire au silence par quelque moyen que ce pût être.

Vu rurpenec, il ne fallait pas être scru[)ulcux sur les moyens à employer.

Le second des deux hommes devait gagner la chambre dans laquelle reposait IMiilippe, le valet de chambre de eotilianee du vieillard.

Pour celui-là, il n'y avait pas à balancer : le refroidir était l'ordre donné; l'exécution devait en être d'autant moins difficile qu'un homme de son âge, endormi, devait olfrir peu de résistance.

Le troisième larron, le poignard à la main, avait reçu l'ordre d'attendre dans l'escalier qui montait aux chambres des domestiques, de manière à pouvoir couper court à toute retraite de la part du maître; de la maison s'il voulait appeler ses valets à son aide, soit du côté des valets si, après avoir entendu quel(|ue chose d'insolite au rez-de-chaussée habité par Ambroise Beaupuy, ils se permettaient de descendre avec l'intention de prêter main forte aux deux vieillards.

L'heure convenue pour l'expédition étant arrivée, M. de Hleutz était à son poste, et il avait été convenu qu'une fois le coup fait on reviendrait au coin de la rue de Babylone rendre compte au chef de l'expédition de ce qui se serait passé et lui remettre, dans un ou plusieurs sacs donl ces hommes s'étaient munis à cet eflet, les papiers qu'ils devaient enlever et donl Henri Beurlh leur avait donné une désignation succincte et brève.

M. de Bleutz attendait donc, montant la garJe, à l'angle de la rue de Babylone. ■

Comme des soldats qui ont reçu des ordres de leur général et qui vont les exécutant de point en points les mauvais gars s'étaient glissés dans 1 Tiôtel d'Ambroise Beaupuy.

Le premier, c'est-à-dire le plus adroit, le plus audacieux, après avoir escaladé le mur du jardin, s'était dirigé à pas de loup vers une fenêtre du rez-de-chaussée qui, éclairée par la lampe de travail du vieillard, servait pour ainsi dire de phare aux voleurs et aux assassins.

Ambroise Beaupuy avait la tête penchée sur son bureau ; il travaillait, songeant à sa petite Hélène qu'il allait pouvoir arracher aux mains de ce misérable dont le nom et les crimes étaient là, sous ses yeux, répétés dans des pièces incontestables qui, toutes, témoignaient hautement de son indignité.

Un bruit léger se fit entendre du côté du jardin, mais c'était si peu de chose que le vieillard ne leva même pas la tête.

Pourtant, voici ce qui se passait :

^ Une plaque en caoutchouc, préparée en raison de ce qu'on attendait d'elle, venait d'être appliquée sur la vitre pour l'empêcher de tonaber e4 de faire du bruit en se brisant.

Le second personnage, d'une main habituée à de pareils exercices, venait, à l'aide d'un diamant de vitrier, de couper le carreau tout au bord du mastic.

La vilre enlevée laissa passer l'air frais du dehors ; la lampe qui éclairait le cabinet eut sa llamme agitée par lèvent de la nuit, et ce fut alors seulement

le regard de

qu'Ambroise Beaupuy leva la tête et rencontra, en face de son œil. fauve que le bandit attachait sur cet homme marqué pour la mort.

Le vieillard ne fit pas un mouvement, du moins en apparence ; mais sa main venait de prendre, sous les- papiers qui étaient amoncelés sur son bureau, un revolver tout armé, qui ne fit pas le moindre bruit, quoiqu'il fût prêt à défendre son maître.

Le premier des assassins venait de bondir et il se trouvait à quelques pas seulement du vieillard, le poignard à la main, le bras levé, prêt à venir fouiller de sa main homicide la noble poitrine du vieillard.

D'une main sûre, Ambroise Beaupuy venait d'appuyer le canon de son revolver sur le front de cet homme et, avant qu'il eût pu faire le dernier pas pour s'approcher de lui, i\ tombait sur le tapis, le crâne horriblement fracassé.

Le second compagnon, qui avait trouvé plus facile de passer par le carreau ouvert à l'aide du procédé quenous^lui avons vu employer tout à l'heure s'était glissé par la grand'porte désignée par M. de Bleutz et il allait la franchir pour se rendre à la chambre de Philippe, qui était là tout près, lorsque, d'un second coup de son arme, Ambroise Beaupuy venait de l'abattre.

Celui-là avait été atteint par une balle dans les reins et il ne pouvait plus ni se retourner ni se relever !

— En effet, murmurait le vieillard, c'est un homme redoutable que M, de Bleutz, ainsi que me le disait Benjamin Jacob. Il peut être dangereux d'être des amis de ma pauvre petite Hélène.

Seulement le danger ne nous arrête ni ne nous intimide, nous autres ! la Providence est avec nous.

Cependant un bruit léger parvenait encore aux oreilles de M. Beaupuy c'était le troisième gredin qui, après avoir atteint le poste qui lui avait été assigné s'empressait de le quitter, le bruit des deux coups de feu l'ayant averti que dans ce logis habité par des vieillards il ne faisait pas bon, quoi qu'eût pu leur dire celui pour lequel ils travaillaient.

Philippe et les autres domestiques au service d'Ambroise Beaupuy avaient été arrachés à leur premier sommeil et ils accouraient tous inquiets et surpris de cet insolite tapage dans une maison toujours si calme, surtout à une pareille heure

Les valets d'un côté, le maître de l'autre, coupèrent la retraite au pauvre personnage et, quelque défense qu'il pût opposer à son arrestation, il fut bientôt ter-' rassé, pendant qu'on liait ses membres afin de le réduire à l'impuissance.

Toutes ces choses prirent encore un certain-temps.

L'homme qui avait une balle dans les reins hurlait, gémissait d'une façon lamentable.

Lorsque M. Beaupuy eut dit en quelques mots et aussi brièvement que possible à ses gens ce qui venait d'arriver, il ajouta vivement :

— Vous allez, mes "amis, garder les abords de la maison, en ayant chacun une arme à la main ; moi, je reste ici dans ce cabinet où sont les choses précieuses que, très-probablement, ces gens venaient me dérober pour les donner à un misérable qui vaut encore moins qu'eux, puisqu'il n'a pas osé aventurer son existence, tandis qu'il faisait bon marché de celle d'autrui.

Pendant ce temps, Philippe ira, avec un mot de moi, prévenir le commissaire de police.

Ce qui vient d'être exécuté chez moi cette nuit, reprenait M. Beaupuy, pourrait

132 LAUULTtllE ET LAMUUIl '"^^r<

bien t'^lre le premier acte d'un drame dont les autres scènes se dérouleraient d'autant plus cruellement que ces gens ont débuté par un insuccès. Il faut donc se métier.

Celui (jui les fait agir ne comptera pas le nombre de ses morts ; la victoire lui est indispensal le pour se sauver de Ti^Miominie, de pis peul-rtrc ; il est donc présumable que, ces quebiues soldats mis hors de combat, il eu mettra d'autres en campagne : donc, avant tout, il s'agit de garder le logis et d'aller avertir la police.

Philippe partit aussitôt ; mais, étant passé par une des portes basses de la maison, il ne fut point apen.u de M. de Bleutz qui continuait à monter la garde le long de l;i rue de Babylone.

Le bruit des coups de ieu avait été, en partie, éteint par la distance, par les murailles, par les épaisses et lourdes tentures du cabinet de traVail dans lequel ils avaient été tirés.

Le commissaire et les agents qu'on était allé requérir suivirent le valet de chambre de M. Heaupuy; ils entrèrent dans le Iol,ms du vieillard.

Jusque-là, M. de Bleutz n'en avait pas vu davantage et il attendait toujours, non sans impatience, le retour des hommes qu'il avait envoyés chez M. Beaupuy.

L'aube triste et brumeuse qui précède, à Paris, le lever du joui", faisait comme un trait moins sombre au bas du ciel, et le mari de Mme Hélène, en voyant la clarté s'affirmer de seconde en seconde, se disait qu'il n'était pas prudent de rester davantage à rôder aux environs de cette maison, où plusieurs meurtres avaient dû être commis.

II pouvait être rencontré par quelqu'un : un ouvrier se rendant à son ouvrage, par exemple, et il importait de ne pas être vu.

Les imbéciles !... disait M. de Bleutz, en pensant aux trois hommes qu'il

avait lancés dans cette maison; les imbéciles! se laisser surprendre, par le jour, •dans le logis !

Ces gens-là m'importent peu ; quoi que ce soit qui leur arrive ils l'auront mérité cent fois pour une ; pourvu seulement qu'ils n'aillent pas me compromettre au cours de cette inepte aventure dont j'attends en vain les résultats depuis des heures !

Et le soi-disant grand seigneur, relevant le collet de son paletot, non-seulement pour s'abriter de l'air trop frais du matin, mais surtout pour dérober son visage à la curiosité des passants qu'il aurait pu rencontrer, s'empressa de gagner une des rues voisines et, pressant le pas, il se dirigea vers l'hôtel qu'il habitait.

Bientôt il atteignit la porte secrète et dissimulée sous les arbres, qui lui servait pour sortir aux heures indues.

M. de Bleutz était furieux d'avoir fait le pied de grue si longtemps et d'avoir attendu, toute une nuit, un signal qui n'était pas venu.

Un moment, ne voyant rien arriver et après avoir été deux ou trois fois rôder aux environs de la maison plus que suspecte pour lui dans laquelle il savait que ses hommes devaient se rendre une fois le coup fait et, n'étant point arrivé à les apercevoir ni à récolter de leurs nouvelles, il en était venu à se poser cette question:

— Ces misérables n'auraient-ils pas mis, dans la maison où ils ont été, la main sur quelque grosse somme d'argent et maintenant ne se cacheraient-ils pas de moi, dans la crainte d'avoir à me donner une part de leur aubaine ? ^

Elle laissa Richard faire ses compliments à la jeune étrangère (page 74).

S'ils savaient que de ce qui est de l'argent qu'ils peuvent avoir dérobé je ne leur en demanderai jamais une obole, comme ils accourraient pour me remettre les papiers que j'attends, contre les louis que je leur ai promis.

Gomment vais-je m'y prendre pour lui faire savoir ces choses, sans me compromettre davantage et sans aventurer ma personne et mon honneur aux mains de ces gens-là?

Cet homme parlait d'honneur comme si, de ce côté-là, il avait eu quoique ce soit à perdre ; pourtant, depuis qu'il avait créé, à son bénéfice, le personnage de M. de Bleutz; depuis qu'il était entré dans cette personnalité dont il avait fait

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venanl a, ' '- ; ce ne ^ i , i , le moinenl, car eiilin

je louche au but et pour moi la cause serait alors {?agn(>c h IduI jamais.

P(»ursni\' ' ' ' il de Uleulz, au cas où Ambroise Hcaupuy

no serait i»- . ' '1 me ('nul h tout j)rix.

Honjarain JAcob csl un ami dévoué <lc Mme Hélène; qui sait si son frérc, avant de mourir, ne lui n'r ' -is fait lenir, par quelque voie secrète, les papiers qu'il m'avait traiireus»^;i b(^"* ?

E', en allendanl que les hommes qu'il avait lâchés sur Ambroise Meaupuy revinssent pour lui rendre compte de l.'ur aventure, il songeait à faire fonill. r le logis du jeune peintre.

Pour cela Ja chose lui p > encore ielativ( " "

Parmi les femmes qu'il i...... is renconlrécs ;, sa misérable

cxislcnce, il en était quelques-unes qui posaient pour les peintre» et pour les sculplcurs. 11 .- ■ '• à utiliser 11- ''!':' r rléris-

tique, au vi-a^,L .rible, qui . ières,

pour les maudites, pour toutes ces vieilles créatures qui, dans l'angle d'un tableau, font l'office de repoussoir aux visages pins j-iines et surtout plus attrayants qui occupent les premiers plans.

Celle femnib, Henri de Blcutz savait qu'il pouvait la rencontrer en quelque bouge derrière le Jardiii-dcs-Plantes, dans un logis où les gens de sa nationalité prennent gîte, pour, de là, se répandre dans Paris, jouant d'une foule d'instruments, hurlant, dans les carrefours : M'ra la Frnnritt, riva VI ta lia ! quittes après cela, à donner à ces bons petits Français qui les accueillent à bras ouverts un coup de cjuteau par-ci, un coup de poignard par-là, et à recommencer le lendemain leur chanson fraternelle : Vica la Francia, v'toa VI (alla !...

Henri de Bleutz, qui se tenait toujours au courant de ce qui se passai} chez les amis de sa femme, savait que la vieille Maurjrabinn avait autrefois posé pour Benjamin Jacob, et il avait comme un soupçon qu'elle devait, en ce raomenl-ci, aller encore chez lui dans le même but.

H se rendit donc chez elle après s'être fait le visage et l'allure qn'il avait autrefois, à l'époque où il s'était rencontré avec rilalieniic dans de tels endroits que ni l'un ni l'autre ne pouvaient en perdre la raéfnoire.

La vieille, couverte d'oripeaux éclatanls et de vastes bijoux de cuivre sentre-choquant, au moindre mouvement qu'elle faisait, avec un bruit de chaudron qu'on heurte, était accroupie auprès d'un fourneau sur lequel cuisait un mélange de viande, de piment et d'ail qui empestait l'air autour d'elle à uitb grande distance.

Tiens ! te voilà, Beurlh, dit-elle en lui tendant une main décharnée que

l'homme élégant d'habitude prit sans témoigner le moindre dégoût ni le plus léger sentiment de répnlsion, il y a longtemps que je ne t'ai vu ; as-tu fait de bonnes affaires ? es-tu devenu riche ? En tout cas, tu n'en as pas l'air, ajoutât-elle en le parcourant de la tète aux pieds d'un regard scrutateur, comme pour savoir tout do suite ce qu'elle pouvait bien attendre ou redouter de lui.

— Je ne suis pas riche, mais je ne suis pas pauvre non plus, répliqua Henri

Beurth, et la preuve c'est que je viens te proposer une affaire dont je te paierai d'avance la moitié du prix dont nous serons convenus.

— Qu'est-ce qu'il faut faire ? demanda vivement et d'une voix âpre au gain la vieille femme.

— Vas-tu toujours chez Benjamin Jacob, qui te payait si largement les séances que tu faisais autrefois chez lui ? continuait Henri Beurth.

— Pourquoi me demandes-tu ce'a? répliqua la vieille, aussitôt mise en défiance.

— Parce que j'ai besoin de le savoir, autant dans ton intérêt que dans le mien, lui dit Henri.

— Je tiens à cet homme, continuait la vieille, il me paie bien, ne me brutalise jamais ; enfin je ne veux pas qu'on y touche, et toi, pas plus qu'un autre, s'il te prenait fantaisie de le rneitre à mal, je saurais bien vous en empêcher tous.

Ecoute, poursuivait la femme qui depuis longtemps avait perdu son nom de Pia pour ne plus conserver que celui de la vieille Maugrabiiie, dont quelque joyeux rapin l'avait gratifiée, écoute, Henri, ne touche pas au peintre; n'y touche jamais, je te le défends ! sans cela, prends garde tout à la fois à mes griffes et à ma langue ; tu dois savoir que tout cela est affilé de manière à être redoutable pour ceux que j'attaque.

— Voyons, Pia, reprit vivement Henri sans laisser la vieille femme s'ancrer plus avant dans ses protestations d'amitié et de protection à l'égard du peintre» écoute-moi avant d'aller plus loin, et tu constateras toi-même que je ne veux pas faire tomber un seul cheveu de la tête du barbouilleur qui t'est cher.

— S'il en est ainsi, parle, je t'écoute ; mais n'appelle pas Benjamin Jacob un barbouilleur, ou je te prendrais facilement pour un sot ; songe, Henri, qu'il vient de me faire en tireuse de cartes tout près d'une jeune, blonde et blanche fille et qu'il m'a créée si entièrement remarquable, avec l'expression et le relief qui me conviennent, que je ne changerais pas maintenant mon vieux visage pour celui de la jolie fille qui a posé pour me faire vis-à-vis.

— Où, diable! l'orgueil et la vanité vont-ils se nicher? se disait, à part lui, M. de Bleutz, pendant qu'il reprenait tout haut:

On ne touchera pas plus à ton peintre qu'à la madone ou à saint Janvier ; je sais que tu leur es dévotieuse et je ne saurais te froisser ; il s'agit, tout simplement, d'enlever, de chez ton peintre habituel, pour me les remettre, tous les papiers qui sont dans son logis ; je ne porte atteinte ni à ses toiles, ni à ses pinceaux, ni à sa personne ; de quoi te plains-tu donc?

— De rien! des papiers, chez lui, je n'en ai jamais vu beaucoup ; la besogne sera donc facile; que me donneras-tu pour cela?

— Vingt louis, la moitié tout de suite, le reste lorsque tu me remettras toutes les paperasses que le jeune homme peut cacher chez lui ; ce que je te demande ne doit pas courirsur les tables, ni rouler dans les coupes; c'est un dépôt quia dû lui être fait, depuis quelques semaines seulement, deux mois tout au plus ; ces papiers ne lui sont pas personnels, tu ne lui feras donc aucun tort en les prenant, chez lui, pour mêles remettre, à moi qui te paie.

— Donne-moi la moitié des vingt louis, s'écria la vieille en tendant la main vers M. de Bleutz; ajoutes-y les outils nécessaires à ouvrir les meubles et viens me voir dans deux ou trois jours ; il me faut le temps et la possibilité d.'agir à ma guise pour gagner l'argent que tu me donnes.

— Voilà, fit de Bleutz, qui s'était prémuni de tout, en raison de ce que la vieille

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(levait h coup sûr lui àemnndor, pour pouvoir exécuter ies ordres qu'il allait in donntM-.

— Vax eflVl, murmurait la vieille femme en agitant ses lèvres llasqucs sur sa houehe l'dentèc, des jjapiers qui ne le eoneernent pas wc. lui feront point un tort personnel, en disparaissant de chez lui ; des papiers écrits ne feront non plus jamais défaut à un peintre. Tant qu'on ne lui dérobe rien des choses de son art, on ne lui porte aucun dommage ; lu auras les papiers qui sont chez Henjamin laeob, répéta-t-elle ; prépare les autres dix louis, car tu n'auras rien de ce que j'aurai trouvé avant de me les avoir montrés.

Henri de Hieulz quitta la vieille Italienne et rentra chez lui, bien persuadé que, de ce c6lé, il saurait enlirrement à quoi s'en tenir avant peu.

Cependant il attendait toujours des nouvelles des trois mauvais compagnons qu'il avait dépéchés chez Ambroise Beaupuy, et nous savons pourquoi il n'en recevait d'aucune sorte.

Pendant (ju'on agissait pour lui, il était rentré, s'était fait servir à dîner et, pour occuper ou plutôt pour tuerie temps, il lisait ses journaux, que M. Baptiste, son fidèle valet, avait mis sur un guéridon, à la portée de sa main.

Pour le moment, la politique ne l'intéressait guère ; la littérature était le cadet de ses soucis ; les nouvelles lui étaient parfaitement indifférentes ; néanmoins, ne sachant que faire, il parcourait toutes ces choses, lisant d'un a-il distrait les journaux à l'endroit où le hasard faisait tomber ses regards, tantiH de-ci, tantôt de-là.

Tout à coup il s'arrêta et ouvrit, en entier, la feuille qu'il tenait à demi dépliée ; un fait divers, au milieu de tous les autres, venait d'attirer et de retenir son attention.

Il ne pouvait en croire ce qu'il lisait.

La chose était pourtant certaine, imprimée tout au long et disait:

x(- Trois malfaiteurs de la pire espèce, trois repris de justice, en rupture de toute sorte de choses avec la société qu'ils s'appliquaient à mettre à mal de toutes les façons, se sont introduits, la nuit dernière, dans un hôtel dont un des côtés fait angle sur la rue de Habylone.

» Ils espéraient y surprendre, endormis et sans défense, le maître et les valets; mais les gredins ont été déçus dans leur espérance; le maître du logis, ancien magistrat, fort riche, dit-on, est aussi très-solide et très-vert, malgré son âge et la couronne de cheveux blancs dont est ornée sa tête vénérable ; il Fabien démontré aux nocturnes visiteurs qui ont, du moins partiellement, trouvé la mort là où ils espéraient voler amplement, presque sans danger, vu l'âge de celui qu'ils comptaient dépouiller.

» Sur trois voleurs, pour ne pas les qualifier tout à fait selon leurs mérites {dans ce cas, nous devrions les appeler des assassinsi. le premier a eu le crâne fracassé par une balle : quand on a relevé le second, il ne valait guère mieux, il avait été touché dans les reins et, après la constatation faite par le commissaire de police, il a été transporté à l'hôpital ; mais, comme pour échapper au juste châtiment qui l'attendait, il a rendu sa vilaine âme en route ; le troisième, ligotté à l'instar d'un saucisson de Lyon, a été conduit au dépôt.

>> Espérons que celui-là paiera pour tous. »

Ce sont mes hommes ! dit aussitôt M. de Bleutz ; et penser qu'on n'en a tué que deux \ Quel malheur si le troisième allait... / A dater de ce moment, M. de Bleutz fut pris d'une crainte profonde. Si j'allais (ô- être désigné comme étant l'instigateur de cette entreprise à main armée, chez un ^^

des hommes les mieux considérés de tout Paris ! cela pourrait mal tourner pour moi, disait-il.

Au milieu de tout cela, une chose lui donnait quelque espoir : c'est que, parmi ces trois grcdins, pas un seul ne connaissait son nom ; nul, non plus, ne savait la position qu'il occupait ; Henri Beurlh pouvait être accusé, recherché, dénoncé, sans qu'on l'atteignît ; du moins, c'était là-dessus qu'il comptait.

Ce qui le préoccupait le plus, c'est que, de ce côté-là, le coup était manqué pour un certain temps du moins, et qu'alors il avait à redouter les agissements de M. Beaupuy, si le hasard^ malveillant à son endroit, avait remis aux mains de cet homme les pièces qui étaient de nature à lui nuire.

Dans le jeu qu'il avait engagé il avait deux chances pour lui, c'est-à-dire deux atouts dans les mains : c'était, du côté de Benjamin Jacob, la vieille Maugrabine et, de celui de M. Derock, Lia Rbinland.

Il attendait donc que Lia eût fouillé les tiroirs du peintre et que la belle Hollandaise eût obtenu, à l'aide de ses charmes, de sa finesse ou de sa traîtrise, la possession de tous les secrets dont M. Derock pouvait bien être dépositaire.

La Fauvette, tout en travaillant pour le compte des autres, travaillait aussi pour le sien propre.

Chaque jour elle voyait sa fille, recevant, de cette irascible créature, reproches sur reproches, caria Perle était, tout à la fois, harcelée par l'impatience de de Bleutz, qu'elle se promettait bien de ne point satisfaire, et par le désir qu'elle avait de tenir en sa possession, une fois encore, des papiers qui pouvaient la rendre très-sérieusement la maîtresse d'un homme qu'elle avait fini par haïr, pour avoir été trop longtemps son esclave.

Mais la Fauvette avait appris, au cours de sa triste, longue et vicieuse existence, à supporter bien des choses ; l'humeur de sa fille, quelque revêche qu'elle pût être, n'était donc pas de nature à lui faire lâcher prise, pas plus qu'à la désarçonner; elle supportait tout, ne s'indignait de rien, courbant l'échine en chien maigre qui ne craint plus les coups pour en avoir une trop longue habitude, et tout cela, parce qu'elle avait à se venger de cette fille qui l'avait volée et qu'elle tenait, depuis ce moment-là, pour sa plus mortelle ennemie, ne demandant qu'à lui rendre la pareille.

— Je n'ai point perdu ma journée, se disait la vieille femme, en quittant le logis de la Perle.

Et ce fut de son pas de vieil oiseau, sautillant de pavé en pavé, qu'elle courut jusqu'à l'endroit où elle savait trouver Poigne-d'Acier, afin de lui raconter, tout au long ce qu'elle venait d'apprendre.

Lia, pour obéir au plan qui lui avait été tracé par M. de Bleutz qui devait payer^à sa mère et à elle une certaine somme à la remise des papiers dont elle devait s'emparer, se disait qu'il fallait déployer toutes les ressources que possède une femme de son âge et de sa beauté.

Et, tout en agissant avec habileté, car elle s'était prise, par coquetterie, au jeu dont, elle devait retirer bénéfice, il ne déplaisait pas à cette fillette toute jeune de voir, à ses pieds et tout à fait possédé par elle, cet homTne d'un SI grand talent, cet homme dont le nom occupait une si vaste place au chapitre delà renommée.

Tout en jouant avec adresse le rôle qui lui avait été tracé. Lia n'avait pas été i)

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