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CHAPITRE XV

Deux Rivales en présence

Lia, après avoir écouté les quelques mots que sa mère venait de lui dire tout bas, se pencha vers l'homme auquel elle donnait le bras et lui dit doucement :

— Allez ! je vous rejoins ; les entraves matérielles de la vie voudraient en vain me reîenir ici ; allez m^altendre ; je ne saurais ni retarder la joie que je vous ai supplié de me donner, ni m'en priver.

Derock obéit ; il était trop entièrement dominé pour pouvoir discuter ou lutter avec la jeune fille qui s'était emparée de lui si complètement; il partit donc, gagnant^ sans même se rendre compte du chemin qu'on lui faisait suivre, une porte qu'il ne prenait pas d'habitude quand il venait chez la jeune femme.

Mtiis que lui importait ! elle avait dit : Allez m'attendre, et il se rendait chez lui, espérant qu'elle allait y revenir à sa suite presque aussitôt.

Mais, à proportion qu'il s'éloignait, le charme se rompait, la domination perdait de son empire; on aurait pu croire que, en s'écartant du foyer de passion qui résidait dans l'être entier de Lia, tout en lui se refroidissait, se calmait, depuis la pensée, le cerveau, jusqu'aux désirs.

Néanmoins, possédé d'une idée fixe qui, pour être moins active, n'en était pas moins tenace, il regagnait sa voiture, donnait l'ordre de rentrer de suite à l'hôtel et, courant s'enfermer dans son cabinet de travail, il attendait !...

A celte heure où l'espérance avait perdu de sa vivacité, la passion de son actualité, Richard ressemblait à ces hommes qui, après s'être grisés d'alcool malsain, ont encore, au moment oîi le jugement et la raison leur reviennent, la tête lourde, les pensées vacillantes et peu solides ; tout est encore troublé dans leur être excité tout à l'heure jusqu'aux confins de la folie.

Derock avait l'air abêti et pourtant cette pensée constante martelait son cerveau fatigué : Elle va venir ! elle va venir 1...

Lia, promptement redevenue maîtresse d'elle et cela avec d'autant plus de facilité qu'elle jouait habilement la coméHe, Lia s'était débarrassée de son manteau, avait jeté, au loin, sa mantille, et lorsque Blanche Derock fut annoncée par le

LAUULTKHK KT I/AMnlIi

valet (le chambre elle trouva la jeune femme tranquillement assise à sa place hahiluelle, feuilletant, d'une main distraite, les publications du jour.

— Ab ! Madame, que c'est aimable à vous, dit aussitôt la belle Hollandaise, en se levant pour faire quebjues pas au devant de la jeune femme qui entrait; que c'est aimable à vous de ne m'avoir pas oubliée ; que je vous suis reconnaissante de me venir voir !

Kt, avant;ant elle-même un siège à Mme Derock, clic parut courtoisement charmée de la visite qu'elle recevait.

Mais ce n'était pas pour causer de choses banales ; ce n'était pas pour être accueillie en desivuvrée qui va voir une femme dont le temps s'égrène en superlluilés, que illanehc était venue chez Lia ; aussi, la créole se faisant brusquement jour au travers de l'enveloppe de la mondaine, Mme Derock aborda vivement la question qui l'amenait.

— Kcoutez, dit-cllc à la belle Hollandaise, je ne viens pas ici pour que vous me disiez si vous êtes plus ou moins heureuse de me voir ; de cela il importe peu, aussi bien à vous qu'à moi; nous nous sommes rencontrées dans mon salon et dans quelques autres, ainsi qu'auraient pu le faire beaucoup de femmes qui entrent en relation sur des terrains neutres, sans que rien les attache l'une à l'autre et les conduise à se chercher, une seconde fois, après s'être vues et coudoyées une première; ce qui m'amène est d'une autre gravité.

— Je vous écoute, Madame, quelle que soit, au reste, ma surprise, répondit Lia, qui commençait à deviner quel était le but réel de la visite que lui faisait Mme Derock.

Mais la fille de la vieille cocotte n'était pas femme à se démonter pour si peu de chose ; aussi, paraissant surprise autant qu'étonnée de l'allure que prenait tout à coup la visiteuse, attendait-elle qu'elle voulût bien s'expliquer davantage et mieu.\.

La chose ne se fit pas attendre longtemps.

— Oui, reprenait Mme Derock, je viens vous demander pourquoi vous avez usé des charmes incontestables qui vous appartiennent, de votre beauté, de votre jeunesse, de toute l'attraction féminine qui émane de vous, pour attirer Richard, pour le retenir à vos côtés, pour blesser mon cœur, pour briser son avenir et pour faire de cet homme grand, généreux, illustre jusqu'à présent, un vulgaire coureur d'aventures ; un ^lonsieur dont rien ne restera, d'ici à quelques jours seulement, grâce à la passion malsaine et folle dont vous avez saturé son esprit, dont vous avez enveloppé son âme?

— Mais, permettez. Madame, dit Lia, d'une voix mordante et piquante tout à la fois ; votre sortie est pour le moins étrange, et je ne vois pas que vous me puissiez accuser de quoi que ce soit, à l'encontre de votre bonheur domestique, que je n'ai jamais eu, croyez-le bien, la moindre envie de mettre à mal.

— Pourquoi joindre le mensonge à la traîtrise et revêtir de fausseté l'acte mauvais que vous commettez, reprit vivement Mme Derock. Oh î ne croyez pas que ce soit mon bonheur personnel, ni les joies d'un amour perdu qui jusque-là avait été le soleil de mon existence ; ne croyez pas que ce soient ces choses que je vienne chercher ici, que ce soit mon avenir que j'aie la prétention d'arracher à vos mains meurtrières ; non. Madame, non ! rien de tout cela ne m'a conduite chez vous.

Quand l'amour d'une femme a été mortellement blessé dans sa dignité ; quand,

pour tout dire brutalement, une femme a été trompée par l'homme qu'elle aimait, avec une autre femme, le dégoût a envahi le cœur, il s'est creusé ces fossés infranchissables entre elle et le bien-aimé d'autrefois, et rien, dans l'avenir, ne saurait jamais les combler, ni le regret, ni le repentir, ni le remords ; pas plus que le retour humble, tendre et soumis de l'homme criminel ; non, rien n'est capable d'effacer l'acte commis ; le pardon même n'est pas l'oubli.

— Permettez, Madame, reprit Lia d'une voix au fond de laquelle on sentait le dépit gronder, je crois que, jusqu'à présent, j'ai mis à vous écouter une patience qui a atteint ses dernières limites et j'ose espérer que vous voudrez bien reconnaître, avec moi, que les bornes que je lui avais assignées n'étaient pas restreintes ; mais je trouve que c'est assez.

Veuillez donc garder pour d'autres des accès de jalousie desquels je n'ai que faire et ne point accuser une femme de mon âge, de ma fortune, de ma condition, de prendre le mari d'une autre femme ; je pourrais mieux faire si j'avais l'intention de m'attacher affectueusement à quelqu'un, soyez-en persuadée.

Votre visite et vos écarts de langage n'ont donc rien de flatteur pour moi, aussi serais-je heureuse de voir cesser tout cela.

— N'espérez pas me donner le change, reprit Blanche, je sais ce que je dis ; je ne sais que trop aussi sur quoi s'appuient mes paroles et, je continue : c'est de Richard que je viens vous parler.

— Je ne puis faire de lui plus que de vous, Madame, répliqua vertement Lia^ que cette scène commençait par fatiguer.

Avec la finesse qui lui était particulière, elle comprenait très-bien que M. Derock, loin d'elle, échappait momentanément à son empire et que tout ce qu'elle avait fait jusque-là était à recommencer sur nouveaux frais ; elle en était d'autant plus irritée qu'elle était plus pressée d'en finir et que, tout à l'heure, elle s'était trouvée plus près d'atteindre le but.

Elle venait d'être froissée, blessée par la visite de cette femme qui avait mis de côté toutes les formes habituelles pour lui dire :

— Vous avez pris mon mari ; je ne vous redemande pas mon bonheur perdu, mais je viens exiger de vous le compte de son propre bonheur à lui, de son avenir, de sa gloire, de son nom; car vos amours sont assassines, et les satisfactions dont vous voulez l'entourer en l'accablant mettent tout à néant chez cet homme que la gloire avait désigné pour être un de ses élus.

A son tour, Lia voulait rendre blessure pour blessure, et ce fut d'une voix moqueuse qu'elle reprit :

— J'ai eu tort, en effet, Madame, d'admirer, ainsi que le bon public le pourrait faire, l'écrivain qui se cachait derrière votre mari ; ses écrits m'avaient émotionnée ; je ne le tenais point, ainsi que vous le faites, pour un iemi-dieu, mais, enfin^ je l'avais placé au-dessus des êtres vulgaires, et, sans penser que cet homme vous appartenait au nom de la loi et de par les convenances établies, j^avais fait de lui deux personnalités distinctes : l'homme que vous appelez Richard, je ne le connaissais pas, tandis que je m'attachais à l'autre.

Ah I Madame, veuillez croire que je n'avais que faire de l'être matériel ; il aurait résumé, à mes yeux, la chair et la désillusion, toutes choses, croyez-le, après lesquelles je ne saurais jamais courir ; ce champ vulgaire appartenait à sa

(^ l«d I/AUl'I/nj.l. 1.1 LA.MUUIl

IVmmr ; c'était le domaine terre à terre et bourfreois de son existence quotidiniiie et, \univ rien au monde, je n'aurais voulu y Icmu-Imm-.

Ah ! Mailaine, pauvre femme amoureuse, que je vous plains î la jalousie vous fait sortir de la droite ligne. Mais, regardez-moi done, Madame, j'ai à peine vingt ans. je suis lihre, tout à fait indi^pendante, immensément riclie, et, quant à ce (jui est dt^ ma beauté, j)ennellez moi de ne point vous en dire un root; rélraiige visite que vous daignez me faire aujourd'hui, les choses que vous me dites l'alfirment si haulemenl que je croirais manquer de générosité en vous en pailant moi-même et davantage.

Le mari d'une autre femme ne saurait me tenter, Madame. Quand je daignerai jeter les yeux sur quelqu'un, c'est que cet être privilégié aura tout ee que je possède : la jeunesse que n'a plus M. Dcrock , la fortune, et tout le monde sait que celle de l'écrivain ne lui est pas personnelle, mais qu'elle appartient à sa femme, et je ne sache pas que celui que vous appelez Richard tienne la première place au milieu des hommes pliysiquemenl remarquables de son temps.

Par-dessus tout, Madame, il faut qu'il ait l'indépendance, et votre visite aujourd'hui, chez moi, est une preuve irrécusable de l'esclavage de ce pauvre M. Dcrock.

Croyez-moi donc, Madame, calmez- vous ; gardez bourgeoisement votre bonheur vulgaire; je n'ai jamais eu l'intenlion d'y porter la plus légère atteinte; mais, vous-même, laissez en repos les femmes de ma sorte.

— Vous avez de l'esprit, de l'audace et l'insolence habile, reprit tranquillement Mme Derock ; mais toutes ces choses ne m'aveuglent pas ; je vous le dis, je vous le répèle, Madame, vous avez arraché Richard au bonheur calme, tranquille, honnête que je lui avais fait ; tâchez de le lui rendre ; oui, donnez-lui tout ce que vous lui avez fait perdre, c'est votre devoir maintenant.

Blanche Dcrock venait de se lever toute droite comme pour quitter la place, ce qui ne l'empêchait pas d'ajouter :

— Allez, Madame, que votre action vous soit légère, quelque dégoût qu'elle traîne à sa suite; ne vous inquiétez pas de moi, je ne saurais vous en vouloir ; je vous méprise trop profondément pour cela ; seulement, ne touchez pas, ne louchez jamais au talent de Richard, parce qu'alors je répandrais sur vous toute la honte que vous mériteriez.

El, gagnant la porte, Blanche laissa la belle Hollandaise assez surprise de ce qu'elle venait d'entendre.

Il n'entrait pas plus dans le genre d'éducation de cette femme que dans son esprit de comprendre la grandeur et la dignité de ce qui veaait de lui être dit par une femme honnête.

Mme Deruck avait soulevé la portière qui la séparait de l'antichambre et elle était partie, rentrant dans son intérieur désolé, à tout jamais attristé; mais elle avait fait ce qu'elle appelait son devoir et rien, à dater de cette heure, ne la pouvait plus atteindre.

Cette femme, qui avait touché du talon le fond de toutes douleurs, de même que le noyé touche et heurte le sable qui fait le lit de la rivière dont les ondes le doivent bientôt charrier sous la forme d'un cadavre, paraissait être impassible.

Dans l'âme de Blanche Derock, tout était mort; elle l'avait exactement dit : plus rien ne restait debout en elle en face de ses délicatesses blessées, de son amour brisé, le désenchantement l'ayant atteinte lorsqu'elle était pleine de

confiance et d'abandon, alors qu'elle s'était dit, en prenant le nom de l'homme auquel elle s'était donnée ârafe et corps : Je serai tout pour lui comme il est tout pour moi !...

Blanche Derock venait de rentrer chez elle, le cœur endolori, toute tendresse morte, toute dignité blessée ; elle portait le deuil de son bonheur, et c'était semblable à un cadavre entouré de toutes les bandelettes parfumées dont on enveloppe les chers trépassés qu'elle avait repris possession de son logis.

Le dernier mot de ses joies avait été protioncé, le bruit de son dernier baiser s'était éteint, envolé ! plus rien, maintenant, ne devait attirer ni retenir les délicatesses affectueuses de son être ; après avoir été aimée, après avoir été heureuse, elle était entrée bravement dans les voies épineuses et difficiles que suivent les martyrs.

Elle avait fait bravement le sacrifice tout entier, ne demandant plus rien aux autres, n'attendant plus rien d'elle-même; du moment où la vie de l'amour s'était retirée de son cœur, elle aussi s'était retirée de l'existence. ■ Arrivée chez elle, elle était tombée inerte, affaissée, sans force et sans vie, sur un des fauteuils de sa chambre, de cette chambre qui jusque-là avait été le nid précieux et capitonné d'un si charmant et si noble amour.

Elle ne regrettait plus rien, son âme était trop haute pour s'abandonner à des sentiments pareils; mais elle restait assise au bord de ce tombeau où dormait, pour toujours, du dernier, de l'éternel sommeil, l'amour trépassé qu'elle avait recouvert de ses larmes et de ses dernières tendresses.

Cependant, Richard Derock, enfermé dans son cabinet, miné de celte fièvre matérielle du désir qui faisait trembler son corps sans que le cœur et l'esprit y fussent pour rien, attendait toujours que Lia vînt le rejoindre ; ne lui avait-elle pas promis de lui ouvrir son âme et de répondre à ce qu'il lui avait dit si souvent, lorsqu'il était sous l'empire de ses charmes et des désirs charnels qui ne laissaient rien en lui de capable de les contre-balancer.

Cet homme, entièrement dominé par l'idée fixe de posséder Lia, espérait la venue de cette femme qui portait en elle l'assouvissement des passions mysiérieuses, des désirs qu'on ne peut analyser qui le tourmentaient cruellement.

La clarté baissait, les bougies s'éteignaient peu à peu dans les lustres où il les avait fait allumer pour attendre en pleine lumière cette reine de ses désirs ardents et, le cerveau surexcité, alors que son corps surmené était en proie à un incommensurable malaise, le rêve qui confine au délire s'était emparé de lui ; aussi ses lèvres cherchaient dans le vide des lèvres absentes; ses mains s'approchaient, dans les ombres de l'indécision, de formes idéales, gracieuses, légères, mais peu définies qui représentaient, pour son esprit égaré, les lignes charmantes et désirables du corps de Lia Rhinland.

Il prêtait l'oreille aux accents de sa voix, qui bouleversait son âme, et il lui semblait entendre sortir de la bouche de cette créature si activement désirée les mots d'amour qui répondaient aux mots d'amour qu'il avait dits.

C'était le songe malsain des impuissants désirs qui usent, dans leur décevante ampleur, celui qu'ils possèdent, qui s'était emparé de Richard.

Mais il trouvait, à cet égarement de tout son être, de telles satisfactions qu'il n'aurait rien fait pour y échapper; au contraire, il s'y plongeait avec une âpreté qui l'aurait vivement conduit à la folie si le jour, en frappant à la porte de son

L'ADIILTKIIK KT L'AMOIJH

cabinet, n'avait pas fini d'airaisscr «e corps brûlé par l'insomnie, dévoré par ralliMili' d'un immense plaisir matéii. I qni s'était d^rohé h son appel.

lui edel, les premières lueurs diî l'aube, accorapa^Miées de la fraîcheur qu'amène la clarté naissante, venaieiil d'abattre tous les ressorts de ce corps euliévré et, pendant que Uiehard laissait glisser sa tête au dossier du fauteuil sur lequel il était resté toute la nuit, iilan 'lie, sa femme, entr'ouvrait la porte de ce retrait du travail qui ne devait plus être jamais pour elle le sanctuaire des grandes et nobles pensées.

Elle ouvrait doucement cette porte, relevait avec précaution les portières et s'en allait jeter sur les épaules de cet homme impuissant à se défendre, même de la froidure, une légère fourrure, afin que le sommeil jjûL refaire une partie des forces qu'il venait de perdre, sans profit pour son nom, sans honneur pour lui-même, sans aucune gloire pour les travaux commencés.

La femme, l'amaiile, l'amoureuse, tout avait disparu chez Blanche pour faire place à l'amie désenchantée qui reste toujours, quoi que ce soit qui puisse advenir dans l'existence, la compagne aux sentiments maternels et prolecteurs.

Proléger celui qui lut aimé, quelle que soit sa déchéance, devient le dernier rôle alVectueux de la femme ; c'est pour cela qu'il y a toujours en elle un coin sublime incompris de la masse, le plus souvent ignoré môme de celui qui en bénéficie, et (|ui lait de l'être féminin le plus malheureux, le plus abandonné, le plus désespéré, une personnalité qui reste encore grande et sublime dans ses renoncements les plus complets et dans ses dévouements les plus modestes.

Pendant que ces choses se passaient chez M. Deroek, Lia Hhinland, après avoir reçu, de la façon que nous connaissons, la visite de Blanche ; après lui avoir, à son tour, jeté à la face les amères paroles que nous avons entendues, Lia s'était précipitamment rendue dans la chambre que sa mère occupait dans son hôtel et lui avait dit, non sans amertume et avec l'emportement de son âge et de son caractère :

Croirais-tu, vraiment, que cette femme est venue me redemander son mari?

Elles sont étranges, ces femmes du monde ! Qu'elles les gardent donc, ces hommes dont elles portent le nom avec tant d'audace; qu'elles les gardent mieux surtout, si elles ne veulent pas que nous nous emparions de leur esprit et de ce qu'elles ; osent appeler leur cœur, quand notre intérêt nous jette dans cette voie-là! ;

Calme-toi, ma belle mignonne, répondait la mère avec la plus complète j

indifférence ; tu en verras bien d'autres, au courant de l'existence dans ) laquelle tu fais tes premiers pas: songe, ma chérie, que le monde est une j vaste pièce de Ihéûlre, sujette à subir toutes les transformations ; quelquefois j cela tourne au drame, car chacun prend fort au sérieux ce qui l'afflige ou seule- ) ment le contraire ; n'oublie pas que souvent les piqûres d'épingle font, quand ) elles touchent à noire chair, des plaies qui sont, en douleur pour nous, bien supérieures à tout ce que peuvent éprouver les autres.

Chacun pour soi ! c'est la devise commune ; cette femme l'a mise en pratique, en venant tenter de te démontrer que tu avais troublé ce qu'elle appelle son bonheur ; c'était son droit puisque, dans la vie tout est conquête, c'était à elle à se défendre mieux qu'elle n'a su le faire.

Ne perds jamais de vue, mon bel amour, que l'univers entier est un champ clos dans lequel on descend avec les armes que l'on possède; quelles que soient au reste, ces armes, courtoises ou discourtoises, cela importe peu*

Richard perdait la tête depuis le premier moment où il était entré chez Lia (page 117).

il s'agit d'être victorieux, traîtreusement ou d'autre sorte, mais il faut être victorieux ; sans cela, il n'y a plus de place en aucun lieu pour celui ou celle qui s'est laissé vaincre.

Au milieu de cette bataille, l'argent est la chose qu'il faut conquérir avant tout, et, pour cela, il est indispensable de conserver son calme, sa beauté surtout ; ce sont des boucliers qu'il ne faut jamais laisser détériorer ni prendre.

De Bleutz tient, en raison de choses qui lui sont tout à fait personnelles, à retrouver des papiers qui lui ont été pris ; pour en arriver là, il te donnera une certaine somme qui augmentera nos revenus dans des proportions qui ne sont à dédaigner.

22me livraison

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5me sûBiK

L'ADULTÉHU ET L'AMOLill

Tu ns habilement répond'i, lu as saf^enioiit aj^i, conliiiue. Mais nii la laisse pas aih'r à des oinporUim«nl8 <|ui le l'ali^ueraient, à des (îolères qui ridortirrit Ion visa"0- nous souunos des conrpn'irantc?:, nou'î autres, mon rnfanl ; nous dev(jns ^Ire sans pilié, nous en avons le droit, presfiuo le devoir; oc n'est qu'à cette condilicjn qu'on se lait et qu'on conserve sa plnee dans le monde de la galanterie.

SiuihMnent ne périls pas de vu«^ qu'il faut en finir; de Mieutz s'impatiente, et le temps qu'on perd en alermoiemenls inutiles ne se regaguo jamais.

La mère de Lia avait, sur la jeune fille, une influence énorme; par son calme, celte femme toujours helle et qui s'elTaefiit si facilement sins y ^tre eonvi^e, pas plus par les gens que par les choses, avait pris une graii'h^ autorité sur l'esprit de Lia ; les raisonnements de sa mère avaient donc toujours gain de cause au devant de son esprit, et, cpiand celle-ci lui avait montré une route h suivre, quelle que fût au reste cette route, elle s'y engageait aussitôt, sans regarder pas plus à droite qu'à gauche : l'oracle avait prononcé, elle obéissait à l'oracle !

Pur exemple, en dehors de celte iniluence, de (;ette douce et intelligente autorité, il y avait, chez Lia, la femme jeune, la femme tout h. la fois ignorante et savante, qui, pour le moment, était entièrement, dominée par un amour tout nouveau, piutôt par un désir naissant, car les créatures de cette espèce appellent assez souvent amour ce qui n'en est pas, ce qui ne saurait jamais en être.

Lia réfléchissait à ce que venait de dire sa mère; elle était tout à fait d'avis, voulant contenter M. de lileutz qui devait leur donner une certaine somme, de ne point faire de quartier à Derock.

La jeune fille avait donc décidé qu'en dôpitde cg q-ii pourrait bien lui arriver elle retrouverait Richard ; il était parti trop entièrement sous le charme pour avoir tout à fait secoué son joiig ; elle comptait donc q-i'avec quelques paroles seulement et quelques caresses du regard elle arriverait à reconqiérir tout ce qu'elle pouvait avoir perdu, depuis le moment où il s'était éloigné d'elle.

Elle préparait, en conséquence, des plans nouveaux pour rattacher la conquête nouvelle à la conquête à peine effacée par quelques heures d'absence, et elle s'appliquait à faire une de ces toilettes qui sont^à elles seules, la moitié de la victoire, pour s'en aller mystérieusement frapper à la porte de Richard Derock, lorsque sa femme de chambre vint raverlir,après avoir été prévenue par le valet de pied que M. B^^njamin Jacob, dont elle portait la carte sur un plateau, faisait demander si Madame voulait bien lui faire l'honneur de le recevoir.

En face de ce nom qui réveillait en elle l'ardent désir de plaire et toute sa jeunesse éprise et volontaire, les prudents conseils, les sages exhortations s'envolèrent à tire-d'aile ; elle était jeune, elle était belle, elle aimait, ilétait là!., elle ne songeait donc plus qu'à lui faire accueil et à le conquérir tout entier, esprit et corps.

Que lui faisaient les autres? N'avait-elle pas tout son temps pour mener à bon port une conquête qui, en fin de compte, se réduisait pour elle à une simple question d'argent, tandis qu'à cette heure elle et ses satisfactions étaient en jeu. Aussi rien, ni personne, n'était capable de se mettre en travers de ses volontés.

Faites entrer dans mon bon loir, dit-elie aussitôt, et priez M.Jacob de m'at-

tendre quelques instants ; je suis à lui tout de suite.

Et ce fut d'une main tremblante qu'elle acheva la toilette commencée.

Minutieuse, difficile, impatiente vis-à-vis de la camériste qui lui aidait à se faire belle, elle trouvait tout inhabile et disgracieux.

A part elle, elle se disait qu'elle ne serait jamais assez charmante, assez entièrement séduisante, pour se présenter devant cet homme qui avait pris dans son cœur, presque à son insu, une si grande place, sans faire, au reste, quoi que ce soit pour y arriver.

Enfin, plus impatiente de se rendre auprès de lui que satisfaite de la toilette qu'on venait d'achever, elle se leva et se dirigea vers le boudoir où l'attendait le jeune homme.

Elle fut à lui, charmante, gracieuse, éprise et la main tout ouverte, pour le bien convaincre, à l'aide du geste autant que de la parole, du grand plaisir qu'elle avait à le revoir.

— Vous êtes vraiment un homme bien aimable, lui dit-elle, de venir vous ennuyer avec une solitaire de ma sorte ; vous le voyez, je suis toute seule ; les étrangers qui arrivent à Paris parviennent difficilement à se créer un cercle d'intimes.

On s'amuse tant, chez vous, un peu partout ; on est si tapageur et si bruyant qu'on court, d'instinct, où la foule se porte. Ah ! je vous suis bien reconnaissante d'être venu me voir.

Benjamin Jacob, quelque désir qu'il eût de brusquer ses questions pour en arriver tout de suite à celles qui l'amenaient, crut devoir, néanmoins, échanger quelques phrases de courtes et banales politesses, avec une femme qui lui faisait un si charmant accueil.

On causa donc un instant, un peu à bâton rompu ; Lia ne perdait cependant pas son idée de vue, elle ne s'en écartait pas davantage ; aussi se jetait-elle, le champ de l'amitié étant pour ainsi dire un terrain neutre, en pleine et amicale sympathie, parlant avec amertume, mais avec un peu de tristesse, de son isolement, qu'elle serait heureuse de voir cesser.

Discrètement, Benjamin Jacob amena la conversation sur le marquis de Timor, espérant que la jeune femme s'était enquise de ce qu'il faisait et pouvait lui donner, le concernant, les explications qu'il attendait.

Lia ne tenait pas plus à M. de Timor qu'à tout autre ; il était trop l'ami de la Perle et de M. de Bleutz pour qu'elle lui portât une bien sérieuse amitié ; aussi s'empressa-t-elle de le sacrifier pour se bien faire venir de Benjamin.

Elle connaissait assez de choses relatives au marquis, sans même s'être nouvellement renseignée à son propos, pour pouvoir en entretenir Benjamin ; aussi reprit- elle aussitôt :

— Ah ! cher Monsieur, j'ai appris, sur cet ami de M. de Bleutz, des choses qui me paraissent au moins étranges, surtout après les bruits flatteurs qui ont couru sur lui ; il paraîtrait que la succession de l'oncle dont il attendait la fortune n'est qu'imaginaire et qu'il n'a rien du tout à lui laisser en dehors de ses dettes et de la triste renommée d'un pauvre hobereau de province, plus chevalier d'industrie que gentilhomme.

Quelques vieilles femmes, que ma tante voit dans l'intimité, m'ont affirmé qu'on ne devait point recevoir M. de Timor dans les maisons où il y avait de jeunes femmes soucieuses de leur réputation.

On le dit plus exploiteur qu'autre chose ; moi, je n'en sais rien; je viens d'un

LAUlJLTKUli I:T L'AMOUU

pays où ces Mossiours, qui vivr>nt d'emprunts l'cminins et de fausse renommée, sunt al)S()luinen( inconnus.

lltMijamin savait, de ce côl6-là,tout ce qu'il avait voulu apprendre ; il abrégea donc sa visite, tout (mi remerciant chrilcnrcnsc^mcnt la jeune femme de ce qu'elle avait bien voulu lui rapporter et en lui promettant de venir la voir très-souvent, pour lui aider à rompre la monotonie à laquelle son existence était en proie.

Mais tout cela élait factice et tout à fait à la surface ; le jeune bomme ne débitait que de banales politesses : pour le moment, il avait d'autres soucis en tête, et Mme Hélène, cette amie si cbarmante et si malbeureuse, absorbait, tout à la fois, son esprit, son cœur et son temps, de telle sorte qu'il ne lui restait presque rien de tout cela à donner ti des relations nouvelles, quelque cbarmanles au reste qu'elles pussent être.

Lorsque Ik'ujamin Jacob eut quitté Lia, celle-ci s'aperçut qu'il élait beaucoup trop tard pour s'en aller cbcz M. Derock, d'autant plus qu'elle voulait arriver clic/, 1 li avec mystère, sans attirer l'attention de personne, et qu'en raison même de riioure avancée qui venait de sonner à la pendule de son boudoir elle aurait mis tout l'bôtel en émoi, si elle s'était rendue chez l'écrivain qu'elle voulait acbever de p^a^nier pour les causes que nous savons; elle resta donc chez elle, ne regrettant pas trop sa soirée, puisqu'elle avait pu passer quelques instants avec l'homme qui était l'objet de ses rêves ardents et jeunes.

Le soir, en rentrant chez lui, un peu tard, puisque nous l'avons vu quitter à une heure avancée le logis de Lia lUiinland, Benjamin Jacob fut assez surpris d'avoir à constater que les tiroirs de ses meubles avaient été fouillés, qu'on y avait tout bouleversé pour s'emparer de ses papiers ; la chose n'était pas douteuse, car plus un seul ne restait chez lui ; sa correspondance même, qui élait de telle nature qu'elle ne pouvait avoir d'intérêt pour personne, avait disparu.

Il appela son domestique, demandant qui était venu, faisant une enquête qui lui démontrait, en définitive, que, si l'indiscrétion élait vaste, le dommage qu'on lui portait était restreint.

— Personne n'est entré, répondit le valet; personne en dehors des modèles que Monsieur a l'habitude de recevoir et dont il paie les séances, même quand ses affaires l'appellent dehors, à l'heure où ces gens-là viennent chez lui.

Jusqu'à présent, aucun de ses modèles n'avait touché à quoi que ce fût, pas plus dans l'atelier que dans la maison du peintre ; il n'y avait donc pas lieu de les suspecter ; néanmoins Benjamin se promit qu'à dater de ce jour il fermerait son appartement d'une façon moins sommaire.

Et, à l'avenir, il n'y eut, du côté du peintre, que quelques précautions de plus qui furent prises beaucoup plus par son domestique que par lui.

Cependant, dans le logis de la vieille Italienne, de BleulZj travesti pour avoir toujours l'air d'Henri de Beurlh, était accouru curieux de connaître le résultat des fouilles que Pia avait opérées, pour son compte, dans la maison de Benjamin Jacob.

La vieille avait enveloppé, dans un vieux châle éraillé, tout ce qu'elle avait dérobé au jeune homme ; mais, avant de permettre à Beurlh d'y jeter les yeux et de fouiller son butin, elle lui avait tendu sa main ridée.

— Paie, lui avait-elle dit ; sans cela, tu ne verras pas ces choses ; j'ai été trompée trop souvent pour avoir confiance en qui que ce soit.

De Bleutz s'était donc exécuté; il avait encore donné dix louis à la vieille ; puis,

pièce à pièce, chiffon de papier après chiffon de papier, tout lui était passé par les mains ; il regardait et lisait toujours sans rien trouver ; enfin, lorsqu'il ne put plus y avoir de doute pour lui ; lorsqu'il fut bien convaincu que les pièces qui lui avaient été dérobées n'étaient pas dans ce qu'on venait de lui apporter, il demanda à Pia:

— As-tu tout pris, as-tu cherché partout?

— Partout, répliqua-t-elle, partout ! je te jure, par la madone et par saint Janvier, qu'il n'est pas resté, chez le peintre, une lettre ni un bout de papier.

Ses meubles maintenant n'ont plus de secret pour moi ; pendant que son domestique allait en course, je suis restée dans l'atelier et, de l'atelier, je me suis glissée dans le logis ; j'ai tout emporté, tout ce qui était chez lui vient de te passer sous les yeux et par les mains.

— 11 n'y a rien de ce qui m'était nécessaire, dit M. de Bleutz, en rejetant loin de lui, d'un geste dédaigneux, le vieux châle et tout ce qu'il contenait.

— Ce n'est pas ma faute, répliqua vivement la Maugrabine, j'ai tout de même gagné mon argent; et dans la crainte que Beurth ne tentât de lui reprendre ce que tout à l'heure. il venait de lui donner, elle appuyait ses mains crispées, qui ressemblaient à des serres d'oiseau de proie, sur la poche où elle avait fait glisser les dix louis qui avaient fait le second paiement de leur marché.

— Je ne te dis pas le contraire, reprit M. de Bleutz, tu m'as servi, je t'ai payée ; la question n'est plus là ; je regrette seulement que tu n'aies pas trouvé, chez cet homme, ce que j'espérais t'en voir me rapporter.

A une autre fois, la vieille, dit-il, en tournant sur ses talons et en quittant le bouge où il venait d'acquérir la conviction que ses papiers n'avaient pas été confiés par Mme Hélène, pas plus que par ceux qui lui portaient de l'intérêt, à Benjamin Jacob.

Restait maintenant l'hôtel Derock et le logis du vieux légiste, où il venait de récolter un insuccès qui ne laissait pas que de lui donner fort à réfléchir,

LAUULTKilE KT L AMUUU

ciiAiM'ii;!-: \vi

Le Procès de Madame de Bleutz

Les liourcs sont paifois lonics à s'i^'ooiilor, surlout pour ceux qui souffrent, pour ceux qui aUendt'ul leur justilicalion des év('!nements el du Icmps.

Mme Hélène élait dans cette situation, aussi était-elle en proie à de sombres, à de cruelles tristesses.

En être arrivée, elle, la femme irréprochable, jusqu's.u fond de l'impasse boueuse où elle venait d'être poussée; en avoir été réduite à prendre gîte à Saint- Lazare! c'était une terrible épreuve, une chose horrible et rien, rien à l'axenir, elle le sentait parfaitement, ne l'en pourrait consoler ni relever, non-seulement à ses propres yeux, mais surtout aux yeux des autres.

Il est, dans l'existence de certaines créalr.res, tels faits monstrueux qui se produisent, qu'elles les aient oui ou non mérités ; tels faits qui restent, sur les jours qui leur restent à vivre, semblables à une tache indélébile; après être passées sous l'ombre de certaines fourches caudines, elles portent, à tout jamais, comme un sceau de réprobation qui ressort de la rencontre et de l'alliance de personnes et de noms qui semblent s'i.iiigier soiiifrir d'a/oir à si tDi/.ir ensemble, qu'elles que soient les raisons et les causes qui les ont rassemblés.

Mme Hélène avait une logique trop droite et trop saine pour ne pas comprendre toutes ces choses et pour n'en être pas entièrement pénétrée.

Donc, elle élait à Sninl-Lazare, dans la cellule qu'elle habitait seule, ses amis ayant fait les démarches nécessaires pour qu'elle bénéficiât des avantages qui, moyennant finance, émanent de lapistole

Mme Hélène, pendant ses longues heures de soli'ude, songeait à toutes ces choses ; on comprendra donc facilement que sa tristesse s'augmentait, de jour en jour, à proportion qu'elle éprouvait un plus profond dégoût de l'espèce humaine et surtout de l'homme dont elle avait le malheur de porter le nom.

Cependant M. Beaupuy était venu la voir à plusieurs reprises et l'avait tenue au courant de ce qu'il faisait pour lui rendre une entière liberté, ne pouvant pas, hélas ! en raison des faits accomplis, lui rendre le bonheur qu'elle avait à tout jamais perdu.

Hélène de Bleutz savait donc, par son vieil ami, que Blanche Derock partageait entièrement toutes ses peines ; que Benjamin Jacob, fidèle à la grande amitié qu'il lui avait vouée, s'occupait constamment d'elle et qu'il n'était pas jusqu'à Poigne-d'Acier qui n'employât son active intelligence à découvrir des moyens nouveaux pouvant aidera confondre ses ennemis.

Le dévouement, l'honnêteté hors ligne des quelques personnes qui lui étaient L fidèles, empêchaient Mme de Bleutz de désespérer entièrement ; quelque amer-

-êm

tume dont son esprit fût rempli, elle n'en avait pas moins comme l'aube d'une espérance, lui promettant une quiétude relative pour un avenir qui se rapprochait lentement, mais qui, enfm, faisait, vers elle, tous les jours quelques pas.

Le procès que M. de Bleutz avait intenté à sa femme avait son jour marqué ; le tribunal devant lequel Hélène devait comparaître était désigné.

Ambroise Beaupuy qui s'était réservé Thonneur de la défendre avait réuni, pour ce jour-là, les rares personnes qui pouvaient et qui devaient témoigner en faveur de la jeune femme.

De ce nombre, nous le savons, était Poigne-d'Acier qui avait appris, grâce aux relations fort intimes qu'elle avait eues avec la Fauvette, des tas de choses concernant M. de Bleutz et la Perle, choses qui devaient faire voir le mari de Mme Hélène sous son jour véritable et, à cela, nous devons comprendre que M. Beaupuy attachait une grande importance.

La vieille femme chez laquelle Gaétan de Tremples était mort, cette immonde créature devait être entendue aussi, puisque c'était elle qui avait joué un rôle actif dans cette ignoble comédie, qui conduisait Hélène de Tremples sur les bancs de la police correctionnelle.

La veille du jour où Mme Hélène devait comparaître devant les juges, Ambroise Beaupuy relisait, une fois de plus, les pièces qu'il devait produire et, nous savons de quelle nature elles étaient, lorsque Philippe vint lui annoncer qu'un homme du peuple demandait à lui parler tout de suite ; cet homme était vêtu d'un veston de velours à côtes, d'un pantalon de môme étoffe et, sous son linge blanc, avec son cou dégagé, sa figure au caractère audacieux, avait vraiment bon air.

— Fais entrer le visiteur qui vient me demander audience à pareille heure, répondit M. Beaupuy au vieux Philippe.

Et le beau Karll s'avança, d'un pas assuré, dans le cabinet du vieux légiste. Après avoir pris le siège qu'Ambroise Beaupuy lui montrait de la main en l'invitant à s'asseoir, Karll regarda, bien en face, l'avocat et il lui dit :

— C'est vous. Monsieur, qui devez plaider pour la femme d'Henri de Bleutz?

— Oui^ mon ami, répondit tranquillement et presque tristement le vieillard.

— Cette femme est une grande criminelle, reprit Karll ; pourtant je me trouve, vis-à-vis d'elle, dans une si singulière position que je ne voudrais lui voir advenir aucun mal, quoi que ce soit qu'elle ait pu faire.

— Comment connaissez-vous Hélène de Tremples ? demanda M. Beaupuy, assez surpris de ce qu'il venait d'entendre, et, puisque vous dites que vous la connaissez comment ponvez-vous dire que c'est une criminelle ?

— Si vous voulez me prêter un moment d'attention, reprit Karll, je vais vous expliquer tout cela avec des détails qui vous intéresseront, et je me plais à croire que, lorsque je vous aurais mis au courant de tout ce qui se passe, vous vous rangerez de mon avis.

— Je ne le crois pas, répondit M. Beaupuy ; mais, enfin, je vous écoute.

Le beau Karll venait de sortir, de la poche de son vêtement, la miniature qui représentait le doux visage de Mme Hélène et, sans la quitter complètement de la main, afin d'en être toujours le maître, il la montrait à M. Beaupuy en lui demandant :

— Connaissez-vous celte personne ?

I/AI)UI/1KUE ET L'AMOUll

— Hi'N'^nc ! s'élnit écrite le vieillard, qui avait niissilôt ajouté : comment ce portrait est-il en votre possession ?

— - ProbaMement pnrec qu'on m'en a l'ait cadeau, répondit Karll ; regardezmoi bien et vous comprendrez que je ne suis pas im liomine ;i déinht r ce qu'on ne me donne pas. *

Karll s'élail empressé de inellrc la miniature dans .<a poche et il s'était empressé d'en sortir qut Itpies lettres (ju'il avait dépliées pour les faire passer sous les yeux du vieillard.

— Connaissez-vous ceci, demandait-il encore?

— C'est l'écriture d'Hélène î s'était éciié, de plus en plus surpris, le parrain de la jeune femme.

— Parfaitement, reprenait Karll ; ce sont des lettres qui viennent d'elle et c'est un portrait qu'elle m'a donné.

Ce qui .se passait était tellement extraordinaire, cela paraissait si fort impossible et monstrueux, en face de l'esprit et du jugement du vieillard qu'il restait sans mouvement et sans voix, atterré, attendant de plus amples communications, ne sachant plus ({ue penser, ne sachant pas davantage ce qui lui restait à faire.

Karll n'était pas émolionné le moins du monde ; aussi, ce fut d'une voix haute claire, nette, et tout en redressant sa haute taille, qu'il reprit :

— La nuit où Oaëtan de Tremples est mort dans la rue des Gravilliers, chez une vieille taupe dont la fille est une HefTée gredine, j'étais dans la maison oiî la femme d'Henri de Bleutz a été arrêtée par un commissaire de police que son mari avait requis à cet effet.

Ambroise lieaupuy ne savait pas encore où cet homme voulait en venir ; néanmoins il lui prétait une attention soutenue, car ce nouveau personnage, qui surgissait à la dernière heure, ce portrait, les lettres (ju'on venait de lui montrer et qu'on avait aussitôt reprises, ne laissaient pas que de l'étonner et de le dérouter.

H écoulait donc parler Karll, ne perdant pas un des mots qui tombaient des lèvres du grand garçon.

Le maquignon continuait tranquillement:

— Je vous ai dit, n'est ce pas? que j'étais dans la maison de la rue des Gravilliers, pendant la fatale nuit : mais je ne vous ai pas encore fait connaître ce qui m'y avait attiré, ni ce qui y avait conduit celle que vous appelez xMme Hélène.

— Non, crut devoir dire M. Beaupuy.

— J'attendais, dans cette maison, la femme d'Henri de Bleutz qui n'y était venue que pour m'y retrouver.

— Misérable ! s'écria Ambroise Beaupuy, osez-vous bien dire une monstruosité pareille ?... Misérable !...et, sous le coup de son indignation, le vieillard venait de se lever, pour marcher droit sur le jeune homme que rien n'émolionnait, pas même la fureur de son hôte.

En effet, Karll n'avait pas bougé, et c'était d'une voix douce, musicale et tranquille qu'il reprenait :

Que croyez-vous, Monsieur, que ferait une pareille affirmation, appuyée de

ce portrait et des lettres que j'ai dans la poche, si j'arrivais, demain, au tribunal, pour soutenir, de ma parole, de ma présence et des pièces que j'ai là, l'accusation qu'Henri de Bleutz a portée contre sa femme, accusation qu'il soutiendra, n'en doutez pas?

L'ADULTÈRE ET L'AMOUK

Lia Hhinland .'tait une Jeune veuve de vingt-trois ans 'page 73).

— Mais c'est un tissu d'infamies que vous déroulez devant moi, poursuivait Ambroise Beaupuy, et pas un homme, à moins d'être le dernier des misérables, n'oserait soutenir une pareille monstruosité.

— Pardon, il y en a el beaucoup q'ii raconteraient très-haut et sans se troubler le moins du monde tout ce que je viens de vous dire ; que ce soit, oui ou non, un tissu d'infamies, un habile amoncellement de mensonges, je n'en ^ '^ rien, je n'en veux pas savoir davantage; pourtant, je suis entièrement «^ "^ .^ que, si c'était dit et appuyé de ce que j'ai dans ma poche, cela do>^' ^^ coup d'épaule à de Bleulz, pour arriver à faire condamner sa ^

— Qu'est ce que tout cela veut dire? murmurait A"^' icmme.

'..uoroise Beaupuy ; je me ^

..lierait un fier

Rcprodw^

Aion for ^^Ucment interdite

178 L AUULTIiHK KT LAMOUIl V;

perds dans ce d«^»lHlc monstrueux. Mais qu'on la lue donc (oui de siiile ! on aura plus lot fail i\v. se débarrasser d'elle et, en toul cas, elle ne souffrira pas ausM lon^lenifis.

tIcou(ez-moi encore queNpies instants, reprenait Karll, qui ne s'était pas

un seul niomenl em|.orU'' m Iroiiblc.

l'ailiz, dii Aihbr.iisc Heaupuy ; j'en ai trop écoulé, jusqu'à présent, pour

ne pas vouloir en cntriidro cntorr davantajfc.

D^jvj deux adversaires <|ui se reucoulreronl demain à la harrc du trihunal,

reprenait le inatpiij^uon, il en est un qui est l'aceuRalcur, pendant que l'autre y comparait en accusée ; il l'iul doue <|iie l'un des deux disparaisse sous la honte de la coiidaninalion pour que l'autre ail gain de cause.

Si Mme de Bl*^utz est condamnée p<»ur Je crime dont on l'accuge, «on mari reste audacieusemenl et plus que jîunais M. Ilr-iiri de HI.Mitz ; sans compter, ce qui en vaut hicn la peine, qu'il ulitienl la {^éran(;e de la tortune de sa femme ; à moins qu'il ne lui vende ï«i cher un semblant de liberté qu'elle restera ) sans cesse son eselave.

' Eiilin elle perdra toujours, aussi bien dans un cas que dans l'autre. ( Vous voudrez bien reconnaît .e. Monsieur, que les pij'^ces que j'ai en ma

possession sont de nature à convaincre le tribunal du criuie dont on accuse Mme

de nieutz.

Eu elVel, une femme de sa beauté, de son àî^e, de sa condiiion, n'a pas l'iiabilude de donner des rendez-vous à un homme Me ma sorte, à un homme qui n'a pas encore quarante ans, dans une maisrm dont la réputation est faite depuis longtemps, pour le seul plaisir d'enfiler des perles, pas plus que pour y causer de la pluie et du beau temps.

Songez donc. Monsieur, qu'une des httres que j'ai là me prévient que Mme Hélène, c'est elle quia pris le soin d(^ l'écrire, sera dans cetie maison, tel jour, à telle heure, sous prétexte d'y donner des soin^ à un frère avec lequel elle était entièrement brouillée depuis des années déjà.

Ambroise Beaupuy, à proportion q lil écoulait parler cet homme, se demandait s'il n'avait pas afl'dire à un audacieux aventurier ; si ce beau gaiiiard, prulitaut de choses étranges que le hasard avait amenées en ses mains, oe venait pas lui proposer d'acheter son silence, là(iher de lui vendre les pièces, accablantes pour Hélène, dont il était le détenteur.

Il se demandait encore, accablé d.î douleur, en face de tout ce qui lui arrivait, si l'on ne venait pas l'inciter à quelque marché houleux, pour sauver les apparences de l'honneurd'unefemmeque, jusque-là, le vieillard avait consi^lérée comme étant une créature sans reproche, d'une femme qu'il aimait comme son enfant !

Ce qui se passait dans l'esprit de cet homme était horrible et, quelque effort qu'il fit pour réagir, il n'y arrivait pas. Il est, dans la vie, de si affreuses circonstances qu'en face d'elles les plus forts tombent brisés.

— Vous êtes convaincu, n'est-ce pas? Monsieur, reprenait Kirli, bien eniièoeraent convaincu, maintenant, que Mme Hélène est à tout jamais perdue ; perdue "honneur ! ajoutait Karll, en s'adressant au vieillard ; vous aurez beau la

"; -«re, elle est perdue sans rémission, je vous le répèle.

défenu. ^^ défendrai pas moins jusqu'à h dernière heure, jusqu'à mon dernier

— Je ne . -.«pj^ le vieillard, en retombant accablé sur le siège duquel il séiait souffle de vie! s ec

■i, levé tout à l'heure.

— Moi aussi !... Monsieur, je la défendrai I s'écria Karll en gagnant la porte ; chacun de nous accomplira son devoir à sa façon ; à demain, au tribunal, à demain !.. .

— Que voulez-vous dire ? s'écriait le vieillard, dont l'émotion faisait trembler la voix ; à quoi faites-vous allusion en ajoutant que, vous aussi?.,.

— Demain, au tribunal. Monsieur, Mme Hélène aura deux avocats au lieu d'un, répondit Karll, et soyez persuadé que le pauvre montagnard, l'ancien contrebandier, ne sera pas celui de nous deux qui déploiera le moins d'éloquence et dont les armes seront les moins bonnes quand il s'agira de la montrer telle qu'elle est.

Comment Karll était-il arrivé jusqu'à Ambroise Beaupuy ? C'est ce que nos lecteurs ne savent pas encore ; c'est ce qu'il nous reste à leur apprendre.

Le beau Karll, nous rav()ns vu dans la maison de la rue des Gravilliers, questionnait la Fauvette, qui lui promettait de le conduire, le lendemain matin, jusqu'au square du Temple pour le meître en face d'une personne qui pouvait le renseigner, mieux qu elle ne pouvait le faire elle-même, touchant les personnes à propos desquelles il l'interrogeait.

Le lendemain donc, fidèle à sa promesse, la mère de la Perle avait amené le beau Karll auprès de Poigne-d'Acier qui, tranquillement assise sur un banc dans le square, attendait la vieille f -mme qui devait avoir quelque chose à lui raconter, puisque chaque jour elle lui disait une chose nouvelle.

Le fait est que la Fauvette aurait plutôt imaginé un conte, quel qu'il pût êfre^ pour en entretenir Poigne-d'Acier que de la laisser un joiir sans racontage; mais les événements se précpitaient de telle sorte que, jusqu'alors, elle n'en avait pas été réduite à faire des frais d'imagination pour contenter le désir bien légitime de Poigne-d'Acier.

Ce matin-là, le bagage d^ la Fauvette était fort lourd ; non-seulement elle avait à mettre le beau Karll en relation avec la jeune fille, mais, après cela, il lui restait encore à lui apprendre ce qu'était la femme connue dans le monde sous le nom de Lia Rhinland et qiiel était aussi le rôle qu'elle devait jouer chez Henri Deroek pour le compte de M. de Bleulz.

Poigue-d'Acier et Karll n'avaient pas été longtemps sans se mettre d'accord.

La grande fille, nous le savons, avait pour Mme de Bleutz une tendresse passionnée autant que respectueuse, et Karll, qui s'él;iit empressé de lui dire, sans y mettre le moindre détour : Je puis éviter un grand malheur à cette fem'me ; je puis, dans la lutte qu'elle soutient, être d'un jj^rand poids en sa faveur, Karll avait été tout de suite rangé parmi les amis de Poigne-d'Acier.

Aussi lui dit-elle aussitôt :

— Il y a, de par le monde, un vieillard qui l'adore ; il l'a élevée; c'est pour ainsi dire l'enfant de son cœur; c'est lui qui la défendra : c'est donc lui qu'il faut aller voir et c'est encore à lui qu'il vous fnut faire la confidence de tout ce dont vous êtes capable dans l'intérêt de Mme Hélène.

Après cela, c'était Poigne-d'Acier qui avait conduit le jeune homme jusqu'à la porte d'Ambroise Beaupuy; c'était elle qui y avait heurté de façon à se faire reconnaître par le valet de chambre, et, quand Philippe était venu lui demander ce qui l'amenait, elle avait répondu :

— Conduisez cet homme auprès de votre maître ; il est avec nous, il peut être utile à Mme Hélène. i^

(W* 180 LAUULTKUI. 1,1 LAMOUH

Il ne fallait rien moins que celle assurance pour que Philippe inlrod'jisll à pan'iilt' liciiie, aiiprr-; du vieillard, iiii hdinine qu'il ne ct)iniaissait pas.

Di'puis lu Icnlalive de incurlre dont nous coiiiiaissoiis les rùsullals, les valels étaient pleins de méliance dans ce logis ; ils entouraient de suspicion ceux qui s'y prt"'st'ntaient cl, avant tous les autres, Philippe montait une garde aussi sévère que tidèle.

Ce qui venait de se passer entre Karll et M. I^eaupuy avait grandement émotioniu^ le vieillard ; une fois (juMI se trouva seul dans son eahinel, il se prit à soni;er à tout ce que venait de lui dire cet iKJiiime et il se demandait de quels incidents allait être ^'maillée la terrible audience.

M. Beaupuy possédait un esprit calme, rassis; aussi aurait-il désiré savoir de quel ordre serait la défense dont lui avait parlé le garçon qui venait de sortir de chez lui et qui lui avait montré de si étranges lettres en môme temps que le portrait de Mme Hélène.

Mais il n'était plus temps de questionner cet homme; il venait de partir sans donner d'adresse, ce qui aurait permis de le rechercher, de le retrouver peutêtre et de le questionner.

Cet homme lui avait dit : A demain ! Il était donc forcé d'attendre au lendemain pour en entendre, pour en apprendre, pour en savoir davantage.

Hélène de Bleulz, vêtue de noir, le visage pâli non-seulemeni par la détention, mais surtout par les idées désenchantées qui avaient si longtemps hanté son esprit, avait été conduite jusque sur les bancs de la police correctionnelle par son parrain,

Son défenseur, Ambroise Beaupuy, était à ses c<)lés ; il tenait une des mains de- la jeune femme dans les siennes; en attendant que pour lui l'heure de l'avocat vînt à sonner, c'était l'ami qui restait à ses côtés, lui parlant doucement, comme il le faisait autrefois aux beaux jours de dimanches que la jeune, femme allait passer chez lui, dans ces jours de fêles où la vie de famille reprenait son doux empire pour tous les deux.

La jeune femme écoutait son parrain avec calme, mais avec tristesse ; ce qu'elle venait de subir, ce qui l'attendait. encore enveloppait tout son être d'une ombre grise à laquelle elle ne savait se soustraire ; elle était calme, quoique entièrement abattue ; elle attendait la décision de la justice des hommes sans se laisser aller pas plus à la crainte qu'à l'espérance.

Poigiie-d'Acier avait si bien joué des coudes qu'elle était arrivée à se faire faire une place au milieu du public, qui accourt toujours en foule partout où se jugent les secrets de l'alcôve, les scandales amoureux, et, le front haut, regardant droit devant elle, elle avait trouvé le moyen d'arriver tout auprès de Mme Hélène.

La jeune femme, en la reconnaissant, lui avait adressé un doux et bon sourire, et Poigne-d'Acier. du bout de ses doigts, lui avait envoyé un baiser tendre et soumis, un vrai baiser d'esclave à raailre.

M. de Bleulz, aussi, était là ; il était assisté d'un avocat qui devait appuyer de son éloquence l'accusation que cet homme avait portée et qu'il portait encore coiitre sa femme.

Quelques-uns des valels de M. de Bleulz lui faisaient cortège ; ces gens de- , vaient témoigner de l'honorabilité de leur maître, de la régularité de sa vie, etc. j^

ht^ -• éWi

Enfin, Baptiste aidant et grâce aux largesses qu'il avait faites, M. de Bleutz espérait les avoir tous gagnés à sa cause, tous, jusqu'à Mlle Céleste qui ne s'était pas encore entièrement prononcée, mais qui n'en avait pas moins accepté les cadeaux de M. de Bleutz.

Quand on veut s'établir lingère pour son propre compte, il serait vraiment bien maladroit de laisser échapper l'occasion de ramasser quelques écus de plus que ceux que l'on possède déjà.

Néanmoins, elle attendait, avant de se prononcer plus nettement, avant de laisser échapper un mot qui pût l'engager, pensant, espérant surtout que sa maîtresse lui ferait un signe, lui adresserait un regard, lui ferait dire un mot par son avocat, qu'il lui arriverait enfin quelque chose d'assez sérieux pour mériter qu'elle se rangeât du côté de Madame.

La Fauvette était là comme tout le monde ; c'était M. de Bleutz qui avait invoqué son témoignage.

Oa comprendra que la Perle était restée chez elle, d'autant plus qu'elle avait, pour se tenir dans l'ombre, mille bonnes raisons au lieu d'une.

Lorsque l'accusation eut été bien établie, que tout eut été dit contre la malheureuse femme dont l'âme était blanche comme celle des anges et la conduite aussi pure qu'irréprochable, d'après les plans de M. de Bleulz, le moment était venu, pour lui, de faire intervenir Karll en Taccusant de complicité, ainsi qu'il avait été convenu entre eux deux.

Ce fut l'avocat de M. de Bleutz qui prit la parole, pour affirmer, au nom de son client, que le mari de Mme Hélène avait parfaitement reconnu cet homme ; qu'au reste, à plusieurs reprises déjà, il s'était douté de l'inlimité qui existait entre sa femme et lui ; que, jusqu'à la dernière heure, il s'était refusé à croire entièrement à une pareille honte ; mais qu'enfin, éclairé sur l'ignominie de cette femme et sa juste indignation l'ayant poussé dans ses derniers retranchements, il avait ^été forcé de sévir.

Mme Hélène, en entendant les choses que l'on affirmait, là, tout haut, devant elle, promenait des regards inquiets et surpris sur tout ce qui l'environnait; il lui semblait qu'elle n'était plus en possession de son esprit, qu'elle faisait un rêve affreux, et elle se demandait comment elle allait se réveiller pour chasser ce songe horrible.

L'avocat de M. de Bleutz continuait ainsi :

— Mon client voulait éviter tout scandale ; il désirait, et nous le comprenons tous, arrêter le flot de honte qui, en raison même de la façon dont nous sommes habitués à envisager les choses, retombe inévitablement sur la tête du plus honnête homme du monde, lorsqu'il a le malheur d'èire trompé par sa femme.

Mon client savait que cet homme, qu'il accuse et qu'il traîne à la barre du tribunal, avait reca des lettres et un portrait de celle qui portait son nom; il avait tout fait, tout tenté, pour en arriver à racheter les preuves de son déshonneur.

— Est ce vrai? demanda le président au nouvel accusé qui se tenait à une distance respectueuse de Mme Hélène, est-ce vrai que vous avez des lettres et un "brli^it?...

— C'est vrai, reprit Karll; cet homme, en effet, etil désignait M. de Bleutz du bout du doigt, cet homme a voulu me racheter cette miniature et ces lettres.

— Faites passer ces pièces au tribunal, afin qu'il se puisse édifier, dit le président, et aussitôt un huissier prenait, des mains de Karll, les lettres et le portrait

LADULTKIIK KT LAMOUH

que le jeune homme n'avait l'air ni de vouloir donner, ni de vouloir garder, mais qu'il U-nail né^'li^'t-muuul dans sa main à demi ouverte.

L'incident |»it''|)arô par M de Bleulz réussissait au gré de ses désirs, et, quoiqu'il al»aissàl sa paiipit're sur son rej^'ard, pour en atténuer les éclairs de satisfaction, il n'y parvenait que très- imparlailemenl.

l'ourlant le jeu de sa physionomie n'était pas en trop grand désaccord avec l'étrange position qu'était la sienne, et tout le monde devait comprendre qu'un mari qui se venge, (juehpje nouvel accroc qui puisse en adviiir à s(jri honneur, déjà fort endommagé, a le droit d'être satisfait.

L»'s juges lisaient et se faisaient passer les lettres les uns aux aulies, à pro- |ioilion (|ii i's en pi enaionl connaissance; ils s'édiliaient, ainsi que venait de le dire le président.

Ils regardaient aussi la miniature : puis ils reportaient les yeux sur l'accusée, ensuite sur le heau Karll et, à part eux, on voudra hien croire que, loulcn trouvant le cas étrange et criminel, ils se di-aient que l'Iiomme était parfaitement excusalile et tout à fait en situation d'éveiller l'envie d'auirui.

— Pourquoi, demanda le président au beau Karll, vous ôtes-vous refusé à rendre, à cet homme, ces lettres et ce portrait?

— Tout simplement parce que j'y tenais énormément, répondit le grand garçon ; j'avais dans l'idée que vous ne seriez peut-être pas fùchés de les voir ; c'est pour cela que je n'ai pas voulu m'en séparer.

Les juges se regardèrent, s'iulerrogeant de l'œil, carils ne comprenaient pas ; oh ! mais pas du tout, que ce fût pour leur procurer une semblable satisfaction que Karll i ùl tenu à conserver tout cela.

M. de Hieuiz trouvait, à part lui, qu'après avoir très-bien commencé les choses n'allaient déjà plus si bien; il constatait, avec mécontentement, que le jeune homme s'écartnit maïadruilemenl de la route qu'il lui avait tracée; ce qu'il venait de dire était d'une insigne gaucherie; aussi, pour mettre un IVein à des discours semblaltles, essayait-il de rencontrer le regard du jeune homme pour lui faire signe de se taire.

Mais Karll ne tournait pas la tête de son côté et, de plus, il reprenait :

— O.ji, j'ai pensé que messieurs les juges ne seraient pas fâchés d apprendre ce qui se passe et d'avoir quelques pièces à l'appui de la vérité ; voilà donc pourquoi je suis venu les apporter moi-même jusqu'ici.

— Vous connaissez cette femme ? demanda le juge, en désignante Karll Mme Hélène.

— Je vais. Monsieur, répondre tout à l'heure à la question que vous venez de me poser ; avant tout, permettez-moi de vous dire que je connais beaucoup ce Monsieur-là, dit Karll, en désignnt du doigt le mari de Mme Hélène.

— Hélas, soupirait M. de Bleutz, je dois avouer, à ma honte, que j'ai fait demander à cet homme de me vendre ces pièces, à quelque prix que ce pût être ; il doit, en eflTet, me connaître, puisque je suis descendu jusqu'à vouloir entrer en maivhé avec lui.

Pendant que ces paroles s'échangeaient entre M. de Bleutz et Karll, Mlle Céleste, dont la mémoire était excellente, en était arrivée à se dire en aparté:

— C'est bien cet homme que j'ai vu, une nuit, en compagnie de M. de Bleutz, alors que Monsieur se rendait, avec lui, dans l'appartement de Madame.

Qu'est-ce qu'ils y allaient faire? Je serais bien aise, vraiment, de l'apprendre ^

ici, puisque jusqu'à présent je n'ai pu le deviner. Cependant Karli continuait, d'une voix haute et claire :

— Ces lettres qui paraissent si extraordinaires à tout le monde, et je m'en rends facilement compte, m'ont été données pour que je les remette au tribunal, ou tout au moins pour que je commette l'indiscrétion de les lui laisser voir ; ce portrait m'a été remis pour que j'en fasse le même usage.

— Par qui ? demanda aussitôt le président.

— Par cet homme, ajouta Karll, en désignant d'un geste superbe et plein de mépris le mari de Mme Hélène.

— Par M. de Bleulz ? demanda de nouveau le juge, en appuyant sur chaque syllabe pour se faire mieux comprendre ; le fait me paraît être, en lui-mêcne tout à fait invraisemblable.

— Non, répliqua Kartl d'une voix forte et pleine d'accusation, par Henri Beurth, mon ancien compagnon de prison.

La foudre, tombant aux pieds de l'amant de la Perle, n'aurait pas produit sur lui un plus terrible effet ; un moment une pâleur mortelle se répandit sur ses traits, pendant qu'un léger tremblement agitait ses lèvres; mais il reprit, presque aussitôt, un assez grand empire sur lui, pour s'écrier d'une voix indignée :

— Cet homme est fou ! cet homme est fou !...

— Je demande à être écouté, quelques instants encore, par le tribunal, poursuivait Karll sans s'emporter, pour répondre à l'accusation de folie qui était portée contre lui, sans même changer d'attitude et d'allure.

— Parlez; qu'avez-vous à dire ? demanda le président.

Pendant que Karll s'avançait à la barre, il venait de se faire, dans la foule autour de M. de Bleutz, un léger mouvement, et de nouveaux visages étaient apparus au milieu du public qui était accouru pour voir ce qui allait se passer à cette audience.

Pour le moment, le bel Henri était encore libre; mais, dans la physionomie des gens qui étaient prèsde lui, quelqu'un d'un peu expérimenté n'aurait pas éié longtemps sans s'apercevoir que certains masques sentaient la préfecture de police et la sûreté d'une lieue.

Le nom à' Henri Beartk, jeté à la face de cet homme, était tombé dans des oreilles qui avaient intérêt à tout entendre, si bien que les gens auxquels appartenaient ces oreilles en avaient spontanément fait leur profit.

Karll, auquel on avait dit de parler, se tenait droit, regardant bien en face les juges auxquels il s'adressait, et c'était d'une voix ferme qu'il continuait :

— Cet homme, ainsi que je viens de vous l'affirmer, s'appelle Henri Beurth • il avait besoin de moi pour commettre une action déloyale et misérable ; mais la lâcheté n'est pas mon fait; je n'ai certes pas la prétention de valoir mieux qu'un autre; mais, en tout cas, je suis heureux de pouvoir affirmer que je n'exploite pas plus les femmes que je ne les tue, dans l'ombre, traîtreusement, à l'aide de procédés ignobles.

Cet homme m'a dit : Voilà un portrait, — c'est celui que vous avez là, messieurs

les juges, — voilà des lettres, — ce sont celles que je viens devons faire passer,

et il a ajouté : Tu affirmeras que tu as reçu tout cela de Mme Hélène de Bleutz ; tu soutiendras, haut et ferme, que tu as été son amant, et, pour que tu sois cap;.'ble de donner d'amples détails à ce sujet, je te ferai pénétrer secrètement dan

LADIILTKHK KT l/AMniJli

Ss

riiôlel que j'habile et qui est le mien, puisque c'est celui de ma femme; je le conduirai iiioi-mrmc, par la main, jusipie dans son ci()pail('fn('nl [)arli(Mili«rr, moi qui suis, sons un nom supposa, le (uaii de celle femme; je le mellrai à même de la confondre si elle disait ne pas le connaiirc.

Orûcesà ee que je le diraiset le motjlrerai, lu pourras affirmer que lu es

venu chez elle, en eaclicllc, la niil el h plusieurs reprises.

C'esl alors que cet homme est venu me chercher, en se dissimulant dans l'ombre, aliii de n'èlre jimais ro<M)nnu par personne, car il fallait «ju'il eut l'air d\Hre eompléUMneiit élran^er à (oui ce qui allait se passer, ayant pour but de

perdre Mme Hélène.

Eu eflVl, i'ai suivi cet homme qui m'a conduit dans l'hôtel qu'il habitait ; il m'en a ouvert tontes les portes, m'a tout moiilré el. pt ndafit que j't;lais dans l'apparlementde sa femme absente, il me disait: Prends ton temps pour tout voir ; re«(Hrde bien cli.Mue ch(>sc, afin de le souvenir entièrement de ce que tu auras vu ; pénètreloi coujplélemenl de la distribution de ce logis; un homme qui vient chez une femme, dans les conditions où tu dois y èlre venu, doit tout connaître, mieux môme cpie les gens de la maison.

J'ai loul considère, j'ai tout vu, tout retenu, continuait Karll ; puis j'ai dit à cet homme : maiulenantje suis au courantde ce logis, de ses entrées et de ses sorties, comme si je l'avais habité moi-même de longues années.

Mlle Céleste poussa un cri aussitôt étoulTé; elle venait de dire : C'est vrai ! j'ai vu M. de Bleutz conduire mystérieusement cet homme dans l'appartement de j

Madame.

Alors, poursuivait Karll, il m a donné de ^ 1 argent pour me rétribuer à

propos du rôle que je devais jouer ici, d'après les conventions qui avaient été fditps entre lui et moi... j

la murmure , léger d'abord, mais qui allait peu à peu grandissant, se faisait ) entendre dans la foule, au milieu de la salle : c'était autour d'Henri de Bleutz qu'on [ parlait et s'agitait ainsi. 1

Aussitôt qu'il s'était entendu accuser par le maquignon, dès qu'il avait vu j dévoiler devant le tribunal le plaa qu'il avait si habilement éJifié et dont l'exé- j culion et la réussite devaient le conduire au but qu'il voulait atteindre depuis si j loncriemps, M. de Bleutz avait essayé de fuir et, pour cela, il s'était glissé, doucement' el avec précaution, au milieu de la foule ; en face de ce qui lui arrivait, j cet homme avait peur ; il venait de se répéter avec une anxiété extrême ce qu il s'était dit une fois déjà : Est-ce que mon étoile pâlirait? et il n'osait pas se répondre affirmativement.

Elle pâlissait, en effet, son étoile, car le maquignon continuait, de sa voix

haute et claire :

L'argent que j'ai reçu de cet homme, le voilà ! et il déposait, à la barre

tout ce qui lui avait été donné par M. de Bleutz: cet argent maudit, on le distribuera aux pauvres ; c'est de la monnaie de Judas, et je ne saurais en salir mes mains.

Comment el où avez-vous connu l'homme dont vous parlez dans des termes

si méprisants? demanda le président à Karll.

En prison, je vous l'ai dit ; j'y étais pour subir une condamnation que j'avais

encourue à propos de contrebande.

Alors Karll fil. en quelques mots, l'histoire de sa détention, pendant que, pour ne laisser aucun doute aux juges auxquels il s'adressait, il leur faisait passer

A demain, Monsieur, ajouta Benjamin... (page 78).

les pièces qui établissaient son état civil, en même temps que le relevé du jugement à la suite duquel il avait été emprisonné.

Cet homme disait vrai, mais cela ne le conduisait pas à baisser le front ; pour lui, la contrebande n' était pas un acte criminel, et la peine qu'il avait encourue à ce propos ne l'entachait pas, non plus, d'infamie.

Le sang des contrebandiers ses aïeux, qui courait actif et généreux dans ses veines, l'empêchait de juger la chose d'une façon sévère et de la qualifier ainsi que nous autres les civilisés nous pouvons et avons l'habitude de le faire.

— Mais ces lettres ? reprenait le président, après avoir écouté Karll jusqu'au

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Se 18G LADULTKIIK KT LAMOL'K ' \<,

boul ; CCS lettres, comment cet liomme n-t il pu vous les doririrr, ptiisqu'elN^H vous sont adressées et qu'elles sont ôt:riles par une main de femme,' Hesie pourtant à savoir, avant de prendre une décision, si elles sont bien de l'écniturc de Mme Hélène de HIeulz.

— C'est à s'y tromper, murmurait Ambroise Beaupuy, auquel, en raison du droit de la défense, on venait de faire passer les missives dont il était question.

Mme Hélène tenait sa télé dans ses mnins eorame si elle avait eraint de la voir éclater ; pour le coup, il lui sfuiblail (ju'eiie deveuail folle, puisque sou avocat, son vieil ami lui-même, venait de lui montrer, non-srulement la miniature qu'elle était bien persuadée avoir laissée dans un meuble de son arpartemenl dont elle seule avait la clé, mais encore b's lettres dans Icsqurlles elle disait à cet bomme, taniùl qu'elle l'atleuilait, tani6t qu'elle irait le joindre. Elle eut alors la ferme conviction que sa raison l'abandonnait.

Uejelant sa tôle en arrière, elle poussa un grand cri, en ajoutant d'une voix décbirante :

— Assez, assez ! j'aime mieux subir mille morts que d'entendre, une fois encore, toutes ces cboses et que d'avoir à me défeudn- d'une pareille accusation.

Cepcidant le bruit et les murmures c-ouliuuaieul, en s'aecentuant, dans le fond de la salle d'audience; c'était Henri de Bleutz, ou pour parler d'une façon plus véridique. c'était Henri Biiurlh qu'on venait danéter et qui résistait aux agents.

Il n'y avait plus dtî doute à éb'ver à propos de sa personnalité: cet homme était bien celui qui avait eu l'habileté de se dérober anx recherches qui avaient été faites pour le reprendre, depuis qu'il s'était évadé de la prison on jl avait à payer sa dette criminelle.

— Qui a écrit ces lettres? mes-ieurs les jujjes, continuait Karll, c'est Henri Beurlhl... Il est passé maître eu ces sortes d'écritures, et je suis bien persuadé que, si v 'US donniez l'ordre d'aller fouiller chez lui, on trouverait, au grand complet, tout l'aitirail d'un faussaire.

— Maintenant, ajoutait Karll, je me liens à la disposition du tribunal, nonseulement pour lui prouver tout ce que j'avance, mais encjre pour répéter tout ce que je viens de dire, quand et où bon lui semblera.

Je ne suis pas plus un lourmenteur qu'un tueur de femmes et je viens affirmer, ic>, pour répon Ire à la question que monsieur le président a bien voulu m'adresser tout à l'heure, que j'ai riioaucui' de me rencontrer pour la première fois de (ua vie avec Mlle Hélène de Tremples ; pourtant, j'avais déjà vu son image aux mains d'un homme qui a dormi sous le toit du cuntrelnndier, qui lui a serré la mnin, comme il aurait pu le faire de la main d'uu ami ; cet homme s'appelait E nmanuel de Champreux ; le portrait de cette femme, qu'il gardait commue une chose unique et précieuse était celui de sa fiancée.

Maintenant permeltez-moi d'ajouter que je crois avoir, aujourd'hui, bravement et loyalement payé la deite de reconudi-sance et d'amitié dont j'étais redevable à cet homme qui n'est plus ; à cet homme, tué par les mauvais, les criminels agissements d'Henri Bjuith ; à cet homme qui s'appelait Emmanuel de Champreux !

Si j'ai menti, me voilà ! qu'on me fasse payer ma traîtrise et qu'on me demande

compte de la moindre de mes paroles.

j E'i entendant prononcer le nom d'Emmanuel d i Champreux, Hélène venait de

tendre ses deux pauvres mains amaigries, tremblantes, vers cet homme qui affir-

^ raait l'avoir reça sous son toit, comme si tout secours, tjute défense, toute con-

Mh ^s^

solation devait lui venir de cet être inconnu jusque-là, mais qui avait eu la rare bonne fortune de serrer la main d'Emmanuel de Ghampreux.

Le mouvementde la jeune femme fut si plein d'éloquence, si rempli de désespoir, et pourtant il y avait en lui quelque chose de si touchant que tous ceux qui étaient dans la salle et qui purent voir Mme Hélène tendant les mains vers cet homme en furent émus jusqu'au fond de leur âme.

Non-seulement la cause était entendue, M. Ambroise Beaupuy ayant fait, mais avec ordre, passer, les unes après les autres, au tribunal, les pièces qui constataient que M. de Bleutz n'était, en effet, autre qu'Henri Beurth, le criminel échappé aux mains de la loi.

Grâce aux actes de naissance, aux extraits mortuaires, au relevé de divers jugements, non-seulement le doute n'était plus possible, mais encore la conviction avait éié faite nette et solide.

Cet homme au double visage venait d'être arrêté avec aussi peu de bruit qu'on en peut faire pour accomplir une pareille action ; mais il n'en était pas moins aux mains de qui de droit.

L'cscquiLlement de Mme Hélène fut prononcé aux applaudissements delà foule.

Cette manifestation du senîiment public fut aussitôt réprimée par les gens du palais, qui ont l'ordre d'empêcher aussi bien l'éloge que le blâme, quand ce blâme ou cet éloge s'adresse au tribunal, qui ne doit être ni loué ni blâmé, ses arrêts devant passer et être pris pour infaillibles aux yeux de tous.

C'^; fut appuyée au bras d'Ambroise Beaupuy que la jeune femme sortit du palais. Benjamin Jacob, qui avait tenu à honneur de ne pas manquer à ce rendez-vous pris devant la justice, se joignit au vieux légiste pour accompagner la jeune femme, que Blanche Derock était venue attendre dans sa voiture.

Poigne-d'Acier venait de saisir, de ses mains énergiques et fines, le bras de Karll ; elle le regardait bien en face, pendant qu'elle lui disait d'une voix émue :

— Vous pouvez vous vanter d'avoir, aujourd'hui, gagné la plus grande part de mon cœur, et, si jamais vous avez besoin de moi pour quoi que ce soit, comptez que Poigne-d'Acier est à votre service jusqu'au delà de la moH ; vous êtes un brave garçon !..

Et l'i grande fille, sans lâcher le bras de Karll, s'était rangée à la suite de Mme Hélène, lui fciisant ainsi un cortège de gens dévoués et prêts à tout pour son salut.

Pendant que Mme Hélène sortait du palais, Mlle Céleste marchait sur ses talons, car la rouée femtne de chambre s'était aussitôt dit que, puisque Mme Hélène avait le dessus devant le tribunal, c'était à Mme Hélène qu'il fallait rester fidèle.

Pendant ce temps, disons-nous, U Fauvette, restée assise sur un des bancs de bois 'réservés au public dans la salle où venait de se tenir l'audience, se murmurait à elle-même des discours de cette sorte :

— C'est bien étonnant, tout de même, que cet homme, que chacun tenait pour un grand seigneur, fût simplement un gredin, un vulgaire chevalier d'industrie.

Ah ! pauvres femmes galantes que nous sommes, à quelles terribles épreuves la mauvaise fortune ne nous réserve-t-elie pas ? On ne connaît plus maintenant un homme comme il faut d'avec un autre qui ne l'est pas; c'est vraiment horrible et peu rassurant, pour nous autres surtout.

i/ADiLTHiiK i:r l/AM(iril

La Perle l'aécliappé belle, car, enlin, cet homme aurait aussi bien pu lui voler son argenterie, ses bijoux, ses eaehemires et ses dentelles <|tic ses faveurs... Quant kvc qui est de ses faveurs, je sais ((u'ellcs ne lui ont jamais coûté bien

eher. , ,, , •

.\u reste, eette ^redine-là n'a vraiment que ce qu elle mente, pas même encore tout ce qui'devrail lui arriver ; elle n'a rien fait pour moi qui suis sa m<Vc et qui lui ai donné la beauté, le charme, avec le talent de s'en servir.

Ksl-ce qu'elle n'aurait pas dû me garder chez elle pour surveillci- sa maison, pour mener ses domestiques, pour... pour faire, dans ses inlér«Ms, un tas de commissions dont personne, à coup sùi-, ne saurait s'acquitter aussi bien que

moi

Mais non ! Mademoiselle voulait faire croire qu'elle était sortie de la cuisse de Jupiter, que ses parents étaient de grands .seigneurs et que le hasard mauvais, conduit par une fortune ingrate, l'avait seul conduite où elle est ; comme si elle avait à se plaindre, la poseuse !... chevaux, voiture, hôtel, bijoux, adorateurs !... elle a tout à foison, et elle voudrait faire croire à ceux qui l'entourent qu'elle avait mieux que cela par droit de naissance !... As-tu fini tes manières, grande gueuse !

Et sur cette conclusion qui établissait nettement la situation des deux femmes vis-à-vis l'une de l'autre, la Fauvette se leva et regagna son logis de la rue des dravilliers. Le soir, seulement, elle se promettait d'aller voir la Perle, pour lui ) raconter les hauts faits du noble amant qu'elle avait, jusque-là, entretenu à si j

grands frais. - 5

En attendant l'heure de cette vengeance bien féminine, qu elle se promettait de )

savourer à l'aide de toute la haine envieuse qu'elle portait à sa fille, la Fauvette (

espérait récolter encore quelques renseignements en se retournant du coté du j

beau Karll. , • . ^ , , i .

Cet homme qui était arrivé, comme le Dcas cjj inac/unn, à la dernière heure, ( au moment où personne ne savait ce qu'il allait dire ni ce qu'il allait démontrer, lui paraissait en savoir, sur le compte d'Henri Beurlh, beaucoup plus que qui que ce fut, et voilà pourquoi elle était rentrée tout de suite dans la maison où elle avait quelque espoir de le rencontrer.

Pour en accabler la Perle, elle ne croyait pas pouvoir réunir assez de choses humiliantes et menaçantes concernant l'homme dont elle avait été, pendant de longues années, la maîtresse-esclave.

Mais ce jour-là, le maquignon ne rentra point à la maison de la rue desGravilliers '; la Fauvette, tout en l'attendant avec une relative impatience, se demandait ce qu'il' pouvait bien faire dehors; en effet, depuis des années déjà, il ne s'était t^uère passé de jours, du moins à sa connaissance, sans que le jeune homme fût venu faire un tour, soit à une heure, soit à l'autre, dans ce logis à juste titre mal famé, et cela parce qu'il y rencontrait, tout à la fois, des t^emmes faciles et le débit, plus 'facile encore, des marchandises qu'il trouvait le moyen de faire entrer en fraude : ce qui lui permettait de les vendre relativement à très-bon compte.

La Fauvette qui avait, jusque-la. tenu Poigne-d'Acier au courant de ce qui se passait chez sa fille à rencontre de Mme de Bleutz se figurait qu'on ^ lui devait j une grande reconnaissance à propos de ses agissements, quoiqu'on l'eût payée pluslargement qu'elle n'aurait jamais dû l'espérer. j

Mais il était écrit au livre des destinées de cette femme que Tunivers entier et ^

l'humanité, sans en excepter personne, lui devraient toujours quelque chose, du moins à son idée et d'après ses jugements personnels.

Le fait est que les créatures de cet ordre, étant de la race des polypes, ne sauraient admettre que tout ce qui les approche, à quelque titre que ce puisse être, ne soit pas dévoré par elles, au nom de leurs caprices, de leurs passions et du grand désir qu'elles ont, parfois inconsciemment, de tout mettre à mal : ce sont des rongeuses, et la destruction rentre, avant tout, dans leurs moyens ; à vrai dire, elles n'en ont même pas d'autres.

La Fauvette, après avoir attendu longtemps et n'avoir pas vu venir Karll, avait été rôder dans le square du Temple, espérant y rencontrer Poigne-d'Acier, puisque c'était presque toujours à cet endroit que les deux femmes se donnaient rendez-vous; quand l'une avait quelques renseignements à donner, aussitôt elle accourait, bien persuadée quelle allait recevoir une aubaine monnayée en échange de ses paroles.

La Fauvette roulait, dans son cerveau, des projets qu'elle allait bientôt mettre à exécution; la misère ne l'avait point changée ; d'une dépensière elle n'en avait point fait une économe; néanmoins, elle avait fait naître dans son esprit l'idée qu'elle pourrait bien acheter aux jolies filles qui tombaient dans la misère, et cela pour un morceau de pain, les toilettes que d'autres viendraient chercher chez elle, en les lui payant dix fois plus qu'elle n'aurait déboursé pour les acquérir.

Le Temple et son voisinage surtout lui avaient inspiré ces idées de commerce • ce brocantage n'était point un travail, puisque dans les environs du Temple, ce palais de guenilles, on n'a qu'à le désirer pour rencontrer aussitôt dix fillettes, au lieu d'une, élevées au trafic des chiffons et qui prennent toute la peine, achètent, vendent, font l'étalage, appellent les clients d'une voix engageante et le plus souvent poussent l'amour du négoce, auquel elles ont été pliées dès leur enfance, jusqu'à se cramponner au bras de la pratique qui passe, pour l'entraîner, la force aidant, à défaut de la persuasion, dans l'antre qu'elles appellent leur boutique i

L'argent que Poigne-d'Acier avait remis, par fractions, à la vieille femme ; les quelques pièces de cent sous qu'elle avait agrippées, par-ci, par-là ;tout ce qu'elle avait pu ramasser depuis ces derniers temps ; où sa misère était moins noire ; ^ ce qu'elle avait pu voler aussi, en joignant à tout cela le prix de la boucle d'oreille que lui avait donnée Mme de Bleutz le soir de la mort de son frère, bijou qu'Ambroise Beaupuy avait aussitôt racheté par l'intermédiaire de Poigned'Acier, quand il avait su en quelles mains se trouvait un objet ayant appartenu à Mme Hélène, tout cet argent, faisait maintenant une somme importante.

Aussi la vieille femme l'avait caché dans un lambeau de soie, dérobéà quelque étalage de guenilles luxueuses ; elle avait aussi attaché le tout avec un bout déficelle et l'avait mis dans une poche qu'elle s'était confectionnée avec de là grosse toile ; elle portait sur elle ce qu'elle appelait : sa fortune !

Elle rôdait donc dans le square du Temple, cherchant partout la jeune fille espérant, si elle avait le bonheur de la rencontrer, lui arracher encore quelque argent et, tout au moins, â défaut de cela, apprendre quelque chose concernant ce qui l'inquiétait SI fort à cette heure: le passé d'Henri Beurth, l'amant de sa fille, afin de pouvoir accabler la Perle sous le poids des révélations relatives à j ce misérable, auquel elle avait sottement sacrifié la plus large part de l'argent j4 qu elle avait volé aux autres hommes. ^

y iiH)

L'ADULTfcni-: KT LAMonn

Mais Poif^ne-d'Aiùer n'élnil pas au square du Temple et ce fui, en ne trouvant

ni Kiirll ni la joniu' llllc, (|iie la Faiivcllo so lança dans des impr(^(;alions ayant pi>ur ()l>jel l'inf^ralilnde du monde, sa j>ro|)re misère, ainsi rjiie l'abandon personne! auquel elle se vi»yail livrée.

Cela ne l'empêrha pas, aussitùl qu'elle eut entendu sonner l'Iicureà laquelle su fille rentrait hahiliielleineiit du bois ou de quelque visite |)our difier chez elle, de se diriger vers l'Iiôlel de la Perle.

Celle-ei, on le comprendra facilement, en raison même de la situation qu'elle occupait dans l'intimité de M. de HIeuiz, était restée chez elle,atlendanl des nouvelles; n'en voyant pas arriver, ell«; était fort préoccupée.

Ce qui allait être décidé au tribunal, ce jour-là, était d'un grand intérêt pour elle et pour Henri ; néanmoins, et seulement pour que son absence ne fût paa remarquée, elle était allée l'aire un tour au bois.

Elle s'était montrée partout où elle devait aller, cela lui suffisait ; mais dès que la chose lui avait (5té possible elle était rentrée chez elle, pour y attendre M. de Bleuiz qui lui avait promis d'accourir aussitôt, afin de lui rendre compte de la façon dont les choses se seraient passées.

De plus elle attendait Lia Rhinland qui, la veille, avait promis d'en (inir, coûte que coule ; eu etl'et, elle avait décidé de reprendre, avec Richard Der»jtk, le duo d'amour si fâcheusement interrompu par l'intempestive arrivée de Hlanolie et par la visi e que Benjamin Jacob lui avait ensuite faite.

Les papiers à la recherche dc;quels on était n'avaicuL pas éLc uuuves chez Benjamin Jacob, et M. de Bleulz en avait aussitôt prévenu la Perle

Ilsnedevaiect pas être, non plus, du moins il l'espérait, ehezAmbroise Beaupuy ; car, sans cela, du moins à son avis, il affirmait que le vieillard en aurait usé et que, pour arracher jMme Hélène à la honteuse détention qu'elle subissait il n'aurait pas attendu jusqu'au jour du procès pour s'en faire une arme contre lui.

La conclusion de tout cela, c'était que personne, excepté Biehard, ne les avait.

Lia Uhiiiland devait donc s'appliquer à les enlever, la veille mc.ue du jour désigné pour le jugement.

Avant de se rendre à l'audience, accompagné de son avocat, suivi de ses domestiques, ainsi que nous l'avons vu arriver, M. de Bleulz avait encore dit à la Perle :

— r. ne s'agit pas de te disputer inutilement avec ta mère, lorsque nous ne savons pas encore où sont les pièces qui peuvent nous nuire ; au contraire, fais-la venir aujourd'hui chez toi, donne-lui quelque chose, promets-lui-en bien davantage et tâche, si c'est elle qui a fait le larcin, de te faire rendre toutes ces choses que nous brûlerons, ce soir, ensemble.

J'ai commis une faute énorme, en gardant aussi longtemps ces papiers, je suis forcé de le reconnaître ; mais nous réparerons cette faute aussitôt qu'ils seront revenus dans nos mains.

M. de Bleutz ne disait pas toute la vérité à la Perle lorsqu'il lui affirmait regretter ne pas s'être plus tôt défait de ces pièces compromettantes; s'il les avait gardées, c'est qu'il espérait tirer parti de tout cela un jour ou l'autre.

Henri de Bleutz, qui s'était fait une position, un nom et les papiers nécessaires pour que cette position et ce nom fassent incontestés, presque incoulestables, s'était dit que cet Henri Beurth était une personnalité qui, en disparaissant, devait le détacher à tout jamais de ce qui était son passé redoutable.

Pour cela faire, il avait attendu une occasion qui ne s'était pas encore présentée ; entraîné d'autre part, grâce au genre de vie que nous lui avons vu mener, il n'avait pas encore trouvé le malheureux qui devait endosser ses méfaits, en même temps que son nom véritable.

Il s'était toujours promis de chercher quelque cadavre ignoré, quelque trépassé sans papiers, dont la reconnaissance aurait été difficile, et de glisser dans la poche de ce malheureux les pièces qui devaient en faire pour tout le monde Henri Beurth l'évadé, et, par cela méme^ le débarrasser à tout jamais de recherches menaçantes pour son avenir.

Mais il avait trop longtemps négligé de se mettre en ordre de ce côté-là, et Gaëlan de Tremples, avec le légitime désir de vengeance qui s'était emparé de lui à la fin de ses jours, lui avait dérobé toutes ces choses à la recherche desquelles il était maintenant, mais sans espoir de les rencontrer jamais, nous le savons.

La Perle était donc chez elle assez inquiète, n'ayant point encore vu revenir M. de Bleutz, ce dont il était absolument empêché, puisqu'il avait été arrêté, ainsi que nous l'avons vu, et qu'il venait d'être conduit au dépôt.

Lia, qu'elle attendait impatiemment aussi, ne venait pas davantage.

Ce fut la Fauvette qui, après avoir gratté à la porte avec l'humilité qu'elle mettait dans ses allures vis-à-vis de sa fille depuis qu'elle la trahissait quotidiennement, ce fut la Fauvette qui entra dans le boudoir où la femme à la mode s'irritait à attendre des gens qui ne devaient pas venir.

Le regard que la Perle jeta sur la Fauvette n'était rien moins que tendre et ne disait rien de bon pour l'accueil qui allait être fait à la vieille femme.

Mais celle-ci n'avait pas l'air de s'en inquiéter, pour le moment du moins.

Elle avançait, traînant ses savates sur les tapis, et ce fut d'une voix toute chargée de commisération qu'elle s'écria, en élevant ses mains décharnées à la hauteur de sa tête d'oiseau que la maigreur et la vieillesse rendaient hideuse :

— Ah ! ma pauvre petite, ma pauvre petite ! quel malheur pour toi !...

— De quel malheur parles-tu ? demanda vivement la Perle qui n'était, justement ce jour-là, tranquille qu'à demi.

— Tu ne sais donc rien ?... Ah ! c'est juste, ce grand seigneur de de Bleutz n'a pas pu revenir pour te raconter comment ça s'était passé au tribunal.

— Je l'attends, et je suis forcée de reconnaître qu'il est en retard, car il y a longtemps déjà que toutes les chambres correctionnelles sont closes.

— Eh bien ! tu sais, ma petite, tu étais tombée dans de jolies mains, continuait la vieille femme ; ton beau Monsieur...

— Lequel ? demanda la Perle.

— Oui, le Monsieur qui se faisait appeler comme ça, quoique ce ne fût pas son nom ; un voleur, un faussaire, un échappé de prison !... Et tu avais ça chez toi et tu le nourrissais de toutes les façons, puisque tu te dépouillais pour lui...

Maintenant, on ne te permettra plus de le faire.

— Et pourquoi donc? Si ça me plaisait, répliqua vertement la Perle, qui n'admettait pas qu'on lui donnât des leçons, ni qu'on lui imposât une volonté autre que la sienne.

Ah ! mon Dieu ! tout simplement parce qu'il a été arrêté à l'audience et

iî)î F/ADrrTKUi: kt i/AMnun

maintenant il est au d^pAt, d'où il ira Iticntôt, sois-en persuadée, beaucoup plus loin.

Ah ! ma pauvre lille ! ma pauvre lillo ! quel malheur [)0ur loi ; sonfçe que tu vas <Mre la risée de toutes trs bonnes amies, dès qu'on saura que tu as hébergé un évadé du bagne que lu t'es fait protéger j)ar un voleur!

Je ne sais pas si ou va rire de la u«ïvelé; si on se généra pour regarder tes diamants de bien près, alin de savoir s'ils n'ont pas été volés par lui et remplacés, par toi, à l'aide du strass.

Quand je te disais que cet homme te porterait uiaiheur, lu ne voulais pas me croire ; pourtant tu vois bien que je n'avais pas tout à fait tort et que si tu m'avais écoulée lu n'en serais pas où lu en es aujourd'hui.

La Perle, sans ajouter une foi entière à ce que lui disait la Fauvette, était fort troublée; aussi venait-elle de mettre la main sur un timbre et de donner l'ordre, au domestique, qui était aussitôt accouru, d'aller chez M. de Bleulz le prier de venir tout de suite.

— Inutile, ma chère, tout h fait inutile de faire courir tes gens de ce côté-là ; si tu veux avoir des nouvelles de ton Monsieur, envoie au dépôt de la préfecture de police et demande : Henri Beurlh, le voleur en rupture de banc, si ce n'est pis encore, car, à voir la façon dont on l'a acueilli à l'audience, il est à présumer qu'il a des comptes sérieux à rendre à la justice.

La Perle était atterrée; l'assurance avec laquelle lui parlait sa mère venait de la persuader qu'il se passait des choses très-graves dans l'existence de M. de Bleulz et, dans son égoïsme, elle redoutait d'être atteinte dans ce qu'elle avait de plus cher au monde : dans sa personne et dans ses écus.

— C'est bien, dit-elle au valet, vous pouvez vous retirer ; pour le moment je n'ai pas besoin de vous.

Le domestique venait ainsi d'apprendre la nouvelle de l'arrestation de M. de Bleutz, et bientôt la cuisine et l'office furent remplis des cancans de la valetaille à propos de cette nouvelle que la Fauvette avait jetée, avec une telle assurance qu'il fallait réellement que la chose fût bien vraie pour qu'elle osât le dire ainsi qu'elle le faisait.

Cependant, lorsque la Perle se retrouva seule avec sa mère, elle lui dit d'une voix qui témoignait de son mécontentement :

Pourquoi crier toutes ces choses devant les valets? N'est-ce pas assez, si

toutefois cela est vrai, que je le sache et que j'en sois peut-être tourmentée par la police ; qui sait ce qu'on pourra dire et croire?...

Ne fais donc pas la bégueule, reprit la vieille femme, de la voix charmante

qu'elle avait conservée en dépit des années et de la misère ; est-ce que tu crois qu'on va mettre sous cloche l'histoire de ton Monsieur? Oh ! le plus souvent ! mais c'est déjà la fable du monde entier, de celui qne tu connais, et je suis persuadée que tes domestiques savaient la nouvelle avant toi, mais qu'aucun d'eux n'a voulu te l'annoncer.

Pauvre fille ! tu te figures qu'on prend intérêt à toi, que tu as des amis et que ) quelqu'un te plaindra d'avoir été accolée si longtemps à un gibier de potence?... ' Ne t illusionne donc pas et sois assurée que tout le monde sera content de savoir qu'il le tombe une tuile sur la tête.

L'ADULTERE Eï L'AMOUR

Que je vous suis reconnaissante de venir me voir (pa^o I6i) !

Je suis peut-être la seule, continuait l'liorrii)le créature, qui ait pris part au malheur qui t'arrive, qui m'intéresse à ton sort; au reste, tu le vois, je suis la seule qui ait songé à l'avertir, afin que tu puisses faire le nécessaire pour te sortir d'embarras, dans le cas où l'arrestation de M. Beurth, dit de Bleutz, t'entraînerait dans de vilains endroits.

— Mais c'est horrible ! tout cela, murmurait la Perle, en essayant de réfléchir, non-seulement à ce qui lui arrivait, mais à ce qu'elle devait faire ; puis, tout à COUD, s'adressant à sa mère, elle lui disait :

Voyons, raconle-moi ce qui s'est passé, par le menu, car, jusqu'à présent, ce (4 que tu m'as dif ce n'est jamais que la conclusion de choses que j'ignore.

Reproduction formellement intcrdlie

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I/ADl i/IKKK ET L'AA&OtU

La Fnuvplle n-pril alors, rn s'ap|)rsaiilissanl sur les drlails, loul ce que nous savons déjà ; tout ce à (juoi elleavuil assisté, au cours de raudience. Tandis qu'elle parlail. la Perle se demandait :

— Mais doii diable tous ces {,'fns-là sont-ils sortis pour venir assister celle femme, pour venir accabler de Uieulz, qui était pourtant, hier encore, entièrement ptMsuad»'' qu'il aurait gain de cause et qu'il palperait bientôt le reste des écus de Mlle de Trem[)les ?

Kt la vieille poursuivait son récit, ne disant rien à sa lille que ce qu'elle voulait lui apprendre, réservant pour elle seule la ccmnaissance qu'elle avait de Poigne-d'Acier et du caractère de la f^ramle lille, gardant aussi ce qu'elle avait appris à propos du maquignon, qu'elle faisait seulement intervenir comme un honitue inconnu qui était spontanément arrivé pour dénouer toutes les questions en faveur d'une femme calomniée,

Lh Fauvette prit un plaisir extrême à démontrer que la scll«;lte de l'accusée s'était transiVirmée en un trône sur lequel Mme Hélène avait été portée aux pavois, entourée de la sympHthie, de l'estime, de la considération de tous, môme de celle des juges, puisque non-seulement elle avait été acquittée sans que son avocat t ùl pris la peine de parler, mais que, encore, on avait arrêté son accusateur, et que, probablement, la part qui allait lui être laite ne sérail pas enviable.

1)' nstinct, la Perle, api es avoir écouté sa mère jusqu'à la fin sans l'iiiterrompre autrement que par de légères exclamations, se leva brusquement et courut au meuble dans lequel elle avait enfermé ses bijoux et les valeurs de toute sorte qu'elle avait su arracher aux hommes qu'elle avait, pendant un temps, dominés et trompés.

Henri, un voleur ! mai? alors tout était à craindre pour elle ! cet homme, qui hier encore était le maître dans son logis, n'élail plus maintenant qu'un misérable qu'elle soupçonnait de tous les crimes et, avant tout, de l'avoir volée !

Elle regardâtes titres, elle compta l'or et les billets; puis, sortant de leur écrin l'un après l'autre chat;un de ses bijoux, elle en passa une si minutieuse inspection que s'il y avait manqué quoi que ce fût, que s'il y avait été changé la moindre des choses, elle n'aurait pas tardé à s'en apercevoir. Mais non, rien n'avait été touché.

Elle remit chaque chose en ordre avec un soin méticuleux; puis, refermant le coffre-forl où sa fortune entière était cachée, elle en retira la clé qu'elle mit dans son corsage ; alors elle vint se rasseoir sur le fauteuil qu'elle avait si vivement quitté quelques instants auparavant.

— Il ne m'a rien pris ! fit-elle en accompagnant ces quelques mots d'un geste typique qui en disait davantage encore. Qu'il aille au diable î puisque rien ne manque chez moi !...

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