CHAPITRE XIX
Récompenses et Châtiments
Nous avons vu Hélène de Tremples sortir, après avoir été acquittée pour ainsi dire avec acclamation ; nous l'avons vue, disons-nous, partir au bras de M. Ambroise Beaupuy pour gagner le coupé dans lequel Blanche Derock l'attendait au coin du boulevard du Palais.
Après avoir fait monter la jeune femme à côté de son amie, le vieillard ^'était retourné pour gagner lui-même sa voiture qui stationnait à quelque distance ; mais, en apercevant Poigne-d'Aci^r et Karll qui regardaient tristement Mme Hélène s'éloigner, il leur dit :
— Venez tous deux avec moi.
Vous, ma petite, vous savez que je suis votre ami, ajouta-t-il ; cette bonne et malheureuse Mme Derock conduit ma filleule chez moi, car c'est chez moi qu'elle habitera désormais. Venez donc l'y trouver; elle aura besoin de vous tous.
Il fit monter la grande fille dans sa voiture.
Les vrais amis étaient, à dater de ce jour, ceux qui, pendant les heures mauvaises qui venaient de s'écouler, étaient restés fidèles à son enfant.
— Venez-vous aussi, ajouta-t-il en se retournant vers le maquignon, qui restait là, sur l'asphalte, planté comme un dieu Terme, ne sachant plus que faire de son grand corps; vous êtes un ami de ceux que nous aimons ; venez, elle sera heureuse de vous voir, et, moi, j'ai encore grand besoin de causer avec vous.
— A vos ordres, Monsieur, répondit Karll en grimpant à côté du cocher de M. Beaupuy avec la dextérité qui lui était propre.
Et ce fut ainsi que tous nos amis se trouvèrent réunis dans la vieille maison du légiste.
Cependant Mlle Céleste, en sortant de l'audience, s'était empressée de prendre une voiture pour arriver à l'hôtel aussi vite que sa maîtresse; elle avait été assez surprise de ne l'y point rencontrer et de ne pas y voir non plus le moindre préparatif pour l'y recevoir.
Mlle Céleste s'étonnait aussi de n'avoir pas, personnellement, reçu des ordres concernant son service ; il lui semblait impossible qu'il n'y eût, après ce qui venait de se passer, aucun changement dans cet intérieur dont elle était l'élégante camériste.
Enfin, les autres domestiques qui, absolument comme elle, revenaient du palais, lui dirent que Madame était partie avec son parrain et qu'il était probable que, pour quelques jours au moins, la jeune femme resterait chez lui.
Alors, voulant faire du zèle, Mlle Céleste venait de se dire en aparté : Je vais faire uji brin de toilette pour me présenter convenablement et je vais aussitôt aller me mettre aux ordres de Madame.
Ainsi qu'il venait d'être lit, il fut fait, et Mlle Céleste, après avoir beaucoup insisté auprès de M. Philippe, qui venait de lui ouvrir la porte, pour être introduite auprès de Madame, faisait son entrée dans le salon où étaient réunies les
ïrsonnes que nous avons vues quitter le palais pour ainsi dire toutes ensemble.
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— Oh ! ((IIP je suis Iumutusc de revoir M.nlaini; cl (jiu! }v. suis honorée de pouvoir venir me mt'Itro à ses ordro, sY'cria Mlle Célesle aussitôt (jii'ellc se Irouva en face de Mme Hélène.
— Je vous remercie des bons senlinienls que vous me témoignez, reprit la jeune femme, sans laisser aueune apparence d'eulliousiasme se faire jour ; quant k reprendre votre service auprès de moi, c'est tout à fait impossible, ma pauvre Céleste ; voilà quebju'un qui ne me le permettrait peut-être pas.
Kt la jeune femme a|)puyait sa main sur celle de Poignc-dWcier qui s'était assise à ses pieds, sur un petit tabouret, si bas qu'on aurait pu croire qu'elle était à genou.x aux pieds de .Mme Hélène.
— Comment, .Madame se prive de mes services? je ne croyais pourtant pas avoir démérité de Madame, ni avoir jamais manqué à ce que je devais à ma maîtresse ! reprit la femme de chambre, qui venait d élre tout doucement congédiée.
— C'est vrai, ma fille, je ne me plains ni de vous, ni de votre service ; j'aurais même mauvaise grâce à le faire puisque je n'ai pas de reproches à vous adresser; seulement, ma position ayant brusquement changé, je n'ai plus besoin de domestiques ; à l'avenir, je me contenterai d'avoir auprès de moi des amis.
Poigne-d'.\cier avait abaissé sa tète jusqu'à la main de la maîtresse qu'elle s'était choisie e( elle y appuyait doucement ses lèvres, pour rappeler qu'elle était là, tendre, affectueuse, prête à tout, et qu'en effet elle souffrirait, dans sa ja'ouse afleclion, de voir auprès de Mme Hélène une autre personne qu'elle pour lui donner des soins et la servir.
Mme Hélène continuait :
— Voilà un grand garçon qui devient aussi un de mes fidèles amis ; il voudra bien aller à l'hôlel, un de ces jours, après avoir pris les ordres de M. Beaupuy, et il congédiera tout le personnel, en donnant des gratifications à tout le monde, selon les mérites de chacun.
Karll qui venait d'être désigné, par Mme Hé ène, à son ancienne femme de chambre, regardait à droite, à gauche, ne comprenant pas encore qu'on eût une si grande confiance en lui ; d'autant plus qu'il n'avait pas caché, l'ayant dit assez haut et assez ouvertement en plein tribunal, qu'il avait été en prison pour action de contrebande et qu'il n'en avait nul regret.
Mais les personnes au milieu desquelles il se trouvait paraissaient avoir pris la chose d'aussi haut qu'il l'avait prise lui-même et ne semblaient pas être disposées à lui compter, pour crime, d'avoir fait passer la frontière à des dentelles, à du vin, à des tabacs et à beaucoup d'autres choses encore, qui étaient d'une nationalité différente, tout simplement parce qu'elles étaient nées, avaient poussé, ou avaient été fabriquées à quelques kilomètres de plus ou de moins d • l'endroit où elles avaient été taxées d'un droit qu'elles ne subissaient pas à une a itre légère distance.
Rarll avait beau se tenir à part lui pour un homme irréprochable, en dépit du commerce illicite auquel lui et les siens s'étaient adonnés toute leur vie, il n'en était pas moins satisfait de voir que les honnêtes gens qui l'entouraient ne lui en faisaient pas un crime, plus qu'il ne s'en faisait un lui-même.
Ces quelques mots qui avaient rapport à lui et que M. ne Hélène venait de prononcer : Voilà un grand garçon qui est aussi en train de devenir de mes amis, l'avaient touché dans la partie la plus fière et la plus sensible de son cœur ; si bien qu'il regardait la jeune femme, du même regard attendri et plein d'admi-
ration dont il avait autrefois considéré son portrait, sur la montagne, quand ce portrait était aux mains d'Emmanuel de Ghampreux.
Enfin, un peu revenu de sa surprise, Karll jeta les yeux du côté de M. Beaupuy qui lui faisait signe, de la tête, que rien n'était plus exact et, pour achever de le convaincre, il lui disait:
— Oui, mon brave garçon, c'est ainsi que les choses se pratiquent, chez nousnous sommes des égoïstes, des êtres entièrement personnels et nous disposons^ le plus souvent, des gens, sans leur en demander la permission.
Je vois bien que Mme Hélène a résolu de faire de vous son intendant affectueux et dévoué ; il lui faut quelqu'un qui tienne bien à elle pour s'occuper de ses affaires, qui sont fort embrouillées, je ne vous le cacherai pas ; elle à jeté son dévolu sur vous, et j'espère bien que vous n'allez pas nous faire, à tous, le chagrin de lui refuser ce qu'elle attend de vous.
Pendant que M. Ambroise Beaupuy parlait ainsi, Mme Hélène attachait le regard de ses doux yeux sur Karll ; elle se disait qu'il avait connu Emmanuel, qu'il l'avait aimé; pour elle, pouvait-on l'avoir connu sans l'avoir aimél Elle attendait donc qu'il répondît à ce que lui disait M. Beaupuy, car elle aurait eu un réel chagrin si, maintenant, cet homme s'était éloigné d'elle.
— Puisqu'il en est ainsi, je reste, fît Karll ; disposez de moi comme vous l'entendrez; pour ce que j'ai fait, de ma personne, depuis que je suis au monde, il ne vaut vraiment pas la peine que je continue à me diriger tout seul.
— Alors, c'est à Monsieur que j'aurai affaire, à dater d'aujourd'hui, reprit Mlle Céleste excessivement froissée du peu de cas qu'on faisait de sa personne et des services qu'elle pouvait rendre.
— Absolument, reprit M. Beaupuy; vous et tout le personnel de l'hôtel de Mme Hélène, c'est à Monsieur que vous aurez affaire, pour régler vos comptes et recevoir ce que Madame voudra bien donner en remerciant les gens de sa maisoD; à lui tout seul vous devez vous adresser.
Mlle Céleste prit congé de sa maîtresse, non sans affecter un regret qui était loin de son cœur, mais en laissant percer un dépit auquel son esprit était entièrement en proie. Puis, la camériste quitta la maison de M. Beaupuy, regagna l'hôtel de Mme Hélène et monta vivement à la chambre qu'elle avait occupée tout le temps qu'elle avait été au service de la jeune femme, s'empressant de faire ses paquets pour quitter, le plus vite possible, cet inhospitalier logis.
~ Vraiment! disait-elle, en organisant ses bagages, je regrette que Monsieur n'ait pas eu le dessus ; c'était, la chose est incontestable, un gredin, un fieffé coquin, on ne saurait dire le contraire; mais, enfin, j'aurais gagné, avec lui ce que je ne gagnerai certainement pas avec Madame.
Qu'est-ce que cela peut bien être, que cette grande fille qui était à ses pieds, vautrée comme un chien? Madame appelle ça : son amie !... que c'est vulgaire ! pour une demoiselle de ïremples ! . . .
Et Mlle Céleste, après avoir accompli la besogne qui concernait son prochain déménagement, descendit à l'office, où les autres valets étaient réunis, s'entretenant de ce qui venait d'arriver à leurs maîtres.
M. Baptiste était d'assez méchante humeur; il trouvait honteux pour lui d'avoir été attaché à un homme d'une si mince valeur, car, enfin, il est de par le monde beaucoup de gredins titrés, grand nombre d'escrocs parfaitement nés et sa bonne fortune aurait très-bien pu lui faire rencontrer un de ces maîtres-là qui,
LAULLlKlll:; ET L'AMOL'U Sj;^
Ionien passant (n police correclioiiixllc, parfois même en rour d'assises, n'en ont pas moins, dans les veines, du siiw^ de grand seigneur.
Mais avoir ("té altaelu':à un liornme lit* rien, k un filou de bas étage, en qualité de valet de chambre, cela mettait le < omble à son désespoir.
Mlle Céleste, en racontant ce qui venait de lui arriver du côté de Mme Hélène, aupi es de laquelle elle s'était empressée de se rendre pour reprendre son service, ajoutait, d'un air j^'randemenl otVusqué :
— Vous comprenez, n'est-ce pas. Messieurs, qu'après de semblables algarades on ne soit pas Irès-désircuse de se remettre en place ; depuis longtemps j'avais songé à m'établir lingère ; je suis, Dieu merci ! d'une grande habileté pour tout ce qui est des chifTons féminins; aussi je crois bien que je vais m'établir.
Je ne suis pas, grâce à mon économie et à mon talent, sans avoir quelque argent de côté ; je l'emploierai h monter un magasin dans lequel j'aurai bon nombre d'ouvrières, car je suis entièrement décidée à faire les choses en grand.
A l'audition des propos de Mlle Céleste, M. Baptiste avait dressé l'oreille; le mot <* économies », surtout, lui avait été droit au cu'ur; aussi, s'approchant de ( la femme de chambre, lui fil-il, en souriant d'une certaine façon, ses offres de ; service pour le cas où elle aurait besoin d'un commis affectueux et très-fidèle. (
Les choses marchèrent si bien et surtout si vite entre ces deux personnages j entièrement faits pour se comprendre que, lorsque Ivarll eut tout réglé dans ) l'hôtel qui appartenait à Mlle de Tremples, lorsqu'il eut payé les fournisseurs, ! congédié les valets, Mlle Céleste et Baptiste partirent ensemble, s'en étant remis j aux bons soins du même fiacre pour emporter leurs malles et leurs personnes, j
Quelque temps après, xMlle Céleste, devenue Mme Baptiste, montait un maga- ; sin avant pour enseigne : A la Femme élcrjnnta. On ne sut jamais si c'était \ d'elle* ou des personnes qu'elle avait servies qu'elle voulait parler.
Il est un autre personnage, et, si nous disons jx-rsonriofic, c'est en raison de l'estime qu'il avait de lui-même et de l'art qu'il pratiquait comme un sacerdoce, ; que nous nous servons de ce terme pompeux. j
Il est donc un autre personnage dont notre devoir est de dire quelques mots.
M. Fumet avait élé pris d'une si grande joie lorsqu'il avait vu Mine de Bieulz ( avoir gain de cause sur son vulgaire époux qu'il n'avait pu s'empêcher d'en j manifester tout haut son contentement et, sans aucune pitié pour ce malheureux ' Baptiste, pas plus que pour les autres domestiques de l'hôtel que le valet de chambre avait gagnés à la cause de son maître, le potentat du fourneau entreprit à nouveau l'éloge de Madame.
Nous savons ce qu'il pensait d'elle.
Quant à Monsieur, il l'avait toujours tenu en mince estime, et il n'avait pas craint de le dire : c'était un triste sire qui portait en lui des vulgarités qui n'avaient point échappé à l'œil d'aigle de M. Fumet.
Un homme qui appréciait si peu la table dans ce qu'elle a de grand et de sublime ne pouvait être et n'était, en effet, ainsi que les circonstances l'avaient nettement démontré, qu'un homme sans naissance et sans aucune distinction ni dignité personnelle.
M. Fumet, protégé par Mme Hélène, à laquelle il avait cru devoir aller présenter ses bien respectueux hommages, en même temps que le témoignage de ses satisfactions touchant le gain de sou procès, a fini par atteindre à ce qui était
AfTolée, elle s'enfuit... (page 109).
le but de son ambition, c'est-à-dire à prendre la queue des casseroles chez un de nos ambassadeurs les plus en renom.
On compte pour beaucoup, dans le monde des affaires étrangères, au chapitre de l'influence acquise par notre ambassadeur, l'incontestable valeur et le grand talent de son cuisinier.
Aussi M. Fumet n'est pas fier à demi à propos de la justice très-méritée qu'on lui rend.
Dès que vient l'heure des épanchements intimes et familiers, une fois que les fourneaux sont refroidis, M. Fumet parle, à son entourage de marmitons, de
30 me LIVRAISON
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6me SÉRIE
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g^ "^ 23.; I/ADULTKIIK KT F/AMOUU k-J
\ Mme llélùne, qui csl restée au devant de son esprit comme la grande dame par
I excollonce.
! (Jiiand on l'interroge à propos de la personne que représente ce nom :
* Mme Hélène, qu'il fait retentir avec emphase comme si rien ne pouvait atteindre h la hauteur, à la noblesse de cette appeilalion, ceux qui l'cnlourent lui demandent i)arfois :
— C'était donc une bien grande dame ?
El M. Fumet répond en abaissant ses paupières alourdies, épaissies par la
grande chaleur des fourneaux.
— Plus que cela, beaucoup plus que cela I C'était une princesse, peut-èlre ? eontinue-l-on, car la curiosité est une
verlu qui lient une vaste place tout le long de l'échelle sociale.
Plus que ça, i)lus que ça ! reprend encore M. Fumet.
Fl les gens de l'oflice ajoulent :
C'était peut-être une reine ?... Au reste, M. Fumet est un tel homme qu'il
est bien capable d'avoir fait la cuisine en quelque palais de roi.
Q'est Mme Hélène !... reprend alors M. Fumet, pour prouver que celle dont
il parle est au-dessus de tout ; et les questionneurs n'en demandent pas davantage.
Cependant Benjamin Jacob s'était, jusque-là, tenu dans l'ombre ; l'ardente amitié qu'il poilait à Mme de Bleulz lui avait imposé une discrétion qui le tenait loin d'elle, quelque désir pourtant qu'il eût d'aller la rejoindre, de se jeter à ses pieds, d'embrasser ses belles mains; quelque hâte qu'il eût enfin de la voir, de lui parler, pour lui dire tout ce qui se passait dans son cœur à son propos, il n'osait aller près d'elle.
Quand on aime un être de tout son cœur, il est un fait avéré : c'est qu'on a soulTerl par lui et parce qu'il était malheureux, poursuivi, méconnu.
Et pourtant Benjamin n'osait pas se rendre chez Arabroise Beaupuy pour voir Mme Hélène, ainsi qu'il en mourait d'envie.
Mais la jeune femme n'avait ni le cœur ingrat ni l'esprit oublieux et, en ne voyant pas son ami près d'elle, elle regarda M. Beaupuy de telle sorte que son brave parrain comprit aussitôt qu'il manquait quelque chose au bonheur de sa
filleule.
Je vais le chercher, lui dit-il tout bas, en se penchant à son oreille .
Et le vieillard sortit précipitamment pour se rendre chez le jeune peintre ; mais il u'eut pas besoin de faire beaucoup de chemin : Benjamin Jacob allait et venait, le long de la rue de Babylbne, sans trop savoir ce qu'il attendait, sans se rendre davantage compte de ce qui pouvait bien lui arriver.
Mais elle était là maintenant, et il lui aurait été tout à fait impossible de s'éloigner.
Mon cher enfant, ditAmbroise Beaupuy aussitôt qu'il l'aperçut, venez vite;
venez, je vous en prie ; vous manquez à la joie d'Hélène ; peut-être même vat-elle vous accuser de ne pas être venu tout seul et de m'avoir forcé à la laisser seule, un moment, pour aller vous chercher.
Benjamin ne se fit pas dire deux fois qu'on l'attendait; il suivit prestement M. Beaupuy; mais, en se retrouvant en face de la femme qu'il aimait si profondément et si sincèrement, il ne pouvait ni parler, ni avancer, ni reculer.
Pourtant, enfin, et sans faire la moindre attention à tous ceux qui se trouvaient
là, il fit quelques pas encore et vint s'agenouiller, les yeux pleins de douces larmes, aux pieds de Mme Hélène ; il appuya sa tête à ses genoux, puis il éclata en sanglots.
La jeune femme releva le front de Benjamin et l'appuya contre sa poitrine, ainsi qu'elle aurait pu le faire delà tête d'un enfant bien aimé qu'il aurait fallu consoler d'un gros chagrin ; elle le tint longtemps embrassé ainsi.
— Mon ami, mon pauvre ami ! disait-elle, que je vous ai donc fait de chagrin ! Pardonnez-le-moi, j'ai bien souffert aussi, je vous le jure !...
L'hôtel de Mme Hélène a été vendu, la jeune femme n'a plus jamais voulu quitter le logis de son parrain ; Benjamin Jacob semble, de même, avoir élu domicile chez le vieillard et, comme ni Pun ni l'autre n'osent parler de ce qui se passe en eux, pas plus que de l'avenir qui les attend, les choses restent dans l'état calme d'une vaste et profonde amitié.
Pourtant, ceux qui les entourent pensent bien qu'avecles années, qui semblent avoir le don d'apporter un assoupissement aux malheurs, quelque grands qu'ils puissent être, chacun des amis de Mme Hélène et de Benjamin est persuadé qu'elle finira par épouser le jeune peintre.
Il est des tendresses si profondes, des amours si constantes et si tendres, des dévouements si complets qu'il y aurait non-seulement de la cruauté, mais encore de l'ingratitude, à ne pas leur donner le salaire qu'ils attendent.
D'autant plus que, depuis un certain temps déjà, Mme Hélène est libre de tout engagement ; non-seulement son union a été légalement rompue, mais encore Henri Beurth, le forçat en rupture de ban, sur lequel la justice avait remis la main, ainsi que nous l'avons vu, l'homme auquel Mme Hélène avait été unie pour son malheur, Henri Beurth, après avoir pris connaissance des actes d'accusation qui avaient été dressés contre lui en raison de ses méfaits divers, s'était dit, mais cette fois-ci affirmativement :
— Mon étoile est éteinte, le diable a soufflé dessus et mon compte est bon !... Comme il ne voulait pas retourner au bagne, ce qui l'attendait, à coup sûr, il
s'était pendu haut et court, dans sa cellule, à l'aide de sa cravate, qu'il avait attachée à l'un des barreaux qui traversaient l'étroite lucarne par laquelle lui venait le jour.
La mort de cet homme faisait Mme Hélène entièrement libre à tous les points de vue, même moralement.
Karll avait été facilement gagné par le charme énergique de Poignc-d'Acier ; sa beauté fîère, sa jeunesse, sa force et sa crânerie môme lui avaient fait dire qu'il avait trouvé, en sa personne, la vraie femme qu'il lui fallait.
A quelque temps de là, avec l'assentiment d'Ambroise Beaupuy et de Mme Hélène, car ni l'un ni l'autre n'auraient riea fait sans avoir demandé et obtenu leur autorisation, ils s'étaient mariés et ils étaient en train de faire souche d'honnêtes gens, dans la maison du vieux légiste.
Mme Blanche Derock ayant disparu, ainsi que nous l'avons dit un peu plus haut, en prétextant, auprès de ses amis, un long voyage, avait laissé la conscience de Mme de Saulieu tout à fait en paix avec elle-même.
Au reste, la vieille dame s'était à demi retirée du monde ; la dévotion était devenue, pour elle, une distraction salutaire ; elle s'y adonnait avec la juste me- '%^ sure d'une femme qui s'aime beaucoup et qui, se sentant vieillir plus vite qu'elle
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ne le désirerait, a rt'solu de ne s'adonner à aucun sentiment exagéré, afin de ne pas user, plus vite qu'il ne le faut, les ressorts de son existence.
Mme de Saulicu s'est pourtant fait nommer dame de charité dans une paroisse où les Itonnes sœurs font toute la besogne, mais, par exemple, point sans la consulter; de telle sorte ({u'ilie en a les satisfactions d'amour-propre, sans prendre la moindre peine; c'était à cela qu'elle visait depuis longlemps ; aussi est-elle entièrement satisfaite d'avoir atteint son but.
Dans une cour allemande, une belle Hollandaise étrangère à tout pays, vu que les femmes de l'espèce à laquelle elle appartenait n'ont point de patrie et pour ainsi dire pas de famille, tenait le septre de l'autorité beaucoup plus que le prince régnant de la principaulé, [irincc dont elle était la maîtresse en titre et tout à fait avouée. Cette femme, disons-nous, se trouvait donc, un soir, dans les jardins qui entouraient la demeure princière qui lui avait été donnée comme don de joyeux avènement à ce trône d'amour qui s'abritait sous un ciel de lit sans nuages jus(ju'alors.
Fidèle à la position modeste à laquelle elle s'était réduite elle-même, la mère de cette femme qui passait, là aussi, pour n'être que l'intendante de la belle Hollandaise, était assise à côté delà noble dame.
Elles étaient en petit comité, toutes deux, ayant renvoyé tout leur monde, car, ce soir-là. Son Altesse ayant été retenue au palais, par les devoirs de sa position elles étaient libres.
Les deux femmes causaient, négligemment étendues sur des sièges de jardin ; elles se reposaient de l'éternelle oisiveté de leur existence.
Ine ombre noire, mais preste et légère, venait de traverser un massif que la lune éclairait toute seule ce soir- là, puisque le palais tout entier de la favorite était dans le calme et dans l'ombre.
— Qui est là? demanda Lia à sa mère. Est-ce que, par hasard, Son Altesse daignerait être jalouse de mes bonnes grâces ? Elle aurait bien tort, ma foi ! non que je sois Irès-éprise d'elle, mais tout simplement parce que je ne connais pas un homme qui mérite que, pour lui être agréable, j'aventure la quiétude dont je jouis.
— Tu es adorable ! mon enfant, repi enail la mère qui disait cela de très-bonne foi ; seulemeat, en affirmant que ta n'es pas folle de Son Altesse parle plus bas ; l'ombre que nous avons vue passer pourrait bien être quelque maladroit espion qui a eu la gaucherie de se laisser deviner par toi ; ma position, auprès de ma chère princesse, me force poui* ainsi dire à être sa très-humble confidente ; dismoi donc, de manière à être entendae par la cantonade, que tu adores Son Altesse.
Un cri suraigu, quelque chose d'horrible comme le dernier souffle qui se serait échappé d'une poitrine humaine aux abois, venait de traverser l'air, de troubler le silence des jardins.
A ce cri venait de s'en joindre un autre, de même sorte, de semblable nature.
Les valets en avaient été effrayés et troublés jusque dans le palais ; enentendant ces plaintes, ces appels, ces hurlements de douleur, ils accouraient, des torches, des flambeaux, des lanternes à la main.
On cherchait Madame! elles domestiques mettaient, à ce travail de découverte, une activité d'autant plus grande que la place qu'ils occupaient chez la favorite était meilleure et qu'i's y tenaient davantage.
Ils arrivèrent ainsi jusqu'à l'endroit où les deux femmes étaient assises tout à
l'heure, prenant le Trais et discourant, ainsi que nous l'avons vu, tout en se reposant des grandeurs qui les accablaient depuis qu'elles étaient sur les marches d'un trône dont l'occupant était, en réalité, leur très-humble serviteur.
A terre, sur le sable, arrachant l'herbe des pelouses qui contournaient les allées, de leurs doigts crispés, pendant que l'air retentissait de leurs appels rauques et désespérés, Lia et sa mère se roulaient, en proie aux plus horribles douleurs qui puissent atteindre un être créé.
On emporta les deux femmes; on courut chercher des médecins ; la capitale de la minuscule principauté n'avait pas assez de docteurs pour porter secours à deux femmes si précieuses.
La police fut aussitôt mise sur pied ; il fallait savoir qui avait commis ce double crime^ car c'était un crime monstrueux qui venait d'être accompli dans les jardins de la favorite.
On crut longtemps que c'était quelque concurrente de Lia, ayant perdu toute espérance d'obtenir une place si enviable ; il est, en effet, profondément blessant pour une femme, quand elle a jeté son dévolu sur les amoureuses familiarités d'une tête couronnée, quels que soient au reste la tête qui porte la couronne et le corps qui supporte la tête, de voir ces avantages inqualifiables devenir la proie d'une plus heureuse ou d'une plus habile.
On eut beau chercher, on ne trouva rien ; rien ni personne !...
Les personnes qu'on aurait pu accuser de vengeance jalouse, les personnes qu'elles auraient pu employer pour mettre à mal une tête si chère, ne purent même pas être soupçonnées, tant l'emploi de leur temps fut nettement prouvé ; tant aussi leur existence parut limpide à tous ceux qui eurent la mission de l'examiner.
Pourtant une main criminelle avait répandu sur la tète et sur le visage de Lia, par conséquent sur toute sa personne, puisque le liquide, venant de haut, avait couru tout le long de son corps splendide ; une main criminelle avait, disonsnous, répandu du vitriol sur la jeune fille qui, maintenant, n'était plus qu'un monstre horrible dont les brûlures affreuses rongeaient les chairs.
Quant à ses beaux yeux, il n'y avait plus, à la place qu'ils avaient occupée, que deux orbites vides, deux trous purulents qui auraient fait reculer de dégoût les plus courageux.
La mère de la jeune fille avait subi absolument le même sort; l'une et l'autre furent longtemps avant de pouvoir parler pour répondre aux questions qui leur étaient posées ; mais, enfin, il vint un moment où elles purent raconter ce qui s'était passé ; alors elles répétèrent les paroles qui leur avaient été dites en cette heure d'horrible martyre.
C'était bien une main féminine qui avait réduit ces deux beautés aussi rares que merveilleuses à l'état de monstres, dont on ne répondait même pas encore de pouvoir conserver l'existence.
C'était une femme qui avait détruit, à l'aide de ce puissant corrosif, les terribles charmes qui avaient causé la mort du seul homme qu'elle eût aimé.
— Je suis Blanche Derock dont vous avez tué le mari, avait-elle dit en mutilant les deux femmes ; je suis la vengeance ; je suis l'ange des cruelles, mais des justes représailles !... Soyez maudites !...pour le mal que vous lui avez fait.
Quant à moi, vous ayant rendu une partie de celui que je vous devais, je vous pardonne !... Mourez en paix !...
L'ADULTi;ilK KT I/AMOIJII
Blnni'hi' r)(Tock. h In siiilo do ce qn'ello n|»f clnil une vongcancc el de légitimes roprésaillos, s'rlail eraboniuée pour relounitT aux colonies.
C'tMail \h qu'elle était née, c'était de là qu'elle était partie pour venir soufTrir fn rrance toiilos los doideurs qui lui avaient été imposées; c'était là qu'elle revriKiil pour y mourir.
En cflet, la jeune femme, après avoir touché le sol de sa patrie, dont elle voulait que la terre la recouvrit, mourait peu de temps après ; quelques-uns disaient om|)oisonnéc; mais ceux qui la connaissaient depuis qu'elle était au monde aflirinaienl qu'elle était tout naïvement morte de douleur.
Va nous, l'auteur, nous ajouterons, ayant intimement connu les héros de cette histoire, (|u'il est encore de rares femmes qui savent mourir de celte noble façon-là !