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CHAPITRE PREMIER

La Juive Prussienne

A Berlin, cette ville plate qui ressemble à un nid de vipères dans le sable, une grande fille aux cheveux roux, au teint d'une éclatante blancheur, supportait impatiemment le joug de la famille, qui n'est pourtant ni bien lourd ni bien sévère quand il s'agit de la morale des femmes dans ce pays-là.

Cette belle créature s'appelait Lisbeth ; elle était la fille d'un homme que nous connaissons déjà pour l'avoir rencontré, alors qu'il était commis chez la mère Griffard, l'ogresse des carrières Montmartre, bui fut dévorée par ses chiens (1).

Le vieux Paterne était un des banquiers les plus riches, les plus en renom, par conséquent le plus écorcheur de toute la I^russe, et, pourtant. Dieu sait si cette race de gens fait défaut au pays où fleurit la trichine !

Lisbeth bâillait, pleurait, s'irritait ; tout la fatiguait et la lassait dans le logis de son père et même dans Berlin.

Elle avait entendu des masses de confidences amoureuses s'échanger entre les valets et les servantes dans tous les logis qu'elle fréquentait ; elle avait été appelée à considérer les échanges de plaisirs matériels dont se gratifient les mangeurs et les mangeuses de lard, en se gênant fort peu, même dans les rues de la capitale prussienne, aussitôt que l'ombre daigne y descendre, comme si elle avait à cœur de cacher quelque peu leurs agissements.

Elle avait vu beaucoup de choses, l'ardente et blonde Lisbeth, et son sang en avait été tellement mis en ardente activité qu'elle aspirait brutalement à une existence entièrement libre, loin de sa famille, loin de son pays et des gens qui l'avaient vue toute petite, et cela pour s'essayer sans entraves au libre métier de l'amour, qui était le seul pour Içquel elle se sentît de vastes aptitudes.

Elle avait commencé, à seule fin de s'enhardir, par prendre quelques privautés avec les commis de son père ; les petits cousins qui allaient aux fêtes bras dessus bras dessous avec leurs belles cousines ne lui déplaisaient pas non plus et l'occasion se présentant, elle s'égarait complaisamment, avec la meilleure' vo-

(1) Voir Les Nuits sanglantes.

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lonlô du monde, dans les cliomins dr;serls, pourvu seulement qu'elle y eût un compagnon point trop liinide et i)as long à s'.«iill.jininor.

Ce que liisbclli avait gonlé au chapitre des distractions qu'elle avait pu prendre en caillette n'était arrive qu'à lui donner un plus ardent désir d'en connaître

j davanla{<e.

Celte grande et grosse lille n'était ni d'humeur ni de tempérament à reculer ) devant raccomplissemenl de volontés qui avaient pour hnl ses satisfactions

t personnelles. I

Elle voulait donc aller à TNiiis ; son père, le vieux Paterne, faisait, de temps à

) autre, en France, des voyages qui duraient longtemps et à la suite desquels il (

revenait inévitaMement les poches pleines. On comprendra que ces choses n'é- j

taient pas de nature à faire abandonner à Lishelh le projet qu'elle avait conçu de j

se rendre îi Paris. !

Ce fut au vieux banquier qu'elle résolut d'en parler, avant d'en dire un mot à !

) qtii que ce fût de son entourage. ;

\ Le vieillard, en écoulant celte confidence qu'il qualifiait d'extraordinaire, levait :

' les yeux au ciel, les mains aii.si, puis il débita un tel sermon à la jeune fille ;

que celle-ci en éprouva un ennui mortel et se permit de bâiller fort irrespec- ;

) lueuscment au nez de l'auteur de ses jours avant la fin du discours paternel. |

Quand le vieux Paterne se tut, elle reprit: (

\ Je veux aller à Paris et j'irai !... Si vous ne m'y conduisez pas je partirai ;

1 toute seule.

El l'obéissance que lu me dois? et moi qui te défends de quitter Berlin? (

dit-il, en Iremblanl de colère, à l'énoncé des projets de !a blonde Lisbeth. |

Mais il aurait fallu bien autre chose que les remontrances et l'indignation du bonhomme, pour émolionner la plantureuse Allemande. ; Aussi continuait-elle, d'une voix calme qui ne témoignait aucune émolion :

Je ixiQ suis laissé dire qu'à Paris une femme faisait toujours fortune en

; s'amusant beaucoup, surtout quand elle était belle ; et vous-même, mon père, \ NOUS m'avez dit maintes fois que j'étais magnifique et que vos veux goûtaient un énorme plaisir à se reposer sur ma personne.

j Ce n'est pas vrai, ce n'est pas vrai !... tu n'es point belle du tout ; mon

■ afîection t'accordait des charmes que lu n'as pas ; je te prêtais des beautés qui le • sont tout à fait étrangères ; ma tendresse seule te voyait ainsi que je désirais que j lu fusses.

' Xe vous mettez pas en peine de me dire toutes ces choses, reprenait Lis-

) belh avec calme, vous perdez votre temps ; j'ai résolu d'aller voir si les Parisiens { sont de voire avis ou du mien ; je l'ai mis là, et rien ne l'en fera sortir.

Eu disant cela d'une voix moqueuse et volontaire, la jeune fille appuyait son ' doigt sur son front blanc.

j Tète de bois î s'écriait le banquier, de plus en plus furieux. ) — Je suis votre tille, mon père, répliquait Lisbeth. et j'ai entendu dire que par-

! foison se ressemblait de beaucoup plus loin.

Le vieillard était vaincu. Celle enfant de sa vieillesse (Lisbeth était la dernière ! d'une nombreuse nichée; avait eu raison de sa volonté contraire, qui était de ne ! jamais laisser voir la France, et surtout Paris, à ses enfants.

i Qu'il V vînt, lui, qu'il y passât même la majeure partie de son temps, c'était ^ ■L tout à fait autre chose ; d'ailleurs, il s'y rendait comme en un pays conquis, pour .^:

v^S^ - — rm^^

Blunche, ma Ijien-aimée, qu'est-ce qui paut vous affliger de la sorte (page 103).

prendre de toutes mains et à l'aide de tous les moyens possibles, ce qui était un palliatif à ses nombreux séjours en France.

Lors de l'horrible trépas qui lui avait été réservé, la mère Griffard avait laissé, bien contre son gré, de quoi faire la fortune de vingt familles, dans les retraits des carrières, dont maintenant Paterne, son ancien commis, connaissait seul le réel secret.

Cet homme avait, peu à peu, vendu, enlevé, trafiqué de tout ce qui remplissait les magasins souterrains de la Griffard ; une seule chose ne restait jamais en France, c'étaient les matières d'or et d'argent, les pierres précieuses et les dentelles qu'il était facile de cacher et de transporter en Prusse, où le vieux

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L'AUULTKRK ET L AMULU

banquier cmi lirait toujours un merveilleux parti ; du reste, il en faisait de l'argon l tout de suite, grâce aux honorables connaissances et relations qu'il avait su conserver |)i«ruii les hôtes des carrières, au milieu des grinches et des escarpes qui avaient lait le plus clair et le plus fructueux de la clientèle de l'ogresse.

Toutes ces choses avaient pris pas m il de son temps chaque fois qu'il était venu à Paris, et la douée L-sbeth ne doutait pas que son père n'eût , en France, des relations aussi nombreuses qu'agréables; elle avait résolu d'en profiler; mais avant tout elle voulait s'amuser !... cette lille avait des appétits matériels développés dans de si vastes proportions qu'elle aurait volontiers sauté parde^-^sus tous les moulins, plut6l que de n'y point faire passer toutes ses coilVures, de quelque ordre qu'elles fussent.

Paterne, qui devait partir incessamment, se trouva la main forcée, de telîe façon que Lisbeth quitta la chtsle ville de Berlin, pour venir dans la Sodomc moderne, en sa compagnie.

Le malheureux père n'en était qu'au début de ses étonnemenls, car sa plus jeune fille lui réservait un certain nombre de découvertes qui n'avaient certainement rien d'agréable pour un puritain de l'espèce du vieux banquier.

Paterne, en débarquant à Paris, s'était empressé d'installer sa Mlle au (îrandllùlel, dans un luxueux appartement et, le jour même, ayant bien autre chose à faire qu'à promener Lisbeth, il s'adressait à une gouvernante, laquelle devrait accompagner lajeune lillc dans toutes les pérégrinations qu'il lui plairait d'entreprendre.

Cette gouvernante parlait allemand en même temps que français ; la chose était d'autant plus indispensable que Lisbeth usait de notre langue, non-seulement avec un idéal accent, changeant avec une fantai>iste persistance les p en b et les b en /), mais encore qu'elle inventait des tournures de phrases qui rendaient, à peu de chose près, incompréhensible tout ce qu'elle voulait dire.

Son père s'étonnait de la voir enfourcher le français avec de si vastes écarts , le bonhomme n'oubliant pas qu'il avait payé longtemps et fort cher . n professeur qui devait apprendre à ses enfants la langue de ces misérables Français dont il était toujours bon de connaître l'idiome, ne serait-ce que pour pouvoir les mieux espionner.

Il constatait, avec regret, que ^a fille avait bien mal profité de toutes les dépenses qu'il avait faites à son propos.

Maintenant que Lisbeth est sur l'asphalte de Paris, qu'elle foule audacieusement de ses pieds plats, nous allons la présenter à nos lecteurs, afin qu'ils sachent, par la suite, à quelle personne ils auront affaire et quel visage ils auront devant les yeux.

Lisbeth était grande et forte malgré ses dix-neuf ans, auxquels la choucroute et le lard fumé avaient largement donné carrière, la bière aidant.

Elle avait une carnation à la Rubens: — blanche et rose au delà de toute expression ; ses traits manquaient bien un peu de délicatesse, la chose était incontestable, mais ils étaient très-réguliers; ses yeux étaient grands et beaux ; sa bouche aux lèvres épaisses et charnues qui, en s'enlr'ouvrant pour les tapageurs éclats de rire, laissait voir des dents blanches, n'était pas sans charme, au contraire, surtout vis-à-vis des hommes qui aiment, de préférence, les femmes aux passions ardentes. Le tVunt de Lisbeth était étroit et bas, mais elle avait un tel fardeau de cheveux, d'un blond si ardent, que le regard s'arrêtait émerveillé en face de ses grosses tresses lourdes, dont elle faisait une audacieuse couronne à son front vulgaire

S'amuser était un mot très- vaste pour elle ; le chapitre des distractions était aussi sans restrictions et sans bornes . Tout ce qui lui plaisait était bien ; elle aimait la table, les toilettes éclatantes, la danse et le commerce facile des hommes jeunes et gais.

Elle avait, intellectuellement et matériellement parlant, plus qu'il n'en fallait pour faire, dans toute l'ampleur que comporte ce mot, une fille dévie joyeuse.

Le père Paterne se demandait parfois, en l'écoutant et en la regardant, surtout depuis qu'elle était à Paris, comment dans une famille aussi honnête et chaste que la sienne, dans une famille dont tous les membres n'avaient d'autre passion que celle de l'argent, avait pu naître une Lisbelh semblable à celle qu'il apprenait à connaître, tous les jours davantage et à son désavantage.

La gouvernante trouvée était entrée en fonctions et elle s'appliquait à suivre, tant bien que mal, la fille du banquier dans tous les endroits excentriques où il lui plaisait d'aller; car cette fille voulait tcut voir : depuis la Morgue jusqu'à nos musées, sans oublier les églises où elle allait par curiosité, de même que le bal delà Reine Blanche, où elle était entrée, poussée par le même sentiment bête.

Lisbeth était Israélite, simplement parce que tous les siens étaient juifs ; mais le sentiment religieux était ce qui l'embarrassait le moins.

Elle se prit à courir, en compagnie de sa gouvernante, les théâtres grands et petitâ ; les petits surtout lui plurent ; aussi y revint-elle avec une persistance presque quotidienne.

Pendant que sa fille prenait du plaisir, de la façon que nous connaissons, le vieux Paterne s'appliquait consciencieusement aux petites affaires qui l'avaient rappelé à Paris ; pour en \cnir à bout, mieux et plus vite, le vieillard avait emmené avec lui une personne avec laquelle nous sommes en relations anciennes, pour l'avoir vue à l'œuvre, avec le père Paterne, puis quitter la France en sa compagnie, pour aller jouir, à Berlin, de la fortune que l'un et l'autre ils avaient si habilem ent ramassée, le meurtre et le vol aidant.

Philippe Pochenette, baptisé Sainte-Simplicité lorsqu'il habitait l'hôtel de Gharvalon (1), était devenu von Fritz Pulvermacher depuis qu'il avait accompagné l'honnête banquier dans la capitale prussienne et qu'il passait, aux yeux de tout le monde, pour être le petit neveu du vieillard.

Philippe était donc à Paris avec Paterne, et ils s'appliquaient consciencieusement, aussi bien l'un que l'autre, à faire sortir des carrières toutes les choses précieuses que la Griffard y avait enfouies, après les avoir achetées, pour une obole, aux bonnes gens qui les avaient habilement dérobées.

Cette occupation était tellement lucrative que les deux hommes ne savaient pour aucun plaisir, pour aucune distraction, s'arracher à ce labeur.

Lisbeth était une rouée commère; son jeune âge n'était pas synonyme de candeur, pas plus que de naïveté.

Plusieurs fois déjà elle avait entendu son père et son voisin von Fritz, car l'un et l'autre, pour ne pas abandonner Lisbeth entièrement à son araour de l'indépendance et de la distraction, avaient pris gîte à ses côtés et sous le même toit.

Elle les avait entendus, disons-nous, rentrer fort tard et presque mystérieusement ; alors elle s'était dit : — On me cache quelque chose et, quoi que ce soit

vj. (1) Voir Les Nuiis sanglantes.

que Ton veuille m'emprchcr de savoir, il est de mon inlénM de le découvrir cl d< m'en rendre romple.

A d.iler de ce moment, Lisbeth écouta, épia, espionna, si bien que, plusieurs soirs de suite, elle constata que les deux hommes rentraient considérablement chargés.

i*oiir que l'on no vît pas de quelle nature étaient les objets qu'ils portaient, ils avaient eu le soin de se couvrir de grands manteaux de couleur sombre ; cette précaution mT-mc parut extraordinaire à la jeune fille ; aussi se promit-elle d'en apprendre plus long qu'elle n'en savait encore et projeta-t-cllcdc suivre son père ci von Fritz en quelque endroit qu'ils pussent aller,

Certes, les deux hommes avaient un secret qui leur était commun, la chose n'était pas douteuse et se voyait facilement à leurs façons d'agir ; Lisbeth voulait connaître ce secret, afin de pouvoir, le cas échéant, imposer ses volontés au vieux Paterne.

Pas plus tard que le lendemain, elle envoya promener sa gouvernante, d'une façon fort irrespectueu e, lorsque celle-ci, la voyant prèle à partir, témoigna le désir de l'accompagner, tant elle tenait à sa place, mais surtout à ses chers appointements.

La gouvernante, rembarrée avec la délicatesse allemande dont ne craignait d'user Lisbeth, se le tint pourditet, comme sa jeune maîtresse avait ajouté: — Attendez-moi ici, elle envoya chercher un tas de publications émouvantes et dramatiques et se plongea dans la lecture d'actifs romans, pendant que Lisbeth, cachée au fond d'un tiacrc, attendait, à quelque distance de la porte de l'hôtel, la sortie des deux hommes qu'elle devait désigner au cocher.

Après cela, il devait les suivre en quelque endroit qu'il leur prît lantaisie d'aller.

Paterne et von Fritz sortirent bras dessus bras dessous et se dirigèrent vers la riie du Faubourg-Montmartre, qu'ils longèrent un moment ; après quoi ils s'assirent devant une brasserie où ils prirent chacun un verre de bière, échangeant, dans le baragouin qui était devenu pour von Fritz presque sa langue maternelle, de nombreuses paroles, comme s'ils avaient discuté pour savoir de quelle façon ils allaient s'y prendre pour employer utilement leur journée.

Von Fritz quitta le vieillard sur une détermination prise ; il monta dans un fiacre et courut à quelque alVaire très-pressée, puisque la jeune fille l'entendit recommander au cocher d'aller bon train.

Alors Paterne se dirigea tranquillement du côté de Montmartre: il gravit la rue Lepic avec une prestesse qu'on n'aurait vraiment pas été en droit d'attendre de son grand âge et de sa très-apparente vieillesse.

Il monta tout en haut, gagnant les buttes, jusqu'à la hauteur du château des Brouillards; une fois là, il se dirigea sur le versant opposé, dans des chemins perdus et bientôt il disparut tout à fait.

Où était-il passé? Voilà ce que se demandait Lisbeth qui était dans l'impossibilité de se répondre.

Le vieillard avait tout simplement pris une de ces crevasses, recouvertes le plus souvent de quelques ronces, d'un amas de pierres, d'un amoncellement de détritus quelconques, dont il suffit de déplacer une partie pour se trouver en face d'un passage connu des méchants gars qui prennent gîte à rhôlellerie de la Pierre- Blanche, ainsi qu'ils appellent, dans leur langage imagé, les carrières de Montmartre, qui leur servent de refuge de temps à autre.

Lisbeth, qui avait vu disparaître le vieillard d'un peu loin et qui, arrivée au haut

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ées buttes, ne pouvait faire aller sa voiture plus avant, descendit et s'en fut tout droit jusqu'à la place où, tout à l'heure, se trouvait le père Paterne.

Arrivée là, elle se trouva près d'un gros buisson fort épineux, avec lequel elle ne jugea pas utile de commettre ses mains ; elle regarda, déplus près, cette chose étrange et il lui parut que certaines brindilles de bois venaient d'être cassées tout fraîchement et que d'autres branches froissées n'avaient pas encore eu le temps de se flétrir quoiqu'il fît déjà grand soleil.

— Mon père est passé par là, dit-elle; cela me semble extraordinaire ; néanmoins, je jurerais qu'il n'a pas continué son chemin plus loin.

Elle se pencha vers le sol, qu'elle regarda attentivement, et sur lequel elle découvrit la trace de pas récents.

De l'autre côté de ce gros buisson qui avait attiré et retenu ses regards, elle ne découvrit rien; le sol, depuis longtemps, n'avait pas été foulé et, s'il l'avait été, il n'en avait conservé nulle trace, ce qui lui paraissait devoir être tout à fait impossible ; elle revint donc d'où elle était partie et, se retrouvant en face des empreintes, elle dit encore :

— Mon père est passé par là, c'est par ce trou qu'il a disparu, point accidentellement, puisque, j'ai beau prêter l'oreille, je n'entends ni plaintes ni bruit d'aucune sorte, ni cris ni gémissements.

Pourtant, s'il était tombé dans quelque excavation, il appellerait au secours, pour qu'on l'en sortît ; il se serait fait mal, aussi se plaindrait-il ; rien de tout cela n'arrive ; donc si mon père est passé par là, c'est qu'il l'a bien voulu ; il me reste maintenant à savoir ce qu'il est en train de faire.

La jeune fille crut qu'il n'était pas prudent de rester davantage à l'endroit où elle se trouvait.

Le versant des buttes, du côté de la plaine Saint-Denis, est à peu de chose près découvert, et l'emplacement où elle était jouissait de cet avantage que, si on avait des ennemis, on pouvait facilement les voir poindre à plusieurs portées de fusil; il n'y avait donc rien, parla, qui pût lui servira se cacher ; aussi revint-elle, non sans regarder un peu partout, aussi bien à droite qu'à gauche et môme en arrière, afin de se faire une idée exacte de la configuration du terrain sur lequel elle se trouvait.

Le cas échéant, elle voulait pouvoir y revenir seule et s'y diriger sans avoir besoin de l'aide de qui que ce fût.

Lorsqu'elle fut arrivée à se rendre exactement compte de toutes les choses qui l'environnaient, elle regagna sa voiture qu'elle fit ranger, sans se douter de la qualité du logis qu'elle abordait, tout contrôle cabaret delà Pendue, un horrible repaire qui était le rendez-vous des voleurs et des rôdeurs de barrières des environs .

Une fois là, elle se blottit dans le fond de sa voiture et attendit.

Elle ne doutait pas que le vieux Paterne ne ressortît à un moment ou à l'autre, et elle voulait savoir si c'était de ce trou qu'il revenait si pesamment chargé.

Elle attendit longtemps, mais enfin elle vit poindre une ombre au loin^ puis une autre qui la suivait de près, et elle n'eut pas de peine à reconnaître dans ceux qui s'avançaient couverts de leurs grands manteaux le vieux Paterne et von Fritz.

Son étonnement fut profond de retrouver le jeune homme avec son père, lorsqu'elle l'avait vu partir, dans un fiacre, devant la brasserie du faubourg Montmartre.

Par ( ù diable a-t-il bien pu entrer pou)' aller rejoindre le vieux Palerne ? se

LAULLTKIIK KT LAMOUH

demaiulail-ellc; mais il élaildil que, ce jour-là cl quelques autres encore, Lisbelh restt'rail sur ses (jueslioiis.

l.es deux lioninies prirent des chemins détournés, redescendant vers Paris point directement mais pour ainsi dire en /i^v.ags ; et la jeune fille qui arrivait à leur suite, assez loin pour qu'on ne remarquât mrme pas la voiture dans laquelle elle était, les vit rentrer au (Irand-llùlel très-tard, car toutes ces choses avaient entièrement absorlié la journée et la soirée.

Lisheth paya largement son cocher en le renvoyant ; maintenant elle en savait assez pour pouvoir apprendre facilement le reste en un rien de tem|>s ; elle remonta donc lolemenl à sa ciiambre, dans laquelle elle retrouva sa gouvernante de plus en plus absorbée par sa lecture.

— Vous savez, lui dit-elle brusquement, que, si on vous interroge, je ne suis pas sortie, ou du moins nous sommes sorties ensemble ; nous nous sommes pro menées tout le long des boulevards, regardant les devantures; si on trouve qu'à cela il n'y a pas de quoi dépenser la journée' de deux femmes, c'est qu'on n'aura jamais regardé les boutiques de France.

La gouvernante avait reçu l'ordre, et, du caractère dont elle connaissait Mlle Lisbelh, on pouvait être persuadé qu'elle ne s'écarterait pas de la consigne.

Le soir, à table — quelquefois le vieux Paterne et von Fritz faisaient servir le dîner dans l'appartement de Lisbelh, et tous les trois ils prenaient leur repas de compagnie — donc, le soir, la jeune fille demanda à son père :

— Qu'avez-vous donc fait, aujourd'hui'.' que vous ayez le visage aussi fatigué que si vous aviez passé* votre journée à faire le métier de portefaix ; et vous aussi, von Fritz, vous n'avez déjà plus le teint fleuri que vous possédiez à Berlin.

— Les affaires, ma tille, les affaires ! répliqua Paterne ; elles sont parfois [rès-tures^ les affaires I

— Les affaires, Mademoiselle, les affaires ! elles sont parfois irès-(urei>y ajouta le jeune Fritz, en levant ses deux larges mains vers le ciel.

Le lendemain, les deux hommes firent absolument ce qu'ils avaient fait la veille et ce qu'ils avaient fait les jours précédents, depuis qu'ils étaient revenus à Paris; par exemple, ce jour-là, il y eut une légère différence qu'il nous faut noter : en quittant la brasserie où ils avaient coutume de s'abreuver de lourde bière, ce fut Paterne qui prit la voilure, en faisant au cocher la même recommandation que celle qui avait été faite, la veille, par le jeune Pulvermacher.

Lisbeth, en voyant von Fritz prendre le chemin que son père avait suivi la veille, ne marcha pas à sa suite ; elle savait où il allait ; mais, par exemple, elle dit à son cocher :

Suivez la voiture dans laquelle vient de monter ce vieil homme ; si nous ne le perdons pas de vue, il y aura pour votre peine un bon pourboire.

— J'en réponds, ma petite dame; pour filer les gens il n'y a pas mon pareil : les agei.ts du préfet ne sont que de la Saint-Jean auprès de moi.

Cet homme avait raison, il suivit fort habilement le vieux Paterne et, quoique la course fût longue, il ne le perdit pas un seul instant de vue.

Tout à fait au pied des buttes, entre Clignancourt et la pointe de la plaine, se trouve uii chemin creux, presque impraticable en plein jour, mais affreux dès que vient la nuit ; de la montagne, il se détache des graviers, des cailloux, des pierres même qui viennent rouler jusque-là et s'y arrêtent.

Des matériaux de toutes sortes, des tombereaux d'ordures, ont été déposés en

cet endroit, on ne sait quand, on ne sait par qui, on ne sait pas davantage comment ; mais enfin ils y sont et ils y tiennent beaucoup de place.

Les chiens errants, qui viennent fouiller les immondices que la grande cité jette un peu partout sur ses bords, ont élu là domicile et montrent les crocs à ceux qui d'aventure passent par là ; absolument comme si on avait l'intention de leur prendre une part de l'os qu'ils ont découvert et qu'ils rongent.

Ce fut vers cet étrange chemin creux que Paterne se dirigea, après avoir payé et renvoyé sa voiture, un peu avant l'entrée du sentier.

Lisbeth le laissa s'engager dans cette voie ; quelques chiens couraient après lui, comme pour le chasser d'un domaine qui leur appartenait en propre ; d'autres s'enfuyaient avec quelque chose à leur gueule ; mais le vieillard devait connaître, de longue date, tous les hôtes de ce sentier, car il se mit aussitôt à leur parler.

— Tout beau ! les camarades, tout beau ! leur disait-il ; vous savez bien que nous sommes de vieilles connaissances, presque des amis ; laissez passer le vieux Paterne, il porte du nanan pour les bons chiens ; faites risette au lieu de montrer les dents:

En effet, le vieillard sortait, des vastes poches de sa longue houppelande, plusieurs paquets enveloppés dans des lambeaux de journaux; il les ouvrait et il jetait des morceaux de pain, des os, des détritus de viande, à cette peuplade affamée qui s'approchait tout près de lui pour avoir sa part et qui lui faisait presque fête.

— Oui, oui, reprenait-il ; vous me dites merci ; c'est bien, faites bonne garde; aboyez, criez, si quelqu'un vient par ici ; cela m'avertira que j'ai à me méfier • allez, allez, les chiens ! il n'y a que chez les hommes qu'on trouve des êtres tout à fait inutiles ; vous valez mieux que les hommes !...

Lisbeth n'avait pas perdu un mot de ceux que Paterne avait adressés aux chiens et elle se disait à part elle :

— C'est pourtant vrai qu'ils se connaisseni depuis longtemps ; donc ce n'est pas d'aujourd'hui seulement que mon père vient dans cet horrible chemin et qu'il a affaire aux animaux qui le hantent.

La veille, la jeune fille avait vu disparaître le vieux Paterne d'une façon si extraordinaire que cette fois-ci elle ne le perdait pas de vue, dans la crainte qu'il ne lui échappât de nouveau aussi mystérieusement.

Absolument comme il avait fait la veille il fit ce jour-là ; ayant atteint l'angle d'une masure détruite, dont un pan de mur seul restait à moilic debout, Paterne disparut, non sans avoir jeté un regard circulaire ducôLé de la plaine et sur le chemin qu'il venait de parcourir, afin de s'assurer que personne n'é.ait aux environs.

Paterne venait de quitter la place que tout à l'heure il occupait tout comme s'il était entré dans le sol qui pourtant n'avait fait aucun mouvement, ni pour le recevoir ni pour le cacher. Lisbeth, qui tenait à n'être pas aperçue de son père, s'était baissée derrière un amoncellement de toutes sortes de choses : pierres, terre, immondices, on ne savait quoi ! si bien que le vieillard s'était cru entièrement seul pendant ses évolutions.

Vivement la jeune fille se précipita à l'angle de la masure ; elle regarda partout, s'avança encore et finit par reconnaître, comme elle avait été forcée de le faire, en haut, sur les buttes, qu'il y avait, au pied de ce mur à demi éboulé, un amas de branches, un enchevêtrement de ronces, qui singeaient la nature à s'y À

m«î'|ircndro ; de plus, !e printemps, (ilaiil revenu, avait mis des feuilles à toute» ces brindilles cl eela faisait un impénrlralilc rideau au passage mystérieux que venait de prendre lo vieux Paterne, en se eroyanl bien à l'abri de tout rep^ard.

— C'est bien cela, dit enlin Msbetli, ils se rejoi^auMit là dedans, en prerjanl, pour y entrer, des chemins difl'ôrents. Hue peuvent-ils bien y aller faire? et de (juoi sont-ils cliarg(^s quand ils en reviennent ?

Je le saurai, ajoula-l-elle, et, comme après ce qu'elle venait de découvrir eilc était bien persuadée que les deux hommes ressortiraient ainsi qu'ils l'avaient fait la veille, soit par le chemin creux, soit par le bout des buttes, elle regagna vivement la voilure qui l'avait amenée et se fit reconduire à >on hôtel.

Elle voulait maintenant savoir ee dont son père et von Fritz étaient chargés lorsqu'ils rentraient au milieu de la nuit.

La gouvernante lisait plus que jamais, aussi fut-elle assez désagréablement surprise de voir sa jeune maîtresse revenir beaucoup plus tôt que la veille, d'autant plus qu'elle interrompait sa lecture au milieu d'un passa^^e fort intéressant.

Ce soir, nous irons au spectacle, dit Lisbilh à sa gouvernante ; en attendant, je vais aller dans la chambre de mon père chercher (juclques objets de toilette que je l'avais prié de joindre à ses paquets, mes malles ne pouvant les contenir, lorsque j'ai quitté Ikrlin.

Ces mots avaient clé dits à la gouvernante pour que celle-ci ne trouvât pas extraordinaire que sa jeune maîtresse se rendit dans la chambre du vieux Paterne, surtout en son absence, ce qu'elle n'avait point encore fait depuis qu'elle était à Paris.

La blonde Li>belh était d'une indifTérence magnifique à propos de ce qui ne la concernait pas elle-même tout à fait personnellement, et la gouvernante lui rendait la monnaie de sa pièce avec une incommensurable ampleur.

Lisbeth sonna, elle se fil apporter, par le garçon de l'hôtel, la clé de l'appartement occupé par son père etpar von Frilz, et aussitôt elle s'empressa de s'y rendre, soi-disant pour aller y chercher des objets de toilette qui lui étaient indispensables pour se rendre au théâtre.

Aussitôt elle se mit à fureter partout ; pour cela faire, elle avait pris ses propres clés et celles des meubles de son appartement; elle savait, pour ainsi dire d'instinct, cette fille sans jeunesse d'esprit ni de co'ur, rouée plus encore que ne pouvait l'être son usurier de père, elle savait que dans les hôtels il y a une promiscuité de serrures et de clés qui dépasse toutes les limites ; aussi espérait-elle que cela lui aiderait à ouvrir, pour les fouiller, les meubles et les malles du vieux Paterne.

Elle ne s'était pas trompée ; il lui fut facile de tout ouvrir avec une aisance qui la comblait d'aise.

Bienlôl, au fond d'un grand placard, de même que dans 45armoire à glace qui décorait la chambre du vieillard, elle découvrit des monceaux de' dentelles et de pierres précieuses , des armes de prix, des objets d'art et de> bijoux, en si grande quantité qu'un moment elle en fut éblouie.

Que de choses î que de richesses 1 que de merveilles !... marmurait-elle à

! demi-voix, en retenant, à grand'peine, une exclamation de surprise et d'éton-

) nement.

Et c'est au centre de celte montagne qu ils vont chercher toutes ces choses ! ajoutait-elle, en se rappelant qu'elle'les avait vus y entrer, en s'enveloppant de j (i mystère ainsi que le font les gens qui courent à la maraude ou qui vont ac- ^

L'ADULTERE ET L'AiMOUR

en s'emparant d'une des mains de Lia sur laquelle il appuya ses lèvres... (page 117)

complir un vol, dont ils savent qu'ils retireront un grand profit ; après cela, elle les avait aussi vus sortir des buttes et prendre le chemin de Thôtel pesamment chargés, puis entrer dans l'hôtel oii ils venaient cacher ce qu'ils avaient été prendre, elle savait parfaitement à quel endroit, mais point à qui on Tavait dérobé.

Au reste, cela lui importait peu ; ce qu'il y avait de plus clair, de plus net, surtoutde plus avantageux pour elle, c'est qu'elle était en face de bijoux splendidcs, de parures d'une richesse inouïe et qu'elle allait y faire largement sa part.

Maintenant, quelle qu'en fût la provenance, elle s'en moquait amplement ; le vieux Paterne avait été les chercher où bon lui avait semblé, employant des moyens qu'elle n'avait point à apprécier ni à qualifier ; aussi allait-elle abuser du secret

32°>e LIVRAISON

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I/ADULTfcllK KT I/AMOUR

qu'elle avait découvert, pour se faire, à sa grande joie mora<!nlan6tj, un écrin d'une rii'Iu'sso inouïe ; pour le monioni, il ne lui en fallait pas davarilaj(e.

Aprè> avoir pris, avee la plus vaste de toutes le> iudis(;rétiuus, ce qui lui convenait le mieux, dans cet amas de ri(.'lie«s.ses réunies par des vols successifs, elle remit eliaque chose en place, puis referma soifçneusement l'armoire et le f.lacard ; non qu'elle erai^uilde laisser des traces de son passage et par cela même d'avertir le vieux Paterne de la visite domiciliaire qu'elle avait opérée chez lui, non vraiment; mais elle avait peur que jes gens employés dans l'hôtel ne découvrissent, à sa suite, ce (jui était caché là, et qu'ils ne vinssent aussi la voler, en dérobant ce qui était enfoui dans l'appartement du banquier.

Avant tout remis eu l'état primitif, elle rentra chez elle et se fit habiller par sa femme de chambre, pendant que sa gouvernante courait louer une loge, ainsi que son autoritaire mailresse venait de lui en intimer Tordre.

liisbeth se para, avec préméditation, des bijou.x ([u'elie venait de dérober à Paterne; puis elle attendit qu'il rentrât, non sans une réelle impatience.

Ce jour-là, absolument comme si la Providence se mettait dans le jeu des filles de la sorte de Lisheth, son pèreet von Fritz rentrèrent beaucoup pluslôt que d'habitude ; ils se dirigèrent tout droit vers leurs appartements respectif>, où trèsprobablement, se disait Lisbeth,ils se déchargeaient de ce qu'ils venaient d'apporter.

iMainlcuant la jeune fille n'admettait plus que les deux hommes rentrassent les

mains vides.

Elle leur laissa le temps de se débarrasser de ce qu'ils apportaient, de changer de vêtement, aûu d'être corrects, pour venir la prendre pour aller diner ; puis elle sonna et dit au garçon qui accourait:

Priez mon père et M. von Pulvermacher de passer chez moi, tout de suite.

Quelques instants après les deux hommes enl''aient.

D'un coup d'œil ils virent les bijoux qu'ils avaient été ramasser dans l'antre de la GrilVard, aux oreilles, au cou, aux poignets et aux doigts de Lisbeth.

Le vieux Paterne ue put retenir un mouvement de surprise, pendant que von Fritz avait, sur les lèvres, un méohant sourire, en considérant les joyaux dont la jeune fille s'étaii couverte.

Elle promet, la blonde Lisbeth ; elle promet même beaucoup, murmurait-il;

et von Fritz qui, à certains moments, ne recouvrait qu'imparfaitement Philippe ; von Fritz qui aimait le mal pour le seul attrait qu'il porte en lui et dont les gredins et gredines gagnaient spontanément le cœur, sourit tendrement à la fille de son vieux complice, le vieux Paterne.

Cependant le banquier demandait à Lisbeth :

Ou'avais-tu de si pressé à nous faire savoir que tu n'aies pu attendre que

nous vinssions te prendre pour aller dîner?

Des choses qu'il faut que je vous dise, pendant que nous sommes seuls

tous les trois: en vue de nous préparer cette indispensable liberté, j'ai envoyé ma gouvernante faire une course dont je n'avais absolument pas besoin et dont je me moque autant que de ce que fait le Grand-Turc à cette heure.

— Parle, Lisbeth, parle, je t'écoute, lui dit Parterne, en s'asseyant dans un mocueux fauteuil, afin de se reposer, tout en écoutant ce que la jeune fille avait à lui dire.

— Parlez, Mademoiselle, reprit à son tour von Fritz, en avançant modeste-

ment une chaise, sur le bord de laquelle il s'assit ; je vous prête toute mon attention.

Lisbeth ne se fit pas répéter deux fois d'entrer en matière.

— Ni l'un ni l'autre, dit-elle vivement, vous ne me faites compliment de mes bijoux ; je les crois pourtant assez beaux pour mériter quelque attention, surtout de votre part.

— Ils sont très-beaux, en effet, répondit Paterne.

— Très-beaux, ajouta von Fritz.

— Vous en connaissez la provenance, poursuivait Lisbeth, et c'est à ce propos que je vous ai priés de passer chez moi sans y mettre le moindre retard.

~ Elle va bien, la petite, elle va bien ! disait, toujours à part lui, von Fritz, pendant que le vieillard continuait :

— Ah ! c'est vrai, il me semble que je les ai vus quelque part, ces beaux joyaux ; mais*j'attends, Lisbeth, que tu me dises d'où ils te viennent ; en procédant ainsi, nous arriverons beaucoup plus vite à nous entendre.

— Au fait! j'aime mieux cela, j'y gagnerai de ne pas perdre mon temps. Aussitôt elle commença de raconter ce qu'elle avait projeté de faire entendre

aux deux hommes.

— Ces bijoux, je les ai pris chez vous, mon père, dans une armoire où vous les aviez cachés après avoir été les chercher sous les buttes Montmartre ; ne faites pas l'étonné en me voyant si bien au courant de vos faits et gestes. Je vous ai vus, l'un et l'autre, entrer par des chemins impossibles dans cette montagne au centre de laquelle certaines gens affirment qu'il y a des retraites, des carrières, je ne sais quoi de mystérieux, de caché ; quelques-uns ajoutent de redoutable, puisque, de temps à autre, la police de France trouve bon d'y faire des descentes, par ses agents, qui y accomplissent des rafles de criminels de toutes les sortes.

Oui ! je vous ai vus entrer là dedans, tantôt par un côté, tantôt par un autre, et jusqu'à ce soir je me demandais encore ce que vous pouviez bien y aller faire ; maintenant je suis édifiée ; mais il me reste encore certaines choses à apprendre, et n'ayant pas envie, pour y arriver, de prendre^ à votre suite, les chemins qui vous sont familiers, je trouve préférable de vous le demander et de vous prier de me donner quelques éclaircissements sur ce que recèle la montagne de laquelle vous sortez, comme les diables des boîtes à surprise qu'on me donnait quand j'étais petite fille, mais les mains moins vides que ne les avaient ces épouvantails de ma jeunesse.

En parlant ainsi, la jeune fille montrait au vieux Paterne et à von Fritz les bijoux qu'elle avait pris au tas dans l'armoire de son père.

— Mais je ne sais absolument pas de quoi tu veux parler, Lisbeth, reprit le vieux Paterne qui voulait essayer de nier; tu sais, ma fille, que j'ai toujours acheté beaucoup de matières d'or et d'argent et grand nombre de pierres fines ; je fais la banque, à Berlin ; mais cela ne m'empêche pas d'utiliser, quand je viens en France, les connaissances que j'ai pour le commerce des choses précieuses.

— Et c'est pour trafiquer que vous entrez dans la montagne, ainsi que pourraient le faire des gens qui s'adonnent à la contrebande; comme des voleurs qui vont, dans l'ombre, chercher ce qu'ils ont confié à des receleurs? Non, non ! mon père, ne me tenez pas de pareils discours, vous savez bien que je ne vous croirais pas ; d'autant plus que maintenant j'en ai assez appris, toute seule, pour aller beaucoup plus loin et pour continuer à découvrir ce que vous tenteriez

me cacher encore.

252 l/ADULTKIll-: KT LAMOUIl

— Voyons, Lisbclh, écoulc-inoi, reprenait Paterne, et lâche surtout d'ôtre raisonnable ; puisque tu ne veux pas croire ce que je te dis, tu me forces, tu me réduis à te faire ma conlidenee tout entière.

— Oui, oui, mademoiselle I.isltelh, nous allons vous dévoiler trjus nos secrets, s'empressa de dire Frit/ (|iii croyait qu'il était temps de venir en aide au banquier qui, mal{;ré toule sa finesse, avait l'air d'être profondément mal à l'aise vis-à-vis de sa lille.

Oui, reprenait le jeune garçon, il n'y a pas de raison pour tenir jjIus longtemps cacliôe une chose qui est d'autant plus dans vos intérêts que vous avez déjà, me semble-t-il, prélevé unc'asscz jolie part sur le fruit de nos labeurs.

Et le jeune homme désignait, d'un regard éloquent, les bijoux que i^isbeth s'était appropriés.

— Je vous écoute, dit-elle à son tour, et, pendant qu'elle prétait une attention pleine de méfiance à ce qu'allait lui débiter le petit neveu du vieux Paterne, elle i regardait son père, essayant de deviner par le jeu de sa physionomie ce qu'il y ) aurait de vrai, ce qu'il y aurait de faux dans les discours qu'on allait lui faire j entendre. \

Von Fritz commençait ainsi : )

— Vous n'êtes pas sans savoir, mademoiselle Lisbclh, bien que vous I fussiez encore bien jeune à cette époque et quoique la guerre et la politique ) fussent le cadet de vos soucis, qu'il y a eu de grands rein :o-:aénagôs dans le | pays oiî nous sommes; vous n'ignorez pas davantage que nous avons été victo- \ rieux, ce qui nous a permis de rentrer à Berlin couverts de gloire, chargés de lauriers et aussi de beaucoup de jolis petits cadeaux, dont nous avons pu combler toutes nos familles. j

— Je sais ça, je sais très-bien cela, disait Lisbeth ; mon- père, pendant les quelques mois qu'a duré celte guerre, a su meubler notre maison entière avec

un luxe qui m'aurait donné, à lui seul, l'envie de voir la Franco et surtout sa ) capitale : un pays où Ion ramasse de si belles choses, il faut y venir, et c'est ce j que j'ai fait. \

— Alors vous savez aussi que nous étions à Paris, à celte époque, M. votre j père et moi ?

— Oui, répondit Lisbeth, je le sais. )

Von Fritz poursuivait .

— A celle époque donc, nous avons acheté des masses de choses qui valaient j beaucoup d'ai'gent, parce que tout le monde avait peur et voulait fuir ; quand nous ; avons été en possession d'objets de si grande valeur, nous avons redouté que j ces chiens de Français, qui nous traitaient en ennemis vinssent, nous reprendre tout ce qui nous appartenait bien par droit d'acquisition, et cela pour se | venger sur nous, les travailleurs modestes, des nombreuses et glorieuses victoires remportées par nos armées. ;

Alors, nous avons tout caché dans des carrières où il est même très-dangereux d'aller, car il est, en maintes occasions, des ^oules de vilaines gens qui s'y réfugient, espérant fuir la justice qui s'applique à mettre la main sur eux.

Voilà pourquoi, mademoiselle Lisbeth, vous avez eu vraiment tort de vous aventurer dans ces parages ; il aurait pu vous arriver malheur, et von Paterne, pas plus que votre très-humble serviteur von Fritz Pulvermacher, ne se le serait jamais pardonné.

Lisbeth, après avoir écouté les mielleuses paroles du jeune homme, continuait à

se dire à part elle : il n'y a pas un mot de vrai dans tout ce que je viens d'entendre ; d'autant plus qu'en prêtant l'oreille, les jours précédents, lorsque les deux hommes s'entretenaient à l'écart et à voix basse, elle avait entendu des lambeaux de phrases qui lui donnaient fort à réfléchir: son père et von Fritz avaient parlé de la mère GrifFard, des magasins de cette femme trépassée, qui étaient encore j fort encombrés ; ils s'étaient émerveillés sur l'intelligence de celte ogresse qui avait enfoui, dans les carrières, de quoi faire plusieurs fois leur fortune, et Dieu savait pourtant si, à cet égard-là^ ils étaient ambitieux l'un et l'autre.

Lisbeth se disait donc : (

— Mon père, aussi bien que von Fritz, invente des histoires pour me donner

le change, mais je n'entends pas que les choses se passent ainsi plus longtemps; (

mon intérêt est de savoir tout ce qui les concerne, qu'ils le veuillent ou qu'ils ne j

le veuillent pas. (

Cependant elle reprenait, tout haut : (

— Ce que vous faites au cœur de cette montagne, je m'en moque autant que j de ma première robe de bal ; seulement, je dois vous dire que, si vous avez vos ( secrets, j'ai de même mes volontés, dont je vais vous faire part, mon père, tout j en vous prévenant que je ne vous conseille pas de vous mettre en travers de leur j exécution. (

Le vieux Paterne relevait la tête et regardait attentivement Lisbeth ; il lui | savait, depuis longtemps, l'humeur indépendante et la tête aussi dure qu'un pavé ; • j mais jusqu'à ces derniers temps il n'avait pas encore été appelé à constater l'am- j pleur de ses volontés tenaces et la raideur de son caractère. \

Lisbeth poursuivait d'une voix de lête qui avait l'aii" de prendre la chose de [ très-haut et d'une allure fort cassante : j

— J'ai de votre sang dans les veines, père Paterne, j'aime les aventures autant | que vous puissiez les aimer, et il ne m'agrée point qu'on vienne mettre le nez j dans mes affaires, quelles qu'elles soient, surtout pour me contrecarrer. î

Lorsque je suis venue à Paris avec vous, un peu malgré vous, car je n'ai ( point oublié que vous aviez grande envie de me laisser à Berlin pour manger j du lard et de la choucroute, j'avais déjà l'intention, bien arrêtée, de rester à Paris tout à fait; donc habituez-vous à cette idée que je ne partirai pas d'ici lorsque j vous regagnerez la Prusse avec von Fritz. !

— Voyons, Lisbeth, songe un peu à ce que tu dis et pens8 aussi qu'une jeune ! fille ne doit pas rester, ainsi que tu le projettes, non-seulement en pays étranger, mais dans une ville perdue de mœurs ainsi que l'est Paris.

Lisbeth se prit à rire tout haut et très-fort en même temps que fort irrespec- ! tueusement, ce dont le vieux Paterne ne revenait pas. j

Elle crut pourtant devoir donner quelques explications à propos de son hilarité ; aussi dit-elle :

— Non, je ne retournerai plus à Berlin, j'aime Paris ; les hommes y sont aimables; on y rencontre des plaisirs à chaque pas, et je veux qu'on y parle de moi ; je tiens à ce qu'on m'y connaisse, et j'ai résolu d'y être regardée ainsi qu'on le fait, sur la scène, des femmes qui s'y montrent à demi nues, vêtues d'ailes de mousseline et de rayons de gaze ; j'ai déjà parfaitement vu qu'on me trouvait belle, puisqu'on me regarde beaucoup partout où je vais ; je n'aurai donc pas de peine à me faire admirer davantage, lorsque je m'y appliquerai quelque peu, et j'y suis entièrement résolue.

J'ai rencontré des fem.mes dans tous les spectacles^ aux promenades sur les-

LAUULTlillK Kl L A.MULIl

quelles sft donnent rendez-vous les gens élégants et riches, et j'ai remarqué que tout le nioiulo s'occupait d'elles.

De plus, je sais qu'on leur donne, h. pieinns mains, des lleurs, des cadeaux et qu'on les entoure hien plus que si elles étaient de^ reines ; elles sont heureuses, ces l'emmes-lj'i, et je veux rire l'une d'elles, la première entre toutes!...

— Tu t'aveuf^les étraiif^emtMit, l.isbelh, et tu ne sais pas ccque sont ces malheureuses !... s'écruiil le vieux Paterne.

— Si, je le sais, répliquait Lishelh.

— Mais non, ma petite, mais non, tu te trompes: ces femmes-là, on ne les salue pas, on les méprise, elles n'ont plus de famille !...

— Qu'est-ce que cela me fait? puisque je ne veux plus retourner à Berlin, je romps avec ma famille, donc je n'en ai pas jdus qu'elles n'en ont.

— .Mais ces femmes-là sont la honte de riiumanilô, reprenait Paterne ; ce sont des misérables qu'on se montre aux doigts.

— Pas tant que cela, si ce n'est pour les admirer, (il Lisbelh d'un air insolent.

— Kllcs n'ont même pas de nom qui leur soit propre, puisqu'elles n'osent plus porter celui qui leur avait été donné par leur famille ; elles ont abandonné le nom de leur père pour prendre un nom de guerre I...

— Ainsi ferai-je, répliquait la blonde .\llemande, d'autant plus que Lisbelh n'est point une appellation qui me plaise ; il y a longtemps que j'en suis fatiguée ; j'ai, pour le remplacer, un nom tout prêt, je l'ai trouvé dans l'Ecriture...

— Foi de sainte Simplicité, murmurait à part lui von Fritz, je me demande ce que viennent faire les Fcritures en cette occurrence! Kilo les applique bien, la jeune Lisbeth : pour peu qu'elle continue de ce train-là, elle ira loin!... et Philippe se frottait les mains de plus belle, tant il était joyeux du tour que prenaient les choses.

— Comment ! tu oserais quitter le nom que nous t'avons donné? reprenait Paterne avec indignation.

— Parfaitement, j'en ai trouvé un qui me convient beaucoup mieux; à l'avenirje m'appellerai : Salomé, Comme c'est joli, Salomé ! Je suis sùte que parmi les personnes élégantes, les femmes à la mode, aucune n'a jamais songé à le prendre.

Cela sera donc un- nom tout neuf, et depuis ma patronne d'élection, qui demanda et obtint qu'on coupât la tête de saint Jean, qu'elle portait devant elle dans un plat d'argent, je ne crois pas que l'on s'en soit beaucoup servi, de ce nom charmant ; je l'ai choisi, je le prends et je le garde !

— Mais, malheureuse enfant, tu veux donc me faire mourir de désespoir et de honte, soupirait Paterne qui prenait fort au sérieux le rôle d'honnête homme qu'il jouait avec beaucoup de naturel depuis quelques instants, pour la plus grande édification de sa fille.

Von Fritz venait de tirer le vieillard par la manche de son vêtement et il lui disait à demi-voix:

— Oh ! papa Paterne, si vous saviez combien vous êtes beau dans ce rôle-là, vous n'en voudi-iez plus jamais accepter d'autre.

Et le visage du jeune homme s'épanoui^sait en un sourire béat qui était une merveille.

Cependant Lisbeth reprenait d'un air dégagé :

— Certainement, je serais très-malheureuse de vous voir mourir de désespoir ou de toute autre chose : mais enfin, si vous mouriez par le seul fait que vous m'auriez entendu appeler Salomé au lieu de Lisbelh, c'est que votre vie tiendrait

à bien peu de chose, qu'elle serait vraiment chancelante et que vous auriez une existence bien fragile; mais cela ne m'arrêterait pas. Salomé je veux être, Salomé je serai ; il faut donc vous y habituer, mon père, ou rompre entièrement avec moi.

— Oh ! que l'ingratitude des enfants est chose abominable ! Qui m'aurait jamais dit que Lisbeth, ma petite Lisbelh, dirait à son père des choses aussi cruelles, pendant qu'e'le ferait des projeta aussi peu vertaeux ! disait le vieillard.

Après avoir prononcé ces quelques mots d'une voix profondément affligée; après avoir versé un semblant de larmes, qu'il s'était appliqué à essuyer du bout de ses doigts osseux, le bonhomme Paterne faisait aller sa tête de droite, de gauche, comme s'il avait été tout à fait inca^ able de porter, sur son chef branlant, le poids de honte que les paroles et la conduite de Lisbeth allaient y amonceler.

Cet homme qui était capable d'accomplir tous les crimes, qu'aucune ignominie n'avait fait jamais reculer, avait l'air d'être réellement affligé de ce que venait de lui dire sa fille.

Alors von Fritz crut devoir intervenir une fois de plus, et ce fut d'une voix douce, persuasive, toute remplie de son sujet qu'il dit au vieillard :

— Voyons, papa Paterne, ne vous faites pas de chagrin pour si peu de chose; chacun, ici-bas, naît avec sa vocation ; vous avez la vôtre, moi j'ai la mienne ; pourquoi Mlle Lisbeth n'aurait-elle pas la sienne aussi?

Le vieux Paterne ne répondait que par des mots entrecoupés, au milieu desquels pourtant on distinguait ceux-ci :

— Et la famille, et la vertu, l'honneur, la pureté !...

Fritz, en^ntendant ces étranges exclamations, crut que le vieillard était réellement malade et d'une façon dangereuse ; aussi s'empressa-t-il de passer son bras sous le sien, pour l'entraîner hors de l'appartement de Lisbeth, loin de cette fille déboutée qui venait de lui raconter ces choses de l'autre monde, et il le conduisit dans sa chambre, où il le fit asseoir, en s'appliquant à lui prodiguer tous les soins que nécessitait son triste état.

Mais, avant d'en arriver là, il ne put s'empêcher de dire à son vieux complice :

— ■ Sur l'honneur, je ne vous ai jamais vu ce que vous .êtes aujourd'hui; et

puisque nous sommes sur l'honneur, c'est absolument comme du galon, nous n'en

saurions trop prendre ; donc écoutez-moi un peu et vous verrez qu'il n'y a pas

matière à vous si fort désoler dans ce que nous a dit Mlle Lisbeth :

— Hélas ! hélas! murmurait Paterne.

Von Fi ilz poursuivait :

— Elle veut s'amuser, eh bien ! après, où est le mal ? pourvu que cela lui rapporte beaucoup d'argent !... et de la nature dont elle est je n'ai pas idée qu'elle prodigue ses faveurs pour rien.

Paterne disait toujours : Hélas! hélas!...

— Vous savez pourtant, tout aussi bien que moi, ajoutait von Fritz, que personne, surtout à Paris, ne ramasse autant d'argent qu'une belle fille sans préjugés, et qui sait tirer d'une vertu à laquelle elle ne tient qu'en raison du prix qu'on lui en offre tout le parti possible : rien ne se vend aussi cher qu'une grande jeunesse armée d'une réelle beauté.

— Tu crois? demanda vivement le vieux Paterne que cet horizon de fortune raccommodait à demi avec les écarts de conduite que projetait Lisbelh,

— "Certes, oui, affirma von Fritz ; elle gagnera beaucoup d'argent, d'autant plus

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l/ADri/IKIU: Kl I/AMOUH

flu'fllo lient do voir»- ("U; celle cxlrrino lialiilelé dans les allaires qui clie/ vous m'a toujours émerveille^.

— Enlin ! cnlin! inarmollail encore le vieillard.

El puisaprùs: cnliiiî cnlin I pourvu qu'elle ga{,'ne de l'argent, en roulant

les gens de France; (lu'esl-ce que vous voulez de plus?

— Uien assurémenl, pourtant!...

Voyons, papa Palerne, ne la faites pas à la pose avec votre petite Sinipli-

cilé; c'esl bien assez que nous nous voyions réduits à mellre un masque sur notre visage pour les autres ; du moins, entre nous, parlons cl agissons h visage

découvert.

Le vieux raterne eut encore deux ou trois gros soupirs, mais ils n'arrivèrent pas i\ émouvoir von Fritz. Le premier moment d'émotion avait été chez lui de courte durée cl plus rien n'en restait.

Après tout, rcprit-il, il me semble que vous n'avez point trop à vous plaindre ; -Mlle Lisbeth a bien un peu largement péché dans les bijou.K (juenous avions rapportés de chez la défunte Mme (iriirard, elle nous a de même dit en quel endroit nous allions les mains nettes pour en revenir les mains pleines, tout cela, voyez-vous, ce n'était que pour nous faire peur, afin que vous n'ayez pas l'idée de contrarier ses projets.

Ne levez donc ni les yeux, ni les mains au ciel, car, à la place d'une fille intelligente comme la vôtre, vous pourriez avoir une idiote qui n'aurait rien eu de plus pressé, en vous voyant enirer dans les carrières grAce au trou dans lequel vous avez disparu, que de courir prévenir la police qu'un malheur venait de vous arriver et, sous prétexte de vous porter secours elle aurait mis fort inte«ipestivement le' nez de la Kousse dans nos affaires; au lieu de cela, elle vous propose un marché que vous avez été forcé d'accepter, et, comme celle transaction ne vous est point onéreuse le moins du mondtî, ne vous plaignez pas, papa Paterne, ne vous plaignez jamais, vous n'en avez pas le droit.

Le vieillard, en écoulant von Fritz, venait de se ranger entièrement de son avis ; anssi, en vue de l'avenir fortuné auquel se destinait elle-même Lisbeth, en raison de sa tranquillité future que lui assurait le silence de la jeune fille, il se consola

tout à fait. ,,,.-. 01^ • •.

Sans attendre davantage, Lisbeth s appliquait a passer balomé aussi vite que possible, et pour cela elle se mit à courir les théâtres, les cirques et les promenades toujours' en compagnie de sa gouvernante qui devint d'emblée la complaisante en même temps que l'ombre d'une jeune fille d'humeur fort accommodante.

Rien n'est aussi facile que de se perdre avec avantage, à Paris surtout. Lisbeth ne perdit pas grand temps avant d'avoir rencontré ce qu'elle cherchait; néanmoins elle n'était pas'encore à l'apogée de ses désirs de réclame : nous lui avons entenîlu dire au vieux Paterne que les filles qui jouaient, dans les revues, le rôle de génie, de fée de tout ce qu'on voudra , à la seule condition d'être très-élégamment déshabillées, lui Iroublaient la cervelle ; elle voulait donc en arriver là, elle aussi.

Il est peu d'hommes, surtout parmi ceux qui ramassent une maîtresse à la sortie du cirque des petits théâtres ou de tant d'autres endroits dans lesquels on s'amuse qui ne soient pas Haltes de voir sur les planches la fille qui lui appartient momentanément; aussi le protecteur de la belle Salomé s'ingénia-t-il pour la présenter à quelque directeur dont les exhibitions féminines devaient reserver une nlace à sa maîtresse.

Arrivée là, la juive de Berlin se trouva complètement heureuse.

II se mit à la regarder avec une attention persistante (page 129).

Elle avait tout ce qu'il fallait pour plaire aux hommes qui rôdent dans les coulisses et qui se frottent à tous les portants: elle était belle de cette beauté matérielle qui éveille les passions de la chair ; elle était audacieuse et cynique même, avec des regards bleus qui rappelaient les Werghis mein Nicht de son pays, et ces yeux-là avaient parfois des étonnements si réels qu'on aurait pu les prendre pour de la vraie naïveté.

Enfin elle était fort entourée, très-recherchée ; on lui faisait les offres tout à la lois les plus folles et les plus avantageuses ; si bien que ses satisfactions dépassaient toutes les bornes.

Sa crinière de lion n'avait pas été pour peu de chose dans ses succès, d'autant

ZZ'^* LIVRaSSON

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7°" SBRIB

plus que le direclcur du thrAlre on on l'exlnhait faisait naître les occasions fiour que les eheveuxde celte lille fussent dénoués sur sa croupe hlanelie et rose dont les rondeurs appelaient les rej^ards des hommes et surtout les retenaient.

A peine von Fritz et son brave p?ipa l*ah«rne avaient-ils achevé de déménager à leur prolit ce que l'ogresse avait laissé dans ses cachettes des carrières Montmartre — et pour cela il n'avait pas fallu moins de deux grands mois — que Lishelh n'exislait pins, tandis que S;ilomé promenait sa belle personne dans une voiture élégante, au tour du lac, fort accompagnée et grandement saluée de l'o'il, du sourire et delà main parles jolis (Us qui font métier de connaître toutes les créatures de mauvaise vie.

Le banquier prussien avait pris son parti de l'existence à laquelle s'était vouée Lisbeth. Mon Dieu ! après tout, disait-il, elle faisait habilement et largement son affaire, cette petite, elle étaiten bonne passe de devenir très-riche, et, comme elle n'était pas tîlle à manj^or son argent, il murmurait encore in potin : Chacun fait ce qu'il peut, chacun fait ce qu'il peut!...

Par exemple, il s'était arrang-^ de manière à ne pas avoir à rougir, dans sa bonne ville de Berlin, de la situation ostensiblement équivoque que s'était faite Lisbeth, et pour cela il avait commencé par écrire à sa famille que la petite était bien soulTrante, que les médecins de Paris trouvaient son état fort dangereux.

Quelques jours après, il écrivit encore, mais cette fois-ci pour faire savoir qu'elle était gravement malade, que sa situation était tellement critique qu'on craignait qu'elle ne perdît la vie.

Huit jours après, nouvelle lettre adressée à la famille pour annoncer que la pauvre Lisbeth était morte, que tout le monde eût à prendre le deuil.

Ah 1 c'était bien malheureux d'avoir perdu, loin du pays, une (illesi charmante, etc., etc.

Le vieux Paterne resta quelque temps encore à Paris, toujours fort occupé, ainsi que nous le savons ; tout ce qu'il avait préparé pour annoncer la mort de Lisbeth ne l'empêchait pas d'aller rendre d'assez fréquentes visites à Salomé et ne s'inquiétait pas plus de l'argent qu'elle gagnait que de la façon dont elle le pla(;ait. Néanmoins le banquier mit un large crêpe à son chapeau, lorsqu'il quitta la France pour se i-endre en Prusse ; sa pauvre petite Lisbeth n'était-elle pas morte? Pouvait-il faire autrement que de porter un grand deuil en souvenir de son malheureux trépas?

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