I/ADULTKIIK KT LAM( »UU
accepicr mon nom queje vousofTre de si grand cicuret mon pauvre amour auquel vous imposez uno si rude pénitence en me tenant éloigné de vous? In jour pourtant llélùne avait bien voulu dire à son ami :
— Ucstez encore un instant, mon parrain va bientôt arriver; c'est Theure à laquelle il vient causer avec moi, avant que nous nous mettions h table ; quand il sera là, vous lui demanderez, je vous y autorise, la main de votre amie ; je veux bien accepter de porter votre nom : c'est celui d'un homme alTectueux et loyal, je serai TuVc de le porter.
Benjamin Jacob, en entendant Hélène lui permettre de parler ouvertement de son amour, d'en instruire M. Heaupuy auquel il allait faire sa demande oflicielle, eut un tel éhlouissement de joie, un tel saisissement de bonheur, qu'il tomba à deux genoux devant la jeune femme; puis il se prit à sangloter.
— Voyons, Benjamin, pourquoi pleurez-vous? Beleve/.-vous, mon ami, je vous en prie ; je suis vraiment ômolionnée de vous voir dans l'état où vous êtes ; mon ami, de grâce, remettez-vous.
— Mon bonheur est si grand, put enfin dire le jeune homme, que mon cœur en est plein jusqu'au bord, et je ne suis plus le maître de mes sensations.
Oh ! Hélène, soyez bénie mille fois! ma chère, ma bien chère amie, pour m'avoir compris, et pour vouloir bien me permettre de vous rendre heureuse.
— Pauvre ami, murmurait Hélène, en abandonnant ses deux mains au jeune homme, pauvre ami, que vous êtes bon et que je vais vous aimer aussi î
^ Trois semaines après, Melle Hélène de Tremples devenait la femme de Benjamin
i Jacob,
i Le jeune homme avait une de ces joies splendides qui sont respectables et
I saintes à force d'être grandes.
'; H ne pouvait croire encore, même après plusieurs mois de mariage, que c'était
un fait accompli, qu'Hélène était sa femme, qu'elle écoutait ses paroles d'amour
et qu'elle répondait à son affection par une affection semblable.
Ces deux pauvres êtres avaient tant souff'ert qu'ils avaient peur de tout ; ' aussi, ces deux amis si affectueux l'un pour l'autre s'étaient-ils pour ainsi dire ( murés dans leur bonheur ; ils ne voyaient plus le monde ; ils étaient bien trop ! heureux de s'en être retirés et de n'avoir plus affaire à ces pléiades de gens ( auxquels on est forcé de sacrifier, au nom d*^s convenances et du savoir-vivre, la j meilleure part de son existence.
! Benjamin Jacob et sa femme vivaient donc très-retirés auprès de M. Beaupuy, qui
se rajeunissait au doux rayonnement de leur jeune amour.
Aussitôt que le vieillard s'était aperea qu'Hélène était dans une disposition S d'esprit qui lui permettait d'accueillir en entier l'affection du jeune homme, et ( que probablement bientôt elle allait devenir sa femme, il avait fait venir son archi- ; tecte et lui avait donné des ordres, afin qu'on s'appliquât à bâtir dans le jardin,
tout près de l'hôtel qu'il habitait, un vaste atelier éclairé d'une façon merveilleuse ; ] pour joindre cet atelier à l'hôtel, il avait été décidé qu'on ferait une galerie vitrée ' qui servirait de jardin d'hiver.
) C était une surprise qu'il voulait faire à sa chère Hélène et à son jeune mari. ) M. Beaupuy savaitpa'-faitementque.M. et Mme Jacob avaient agi avec prudence ( en restant chez eux à plusieurs reprises. Dms le monde, dans ce monde \ qu'on ne peut s'empêcher de voir de temps à autre malgré le peu de plaisir ^ qu'on trouve àse rencontrer avec lui, souvent M. Beaupuy avait entendu des mots
malveillants dits à l'adresse de sa chère Hélène.
Mme de Saulieu, quoiqu'elle fût toute confite en sainteté et fort occupée d'œuvres pies, n'était pas restée étrangère à ce déplorable état de choses. Celte excellente personne qui mangeait du pain bénit, qui ne buvait que des eaux réputées saintes, n'en avait pas moins été répétant partout :
— Il n'y a jamais de fumée sans feu, et, quoique les juges aient été indulgents pour elle, ce n'est pas une raison pour qu'elle soittout à fait innocente. Elle était fort belle, Mme Hélène, il y a quelques années, et c'est un fait avéré que les représentants de dameThémis ne détestent pas les jolis minois et sont, en raison de leur faiblesse pour eux, fort indulgents à leur égard.
De plus, elle racontait, derrière l'éventail, à demi-voix, avec de nombreuses réticences, son extrême piété ne lui permettant pas d'aborder ouvertement ces scabreux sujets et de se servir de mots techniques dont son directeur ne lui aurait certainement pas donné l'absolution, elle racontait, disons-nous, l'histoire de M. de Bleutz qui s'appelait Henri Beurtz tout simplement et qui était un repris de justice.
Elle enjolivait la chose dételle façon qu'elle arrivait à dire que Mlle de Tremples devait bien savoir quelque chose de tout cela au moment où elle avait épousé cet homme, et que si, par la suite, elle l'avait trompé honteusement avec un homme de bas étage, quelque chose comme un maquignon, un fidèle du marché aux chevaux, c'est qu'elle se croyait en droit de faire ce que bon lui semblait, tenant son mari en laisse, grâce au honteux secret qu'elle connaissait relativement à son projet.
) Enfin elle s'en donnait à cœur-joie, voulant prouver bien entièrement par la \ façon dont elle traitait cette femme qu'elle n'avait jamais rien eu de commun ) pas plus avec elle qu'avec les gens de sa connaissance et de son entourage.
Quant à M. et Mme Derock, elle avait perdu, depuis longtemps, jusqu'au sou- 1 venir de leur nom.
/ M. Beaupuy qui savait ce qui se racontait dans les pieux salons, dans les J maisons saintement irréprochables, avait été le premier à engager le jeune ménage à rester chez lui ; de cette façon il évitait des blessures d'amour-propre et de dignité à sa chère fille ; il sentait qu'à la suite de ce qu'elle avait déjà souf- ) fert il était urgent de lui éviter le plus léger déplaisir.
j Six mois après son mariage, Hélène était enceinte, et sa grossesse faisait la joie de tout le logis ; il lui semblait à elle, la pauvre femme, qu'elle était enfin pardonnée et qu'on n'allait plus lui faire porter le poids des crimes commis par les autres : l'espoir d'une prochaine maternité lui paraissait cire une bénédiction du ciel, un traité d'alliance fait avec Dieu; elle était donc aussi heureuse que fière en songeant qu'elle allait mettre au monde un petit être qu'elle adorerait et qui serait bien son amour à elle en même temps que celui de Benjamin.
Elle se regardait comme un vase d'élection en songeant à la douce et faible créature qu'elle portait.
Le jardin qui entourait l'hôtel de son parrain était fort grand, c'était pour ainsi dire un parc en miniature; il était plein de vieux arbres, les allées en étaient larges, sinueuses; aussi ne sortait-elle presque jamais du logis, prenant dans le jardin l'exercice qui lui était salutaire en raison môme de son état.
Parfois et seulement aux heures où Benjamin était dans son atelier, elle allait faire une promenade en voiture avec M. Beaupuy, soit au bois, soit dans la campagne des environs de Paris.
Benjamin Jacob attendait : son fils ! — car pour lui l'enfant désiré et si ard
I/AUULTUIIE ET L'AMOUR
ilitln. m ''iii-il
ment attendu ne pouvait être qu'un IIU, — avec une salisfuclion viaiu
leuse; il sentait, eet homme si proroudément allaelié à Mme lléliine, que cel enfan
qui allait leur nailre serait un lien de fdus entre elle et lui.
Henjamiu, nous le savons, n'avait jamiis eonnu la famille, pas plus que lesjoiest qu'elle donne ; aussi, aprèsavoirépousé Mlle de Trempies, avait-il eu tous les ravissements, tons les l'ionnements heureux que donne une existence qu'on a longtemps désirée sans jamais l'avoir possédée.
Il n'était pas jusqu'à la présence de M. Beaupuy qui ne lui fût un bonheur inconnu jus(|ue-Ià ; s'il avait eu un père, s'il avait pu connaître le sien, il l'aurait voulu semhlalde à ce vieillard plein de droiture et de loyauté, dont les cheveux blancs couronnaient toute une irréprochable existence.
Klre père, lui qui n'avait pas eu de famille ; voir son fils bercé sur les fçenoux d'une femme qui portait son nom, entendre les douces et tendres paroles alïectueuses qui se devaient échanger entre la mère et l'enfant! tout cela mettait à son rêve des étoiles si brillantes qu'il en était ébloui.
Autrefois, alors qu'il vivait seul, il ne se serait jamais douté que l'existence d'un homme pût contenir d'aussi vastes bonheurs.
C'était M. Beaupuy qui devait être le parrain de l'enfant; cet homme si entièrement affectueux, aussi bien pour Benjamin Jacob que pour Hélène, devait porter bonlieur à l'enfant ; de plus, il lui était bien doux, à cet aïeul, de pouvoir donner son nom au baby qu'on attendait.
Nous avons vu Mlle Céleste quitter la maison de son ancienne maîtresse en compagnie de l'ex-valet de chambre de M. de Bleutz et nous savons que les prétentions de cette tll'.e étaient de s'établir lingère dans un quartier luxueux.
Elle s'était établie, en effet ; mais, la fortune ne répondant point à ses ambitions, elle était devenue d'humeur plus hargneuse qu'elle ne l'avait jamais été, et pourtant Mlle Céleste ne passait pas pour avoir les relations bien faciles.
Celte fiile n'avait jamais pardonné, à celle qu'elle appelait encore .Mme de Bleutz, de ne pas lui avoir fourni l'occasion d'augmenter ses économies, lors de son fameux procès ; la lingère se disait souvent qu'à cette époque elle aurait dû faire sa fortune, de telle faeon qu'elle n'aurait plus eu besoin de travailler jamais, et Mme Hélène qui ne lui avait pas tendu la perche en cette occasion, Mme Hélène qui n'avait pas acheté sa conscience pour la faire parler d'une façon plutôt que de telle autre, était entièrement impardonnable ; aussi, ne lui pardonnait-elle pas l'argent qui lui manquait.
— Comme elle a été maladroite ! celte femme, se disait-elle quelquefois, de ne pas se défaire d'un homme qui lui était odieux et préjudiciable ; avec moi cela lui aurait élé si facile !...
Certainement, Madame Hélène aurait eu bien plus vite raison de cet homme si elle avait agi ainsi qu'elle devait le faire pour moi, et je crois qu'elle avait plus d'une raison pour qu'elle pût se défaire de M. de Bleutz ; mais non!... il est de ces grandes dames qui sont tellement fières qu'elles préfèrent souffrir toutes les tortures plutôt que de se faire aider par leur femme de chambre pour se débarrasser de leur plus cruel ennemi.
Par exemple, ce qui mit lecomble à l'indignation de Mme Baptiste, ce fut d'apprendre le mariage de son ancienne maîtresse avec M. Benjamin Jacob ; descendre de îa caste dans laquelle elle était née pour épouser un artiste, fi donc! c'était horrible !...
Les réllexions de l'ancienne femme de chambre tournaient d'autant plus à l'ai-
SV
gre que la clientèle était loin d'accourir à sa boutique ; ses économies diminuaient considérablement, trop vite à son gré; aussi cela la faisait grogaon à perpétuité.
M. Baptiste, pour fuir son irascible moitié, passait presque tout son temps dehors ; pourvu qu'il trouvât la table mise quand il rentrait et sa chambre en ordre quand il voulait se reposer, il n'en demandait pas davantage ; quant à la causerie familiale, quant à l'intimité, il leur tournait le dos avec une constance qui ne déplaisait pas encore trop à Céleste, d'autant que, les chalands ne venant pas à elle aussi vite et surtout aussi nombreux qu'elle les aurait désirés, elle se mettait en ronde tous les matins pour aller vers une nouvelle clientèle qu'elle était en train de faire.
Elle partait chaque jour, chargée de vastes cartons remplis de lingerie fine et de colifichets coûteux ; elle avait pendant une longue semaine employé son temps à relever les adresses des actrices, des grandes cocottes et de toutes les femmes pour lesquelles le luxe de la lingerie est de première nécessité.
Elle allait donc offrir ses marchandises, vendant à tant par semaine, à tant par mois, pourvu qu'elle vendît et qu'on la payât.
Pour arriver à se glisser dans ces logis irréguliers à plusieurs titres, Céleste déployait une finesse de Peau-Rouge ; elle se faisait complaisante, officieuse ; elle écoutait les confidences de toutes ces filles et portait une lettre par-ci, un billet par-là, puis courait aux renseignements dont les belles petites avaient besoin.
Enfin elle avait trouvé le moyen de se faire bien venir en tous lieux, de même qu'elle vendait aussi un peu partout.
— Que de mal on se donne pour gagner de l'argent! disait-elle en rentrant crottée jusqu'à l'échiné, ou le visage brûlé par le soleil, selon le temps et la saison ; et dire que cela aurait pu m'ètre évité, si la femme que je servais avait voulu reconnaître la valeur de mes services, les utiliser et me les payer le prix qu'ils valent !
Mais non ! il faut que je coure de l'aube à la nuit , pour agripper quelques sous à ces jolies filles de mœurs aisées dont la réputation de générosité est excessivement surfaite , car Dieu sait comme elles sont mauvaises payeuses, toutes ces gueuses-là 1
Et Céleste, après avoir déposé ses cartons chez elle, s'appliquait à les ouvrir pour remettre en ordre tout ce qui y avait été bouleversé par sa capricieuse clientèle; elle y remettait aussi l'équivalent de ce qui avait été vendu, afin d'être prêle pour le lendemain et de pouvoir avantageusement recommencer son métier de juif-errant au travers des boudoirs à la mode, où elle débitait des bas et des chemises de soie, de coquets déshabillés et du linge si chargé de dentelles et de broderies qu'on ne savait réellement plus de quelle nature était la trame primitive de tous ces objets-là
Un beau matin. Céleste vit entrer dans sa boutique une vieille femme au visage parcheminé, ridé, mais qui avait un type aussi étrange que particulier.
Cette vieille créature était revêtue du costume des Italiennes qui viennent en France, à Paris surtout, pour servir de modèles aux peintres.
— J'ai besoin d'une collerette, dit cette femme à la lingère ; d'une belle collerette! Je pose dans un tableau qui commencera par aller à l'exposition et qui de là passera à la postérité.
Céleste venait de montrer des dentelles passées de mode, des vieilleries qui avaient jauni dans ses cartons, pensant que ces choses étaient de nature à conve-
L'ADULTKIU: KT LAMOUH
nir à celle ffmrr.e dont le co»Jlume »''i lil plus éclalanl qu'harmonieux et qui ne (levait pas »'lro bien diflicile.
En ril'i'l, rilalienne jeta son dévolu sur une collerette à grands ramages qui, posie sur son corsage de velours noir lacé de tresses d'or, faisait, ma foi, trèsbon ellel.
Lorsque viiit le moment de débattre le prix de cet objet de toilette, l'aclieteuse dit encore h la niarebande :
[1 faut que vous raballie/ quelque chose, ma bonne dame; songez que si le
tableau cl le modèle passent à la postérité, votre collerette sera forcément du voyaf'e ; en raison de cela, il me semble que vous devriez m'Atcr quelques sous du prix que vous m'avez l'ait tout à l'heure.
Céleste se moquait de la postérité absolunientcoinme des lunes d'antan ; aussi les paroles de la vieille femme n'élaient-elles pas de nature à lui faire rabattre une obole de ce qu'elle avait demandé.
L'acheteuse n'était autre quePia, notre ancienne connaissance, qui n'avait pas cessé de poser pour Bt^njamin Jacob ; il est vrai que cette vieille femme avait un type à part et, dans tout son être, un caractère qu'il aurait probablement été difficile de rencontrer ailleurs. * -Sf .»
Pour le moment, Benjamin Jacob achevait en effet, en vue de l'exposition prochaine, un grand tableau représentant une halte de gitanos.
Pia avait trouvé sa place au milieu de tous ces personnages ; elle était même au premier plan, ce dont elle n'était pas peu Hère ; aussi s'empressa-t-elle de raconter à Céleste le rôle important qu'elle jouait dans cette œuvre d'art.
Céleste trouvait extraordinaire que tout vint lui rappeler cette femme qu'elle avait servie si longtemps, et il lui semblait aussi que les choses et les gens se plaisaient à augmenter sts regrets à propos de l'argent qui lui faisait si cruellement défaut ; au reste, nous devons le reconnaître ici, elle était tout à fait incapable d'en éprouver d'autre sorte.
— \h ! vous connaissez ce peintre? dit-elle enfin à Pia.
Certes, oui, et depuis longtemps, répondit fièrement l'Italienne ; c'est un
maître et. pourtant chez lui, la vieille Maugrabine, ainsi que m'appellent quelquesuns de ses élèves, est toujours la bienvenue.
Est-ce qu'il ne s'est pas marié, il n'y a pas bien longtemps de cela, un an
à peine je ne sais pas au juste, demandait Céleste qui, au contraire, était parfaitement 'renseignée à propos de l'époque exacte à laquelle Benjamin Jacob avait épousé son ancienne maîtresse.
Oui c'est vrai, il s'est marié avec une femme aussi belle que riche, affirme-
t-on ; moi' je l'ai vue de loin,, quelquefois, pas souvent, car elle n'entre jamais dans Vatelier lorsque les modèles y sont.
Quand on déteste les gens, il est étrange de reconnaître combien on s'acharne à savoir ce qu'ils font, ce qu'ils disent; pour un peu on s'enquerrait aussi de ce
qu'ils pensent. . , , ^ , , ,, ,• .
Céleste, en cette occasion, ne faisait pas exception a la règle; lanouvellecliente, qui lui donnait plus de paroles qu'elle ne lui comptait de pièces de monnaie, lui devenait précieuse par cela même qu'elle était reçue chez Benjamin Jacob ; qu'elle pouvait voir Mme Hélène et que, pour la renseigner, elle était en bonne situation; par elle seule, elle pouvait savoir ce qui se passait dans le logis de Benjamin Jacob ; aussi s'empressa-t-elle de dire à la vieille femme, et cela d'une voix presque engageante :
L'ADULTÈRE ET L'AMOUll
Le portrait de la mère fut achevé (page 139).
— Venez me voir de temps à autre, ma bonne femme ; on travaille beaucoup chez moi, et souvent il tombe par-ci par-là un bout de dentelle, un nœud de ruban, un morceau d'étoffe, qui pourront vous faire plaisir ; je ferai mettre toutes ces choses dans un coin, et quand vous me ferez visite, je vous les donnerai.
Que voulez-vous? on ne se refait ni l'esprit ni le cœur ; j'aime les artistes de même que ceux qui les approchent.
Pia se confondit en remerciements ; on sait que la race italienne n'est point chiche de paroles flatteuses, et la vieille femme le prouva largement en cette occasion .
Elle se promettait, à part elle, de revenir bientôt afin de profiter des dons
34me livraison
Reproduction formellement interdite
qu'oïl lui iii'onu'llail pour uu avenir Irè-i-prochain ; l'Age u'avait pas ôtoinl chez clic l'amour (le la luilette ; touice (\m brillait, se voyait de loin, attirait l'œil, la
irnllail lui lit (lousséc
ste lui donnait cns qui la pré-
l'ii .1;.
^M\ s'r, ...,.,. ,,.,.., ,(• lasser jamais et r upaiL dans le lableau de Benjamin.
pas difficile, «ir la place q
-^ visitfts, (^«sieste, dit à la vieille femme : > fort oecup«^e ?
t, répondit Pia ; les autres peintres me'tnHnvnt vieille tirer parti de moi ; je ne poee donc gnère que pour
gai^iiait VI dountM' i'.y pour qu'elle trouvât de grandes satislactions
Kn • ''' ■ '' ^ " ' ■■' " ' ■ ''Mix luis.
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— Esl^.', ;...;
— Pa*trop,ct)i cl laide, il-s n'ont pus ..u Benjamin Jacob.
— Le)¥ jour» où vous ne poeex pa.s, vous pouvez venir ici, ajouta Céleste ; si vous voul< ' 1 l'P un coup de main au ménage, vous gagnerez toujours voire de^jcuner, 1 ■: fais point travailler les gc*ns pour rien, moi, quoique je ne sois qu'une ouvrière.
— Je viendrai tous les jours, répondit Pia ; quand il y aura de la besogne, je la ferai ; quand» il n'y en- aura pas, je me reposerai chez vous ; cette halle à moitié chemin me fera trouver la route moins longue.
— C'est bien, c'est entendu, venez tous les jours, répondit Céleste. Et la vieille femme eut bientôt pri* l'habitude d'aller quelques instants tous les
jours chez la lingère.
Céleste, nous le savons, ne lais^tpas échapper une occasion de plaire à sa nouvelleet capricieuse clienlèle; aussi un jour demanda-t-elle à Pia: — Mais, puisque vouvoies dans les gitanos, ne savez-vous point tirer les- cartes?
Personne n'est capable de m'en remontrer au jeu des tarots, répliqua
l'Italienne.
EJi bien I je vais vous faire gagner quelque argent, en en gagnant moimôme un peu, reprit Céleste ; je connais un tas de femmes dont la moins mauvaise ne vaut pas grand'chose; mai-; enfin elles ont de l'argent, et c'est vraiment pain bénit de leur en soutirer le plus qu'on peut.
Eu entendant parler d'argent, la vieille Maugrabine avait souri, et dans ses yeux un é :lair de convoitise venait aussi passer.
La lingère continuait :
Je vous emmènerai avec moi, chez les personnes auxqueUes je vends de
la linc^erie ; je leur dirai que vous avez un talent tout à fait extraordinaire et particulier pour prédire l'avenir, pour dire ce qui se passe chez les gens qu'on a quelque intérêt à suivre de loin et à espionner à son profit.
Enfin je ferai de vous un tel éloge que je pourrai chiffrer vos séances un t,'ès-»ros prix; seulement , comme toute peine mérite salaire, nous partagerons.
Nous partagerons, répondit Pia, qui avait aussitôt reconnu que seule elle ne
serait pas reçue dans les maisons où cette femne pouvait la conduire et qii'il valait encore mieux lui donner la moitié de ce qu'elle gagnerait que de ne rien gagner du tout.
Pas plus lard que le lendemain, la lingère prôna sa sibylle chez toutes les -> femmes devant lesquelles elle traînait ses cartons et sa personne, si bien que la
majeure partie de ces filles désœuvrées lui dirent, après l'avoir attentivement écoutée :
— Conduisez-nous votre merveille.
— Je ne sais si j'oserai, répondit Céleste ; ses prix sont vraiment si élevés que j'hésite ; cette femme aime mieux ne pas travailler du tout que de faire son jeu pour quelques misérables pièces de monnaie.
— On la paiera ce qu'il faudra, disaient les filles, d'autant plus désireuses de voir la sorcière qu'elle se prodiguait moins. Et puis, ne pas donner carrière à leurs caprices était au-dessus de leurs moyens, et ce n'était pas pour une question de quelques louis de plus ou de moins qu'elles n'auraient pas voulu se faire dire leur bonne aventure par une si habile femme.
Célesteprofita de cela pour élablir des prix qui devaient, rien qu'avec la moitié qui lui revenait de droit, augmenter considérablement ses bénéfices quotidiens. Et lorsqu'elle quitta ses chères clientes elle était fort aise de l'idée qui lui avait passé par l'esprit ; elle s'empressa de rentrer, espérant trouver encore chez elle la vieille Pia, à laquelle elle voulait donner rendez-vous pour le lendemain matin de bonne heure, afin de ne pas perdre vingt-quatre heures d'un travail qu'elle avait imaginé et dont elle devait récolter une forte part dans les bénéfices.
Pia était encore chez la lingère, rangeant la cuisine, la boutique, et Céleste s'empressa de lui faire part du résultat de ses premières démarches.
Le lendemain, les deux femmes partirent de compagnie, l'une chargée de ses cartons, l'autre ayant son jeu de tarots dans* la poche, l'une et l'autre prèles pour la bataille qu'elles allaient livrer aux écus des autres.
Ce fut ainsi que Pia fit la connaissance relativement avantageuse de Salomé la juive.
Cette fille ne croyait absolument à rien, pas même aux Dieux de ses pères, que semblablement au vieux Paterne elle faisait intervenir à tout propos ; mais, par exemple, elle ajoutait une foi aussi complète qu'entière aux maléfices, aux sorts jetés, aux incantations ; elle croyait aveuglément aussi à ce "que lui disaient les tireuses de .cartes, de même qu'aux confidences qu'on lisait pour elle dans le marc de café.
Ignorante autant qu'une carpe vicieuse, que c'en était un rêve, elle avait toutes les qualités requises pour tomber sous la coupe de Céleste, les tarots de rUalienne aidant.
La vieille Maugrabine, nous le savons, ne tarissait pas aussitôt qu'il s'agissait du tableau, au premier plan duquel elle occupait une place d'honneur ; elle parlait de la position que le peintre lui avait fait prendre, du costume qu'elle avait revêtu, de ses tarots qui étaient étalés devant elle, et dans lesquels elle lisait le passé, le présent et l'avenir, pendant que, de ses compagnons les gitanos, les uns dormaient dans des poses magnifiques , les autres jouaient de la cithare, des cy;nbales, du tambour de basque, ou des castagnettes; quelques-uns faisaient la cour aux jeunes filles pendant que le philosophe de la bande dressait des chiens appelés à faire l'admiration du public.
Lorsque Pia avait raconté, avec la verve qui lui était propre, l'historique du tableau de Benjamin Jacob, elle n'était point fatiguée, puisqu'elle était prêle à recommencer ; ce qu'elle faisait même sans qu'on l'en priât.
Elle parla donc si longtemps et si souvent du jeune peintre et de son œuvre que Salomé voulut voir l'un et l'autre.
Pour le tableau, la chose n'était pas difficile, puisqu'il allait être exposé d
(^ 2GS LAULl/rKIlK ET LAMOUK
quel«iiies jours, au l)i)ul (ruiiu semaiiu; tout au plus ; (jiiant à ce qui était du peiiilio, la chose était beaucoup plus diflicilc, vu que Hcnjadiiii, ayant tout son boiilieur et les joies entières de son existence dans le logis qu'il habitait, en sortait le moins possible.
Néanmoins, l'exposition allait s'ouvrir, et il était très-probable qu'il s'y rendrait plusieurs fois, les expositions attirant toujours les artistes; aussi Pia s'était-elle oirerte pour désignera Salomé, au milieu de tous les autres hommes, celui qu'elle appelait le maître.
Celle olVre avait été vivemi^nt acceptée, si bien que, dès les premiers jours qui suivirent l'ouverUire, la vieille Mauf^rabine avait rempli sa promesse en faisant voir iienjamin Jacob à la blonde Salomé. Depuis ce moment-là, la juive prussienne ne quittait plus l'exposition ; après avoir vu le peintre, elle voulait le revoir encore, toujours!... Car les cheveux noirs, les yeux bruns et la grande allure du jeune homme avaient (éveillé des mondes de désirs dans l'àme de cette fille (jiux passions ardentes.
iienjamin Jacob lui plaisait en la troublant, elle voulait qu'il s'occupât d'elle .
Pia éprouvait une grande satisfaclion de vanité à passer et à repasser devant le tableau de Benjamin Jacob, dans lequel elle avait sa place ; elle se plaisait à mettre son étrange personnalité en face du portrail qui en avait été fait par le peintre. Aussi demandait-elle des entrées pour l'exposition à tout le monde ; aller au milieu des tableaux était un bonheur qu'elle n'était pas assez riche pour s'ofTrir elle-même quotidiennement; mais elle ne craignait pas de tendre la main ) à ceux qui lui témoignaient quelque bienveillance, pour quémander et môme menj dier de quoi aller se voir dans le grand cadre doré où le mailre l'avait mise en ) avant de beaucoup d'autres personnages.
( Un jour, où de plus en plus heureuse elle continuait à croiser devant le chef-
{ d'œuvre du maître, Salomé, qui était aussi à l'exposition, l'aperçut et s'approcha
( d'elle .
; Benjamin passait et, en retrouvant son modèle pour ainsi dire en adoration
( devant son œuvre, il s'arrêta pour lui adresser quelques paroles bienveillantes. Sa voix, son regard, son geste, son sourire doux, fier et bienveillant, achevèrent, grâce à la loi des contrastes, de gagner Salomé tout entière ; en sortant, elle était complètement possédée ; il lui fallait voir cet homme et se rencontrer avec lui autre part que dans la rue ou dans un endroit public.
Elle voulait lui parler; elle ne savait ce;*tainemeat pas ce qu'elle lui dirait si e le se trouvait tout à coup en face de lui ; mais cela lui était bien égal, pourvu qu'il fût là tout près d'elle et qu'il l'écoulât.
Cette fille ardente, qui n'avait jamais compris qu'elle pût mettre la moindre entrave à ses volontaires caprices charnels, avait jeté son dévolu sur l'être tout entier de Benjamin Jacob ; il lui fallait cet homme! Pour quoi faire?... tlle n'en savait rien elle-même; elle ne se demandait même pas si c'était pour le martyriser ou pour le rendre heureux. Que lui importait ! pourvu qu'elle le tînt en sa possession, qu'elle s'en amusât et qu'elle ne connût pas d'entrave à ses volontés
( spontanées mais point réfléchies ; elle voulait parce qu'elle voulait, et puis voilà tout! Que lui faisait le reste!...
La première personne qui s'aperçut du changement qui s'était produit dans l'humeur de Salomé, ce fut Céleste ; elle avait trop d'intérêts divers à savoir ce
^ qui se passait dans l'esprit des filles dont elle servait les fantaisies ; à tous les
points de vue, elle devait comprendre, au besoin deviner, qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire dans l'esprit de la juive.
Elle n'eut pas de peine, non plus, à confesser Salomé ; cette fille n'avait aucune pudeur, pas plus à l'endroit de ce qui s'agitait dans son cerveau qu'en face de ce qui s'accomplissait dans son existence matérielle.
Ce fut donc sans le moindre détour qu'elle raconta à sa lingère, à cette complaisante Céleste, la grande toquade qui s'était emparée d'elle à propos du peintre.
— Je crois, répondit l'ancienne femme de chambre de Mlle Hélène, qu'il ne serait pas bien difficile d'avoir raison de cet homme; d'abord, il est jeune, il est beau ; de plus, c'est un artiste, et je me suis laissé dire que ces gens-là ne savaient pas résister à la tentation, surtout quand elle prend des traits comme les vôtres pour atteindre son but.
Ainsi encouragée, Salomé s'excitait elle-même plus encore à la conquête de cet homme; pour un peu, elle aurait été jusqu'à trouver mauvais qu'après l'avoir vue passer il ne se fût pas aussitôt attaché à ses pas.
Salomé n'avait pas l'esprit fort inventif; comme intelligence, nous le savons, elle n'était pas dans les bataillons d'élite ; elle était plus que vulgaire ; mais lorsque la passion la fouillait, lorsqu'elle voulait atteindre une satisfaction matérielle, elle était capable de tout, même de faire un plan ; aucune traîtrise ne l'effrayait', aucune lâcheté ne lui répugnait ; rien, non plus, n'était capabje de l'arrêter, et' comme depuis un certain nombre de jours elle avait sans ce'sse pensé à Benjamin Jacob, et que ni hasard ni volonté ne l'avaient encore amenée jusqu'à lui et lui près d'elle, elle se rabattit d'abord sur Céleste dont elle connaissait l'astuce et la rouerie, ensuite sur Pia qui, ayant à titre de modèle ses entrées dans l'atelier du jeune homme, pouvait lui être utile et la bien servir. ,
Un matin, donc, elle garda les deux femmes à déjeuner chez elle, après avoir ' donné des ordres à sa femme de chambre pour qu'elle défendit sa porte à tout ] le monde. (
— Même à M. Jacques de Morbras? demanda Céleste, en souriant de ce sou- i rire des complaisantes à gages. )
— Surtout à lui, répéta Salomé.
Jacques de Morbras était, depuis un certain temps déjà, l'amant en titre de la { juive; son autorité chez elle ne laissant, à cet égard-là, d'illusion à personne, sa i présence presque constante aux côtés de la jeune fille ne permettait pas non j plus qu'on s'aveuglât longtemps sur leur situation réciproque; quant à sa } jalousie, encore un peu de temps et elle devenait proverbiale, tant il prenait peu ( de soin de la dissimuler. j
Jacques de Morbras était un étranger, un espagnol, disait-on ; en tous cas, il ( était fort bien reçu un peu partout, dans les cercles et dans les maisons faciles i de jolies femmes qui n'ont généralement pas pour habitude de demander aux beaux [ garçons qu'on leur présente : d'où ils viennent mais bien où il veulent aller, ne ( leur interdisant pas souvent le passage, à la seule condition qu'ils aient la clé d'or ! qui ouvre la porte à tous les réduits. {
Jacques de Morbras était un grand et solide garçon, bien découplé, mince, alerte ' et nerveux, brun comme un andalous, fier comme un hidalgo. *
Il avait de grands yeux noirs qui n'avaient qu'un seul défaut ; mais celui-là leur ( était entièrement acquis : ils ne regardaient jamais en face et semblaient fuir le i regard des gens vis-à-vis desquels ils se trouvait. \
Les traits du visage de Jacques de Morbras étaient d'une splendide régularité
LADUI/rKIlK II L A.MOLIl
mais leurs lif»nps avairnl une dureté cxtraonlinain* ; n«^anmoins tout cela ne l'emp^^chail |)as d'tMro fort l»cau ; au reste, il{)assail pour tel dans le monde facile au milieu duquel il vivait.
Jacques de Morhras était reçu à peu prés partout ; il avait ^Tand air, de la forlune, el c'en était assez pour le faire l)ieu accueillir; la di-<rrélioii avec hnjuelle il usait des avances qui lui étaient faites maintenait pour toujours l'accueil courtois qu'il avait une première fois rvcn.
Cet homme était riche, la chose paraissait indiscutable aux yeux de tous ceux (]ui le connaissaient ; il avait un train de maison aussi confortable que ré^'iilier ; il n'avait pas une dette, chose étrange et remarquable pour le milieu de fous cl d'ccervelés parmi lesquels il avait conquis sa place.
Jacques de Morbras avait rencontré Sulomc au cirque; en raison de l'humeur que nous connaissons h la belle, il n'était pas Jiflicilc d'aborder cette superbe créature audacieuse autant qu'un page et dont les œillades et l'allure étaient une perpélaelle invite au manque de respect ; il l'avait aussitôt abordée et depuis ce mument il ne l'avait pour ainsi dire plus quittée.
Voilà pourquoi Céleste venait de dire à la jeune fille qui la retenait pour déjeuner en compagnie de la tireuse de cartes :
— Kl si M. Jacques de Morbras se présentait, votre porte resterait-elle aussi fermée pour lui?
Ce h quoi la volontaire créature avait répondu :
— Certes, oui; pour lui plus que pour tout autre. Pour qui me dérangerais-je?
Lorsque les trois femmes furent réunies dans la salle à manger et que la première faim eut été apaisée, Snloraé appuya ses deux coudes sur la table et, mettant son menton dans la paume de ses mains, elle regarda tour à tour, tantôt Céleste, tantôt Pia, pendant qu'elle leur disait :
— Vous savez, mes petites, q l'il faut s'occuper plus vite que cela de me faire connaître le Monsieur que vous ra'avezfait voir à l'exposition et que vous connaissez, celui que j'ai rencontré deux fois avec Pia ; je puis bien vous l'avouer en toute humilité : j'ai un fort béguin pour lui et, tant que je ne l'aurai pas vu d'assez près pour me lasser de sa personne, j'en rêverai la nuit et même le jour.
— Moi, je ne puis pas graîid'chose à cet égard-là, répondit Céleste ; je ne suis pas reçue dans cette maison ; Mme Benjamin Jacob est une femme sérieuse assurément, économe outre mesure, qui n'achète pas de lingerie fantaisiste ni de broderies de luxe à une marchande ambulante de mon espèce ; je ne vois donc aucun moyen pour arrivera me glisser dans ce logis, afin d'y pouvoir servir vos intérêts.
Mais je me plais à reconnaître que Pia est tout à fait dans d'autres conditions et qu'elle e-t fort capable de vous aider aussi intelligemment qu'utilement.
— Je ne vois pas trop, ajouta l'Italienne, ce que je puis faire pour être agréable à Madame.
— Tout simplement de me faire entrer chez votre peintre, non dans son logis où je risquerais fort de rencontrer sa femme à laquelle je ne veux pas me heurter , mais dans son atelier où j'aurai mes coudées beaucoup plus fran-jhes; une fois là, je me charge du re-te !...
Pia réfléchit quelques instants, puis enfin elle dit:
— Je ne vois pas que vous puissiez entrer chez Benjamin Jacob autrement que comme modèle, mais vous êtes assez belle pour y faire votre chemin avec cette étiquette-là sur le front.
^ . -.^^ss^
— Sous le masque du modèle, cela me va ! de Cette façon il sera forcé de me regarder; pour commencer, je n'en demande pas davantage ; une fois qu'il aura, pendant un certain temps, arrêté de loin ses regards sur ma personne, j'aime à croire qu'il voudra en voir davantage.
— C'est sur cette curiosité que vous comptez? reprit Céleste.
— Certainement ; à la suite du premier coup d'œil, il me restera encore d'assez jolies choses à lui montrer pour qu'en y prenant quelque plaisir il veuille bien s'y attarder.
— Jo puis toujours essayer de lui parler de vous. Je vous promets de le faire de telle sorte que j'obtiendrai la permission da vous conduire à son atelier.
— C'est par là que je désire commencer, reprit Salomé.
Sans remettre au lendemain, aussitôt le déjeuner fini, Pia se dirigea vers la demeure de son clier peintre.
Elle arriva vers lui, la bouche tout enfarinée.
— Ah! maître, s'écria-t-elle en entrant, je vous ai trouvé une merveille, le hasard aidant, car je vous prie de croire que je ne songeais pas le moins du monde à la chercher.
— Qu'est-ce encore? demanda Benjamin Jacob.
— Une femme merveilleuse!... Quand je dis une femme je devrais plutôt dire une pauvre fille qui a un grand besoin de gagnerun peu d'argent ; mais ce qu'il y a de rare et d'heureux dans son cas, ce qui fait que je vous en parle avec enthousiasme, c'est que non-seulement elle est magnifique, mais qu'enoore elle est complètement inconnue ; c'est un visage neuf, un corps que personne n'a reproduit jusqu'à présent; elle ne se doute même pas de ce que peut être un atelier.
Je lui ai montré le tableau dans lequel vous m'avez donné une place, elle en a été tellement enthousiasmée qu'elle s'est écriée :
— Ah ! que je voudrais qu'on fasse mon portrait comme cela. Alors moi qui sais que les modèles sont rares, surtout quand ils ont la perfection pour eux et que personne ne s'en est encore servi, je me suis empressée d'accourir et je viens vous demander :
— Quand voulez-vous, maître, que je vous conduise la jeune fille dont je viens de vous parler?
— A quoiresseml)le-t-elle? demanda encore Benjamin Jacob, qui ne se laissait pas empoigner facilement par les racontages de l'Italienne dont il connaissait l'exaltation facile et les enthousiasmes le plus souvent exagérés.
— Elle est grande et forte, répondit-elle aussitôt, avec des cheveux qui mettraient en extase tous ceux qui la. regarderaient ; si on voulait peindre la déesse des moissons, on ne pourrait pas trouver un modèle plus splendide ni mieux approprié. Enfin, maître, consentez à la recevoir, la vue n'en coûte rien, et je suis sûre que, quand vous aurez un seul instant arrêté vos regards sur celte fille-là, vous me remercierez avec empressement pour vous l'avoir découverte.
— Conduis-moi ta merveille, dit Benjamin en souriant ; nous verrons quel parti on peut en tirer.
L'habile femme avait obtenu ce qu'elle voulait; elle savait de quel prix Salomé devait lui payer sa complaisance; aussi, comme elle aimait l'argent d'un amour excessif, elle éprouvait une joie extrême à compter sur ses doigts l'argent qui allait lui être compté.
Pour se faire valoir, espérant obtenir quelque chose de plus de l'impatience amoureuse de la juive prussienne, Pia fit un racontage très-imagé de toute la
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Hnesse qu'elle avait dû déployer pour arriver à obtenir l'entrée de l'atplier de Benjamin Jacob pour une nouvelle venue ; cet homme n'aimait que les anciens visnpos.
Lorsque Salomé eut appris, de la bouche de Pia, comment les choses s'étaient passées, lorqu'cllc sut qu'enfin la vieille Mnuf^rabine élîiil autorisre .'i conduire la belle juive dans l'alelier du mailre, elle paya sans se l'aire prier, non-seulement ce qu'elle avait promis, mais elle voulut encore donner une f^ratifiention à propos de la promptitude (juc IMa avait mise à obtenir ce qu'elle désirait si ardemment.
— J'ai dit que vous étiez une pauvre fille, ajouta la vieille femme ; il faut donc *\ue vous vous mettiez des vêlements plus que modestes; sans cela le mailre se douterait sous peu qu'il y a quelqu»' tromperie, et non-seulement il vous mettrait à la porte, mais encore il me consignerait hors de son atelier pour toujours, et cela serait un coup que je ne saurais supporter sans en éprouver un mortel chagrin. Donc, change/ de mise et d'allure si vous voulez que je vous conduise chez lui; dans le cas contraire, quelque argent que vous soyez décidée à m'offrir et à me donner, il ne faudrait pas compter sur moi.
) Salomé consenlil à s'habiller comme une ouvrière coquette mai^ misérable ; ' ces deux termes ne s'excluent pas toujours, et prenant un air modeste, ce à quoi ) ses yeux bleus, au regard étonné et surpris de chaque chose, l'aidèrent grandeî ment, elle suivit Pia qui, après avoir été satisfaite de la transformation du nouveau ) modèle, s'achemina en sa compagnie vers l'atelier de Benjamin Jacob. ; Le jeune homme, voyant entrer les deux femmes, considéra la nouvelle venue
I avecune certaine attention ; il trouva qu'en ell'et Pia n'avait rien exagéré; que cette
tille était non-seulement extraordinairement belle, mais encore et surtout étrange; ; de plus, il ne se rappelait pas l'avoir vue dans d'autres ateliers, et il en vint à ; se dire qu'une fille aussi remarquable, parfaitement inconnue, pouvait aider à un ) succès pour celui qui le premier se servirait de ce type extraordinaire, pour en ] éclairer un de ses tableaux.
On ne pouvait pas employer un autre terme qu'éclairer tant la chevelure
ardente de cette fille, mêlée à ses yeux bleus, donnait de lumière à son visage. Le peintre fut gagné aussitôt et il retint ce modèle pour venir poser chez lui
à dater du lendemain. ;
; Salomé ne se fit pas prier, et nous savons pourquoi. i
î Pia, dont l'entremise et l'habileté avaient été couronnées de succès, sortit avec j
\ Salomé et l'accompagna jusque chez elle, afin de toucher aussitôt le prix de la
) complaisance qu'elle avait mise à l'aider dans ses projets de conquête,
j Le lendemain, Salomé arriva chez le peintre toujours accompagnéederitalienne.
[ Il était d'autant plus facile de faire croire au jeune homme que cette fille était
entièrement inconnue que Benjamin n'avait jamais fréquenté les boudoirs à la j
mode , dans lesquels on se ruine galamment ; car, depuis le moment où )
nous l'avons vu se ranger de lui-même, de sa propre volonté, en rapportant au j
) notaire l'argent qui lui restait encore de l'héritage de son père, depuis surtout )
) qu'il était marié, il n'avait plus songé à mettre les pieds dans une maison j
d'humeur facile. j
\ Salomé pouvait donc aisément se faire passer pour une pauvre fille nouvelleraeni ' débarquée d'Allemagne à Paris, quoiqu'elle fût bien connue dans le monde qu:
s amuse. j^
chard, vous êtes un habile comédien (page 207).
Il n'avav Pia qui V?
Benjan positions découvre' chait à roi-, u. V
Enfin le pe.
cheveux pour n
dp r.v
raison de se méfier de cette jeune fille ; pas plus que de
resque toujours et qui la lui avait fait connaître.
sieurs croquis d'après Salomé, un peu dans toutes les
3 mouvements; à proportion qu'il l'étudiait davantage, il
i splendide et jeune des beautés nouvelles dont il s'atta-
,'e dans toute sa splendeur.
lécida à faire cette femme sans autre vêtement que ses la fameuse crinière de lion dont parlaient tous les viveurs effet sur l'artiste, et le titre sous lequel le tableau devait i)
Reproduction formellement interdite y»» série
(Mn- i\|H.M' s'élail trouvé pour ainsi dire de lui-mùrae el Jacob avait écrit du bout de son pinceau : L.'/i manUiau de reine.
La jeune lille navail fait aucune objection h la volonté du peintre ; au reste, Pia lui avait souillé à l'oreille que les modèles de prol'ession, de même que ceux qui voulaient le devenir, ne devaient pas mettre d'entraves a l'art.
A part elle, Sai ' ^e montrer ' rs
cliarmes à cet houii, , t rir.Tuul ce ^ |^,
surtout de ses vétemenls modestes, l'cnlravait; elle n'avait pas l'habitude de se vêtir de cei i •, et il lui semblait qu'ainsi attifée r" lait tous ses avan-
taiçes ; aus- |uel empressement dépouillait-elle >- as d'ouvrière pour
paraître aux yeux du maître ce qu'elle était en effet : une reine de beauté.
Mais elle ne récolta que désenchantement durant les premières séances et la chose menaçait de durer longtemps ainsi.
Benjamin, tout entier à son art, retraçait avec amour les H^mrs de ce corps splendide; mais, en face de sa toile seulement, ses regards s'adoucissaient, s'éclairaient et devenaient caressants; pour lui, la femme était et restait un modèle, rien de plus.
Cela ne contentait point Saloraé qui avait espéré bien autre chose ; elle avait vu les hommes les plus beaux, les plus riches et les plus jeunes, fous d'admiration devant elle; le désir av.i ' ," ix qui l'avaient ap '•, et justement
celui dans l'âme duqui; trouble, semer K i flol>, restait
calme et froid ôd face de ses beautûs.
Elle se piquait au jeu, elle était irritée, nerveuse, colère, si bien qu'elle avait fini par en vouloir profondément à cet homme et que le sentiment qu'elle éprouvait pour lui était fait, maintenant, moitié d'amour, moitié de haine.
Mais, au lieu de la détacher de lui, de mettre un frein àla volonté qui la poussait à le conquérir, celte barrière morale, l'indifférence dont le peintre l'enveloppait, ne faisait qu'exalter en elle le feu qui la dévorait depuis le cerveau jusqu'aux entrailles.
Céleste, qui de son côté éprouva; hose comme une joie cruelle à l'idée
qu'à l'aide de Saiomé Cl grâce ais elle délu il Ben-
jamin Jacob de son intérieur ; • 1 ontait tout pas-
sait chez le peintre, disait à la juive pour la piqu u :
J'aurais cru vraiment que vos charmes avaien
ont en réalité ; convenez avec moi qu'il est étrange (^
vous ayez en vous une si grande confiance et que vous paî'er de l'esprit d'un homme qui n'a en définitive d'auii^ que l'amour d'une vieille femme.
Ces paroles amères et moqueuses achevaient de mettre S
Eu effel, murmurait-elle dans le secret de son âiih'
fort extraordinaire que Benjamin Jacob qui est jeune, qui . artiste, par conséquent indépendant de corps et de cœur, cai cette âme extraordinaire; je trouve bien étrange qu'il n'ait e que des regards indifférents, absolument comme il en aurait a fille venue dont le métier aurait été de se déshabiller et d voile à tant par heure.
Mme Céleste reprenait :
Xe trouvez-vous pas pour le moins étrange l'indifféren
votre é'^ard ? l'euscz donc que Mme Hélène, sans être tout à fait
: .s n en .0, que vous em- • sa vertu
'elle, trouve jui est pose à ur moi mière sans
me a ^ ûme, ^
ainsi que je vous le disais tout à l'heure, ne doit pas être de la première jeunesseà mon avis, elle a bien trente-cinq ans et, chose plus grave, elle a très-certainement trois fois douze mois de plus que son mari : cela se compte, tout cela, et, comme les campagnes, cela se chiffre double.
Pour cette ancienne femme de chambre, pour cette créature toute de matière et pour laquelle rien n'avait d'attrait que la beauté charnelle animée de passions vulgaires, les charmes immatériels, cette attractivité qui touche l'intelligence et le cœur parce qu'elle en vient, n'étaient absolument rien au devant de ses appréciations ; elle ne comprenait, n'admettait, n'estimait que l'attrait matériel, cette chose qui prend l'œil;, le gagne, l'attache par son éclat; cette chose qui se touche, se palpe, s'achète et surtout se vend, car cette dernière partie du programme était tout à fait de son ressort.
Ce qui était du charme réel, de la valeur morale, de la grâce et de l'autorité qui émanent du cœur et de l'esprit ne comptait pas pour Céleste, puisque c'étaient des choses dont elle était incapable de trafiquer et de tirer parti ; aussi ne s'était-elle jamais attachée à leur assigner une valeur quelle qu'elle pût être ; bref, elle ne les avait point estimées à l'aide des chiffres.
Céleste venait de faire un signe à la vieille Maugrabine et celle-ci, après avoi r pris son jeu de tarots dans sa poche, s'appliquait à faire le grand jeu pour Salomé qui, chaque fois, la payait en conséquence ; Pia avait entièrement compris le regard que la lingère lui avait lancé; aussi ne lui avait-il pas été difticile de deviner qu'elle devait donner des consolations et semer des masses d'espérances dans l'esprit de la juive.
La chose lui était d'autant plus facile et lui coûtait d'autant moins, moralement parlant, que Mme Hélène lui était parfaitement étrangère; elle n'avait pour elle ni sympathie ni antipathie; elle ne l'avait vue que de loin, se promenant dans le jardin qui entourait l'hôtel, Mme Hélène ayant pris l'habitude de ne jamais entrer dans l'atelier de son mari lorsqu'il y avait des modèles.
Pia l'avait donc prise pour une indifférente aux belles choses, pour une femme qui tenait l'art en mince estime, et cette façon d'être qu'elle prêtait à la femme du peintre étant tout à fait dissemblable des sentiments dont elle était animée, cela lui faisait prendre Mme Hélène en mince estime ; elle la classait parmi ceux qu'elle appelait des Philistins, des bourgsois, et la fs3mme de Benjamin ne lui était pas sympathique, elle ne tenait pas du tout à elle ; aussi la sacrifiait-elle volontiers.
Pourtant la vieille Italienne, avec la finesse et le flair qui la caractérisaient, sentait, devinait plutôt, l'influence que la femme de Benjamin exerçait sur. lui et sur tous ceux qui l'entouraient. Sa douce autorité laissait des traces partout : dans le mobilier^, dans la disposition des tentures, dans l'ajustement des fleur s qui ornaient l'atelier du jeune homme, et cela contrariât fort, non-seulement le modèle, mais surtout Céleste qui en voulait à son ancienne maîtresse du bonheur qu'elle avait et du manque de fortune dans lequel elle avait laissé sa femme de chambre. /
C'était donc une joie pour cette créature haineuse et vicieuse de penser qu elle troublerait la quiétude d'une femme pour laquelle elle nourrissait une si profonde antipathie.
Elle s'employait, de toute la force des mauvaises paroles qu'elle était capable d'inventer, à pousser Salomé dans ses derniers retranchements, s'appuyant su.^
27G L ADULTEUE ET L'AMOUR
celle opinion, (|u'cllc lui répolait à satiété, (jue ses charmes laissaient proliablemenl beaucoup à désirer, puisqu'ils étaient incapables de faire la conquête d'un homme si peu gardé.