CHAPITRE III
Elégante Compagnie de Gredins
Jacques de Morbras, l'amant de Salomé, était fort irrité d'entendre sa maîtresse lui parler, plus que de raison, de Benjamin Jacob.
— Enfin, quel est donc cet homme? lui demanda-t-il.
— Xln grand peintre, répondit-elle.
Mais cette femme, qui était excessivement rouée, crut qu'il serait sage à elle de ne pas cacher entièrement à M. de Morbras les visites qu'elle faisait à l'atelier du maître, et cela pour le cas où le hasard, qui se mêle souvent de beaucoup de clioses qui ne le regardent pas, l'aurait fait se rencontrer entrant ou sortant de chez lui, soit avec M. de Morbras, soit avec quelqu'un de ses amis.
Elle avait donc avoué, mais à demi seulement, ce qu'elle y faisait, et le jeune homme lui avait répondu d'une voix brusque en fronçant ses noirs sourcils :
— Je t'assure, ma chère, que je ne comprends rien du tout à tes visites chez cet homme ; si tu tenais si fort que cela à avoir ton portrait, fait ou signé par lui, c'était bien simple, me semble-t-il : il fallait le lui commander, lui demander son prix et, une fois que l'on serait tombé d'accord surtout cela, pendant que tu aurais posé, je serais resté à côté de toi.
Je ne connais rien de plus ridicule, ni de plus blessant pour un amant avoué, que de savoir sa maîtresse de longues heures en tête à tête avec un Monsieur qui la regarde du haut en bas tout à son aise et dans tous les sens.
— Et tu crois, reprenait Salomé, que les choses pouvaient se passer ainsi que tu le dis? Mon pauvre ami, on voit bien que tu ne connais pas les maîtres ; faire un portrait. Benjamin Jacob, comme cela tout simplement pour de l'argent avec le visage de la première personne venue, mais cela n'entre pas plus dans ses habitudes que dans ses façons d'agir.
^our obtenir un portrait de Benjamin Jacob, il faut d'abord être une illustration ; après cela, il est indispensable de lui plaire et de se laisser mettre à l'Exposition, à moins qu'on n'use de finesse, ainsi que je l'ai fait.
Mon portrait ira à l'Exposition, c'est vrai ; il se vendra probablement un prix fou, ceci est incontestable ; néanmoins je me plais à croire que tu ne le laisseras pas passer en des mains étrangères.
Ce tableau s'appellera, car tout grand sujet doitavoir un titre ; cela s'appellera donc : Un manteau de reine, car je suis toute couverte de mes cheveux.
Plus Jacques de Morbras écoutait parler Salomé, plus aussi sa jalousie grandissait pendant que la colère bouillonnait en lui; il lui semblait, à cet homme que la passion galvanisait, que le peintre qui avait été appelé à voir la femme qui lui appartenait sans autre voile que ses cheveux lui volait la meilleure et la plus large part de sa maîtresse, et ce partage auquel il était loin de consentir exaltait ses fureurs, si bien qu'il en arrivait à n'être plus maître ni de ses pensées, ni des paroles qu'il prononçait.
Jacques de Morbras, ne voulant pas donner à cette femme le spectacle de ses emportements extrêmes, prit son chapeau et sortit; il lui semblait qu'au cours de la promenade qu'il faisait avec l'intention de se calmer il ne voyait plus dans tout Paris que des expositions, des tableaux partout, partout !...
Le fait est qu'il avait pris larue Laffitte et, comme il n'y en a pas mal de ce côtélà, il y avait de quoi largement exciter sa mauvaise humeur et attirer son attention.
Jacques de Morbras s'arrêtait, en effet, à chaque devanture et il considérait les toiles qui étaient exposées derrière les grandes glaces; il cherchait au bas de chaque tableau le nom de l'homme qui était devenu son ennemi, quoi qu'il ne l'eût jamais vu et qu'il n'eût jamais songé davantage à l'offenser ; ses recherches furent bientôt couronnées de succès, une des œuvres du maître était là, en pleine lumière.
De Morbras, toujours furieux, entrait chez le marchand, il tournait et retournait autour du chevalet qui supportait le tableau de Benjamin Jacob, et sa colère augmentait dans de telles proportions qu'éperdu, presque en délire, il crachait sur la toile et lui jetait sa carte au visage. Les objets d'art ont une face rayonnante qui pense, qui vit et qu'on peut insulter absolument comme on le fait d'un être humain.
— Dites au barbouilleur qui a fait cette ordure, s'écria-t-il en s'adressant au marchand qui ne revenait pas d'une pareille algarade, que s'il n'est pas' satisfait de la façon dont j'ai témoigné mon opinion à propos de cette vulgaire image, il n'a qu''à venir me trouver; je suis prêt à lui en rendre raison.
Et laissant le marchand aussi stupéfait qu'indigné de la façon dont venait de se conduire ce personnage qui pourtant avait l'air d'être un homme comme il faut, il lui dit encore en se retournant, lorsqu'il eut atteint le seuil de la porte :
— Dites-lui que je l'attends et que, si je ne lui donne pas un coup d'épée, ce qui le mettrapour un certain temps dans l'impuissance de salir des toiles propres, j'en recevrai un de sa main, ce qui, en me clouant sur mon lit pour quelques jours, m'empêchera de me heurter à ses enluminures, au cours de mes promenades.
Là-dessus, Jacques de Morbras sortit.
Quelques heures après, juste le temps nécessaire pour avertir Benjamin Jacob de ce qui s'était passé et de lui faire tenir la carte de l'homme qui l'avait si grossièrement insulté, le jeune peintre envoyait ses témoins chez M. de Morbras.
Mais, avant de les lui expédier, le jeune homme avait dit aux deux amis qui se rendaient chez l'amant de Salomé :
— Vous demanderez à ce Monsieur, d'abord quelles sont les raisons qui l'ont conduit à m'adresser l'insulte inqualifiable qu'il m'a faite ; puis vous ajouterez que, quelles quesoient les blessures que je reçoive ou que je lui fasse, je me tiendrai le reste de ma vie pour si gravement offensé que, s'il est le premier ennemi
je me sois jamais connu, il peut se vanter d'avoir ramassé toute la haine dont
I/ADULTKIIK KT LAMOUIl
un honnôle homme est capable d'avoir le eœur saturé pour un misérable de son espace.
Ajiri's cela, vous réglez les conditions de la rencontre; je suis l'oirensé, j'ai dun: le choix des armes, et j'en use pour prendre l'épée; ce n'est point h distance que je veux lutter avec lui, c'est corps à corps; j'ai besoin de le sentir au luml d'une arme qui sera rivée à ma main ; quelle que puisse être l'issue du combat, j'en serai toujours satisfait, pourvu que je puisse regarder, dans les yeux, ce misérable qui ne me connnlt mrme pas et qui m'insulte.
(iràceaux dispositions d'esprildans lesquelles se trouvaient les deux hommes, aussi bien Benjamin Jacob que Jacques de Morbras, il est facile de comprendre qu'il n'y eut pas d'arrangement possible, qu'on n'en tentât même pas.
Le lendemain, au petit jour, les deux hommes quittèrent leur logis pour se rendre sur le terrain qui avait été désigné la veille et vers lequel ils se dirigèrent accompagnés de leurs témoins.
L'un et l'autre, pour des causes si dilTérentes, ils étaient en proie aune haine active ; aussi s'attaquèrenl-ils avec une ardeur qui ne pouvait laisser aucune illusion sur les sentiments que chacun d'eux nourrissait à l'endroit de son adversaire.
Après de nombreux engagements sans résultat, Benjamin Jacob fut atteint gi ièvemenl, et les témoins intervinrent, car le peintre, n'cût-il plus qu'un souffle de vie, vculait encore lutter, recommencer et tenir, ainsi qu'il l'avait dit une première fois, son ennemi au bout de son épée. Mais les témoins arrêtèrent le combat qui aurait été par trop inégal; mais ne l'eussent-ils pas arrêté aussitôt, que Benjamin Jacob auiait été impuissant à le continuer: ses forces l'abandonnaient trèsvile avec le sang qu'il perdait en abondance.
Le jeune homme fut ramené chez lui dans un état déplorable.
11 fallut prendre de grandes précautions pour annoncer à Mme Jacob ce qui était arrivé à son mari, l'état dans lequel elle était aurait rendu dangereux pour elle et pour son enfant toute communication trop brusque.
Une fois étendu dans son lit, ayant sa femme à ses côtés empressée à le combler de soins, Benjamin Jacob se posait, pour la centième fois, cette question :
— Qu'est-ce qui a bien pu pousser cet homme à commettre l'acte ignoble à l'accomplissement duquel il s'est acharné? Qu'est-ce qui a pu faire de lui mon ennemi, alors que nous étions des inconnus l'un pour l'autre? Celte histoire de ma peinture qui lui déplaît si fort, qu'il en perd toute mesure et toute convenance, n'est qu'un prétexte ; cela saute trop ouvertement aux yeux pour que je puisse accepter la version qui m'a été donnée^
Pendant que le jeune peintre mettait son esprit à la torture pour découvrir les causes réelles de celle haine dont les conséquences avaient été à double titre désoslreuses pour lui, le beau Karll qui était devenu, ainsi que nous le savons, l'hôte affectueux de !a maison d'Ambroise Beaupuy, Karll était forcé de reconnaître qu'il était matériellement impossible que les tableaux de son maître et ami, ces tableaux que s'arrachaient les musées, les amateurs, les grands seigneurs et les millionnaires, fussent la causede ce qui était arrivé, et,comrae il lui semblait prudent desavoir la vérité concernant ce qui s'était réellement passé, il se mit à suivre M. Jacques de Morbras un peu partout, s'étant dit que, lorsqu'on connaissait jour par jour, heure par heure, l'existence d'un homme, on était bien près de pénétrer ses secrets, si secrets il y avait dans son existence.
L'agression qu'avait subie Benjamin Jacob lui paraissait une chose si extra- ^
ordinaire que rancien contrebandier en était arrivé à se dire, grâce au coup d'œil et à la finesse qui le caractérisaient:
— ri faut que le dessous des cartes soit bien grave pour qu'on en soit arrivé à un point pareil, sans que personne sache ce qu'il y a de vrai dans cette affaire.
A la suite de ces réflexions, Karll s'était attaché comme une ombre aux pas de M. Jacques de Morbras. •
C'était ainsi qu'il avait découvert, au bout de quelques jours, que cet homme était l'amant d'une créature qui s'appelait Saîomé et, lorsqu'il eut vu passer cette femme aux cheveux d'or dans la rue en voiture découverte, il s'écria :
— Mais c'est celle qui venait chez nous^ dans l'atelier du maître ! Est-ce que, par hasard, elle serait pour quelque chose dans les malheurs
qui nous arrivent?
Cette question une fois posée, le beau Karll comprit qu'en face de cet horizon menaçant il ne pouvait pas, à lui seul, suivre, pour connaître leur existence, cet homme et la femme qu'il avait pour maîtresse.
Par la suite, il comptait bien découvrir des choses qui seraient de nature à l'occuper beaucoup pendant qu'à l'hôtel d'Ambroise Beaupuy on ne pouvait se passer de ses services. ^
Sans compter les soins que réclamait Benjamin Jacob qui était gravement blessé.
Cet homme des montagnes était devenu grandement méfiant depuis qu'il habitait Paris ; au cours de son existence mouvementée, il avait été appelé à voir des choses tellement extraordinaires qu'il n'avait plus la moindre foi en personne en dehors de ceux qu'il appelait ses maîtres^ mais qui étaient encore beaucoup ) plus ses amis. ^
Pour le seconder, il fit venir des Pyrénées un jeune homme que nous avons déjà vu là-bas en pleine montagne lorsqu'il n'était qu'un enfant, le jour où il avait accompagné.M. Emmanuelde Ghampreux, conduisant les mules que le beau Karll faisait entrer en contrebande jusqu'à la maison des Carmes à B ignères-de-Bigorre sous le couvert du peintre.
En grandissant, le gamin n'avait pas changé de physionomie; c'est, au reste, un peu dans la nature de ces gens-là d'être dès le principe ce qu'ils doivent être toujours.
Le gamin aux grands yeux noirs, doux et sauvages, avait poussé comme un arbre en pleine forêt, et maintenant c'était un hornav^ élégant et fier ; au reste, ils le sont tous là-bas.
Il avait pris, suivant la coutume de la montagne, le nom de l'endroit où il était né, où il avait été élevé ; joint à son prénom, cela faisait un nom de famille ; il s'appelait donc Pierrille de Payolles.
C'était ce garçon-là que le beau Karll avait appelé auprès de lui, et le jour même de son arrivée il lui disait:
— Voilà ce qui se passe : un homme que j'aime comme s'il était mon frère, quoiqu'il y ait entre lui et moi une grande distance à tous les points de vue, a' été insulté, attaqué, blessé par un autre homme dont je continue à me méfier étrangement ; je te montrerai la demeure de cet ennemi, qui devient le nôtre, puisqu'il est celui de Benjamin Jacob.
Il s'agit de sonder l'existence de ce Jacques deMorbràs, pour savoir non-seulement ce qu'il fait, mais encore ce qu'il est.
De plus, il vit en grande intimité avec une femme qui doit être pour beaucoup À
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dans ce qui nous est arriv(^; elle est venue chez nous, J'en suis entirrcmcnt persuada, puisque je l'ai reconnue; mais, pour cire rais au lait de ce qui a pu amener une haine si grande et si prompte, il faut que nous connaissions non-seulcmerjl le présent, mais surtout le passé de ces f,'ens-l«'i; que nous sachions qui ils lianlcnt, soit qu'ils les délestent ou qu'ils les appellent des amis; il est indispensable que nous fassions notre police nous-mômes; lu le sais, IMerrille, les juges, la loi, les tribunaux, cela n'est pas fait pour nous, à moins que cela ne doive nous être nuisible; donc, ne mettons pas le nez de ces gens-là dans nos affaires; agissons seuls en nous répétant le proverbe de chez nous : — Si lu veux, va ; si tu ne veux pas, envoie.
— C'est bien, répondit Pierrille, en rétrécissant d'un cran la ceinture rouge dont ses reins étaient ceints, me voici prcl pour la marche, pour la lutte et pour le combat ! le cœur ne manquera pas plus que les jambes, et le poignet ne fera pas défaut non plus.
— Tout de même, murmurait le beau Karll, en essuyant, du revers de sa manche, une larme d'allendrissemcnt qui venait de mouiller sa paupière; tout de même, il n'y a encore que les montagnards pour se comprendre et s'aimer ainsi.
Pierrille devint donc l'âme damnée mais invisible de Jacques de Morbras ; dès qu'il le voyait sortir, il le suivait, se glissant dans les foules, longeant les murs, se dissimulant afin de ne pas être aperçu par cet homme qui aurait pu trouver extraordinaire de rencontrer toujours le môme visage dans ses eaux.
Bientùl il sut, en causant avec les garçons des cercles et avec les commissionnaires qui étaient attachés à divers restaurants où le jeune homme prenait ses repas, quelquefois seul, mais le plus souvent en compagnie de Saloraé ; Pierrille sut que c'était un étranger, le beau garçon qui donnait le bras à cette grande fille rousse; mais qu'il fût étranger ou non, ce qu'il y avait de certain, c'est qu'il était joueur comme les cartes et qu'il perdait rarement.
Lorsque Pierrille de Payolles rapporta ces renseignements au beau Karll, celuici se demanda aussitôt :
— Est-ce que M. Jacques de Morbras, malgré sa noblesse et sa grandeur, ne serait qu'un vulgaire escroc? Il ne serait pas- le premier qui, revêtu d'une noble livrée de grand seigneur, ne serait en réalité qu'un fieffé voleur.
Pour commencer, ce fut de ce côté-là que Karll et Pierrille poussèrent leurs investigations ; ils devinrent des rôdeurs autour des cercles, écoutant ce que disaient ceux qui sortaient, se liant aveclesgensde la domesticité, car c'est souvent de ce côté-là que Ton apprend le mieux ce qui se passe dans l'intérieur des logis, si bien qu'après avoir été renseigné les soupçons de Karll devinrent des certitudes.
Cet homme jouait non point pour s'amuser, mais pour gagner de l'argent ; et si les moyens qu'il employait n'étaient pas ouvertement déloyaux, il était trop habile pour agir de la sorte; son adresse lui tenait lieu de bonheur quand le bonheur venait à lui manquer, ce qui peut arriver à tous les joueurs.
Jacques de Morbras était un grec, la chose ne faisait pas de doute ; maintenant restait à savoir s'il avait des complices et surtout quels étaient ces gens-là.
Le premier échelon à franchir pour en arriver à cette découverte n'était pas bien difficile ; Jacques de Morbras avait pour ami intime un homme qui ne le quittait presque jamais ; cet homme s'appelait le chevalier Barbairès ; comme de Morbras il fréquentait les cercles, en sa eompagnie il allait dans le monde, ces deux étrangers étant reçus dans les meîlleures familles.
Le hasard avait amené, un jour, Poigne-d'Acier à monter la garde avec son
Elle se pencha sur ce front glacé (page 214).
mari autour des maisons dans lesquelles les deux hommes jouaient un jeu d'enfer; en les voyant descendre sur le trottoir pour gagner la rue et s'en aller bras dessus bras dessous , la jeune femme s'écria en serrant le bras de son mari :
— Karll ! il me semble, à moins que je ne me trompe grossièrement, que j'ai déjà vu ces deux visages-là quelque part ; je ne pourrais te dire en quel endroit, mais je t'assure que je les ai déjà rencontrés.
— Oh ! tâche de te souvenir, lui disait Karll ; si tu connaissais un bout de leur passé, cela nous aiderait probablement pour dévider le reste de l'écheveau
Oui, je les ai vus, je ne sais où, mais cela me reviendra.
36me livraison
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8me SÉRIE
LAi)rf/n:iiK i;t i/amoiih
— I.e plus tôt ne sera q\n\ le mieux, répliqua Karll. Poi^Mie-d'Acier, nous le savons, avait une volonlé que rien ne pouvait faire
plier ; aussi se mit-elle, à dater du moment où elle avait ren("i)ntré Jacques de Morbras et le ehevalier Barbairès, à fouiller son cerveau en tous sens pour y découvrir ce qui pouvait avoir trait à ces deux hommes.
Le lendemain malin, elle arrêta Karll au moment où celui-ci allait se rendre cJjc/M. Beaupuy pour s'occuper, ainsi qu'il le faisait tous les jours, des soins ii donner à ce beau vieillard, dont les forces diminuaient lentement, mais sûrement, comme lorsqu'une ■ '" ' le pour gagner le repos delà tombe.
— J'y suis, s'éi i , '^ ■ je me rappelle maintenant où j'ai vu les deux visages de nos hommes; mais le souvenir n'est pas à leur avantage, je te raftirme.
— Dis toujours, je m'attends à tout de la part de ces affreux gredins.
— Je t'ai raconté qu'autrefois, après avoir éprouvé un grand chagrin, j'avais, pendant un certain temps, mené une existence de luttes et de batailles, et de misère aussi.
Donc, un jour, n'ayant plus de quoi dîner le soir, j'avais été engager ma montre et ma chaîne, derniers bijoux qui me restaient d'un temps plus heureux ; j'avais eu beaucoup de chagrin à me séparer d'eux, mais la faim est un terrible maiire, et, lorsqu'elle commande, il lui faut obéir, quelque soit le chagrin qu'on en puisse éprouver.
k la nuit, j'entrai dans un restaurant d'ouvriers et je dînai modestement, pour ménager mes ressources, vu que, ce soir-là, j'étais bien triste, par conséquent raisonnable ; ce n'était pas tous les soirs que je me ruais aux batteries pour le plaisir de donner et de recevoir des coups, et que je ne craignais pas non plus de me faire ramasser par la garde pour aller coucher au poste.
Ce soir, je rentrais tranquillement dans ma mansarde d'un pas calme et lent.
Deux hommes marchaient à quelque distance de moi, un peu en arrière ; ils avaient vu que j'avaisquelques louis en poche, aussi m'avaient-ils emboîté le pas.
Ils étaient vêtus pauvrement, misérablement même, absolument comme des rôdeurs de barrières ; quand nous fûmes sur les boulevards extérieurs, dans un endroit où nous étions seuls, ils se jetèrent sur moi, essayant de me dévaliser.
Ils ne savaient pas, les méchants garçons, à qui ils s'attaquaient, ou bien peutêtre ne connaissaient-ils pas Poigne-d'Acier, et ne se doutaient-ils pas de la solidité de ses bras.
Ils étaient venus à moi, je les reçus bien ; je les pris un de chaque main et je les fis s'entre-choquer comme j'aurais pu le faire de deux cailloux, jusqu'à ce qu'ils me demandèrent grâce. '
Ils ne m'avaient pas volée parce que je ne le leur avais pas permis, ils ne m'avaient pas fait de mal parce que j'étais arrivée promptement à la riposte ; je ne leur en voulais donc pas plus que cela, et, comme ils imploraient ma clémence, je ne voulus pas poursuivre mon exécution jusqu'au bout ; pourtant, avant de les lâcher, je les traînais contre un réverbère : j'avais la fantaisie de les bien considérer, non que je voulusse entrer en relations plus intimes et plus suivies avec eux ; mais je voulais, si le hasard les remettait dans mon chemin, pouvoir les reconnaître, afin de leur jeter à la face qu'ils étaient des gredins.
— Eh bien? demanda Karll.
— Eh bien ! répondit Poigne-d'Acier, mes deux hommes d'autrefois sont ces deux hommes que nous avons vus sortir, hier au soir, de la maison devant
L laquelle nous nous promenions ; quoiqu'ils soient vêtus, maintenant, bien autre- ^
ment qu'ils ne l'étaient à l'époque dont je te parle, ce sont eux, je les ai reconnus, j'en suis parfaitement sûre ; ce sont bien les mêmes avec quelques années de plus et des redingotes, alors qu'ils portaient des blouses autrefois.
— Alors non-seulement ces hommes sont des joueurs, des grecs de profession, mais encore ils arrêtaient les passants pour les dépouiller! ce sont de misérables voleurs, des gs^-'S capables de tout et dont il faut nous méfier bien plus encore depuis qu'ils sonl d'un monde dans lequel on met des gants même pour prendre l'argent des autres!
Après la découverte que l'on venait de faire et que l'on devait à Poigne-d'Acier, Karll s'en fut, avec Pierrille de Payolles, chez un marchand d'habits, et il acheta pour le jeune homme veste, gilet et pantalon en velours à côtes, de sorte que, lorsqu'il eut revêtu cet habillement de commissionnaire, le jeune homme avait l'air d"être né dans le métier.
Il avait une médaille au côté et l'air si naïf, en même temps que si désireux de gagner de l'argent, que cela achevait de compléter sa transformation.
Ainsi outillé, il pouvait monter la garde , mais alors une garde serrée, constante à la porte de M. de Morbras ; du moment où cet homme avait fait le métier de voleur sur les chemins, attaquant les gens dans les quartiers déserts , il paraissait impossible à Karll qu^il eût entièrement abandonné ce lucratif métier ; il avaitsans doute changé de formes, d'allures et probablement de milieu; c'était, au reste, ce dont il fallait se rendre un compte exact ; aussi Pierrille, transformé en commissionnaire, devait-il achever de découvrir ce qui concernait ce noble personnage et son intime ami, M. le chevalier Barbairès.
C'était, avant tout, de la plus ample connaissance de ces deux hommes que devaient découler les autres renseignements et très-probablement aussi la découverte d'autres personnages ; car il paraissait tout à fait impossible, aussi bien à Karll qu'à Pierrille, que deux personnages de cette sorte, qui avaient autrefois avantageusement pratiqué les attaques nocturnes, — car ils ne devaient pas souvent rencontrer de Poigne-d'Acier — eussent fait tout à coup fortune, et fortune assez ample pour pouvoir largement vivre en grands seigneurs ainsi qu'ils le faisaient, sans qu'il y eût dans leur existence actuelle encore quelque chose d'extraordinaire, des crimes, à coup sûr.
Mais enfin Karll, en se méfiant de plus en plus des deux hommes à la suite desquels il avait mis Pierrille, ne pouvait encore dire : — Ils ont fait ceci, ils ont fait cela ; et, en dehors de ce que lui avait dit sa femme, il sentait qu'il devait y avoir beaucoup d'autres aventures dramatiques; et c'étaient justement ces choseslà qu'il voulait connaître à fond, parce qu'il les croyait utiles à la tranquillité de la maison et de la famille qui étaient devenues sa famille et sa maison.
Pierrille était donc à son poste lorsque M. de Morbras sortit de chez lui un cigare aux lèvres, la canne à la main.
Après avoir fait un tour sur le boulevard, il se dirigea vers l'appartement qu'occupait Salomé. Il resta quelques instants chez elle, puis il ressortit et se mit à marcher vers le haut de Batignolles, du côté de l'avenue de Clichy.
Le choix de ces quartiers parut extraordinaire à Pierrille, surtout pour être fait par un homme aussi élégant que l'était M. de Morbras.
Mais les surprises du jeune homme n'en étaient encore qu'à leur début.
Dans une maison de chétive apparence, dans laquelle on pénétrait par une allée étroite et sombre, l'amant de Salomé venait de disparaître.
Pierrille attendit quelques instants à la porte de ce misérable logis, se de- Â
I/.\1)ULTKIIK KT L'AMOUR
inaïulant si ce grand seigneur avait, par liasard, des gens à visiter en un pareil endroit.
Il y roslail longlcmps, trop longtemps au grôdc l'impatience du commissionnaire fantaisiste qui aurait été bien aise de savoir ce qui se faisait dans cette maison. Mais, craignant de commcltrc une imprudence en allant se renseigner lui-même, il cliercliail, parmi les gens qui allaient el venaient dans la rue, quelqu'un qui pût remplir roflice dont il avait résolu de le charger.
Une gamine d'une dizaine d'années marchait le long du trottoir, le nez au venl, un litre vide sous le bras, un pi'lit panier de l'autre ; elle courait aux provisions, avec cette magnili(pie insouciance des enfants de l*aris qui vont chercher la provende quotidienne absolument comme les moineaux francs, juste au moment où le besoin de picorer se fait sentir.
La fillelle allait, courant à moitié pour s'arrêter l'instant d'après devant une boutique quelconque, mais surtout en face une devanture garnie de colifichets féminins qu'elle regardait avec grande envie, pour repartir en toute hâte quelques secondes après.
— Cotic gamine va très-bien faire ma commission, murmurait, à part lui, Pierrille de Payolles, etaussitôtil aborda l'enfant.
— Fillette, lui dit-il, voulez-vous me rendre un petit service? Dans ce cas-là, je vous ferai un cadeau, celui que vous voudrez, d'un objet que vous choisirez vous-même à la devanture que vous regardiez tout à l'heure.
La bambinelte rougit jusqu'à la racine de ses cheveux ébouriffés à la seule idée qu'elle avait été surprise regardant des choses qu'elle ne pouvait pas acheter ; mais, avant de s'effaroucher davantage, elle s'appliqua à dévisager l'homme qui lui parlait, et comme Pierrille avait un bon visage, de grands yeux bien clairs j et très-l'rancs, il ne déplut pas à la gamine qui lui demanda aussitôt : )
— Qu'est-ce qu'il faut faire pour vous être agréable, monsieur le commisj sionnaire ?
I — Entrez là dans cette maison regarder comment est le couloir, de quel côté se ( trouve la loge de la concierge et demander à cette femme si le Monsieur qui
vient d'entrer dans la maison il y a un quart d'heure à peine n'est pas un de ses locataires. Si elle vous dit oui, vous demanderez à lui remettre ceci qu'il a ( laissé tomber un peu avant de prendre la porte.
En donnant ses instructions à l'enfant, Pierrille sortait d'une des poches de I sa veste un petit calepin fort élégant qu'il lui remettait, en ajoutant : j — C'est vous qui devez, pour la concierge, avoir trouvé cela et le rapporter ! au Monsieur qui loge chez elle ; s'il est encore dans la maison, tâchez d'obtenir qu'on vous indique la chambre ou l'appartement qu'il occupe ; dans le cas con- ( traire, qu'on vous désigne les gens chez lesquels il est en visite ; enfin, demandez ( tous ces renseignements, et obtenez-en le plus possible, sous prétexte de lui j remettre vous-même ce que vous avez trouvé, et cela pour qu'il vous remette de ( la main à la main une petite récompense.
La gamine souriait aux recommandations de Pierrille en montrant des dents ai- ( guis et blanches comme celles d'un jeune chien ; mais à peine le jeune homme eut-il achevé ce qu'il avait à lui dire que la fillette reprenait d'une voix de fau- ( vette :
î — Je sais comment il est, le couloir à m'ame Mathieu; c'est pas malin, j'ai demeuré là et j'y vais encore assez souvent pour ne pas l'avoir oublié : il est long. ^
'^\ . „.,.,-„ ~ij^
il est étroit, il est noir et mal pavé ; la loge de la concierge est tout au bout sur la gauche et l'escalier est tout en face.
Je connais de même tous les locataires excepté ce Monsieur dont vous me parlez; il n'y a pas de Monsieur là-dedans, il n'y a que des hommes, des femmes et des gamins ; c'est pas des gens riches qui habitent la baraque à m'ame Mathieu, c'est du pauvre peuple !...
Mais ça n'y fait rien, j'y vas tout de môme, reprit-elle ; je verrai bien s'il y a un nouveau locataire dans la maison.
— Eh bien! je vous attends là, ajouta Pierrille en montrantà labambinette justement la devanture du magasin où elle s'était arrêtée tout à l'heure ; quand vous me rapporterez les renseignements que je vous ai demandés — et que vous êtes assez fine pour obtenir au grand complet — nous entrerons dans cette boutique et je vous ferai un cadeau. Qu'est-ce qui vous fait envie là dedans?
— Je n^se pas vous le dire, reprit l'enfant. Mais à la fin, poussée par Pierrille, elle en arriva à lui avouer qu'il y avait une
belle cravate rouge dont l'éclat l'empêchait de dormir; elle était là, cette cravate au moins depuis la semaine dernière, et depuis qu'elle était en montre derrière la vitre, chaque fois qu'elle passait pour aller chez le mastroquet ou chez la fruitière, ce bout de soie la retenait, comme si on l'avait attachée avec ; enfin elle en avait rêvé la nuit dernière, si bien qu'au matin elle l'avait cherchée partout, sans la trouver, hélas !
— Eh bien ! c'est signe que vous deviez l'avoir aujourd'hui, reprit Pierrille^ pendant que la fillette répétait, comme pour s'en mieux convaincre :
— Cela peut bien être, cela peut bien être. Alors, dans son ardeur à conquérir l'éclatante cravate qui troublait jusqu'à
son sommeil, l'enfant, sans lâcher pas plus son litre que son panier, disparut dans le couloir de la maison dont nous savons maintenant que Mme Mathieu était la concierge.
— M'ame Mathieu ! m'ame Mathieu, criait-elle de sa voix de fausset, ous-qu'il demeure le beau Monsieur qui vient d'entrer ici il y a tout aux environs d'un quart d'heure ?
— Que que tu lui veux? méchante gamine, demanda la concierge du fond de son antre; est-ce que tu viendrais pour turlupiner mes locataires, toi, par exemple.
— Oh ! c'te idée, répliqua la gamine, il a perdu quelque chose, je le lui rapporte ; voilà-t-il pas maintenant que vous m'accusez d'apporter la révolution chez vous ; c'te pauvre révolution, mon père l'aime trop pour que je l'amène dans votre turne !...
— Méchante vermine, veux-tu t'en aller plus vite que ça, ajoutait Mme Mathieu, mais cette fois-ci, en apparaissant sur la porte de sa loge ; elle s'appuyait sur un manche de balai dont à coup sûr elle avait l'intention de s'aider pour se défaire de l'intempestive visite de l'effrontée gamine.
— Mais non, je ne veux pas m'en aller, je veux voir le Monsieur, moi ; je veux lui donner ça, et pour convaincre Mme Mathieu de l'honnêteté de ses intentions en même temps que du but louable de sa visite, elle tenait au bout des doigts le petit portefeuille qui lui avait été remis par le commissionnaire.
— Donne-moi ça, fit la concierge en tendant la main ; je lui remettrai moimf me, à mon locataire, ce qu'il peut bien avoir perdu.
— Le plus souvent ! vous êtes bien rigolote, vous, m'ame Mathieu; comme ça ^ vous lui donneriez toute seule ce que j'ai pris la peine de ramasser et de
L'ADULTÈHIi: KT L'AMOUR
porter jusqu'ici ; je vous vois vtnir, avec vos gros sabots !.. et mou lionnêlc récompense ? c'est vous qui rcmpocliericz, pas vrai ? Ah ! vous êtes bieû fliie, mais jo ne suis pas plus bète qu'une autre, et je ne me laisserai pas (aire; dites moi tout de suite où il |)erclie,cet ht>uin;e-là ; je vais {grimper jus(|tie chez lui lui remettre la chose, lui tendre la main pour empoigner ma gralilicalion, et je dégringole pour aller chercher le litre h papa. Ne me faites pas perdre mon temps, m'ame Mathieu ; il n'a qu'une heure, cet homme, pour brouter, avant de se remettre à l'ouvrage ; sans compter (ju'il me tirerait les oreilles si j'em|>iélais sur son heure, etje n'y tiens pas du tout.
— Il n'y a plus d'enfants, il n'y •». plus d'enfanis !... disait Mme MaUiieu en levant ses lourdes épaules pendant qu'elle contemplait la gamine qui allendait, le pied sur la première marche de l'escalier, qu'on lui enseignât à quelle porte elle devait frapper pour récolter son honnête récompense.
Ce petit monde-là, comme c'est avisé maintenant! continuait la pipelette ; jamais moi, de mon temps, je n'aurais eu de malices pareilles ; on m'aurait dit de donner l'objet que je me sciais empressée de le lâcher, tout comme un caniche bien élevé, sans même songer à montrer les dents au monde ; mais, de nos jours, ce n'est plus ça.
Uienlôt les enfants en remontreront à ceu.v qui les ont mis au monde.
Après tout, la grosse Mme Mathieu, qui ne demandait qu'à se débarrasser de la fillette dont elle connaissait, de longue date, la finesse, la rouerie, et même la malice, lui dit :
— Au premier, la porte numéro sept ; lu sais bien l'appartement de trois pièces qui donne moitié sur la rue et moitié sur la cour ? Frappe fort; le Monsieur pourrait être dans le fond ; appelle M. François ; il saura que c'est pour lui, et il se dérangera tout de suite.
La fillette avait à peine entendu ces explications de la concierge qu'elle était en face de la porte qui lui avait été désignée et qu'elle y frappait du pied et du poing, le grand tapage devant amener tout de suite le Monsieur jusqu'à sa
porte.
Le fait est que le locataire ne se fit pas attendre.
Qui diable mène un pareil tapage chez moi ? demanda-t-il d'un air de
méchante humeur; a-t-on jamais vu déranger ainsi les gens?
Si je vous dérange, c'est dans une bonne intention, répliqua la fillette ;
quand vous êtes entré ici, il y a déjà un bout de temps, vous avez laissé tomber cela par terre dans la rue; je l'ai ramassé, je vous le rapporte, et du bout des doigts elle tendait à son interlocuteur le petit carnet que nous connaissons.
Ca ? mais ce n'est pas à moi, répondit l'homme qui était connu dans le
logis de Mme Mathieu sous le nom de M. François ; je n'ai rien perdu de pareil puisque je ne l'ai jamais possédé ; allez-vous-en au diable ! la fille.
— Oh! prenez-le tout de même, quand cela ne serait que pour me donner ma petite récompense.
Mais M. François, sans en écouler davantage, venait de refermer brusquement sa porte au nez de la fillette qui fut alors bien forcée de redescendre puisqu'elle n'avait plus rien à faire avec cet homme mal élevé. \ En passant devant la loge de Mme Mathieu, elle lui cria de façon à fêler les
vitres:
— C'était pas lui qu'avait perdu l'objet ; il ne m'a rien donné du tout ! . . . Quels i pingres que vos locataires ! En v'ia de la fripouille de monde, qui fait monter
les gens jusqu'à leur premier, dans votre escalier qui est noir comme l'âme du diable, sans même leur offrir deux sous pour s'avoir un sucre d'orge 1 Fi ! les rapias !
Votre M. François pourrait bien, une autrefois, perdre ses oreilles dans la rue que je veux bien être pendue à votre cou, vieille loutre ! si je les lui rapportais.
Après avoir débité son chapelet à l'adresse des gens peu généreux qui occupaient la maison de Mme Mathieu, en deux bonds la fillette fut dans la rue et s'en alla rejoindre le commissionnaire qui, fidèle au rendez-vous qu'il lui avait donné, l'attendait de pied ferme devant la boutique où s'étalait la cravate rouge qui lui avait si fort donné dans l'œil.
— Eh bien? lui demanda-t-il aussitôt.
Et la fillette de raconter avec tous les détails que nous connaissons la façon
dont elle s'y était prise pour se faire renseigner.
— Mais il ne m'a rien donné, ce M. François, ajouta-t-elle en rendant le portefeuille à Pierrille ; il m'a dit de l'air d'un chien qui montre les dents que ce n'était pas à lui ça
— Tu ne perdras rien tout de même, petite, dit le jeune homme ; tiens, voilà, pour commencer, un franc de gratification que ne t'a pas donné cet ours qui reçoit mal les jolies fillettes ; puisque tu me rapportes l'objet que je t'avais donnée voici encore un autre franc; maintenant, entrons là etje vaiste donner la cravate dont tu rêves.
L'enfant ne pouvait en croire ni ce qu'elle voyait, ni ce qu'elle entendait; aussi, fut-ce d'un pas indécis presque tremblant, qu'elle suivit Pierrille.
Le jeune homme entra dans le magasin; il demanda la cravate, la prit, la paya et la remit à la fillette qui tremblait de plaisir.
— En ai-je-t-y de la chance ! put-elle enfin dire, lorsqu'elle se retrouva dans la rue avec le commissionnaire, qui venait de lui faire un si précieux cadeau ; c'est comme dans les contes de fées, où il y a des bons génies ; oh ! je sais, il y en a toujours un qui donne des tas de choses et c'est celui dont on ne se douterait jamais qui est généreux et bon comme tout.
Oh ! tout de même, ajoutait l'enfant, en dépliant, par un tout petit coin du papier qui l'enveloppait, la cravate qu'on venait de lui donner, quand vous aurez des commissions à faire, il faut me choisir de préférence aux autres ; j'aime bien à travailler pour vous, moi.
— Je puis en avoir à faire faire encore de temps à autre, des commissions, répondit Pierrille de Payolles; pour vous trouver, mignonne, faut-il encore que vous me donniez quelques indications, quand ce ne serait que votre nom et votre adresse.
— Tous les jours, à cette heure-ci, je passe à l'endroit où nous sommes pour aller chercher le litre au père, avec son dîner; le soir, quand la journée est finie, j'y repasse encore tout de même pour courir chercher le litre et le souper, et puis, pendant tout le jour, je m'amuse sur la place de la Mairie avec les garçons et les filles. Oh 1 je ne sais pas s'ils vont rien rager quand ils vont me voir mon beau fichu rouge.
— C'est entendu, si j'ai besoin de vous, je sais maintenant où vous trouver et je ne manquerai pas de vous faire signe.
— J'y compte, l'homme, répliqua la fillette en se mettant à courir pour rattraper le temps perdu ; elle savait par expérience qu'elle aurait les oreilles tirées ; ^
L'ADliLTÈUË ET L'AMUUH
mais,enraccouri'issanlle lcinj)sdc rallenle paternelle, elle espérait. iiissi amoindrir i
la forrection qui l'attendait. |
l'ierrille venait do reprendre safaetion à une légère distance delà porte de la i
maison ; dans la ruelle, il avait vu disparaître M. de Morbras. -
Du moment où cet homme logeait l«^ sous un nom d'emprunt, il ne devait y venir j
qu'en passage, pensait Pierrille, et pour y manigancer, il ne savait trop quoi, mais )
à coup sûr des choses qui ne devaienl n.'Kêtrrdc iinturo ;i se |»ouvoir nccomi.lir '
au grand jour.
La patience du jeune commissionnaire lut ciitiii courunncc de suctcs ; une
heure environ après être entré, M. de Morbras ressortait ; mais, par exemj)le, cette ;
fois-ci il n'était plus vêtu en gentleman, il n'avait plus ni bottes fines, ni gants, '
ni linge propre, ni vêlements à la dernière mode, mais bien une tenue de voyou,
tout ce qu'il y avait de mieux réussi dans le genre, et, chose plus étrange encore, j cet homme avait changé d'allures en même temps que de mise. ; Il avait maintenant absolument la tournure des gens avec lesquels il allait se ! croisant le long de la chaussée, tous pauvres hommes, ouvriers misérables et I dépenaillés.
M. de Morbras n'était pas sorti seul de cette maison occupant un angle dans ! l'avenue de Clichy et dans une rue transversale : un autre gars de la même catégorie ! et portant le même costume que lui l'accompagnait ; quoique les deux homme> ! fussent habilement grimés, le montagnard n'eut pas de la peine à reconnaître ^ en eux, d'abord le chevalier Barbairès, puis l'amant de la belle Salomé. j Les deux hommes venaient de passer si près de lui qu'ils l'avaient pour ( ainsi dire frôlé ; mais ils ne l'ont point reconnu, ils n'ont même pas fait attention '; à lui.
( Nous savons où se trouvait situé le cabaret de la Pendue sur les hauteurs des î buttes-Montmartre, commandant et surveillant, par les étroites fenêtres de ses t salles enfumées et crasseuses, le versant extérieur, celui qui donne du côté de la
campagne.
C'était justement dans ce cabaret que se rendaient de Morbras et Barbairès
qui avaient à donner des instructions à certains personnages hétéroclites qu'ils / savaient ne pouvoir rencontrer que là.
( Pierrille les suivait toujours à distance, et le chemin fut d'autant plus long i que, pour atteindre les buttes, ils prenaient les chemins détournés, comme s'ils i avaient craint d'être suivis, épiés au cours de leur promenade. ( Les deux hommes arrivèrent bientôt au cabaret de la Pendue, ils en poussèrent la porte et entrèrent ; mais, avant de chercher une table pour y prendre place, ils
se dirigèrent vers le comptoir où trônait une femme dont nous demandons la per- [ mission de faire ici le portrait en quelques mots.
I Cette femme était grande autant qu'une latte à houblon, de plus elle était l'idéal ; de la maigreur ; ses gros os, sur lesquels une peau rugueuse semblait être collée, ' lui donnaient un aspect repoussant, sous le vêtement misérable dont elle était re- ' couverte ^ des angles aigus faisaient saillie d'une façon monstrueuse. :
î Elle avait eu des cheveux rouges autrefois, mais le peu qui lui en restait était i si clair-semé, si rare qu'on aurait pu affirmer qu'elle tenait à eux pour n'en pas ! perdre l'échantillon.
i Pour tenter de cacher sa monstrueuse calvitie affirmée par de larges plaques dartreuses et qu'elle ne parvenait pas à dissimuler entièrement, elle avait noué
On déjeuna aussi largement que consciencieusement (page 221).
autour de sa tête, quelque chose comme les restes d'un fichu de dentelle, déchu, maculé, rougi par le temps et la crasse.
Son front était proéminent, son nez tellement écrasé qu'on aurait pu croire qu'on avait oublié de le faire ; ses yeux caves s'abritaient sous une énergique arcade sourcilière, rouge et pelée par place.
La bouche de ce phénomène de laideur était aussi large que démeublée et, sauf trois dents longues et jaunes, qui s'étaient allongées démesurément et qui ressortaient noires, ébréchées, inégales, sur ses lèvres gercées, absolument comme des défenses de sanglier sur le groin de l'animal, n'était plus qu'une source intaris- (^ sable de plaintes et de lamentations.
37"ûe LIVRAISON
Reproduction /brmellement interdite
'éi^m
s*» SÉRIE
LADULTKKK KT I. AMOUR
Le nom réel de celle femme élail inconnu de loul le monde ; il csl mômo probable qu'elb' avait, elle anssi, fini par l'oublier.
Di'puis lon^'lonips elle s'était inslaîlt'e clans ce coin déserl des bulles, el l'enseigne qui surmontait sa porte élait aussi étrange que la patronne de cette maison qu'on appelait : le cabaret de la Pendue.
La police avait essayé en mainte occasion de jeler ses filets sur l'aimable clientèle (]ui se donnait rendez-vous en cet endroil; mais jusqu'à présent elle en avait presque toujours été pour ses frais ; en dehors de (juelques malbeureux vagalK)nds que le hasard des mauvaises rencontres avait conduits en cet endroit, un jour de ronde, la police n'y avait jamais trouvé ni ramassé personne ; cependant le gibier à la recherche duquel on étiit ne faisait point défaut sous ce toit hospitalier.
Mais la Pendue avait un tel amour pour sa clientèle qu'elle n'aurait jamais permis qu'on vint la lui écrémer, en cueillant autour de ses tables la fine fleur des gentilshommes de sac et de corde qui se réunissaient autour d'elle.
La Pendue possédait dans sa cave, derrière les fagots comme une bouteille de bon vin, une petite porte habilement dissimulée dans le roc et dont elle seule avait le secret, qu'elle s'était arrangée de façon à ne partager avec personne, pas môme avec ceux qui en profilaient pour se sauver, puisque seule elle savait ouvrir et refermer ce passage.
Aussitôt que la Rousse montrait le bout de son nez, seulement même l'ombre de ce bout de nez, tous ceux qui avaient à redouter quelque chose du voisinage des agents de la préfecture se glissaient dans une petite salle qui élail derrière la grande, dans celle où se trouvaille comptoir et dans laquelle la patronne elles buveurs se tenaient ordinairement.
De cette arrière-boutique, ils disparaissaient, gagnant l'escalier de la cave et le tour était joué.
Après cela, les agents, aussi habilement qu'ils se fussent déguisés pour surprendre ceux qu'ils voulaient arrêter, pouvaient fouiller la maison depuis le haut jusqu'en bas : ils ne trouvaient jamais rien de suspect.
Toutes les issues apparentes de cette maison avaient beau être gardées, on n'avait vu sortir personne. Cela paraissait fabuleux aux agents ; aussi la maison fut-elle fouillée un grand nombre de fois, car on espérait toujours découvrir à la longue quelque retraite, quelque passage ignoré jusque-là.
Mais on ne trouvail rien, absolument rien, et la Pendue disait aux agents, d'une voix humble et craintive:
Oh ! chez moi, mes bons Messieurs, c'est joliment tenu; ou sait bien que
je n'aime pas la canaille ; aussi ne vient-elle pas se désaltérer à mon comptoir, elle va dans les autres cabarets.
Cette femme était seule pour servir sa clientèle, car on ne pouvait vraiment pas appeler pas plus un aide qu'un compagnon un être difforrae, long comme un géant, mais aux membres tellement contournés et chélifs qu'il aurait fait pitié aux plus mauvais et aux moins sensibles, si on l'avait considéré avec attention, et surtout si, pour se laisser voir aux clients de la Pendue, il était sorti de la cave dans laquelle il avait pris gîte.
Ce malheureux homme avait été baptisé Ficelle, et personne ne l'appelait jamais . autrement, pas même la Pendue. , . .
r4 La trappe qui conduisait aux caves s'ouvrait au bout du comptoir, et c'était ^
par ce trou béant qu'il apportait les brocs, les bouteilles, les paniers chargés de litres, que la Pendue enlevait avec dextérité et distribuait aux soiffeurs qui encombraient ses tables.
Voilà donc le local et les personnages auxquels de Morbras et le chevalier Barbairès avaient affaire.
Le chevalier s'était approché le premier du comptoir et il avait dit bas à la Pendue :
— Où sont les hommes ?
— D'ici une heure je le saurai ; Ficelle m'avertira de leur arrivée; pour le moment je ne m'en doute point ; car ni les uns ni les autres ne sont venus aujourd'hui.
— Qu'ils se dépêchent, ajouta Jacques de Morbras avec impatience; dans une heure nous serons chez moi; dites-leur qu'ils viennent trouver M. François ils savent où^ et ajoutez qu'ils ne s'amusent pas à compter les pierres du chemin le long de la route.
— C'est bien; on le leur fera savoir, répliqua la Pendue en ajoutant : Prenezvous quelque chose?
Et les deux hommes firent un signe de tête que la femme interpréta sans de plus longs discours, car aussitôt elle leur servit deux absinthes repoussantes qu'ils avalèrent sans sourciller.
Il ne fallait pas avoir l'air de faire les petits-maîtres dans le cabaret de la Pendue ; sans cela, les gens qui étaient attablés dans la grande salle auraient étrangement regardé les nouveaux venus, et les auraient, à coup sûr, pris pour ce qu'ils n'étaient pas : pour des gens de la police ; car il est des agents qui savent revêtir tous les costumes pour se mêler à la population du milieu de laquelle ils ont l'intention de tirer quelqu'un à leur profit.
— Quel perroquet, mes amis, quel perroquet ! disait cependant un buveur qui était resté en admiration devant l'ampleur des verres d'absinthe qui avaient été servis aux deux hommes et surtout devant la quantité de liqueur verte qu'on y avait versée sans eau ; quel perroquet, mes amis, quel perroquet ! et dire qu'ils l'ont étouffé net !.. . En v'ia des hommes ! . . .
De Morbras et Barbairès donnèrent une poignée de main à la Pendue, après avoir payé, en gros sous, leur consommation ; puis ils sortirent et reprirent le chemin de la maison de l'avenue de Clichy, dans laquelle ils montèrent de compagnie.
Pierrille qui les avait suivis oii ils avaient été, mais qui ne savait pas plus ce qu'ils avaient dit que ce qu'ils avaient bien pu faire dans le cabaret de la Pendue, était revenu avec à leur suite jusqu'à l'avenue de Clichy ; une fois là, il se dit qu'il ne s'agissait pas seulement de regarder la porte ni de suivre dans la rue les gens, mais qu'il fallait aller plus loin et savoir ce qu'ils faisaient surtout dans cette maison où, très-certainement, de Morbras et Barbairès devaient mijoter des choses nuisibles à ceux qu'il aimait.
Pierrille se décida à entrer chez la concierge pour lui demander si elle n'avait 'ien à louer.
Quoique la nuit ne fût pas loin et qu'elle répandît déjà dans le quartier les outeuses clartés du crépuscule, il lui semblait voir, derrière la vitre enfumée 'une des pièces du rez-de-chaussée, une de ces affiches jaunes qui annoncent ■IX passants qu'il y a quelque chose de disponible et de garni dans le local.
r 292 L'ADULTÈllE ET LAMULil
l.a concicrgo regarda de la tôle aux pieds l'homme qui enlrail dans sa loge, absolument comme si elle avait été difficile sur le choix de ses locataires, puis elle lui répondit :
— Oui, il y a quelque chose de libre tout de suite; seulement il faut savoir si cela vous conviendra et si vous pouvez y mettre le prix.
— Cela dépend, répliqua IMcrrillc, qui no voulait pas avoir l'aird'un homme pour icciuel une |)iécc de vingt francs de plus ou de moins n'e>l que d'une mince importance. Cette façon de procéder aurait été en contradiction ou en complet désaccord avec son costume et aurait pu donner l'éveil à la concierge, ce qu'il fallait ("viter à tout prix.
— De quoi cola dépend-il ? ajouta MmciMathieu.
— Du prix de votre chambre ; si ce n'est qu'un peu cher, je ferai un sacrifice, mais si vous m'assurez que la maison est tranquille ; vous comprenez, ma brave dame, que je cours toute la journée, parfois même une partie de la nuit , tantôt pour le service des uns, tantôt pour celui des autres, et lorsque je rentre bien fatigué, je suis fort aise de pouvoir dormir.
— Oh! pour la tranquillité, vous pouvez dire que vous y ave/ la main ; il n'y a pas de maison pareille à la mienne dans tout le quartier ; je monte la garde que j'en dégoterais la gendarmerie ; vous pourrez donc, une fois emménagé, dormir tout à votre aise.
— Et le prix? ajoutait Pierrille.
— C'est vingt francs par mois, il n'y a pas à en démordre d'un sou ; vingt francs, rien de moins ; il y a un bon lit, une glace, une cheminée, il y a même un voltaire, oui, un voltaire, Monsieur.
— Oh 1 ma foi, c'est bien un peu cher, mais si votre chambre est aussi bien garnie que vous me le dites, je me lance dans les frais ; allons la voir ; mes bonnes
j pratiques, et surtout les petites dames qui me font porter des poulets chez les
vieux Messieurs fort riches, me paieront cela. 1 — Ah ! vous portez ainsi des lettres aux jolies personnes? Vous devez en
savoir long, vous mon gaillard ; c'est amusant, les cancans, n'est-ce pas, monsieur
le commissionnaire?
' — Quelquefois j'en sais qu'il y en aurait de quoi faire des histoires pour les j journaux, répliqua Pierrille, qui voulait gagner les bonnes grâces de sa future \ concierge et qui se faisait causeur ave elle.
Mme Mathieu ferma sa loge à double tour, ce qui prouvait l'extrême confiance
qu'elle avait dans les gens qui habitaient sa maison : puis elle monta l'escalier
jusqu'au second étage; alors elle s'arrêta en face d'une porte qui se trouvait juste
au-dessus de celle qui portait le numéro sept.
— Définitivement, la Providence est pour moi, murmurait Pierrille : je vais juste au-dessus de M. François ; il ne me sera donc pas difficile de le suwcillei de très-près.
Après avoir visité la chambre, le commissionnaire et la concierge tom jèrem d'accord sur le prix et sur les conditions ; alors Pierrille fit à Mme Mathieu h confidence qu'après avoir travaillé non-seulement toute la journée, mais encore une partie de la nuit précédente, il allait prendre tout de suite possession de son nouveau logis : d'autant plus, ajouta-t-il, qu'il avait encore des courses à faire for^ avant dans la nuit pour quelques personnes, de celles qui commencent leui
j journée de distractions et de plaisirs au moment où les ouvriers se mettent au lit
(^ pour dormir.
— Rien ne s'oppose à cet arrangement, répliqua Mme Mathieu ; je cours vous chercher une paire de draps, de la lumière et puis, ma foi ! vous serez chez vous.
— Voici vingt francs pour le premier mois, dit aussitôt Pierrille, en mettant un louis dans la main de Mme Mathieu ; je sais que les garnis se paient d'avance et voici deux francs que je vous prie d'accepter comme denier à Dieu.
— Ah! que cet homme est donc bien élevé pour un commissionnaire, murmurait la concierge, en allant chercher ce qui manquait à la chambre du jeune homme, et elle ajoutait à l'adresse de son locataire du premier : Ce bon M. François ne se plaindra pas, le locataire qui va s'installer au-dessus de lui n'ayant l'habitude de rentrer que pour se mettre au lit.
A peine Pierrille de Payolles fut-il installé dans cette chambre qu'il prêtait l'oreille, et grâce au peu d'épaisseur des murs, au tuyau de la cheminée et au plancher qui se trouvait être d'un sapin tellement spongieux, qu'on y aurait fait des entailles rien qu'à l'aide du couteau de Jeannot, Pierrille entendait qu'on parlait, et il distinguait même les voix différentes des deux hommes qui se répondaient.
Mais cela ne pouvait satisfaire sa curiosité, il ne comprenait pas tout ce qui se disait, et cette conversation à mots rompus ne lui en disait assez que pour lui donner le désir d'en apprendre davantage.
Alors Pierrille sortit son couteau de sa poche, un de ces 'terribles couteaux à virole, dont la lame se termine en pointe et qui, dans certaines mains habiles, peuvent très-avantageusement remplacer un poignard.
Ces couteaux catalans sont fort en usage dans les montagnes des Pyrénées, et Pierrille ne pouvait manquer d'en posséder un.
Il le prit, l'ouvrit, mit la virole au temps d'arrêt et, après avoir un moment encore prêté l'oreille pour s'assurer que c'était bien dans la chambre qui était sous lui que l'on parlait et non dans les autres pièces à côté, il se mit en devoir de faire un trou au plancher ; il le creusait tout près de la cloison, car il savait par la petite fille que M. François avait trois pièces à son logis, dont une partie donnait sur la rue et l'autre sur la cour.
La chambre qu'il occupait, donnant sur la rue, était juste au-dessus de celle qui dans le logis de M. François avait la même disposition ; si c'était là que les hommes du premier devaient se réunir pour parler et recevoir les gens, Pierrille ne pouvait manquer de tout entendre; mais, si l'on allait dans les autres pièces, il craignait que la voix ne se perdît; aussi, fut-ce en raison de cette éventualité qu'il avait fait le trou qui devait servir de conducteur à la voix des gens d'en bas, du côté des chambres qui donnaient sur la cour; il espérait qu'étant de ce côté-là, pour peu qu'il laissât les portes ouvertes, il entendrait encore, peut-être pas tout à fait aussi bien, mais enfin il entendrait ce que l'on dirait.
A peine tous ses préparatifs étaient-ils achevés qu'il eut la joie, après avoir étc'.nt sa lumière pour faire croire qu'il dormait, de constater qu'il y avait une fiss. '6 au plafond d'en bas, puisqu'un filet de lumière passait par là.
Il espérait qu'en agrandissant un peu cette lézarde, qui n'était certes pas la seule dont cet immeuble fût orné, il espérait, disons-nous, que non-seulement il entendrait, mais que peut-être même il parviendrait à voir ce qui se passerait audessous de lui.
Il profita donc du moment où, après avoir entr'ouvert sa fenêtre, il avait entendu ses deux voisins du premier parler tout bas près des vitres ouvertes, ^
JIU
LADULTKIIK KT LAMOUK
coinnic des hommes qui se communiquent des choses donl ils ne veulent p.is <iu*un mol tombe dans d'aiifres oreilles (jue les leurs ; il profila, disons-nous, du moment où les deux hommes étaient à leur feurlre pour pjralter un peu aux lèvres de plAlre de la fameuse fissure du plafond. El bientôt en effet, en approchant son dil. il vil, comme au travers d'une lorgnette, ce qui ce passait dans la chambre de M. Fran(;()is.
— Enfin, les voilà ! disait le chevalier Harbairès, du moins en voilà deux, et cela me fait supposer que les autres ne doivent pas rire loin.
El après avoir désigné un bout de la rue à M. de Morbras, il referma la fenôtre et vint allumer deux bougies qui se trouvaienl dans des chandeliers de cuivresur la cheminée, juste au-dessous de celle qui était dans la chambre du commissionnaire de fantaisie.
Bientôt, dans l'escalier, on entendit le bruit des pas de deux personnes, et la porte du numéro sept s'étant ouverte, sans qu'on eût sonné, ceux dont Barbairès avait annoncé la venue firent leur entrée chez M. François.
Le premier qui franchit la porte était un homme tout petit, maigre, au teint basané, dont le visage taciturne et la physionomie sévère lui avaionlvalu le surnom de Pince-sans-Uire.
Celui qui emboîtait le pas derrière lui formait un contraste frappant avec ion camarade ; c'était un homme d'une taille énorme, large d'épaules, ayant un cou de taureau et des poings à assommer un bœuf. ,
Cet homme avait le teint clair, le visage légèrement bouffi et il parlait avec un accent allemand des plus prononcés ; on l'appelait Terrcur-de-Choucroute : ceci donnait facilement une idée de l'ampleur de sont appétit, en même temps que de ses goûts particuliers.
Lorsqu'il y avait un coup terrible à donner, on pouvait lancer cet homme ; il ne reculait devant rien ; il n'était ni leste, ni souple, ni adroit, ni dégagé, mais on pouvait charger ses épaules aussi lourdement que le dos d'un cheval, il ne pliait jamais sous le fardeau et, s'il laissait son poing s'abattre en un endroit quelconque, ce qui se trouvait dessous était aussitôt écrasé.
Cet homme avait pour maîtresse une fille ardente à la besogne, vaillante à tout travail qui devait lui donner de l'argent, et d'un esprit prompt à tout comprendre qui devait lui fournir un gain; pour elle, travailler, ce n'était pas faire œuvre honnête du corps et de l'esprit ; l'honnêlelé était lettre morte ; ce qu'il lui fallait, c'était de pouvoir remplir ses poches; que ce fût à l'aide du vol et même pis que cela, que lui importait !
Pourvu qu'il y eût du butin à partager et que sa part fût large !
Cette fille s'appelait K.alhDurth ; elle arrivait aussi accompagnée de deux hommes chez M. François.
— Bonjour, capitaine, dit-elle, en s'adressant à de Morbras ; bonjour à vous, lieutenant, ajouta-t-elle, en se retournant vers Barbairès.
Les deux compagnons de Kath Durlh avaient des types tout à fait particuliers : celui qui avait fait son entrée en lui donnant le bras s'appelait Coup-de-Vent ; il était long comme un jour sans fin, mince autant qu'un roseau, et sa figure en lame de couteau semblait avoir été ainsi modelée pour traverser l'air au devant de son corps chétif, afin de lui faire un sillon tout mince, en raison du peu de place qu'il lui fallait.
Coup-de-VeiU marchait les pieds en dehors autant qu'un danseur de profession, ses jambes ressemblaient à deux baguettes et, comme si son torse avait craint ^
de les surcharger outre mesure,, il s'était si peu développé qu'il ballottait dans des vêtements étroits.
Les bras ressemblaient à deux lianes qu'il tournait et retournait souvent jusque dans les poches d'autrui, ce qui lui aurait valu pas mal de désagréments de la part de cette coquine de police.
Il marchait avec une rapidité extrême ; aussi était-il le courrier-né de l'aimable compagnie.
Ses cheveux plats sur son crâne qui ressemblait à la tête d'un oiseau lui donnaient une étrange physionomie, sans compter que ses yeux tout petits et trèsrapprochés du nez le faisaient ressembler à un oiseau à long bec.
Le second des cavaliers de Kath-Durth était aussi large et aussi trapu que Goup-de-Vent était ténu, fluet et léger.
Cet homme avait fait tous les métiers sans pouvoir se jamais appliquer à en conserver un seul pour gagner son pain quotidien ; il avait été charretier, puis cocher de fiacre, après cela maquignon attitré au marché aux chevaux ; de là, il s'était fait colporteur, vendant des images, du fil, des épingles et des aiguilles, des rubans, des mouchoirs de cotonnade aux paysans, des bijoux faux à tout le monde.
Puis, fatigué de porter une balle sur le dos, il s'était mis homme de journée dans les magasins de Paris, faisant des commissions le plus lentement possible pour écouler sa journée sans prendre trop de peine; mais, comme il avait à plusieurs reprises barboté dans les caisses dont il pouvait s'approcher, qu'il avait oublié de rentrer après avoir été en recouvrements, il avait eu grand nombre de déplaisirs avec la justice.
En abandonnant l'hospitalité qui lui avait été offerte par l'Etat, il s'était rencontré avec quelques autres hommes de sa sorte, et la connaissance avait été d'autant plus vite faite entre eux qu'ils avaient tous absolument la même manière de voir sur le point d'honneur ; aussi, en très-peu de temps, devinrent-ils des amis intimes.
Cet homme s'appelait le Routeur, non-seulement en mémoire de tout le chemin qu'il avait fait, mais surtout à cause de l'habileté très-grande qu'il avait pour faire croire aux gens que les vessies étaient des lanternes, surtout lorsqu'il devait profiter de leur crédulité.
Ces cinq personnes une fois arrivées, le chevalier Barbairèsse dirigea, une fois de plus, vers la fenêtre qu'il ouvrit, afin de regarder s'il n'arrivait pas encore quelqu'un.
Au premier coup d'œil, il aperçut, à deux pas du logis, deux camarades qui s'avançaient, bras dessus bras dessous.
Ils entrèrent dans la maison et furent bientôt dans le logis qu'ils semblaient connaître, car ils y'entrèrent tout droit, absolument comme chez eux.
L'un de ces deux hommes était d'une taille fort au-dessus de la moyenne, solidement bâti, bien proportionné, ce qui donnait à sa démarche une élégance que n'avait aucun de ses compagnons ; il était mis comme un ouvrier à son aise qui ne s'est pas endimanché, mais s'est vêtu des habits de tous les jours, de ceux avec lesquels il se rend à son travail. Cet homme, après de longues réflexions appuyées sur son expérience, avait reconnu que, pour hanter les quartiers populaires, rien ne déguise mieux son homme que d'être mis de la même façon que tout le monde; et pour se mieux perdre au milieu de la population de travailleurs qu'il traversait pour aller de-ci de-là, il s'était habillé comme eux tous.
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2l;0 L'ADULTIillK KT LAMOUIl
Il y avait, dans la personnalité dp cet homme, qiiel(|ue chose de tout à fait cxtraorditiairc; il avait une ti'lc pAle, mais point de celte pâleur maladive, Ijislr6e, tachée par place des gens malsains, non ; c'était une pâleur mate et pour ainsi dire cadavérique, mais nette cl hlanclie ; les lifjnes de son visage étaient régulières, presque belles ; néanmoins, il y avait dans son regard et dans le rictus de ses lèvres quelque chose comme un sentiment de perpétuel cfTroi.
Autourde son cou aussi blanc, aussi exsangue que son visage, il y avait une ligne rouge, mais d'un rouge éclatant cl vif, faisant comme une blessure circulaire.
Cet homme avait raconté que sa mère, veuve de par les bois de justice, avait voulu par bravade assister à l'exécution de son mari; elle l'avait donc vu guillotiner, elle avait regardé sa léte tomber dans le panier à Chariot, mais lorsqu'elle avait réclamé le cadavre pour le faire enterrer, lorsqu'elle avait été pour le reconnaître la léte rapprochée du tronc, cette coupure rouge au cou avait fait une telle impression sur elle, surtout par la solution de continuité qui paraissait encore sanglante, qu'elle en avait été frappée jusque dans ses entrailles ; aussi le malheureux enfant auquel elle donna le jour, quelques mois plus tard , portait ce stigmate horrible du guillotiné :
La ligne rouge autour du cou elle visage d'un mort, avec le caractère de la douleur et de l'elVroi.
Les compagnons de cet homme l'appelaient le Décapité, et jamais appellation ne fut mieux appliquée que celle-là.
Donc le Décapité entrait au bras d'un autre homme qui avait pour nom propre un adjectif menaçant pour ceux qui pouvaient bien avoir affaire à lui.
L'Enragé avail été ainsi appelé en raison même du caractère qui lui était propre ; il ne pouvait échanger un mot avec ses compagnons sans se mettre en colère, sans jurer et tempêter, entremêlant le tout de menaces et de coups, frappant aveuglément, qu'il eût tort ou qu'il eût raison, mais, par exemple, il frappait beaucoup plus fort quand c'étaient les autres qui avaient à se plaindre de lui.
L'Knragé était une de ces natures qui poussent les gens à épouser facilement les querelles d'autrui, surtout quand ceux du parti duquel ils se rangent font cause commune avec eux, ainsi que le faisaient les gredins auxquels il venait de se réunir chez M. François.
L'Enragé avait la physionomie de son caractère.
— Eh bien! vous savez, s'écria Barbairèsen fermant la porte sur les derniers . venus, ce n'est pas sans peine qu'on vous trouve et vous ramasse, vous autres ; j je ne sais pas si nous vous avons attendu et si nous avons fait des courses pour vous faire savoir que le moment de travailler était venu. )
— Nous étions chez nous dans notre maison, reprit Kath Durth. Si vous étiez ) venu nous chercher là vous auriez été bien sur de nous rencontrer tout de suite, j
— Tant que les coqs peuvent chanter, les poules doivent se taire, dit Jacques ) de Morbras d'une voix brutale : chut, la femme, laissez parler les autres.
Barbairès reprenait, en s'adressant non-seulement à Kath, mais aux hommes:
I Vous savez bien qu'il est impossible qu'on aille jamais vous chercher où vous
j avez pris gîte, pour plus de siîreté je le comprends ; mais cela n'empêche pas
qu'il serait dangereux, aussi bien pour le capitaine que pour moi, de nous y ren-
) dre ; vous autres, je le sais, vous vous trouvez bien en cet endroit, et parce que
i vous avez eu le bon esprit de vous établir comme des marchands ambulants, et
4 que Kath et Terreur-de-Choucroute ont poussé la prudence et les précautions jus-
L'ADULTÈRE ET L'AMOUll
Oq dansa toutes sortes de pas à caractères (224),
qu'à se faire donner une commission de marchands forains par la préfecture de police ; mais, en ce qui nous concerne, cela n'est pas du tout la même chose, et nous sommes obligés d'aller jusqu'au cabaret de la Pendue quand nous voulons vous faire savoir qu'on a besoin de vous.
— Ah ! on a besoin de nous! reprirent presque tous les hommes en même temps, tant mieux.
Ils savaient que, lorsqu'on les appelait, il y avait toujours quelque chose de sérieux à accomplir, par conséquent beaucoup d'argent à ramasser ; aussi prêtèrent-ils une grande attention à ce que l'on allait leur expliquer. ^
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LMIS I/ADULTKIU: KT L'AMOUIl
Voici ronimrnl les choses se pratiquaient sous les personnages devant lesquels nous nous trouvons.
M. de Morbras et le chevalier Itarbair^s voyaient beaucoup de monde et, diy.r(*'f(^roncc, les ç^randes maisons ayant solide fortune, nombreux bijoux de famille ellouni»' argenterie; enfin ces Messieurs-ifi se faisaient rares pour se mieux faire reeberc.her par les familles (]ni n'aerueillen! pas laeilemenl tout le monde.
Après iHre restés pendant quelques années dans ce qu'on appelle les bas fonds dans la plèbe des grinches, ils avaient été d/'goùlées de s'attaquer à de minces personnages et de rée.oller de si maigres sommes tout en courant d'immenses dangers ; leur ambition éveillant leur intelligence, ils s'étaient dit : — Montons, montons toujours plus haut, nous ne déploierons ni plus de forces, ni plus de savoirfaire ; mais la proie sera bien autrement grosse ; et ils étaient montés, toujours, toujours plus haut.
Alors, au lieu de travailler eux-«iè»es et seuls, ainsi qu'ils Tavaient fait jusquelà. ils avaient monté une compi^aie^ racniié des soldats qui agissaient pendant qu'eux, les officiers, ils ne falaii—t ploiqwe oomm&ndcr et diriger.
Ces deux intimes, car de Morbras et Biftairèl éUt'iwit des intimes, Oresle et Pylade ainsi qu'on les appeb' '^•^•>:; les anniMS oà ib ét«ient reçus à bras ouverts en raison de leurs bon , ièfes, de Iwr ssvoir-vivre et du mérite des gens qui les avaient présentés, n baient jtnMS SlttS ivoir, dans une des poches de leurs habits de gala, '^'^ cire prèpifte Uwil exprès pour lever des empreintes... et ils ne se fa faute d'eapWBiAre un peu partout.
Reconnaître les lieux était nn n^crraicnl; après cela, ils
mettaient au courant de la situa . .- , ;cs qui devaient exécuter les
projets qu'ils avaient élaborés, et cela le mieux du ouMMle, grâce au capitaine et au lieutenant qui les mettaient au courant d "' * ■< maisons désignés pour être filés, et cela pour que, dans rexiculion i le très-près la conception,
les hommes n'eussent pas grand mal. Des gens qui ont les clés d'un logis dans leurs poches et qui en connaissent tous '-^ i- 'ribuiion seraient vraiment bien maladroits s'ils n'arrivaient pas à nettoy. ^ns du haut en bas sans se cogner
aux gens qui l'habitent et qui généralement ne se méfient pas, ayant bien fermé les portes le soir en se couchant.
Cette faç^n de procéder évitait d'abord beaucoup de travail et, de plus, écartait de très-rWs dangers de la tète des gens précieux dont se composait le régiment que ooamandaient le lieutenant Barbairès et le capitaine Jacques de
Morbras.
A l'aide de cette troupe, dont ils sont sûrs autant qu'on le peut être de gredins semblables à ceux dont elle se composait, les deux hommes du monde exécutaient, mais surtout faisaient accomplir par leurs soldats des coups d'une audace inouïe, et, chose aussi étrange que merveilleuse, jusqu'à présent, eux, pas plus que leurs trens, n'avaieni été réellement inquiétés par la police à propos de leurs agissements.
Pourtant Dieu sait si les agents de la préfecture sont sans cesse à la recherche des fauteurs de crimes commis.
La fa«:on dont travaillait la troupe de Morbras ne laissait pas que de laisser dans de profonds étonnements les gens de la préfecture, dont pourtant le métier est d'avoir affaire à des gredins de bien des sortes.
Les hommes de Jacques de Morbras écoutaient donc leur chef avec une atten- 4. tion fort soutenue, pendant qu'au-dessus d'eux tous Pierrille de Payolles agissait ^
L'ADULTÈRE Eï L'AMOUR
absolument de la même manière, écoutant de toutes ses oreilles et de tout son esprit les paroles qui s'échangeaient en bas.
La fatalité, qui semble s'appliquer à plaisir de mettre de l'ombre, des douleurs et des larmes dans certaines existences, avait conduit le chevalier Barbairès aux Finances, juste au moment où M. Beaupuy s'y trouvait, touchant des sommes qui, pour un Barbairès, pouvaient paraître énormes, car le vieillard était venu chercher cinquante mille francs autant pour lui que pour Mme Hélène dont la fortune était presque toute en portefeuille et dont les revenus lui étaient payés par l'Etat, puisque c'était en obligations de l'Etat qu'elle l'avait placée.
Cette somme aux mains de ce vieillard avait éveillé sa convoitise, d'autant plus que tout cela était en or et en beaux et solides billets de banque, toutes choses qui n'ont ni maître ni marque et qui peuvent facilement passer de main en main, sans qu'on puisse les reconnaître.
— Le capitaine a préparé une très-belle affaire, disait Barbairès, qui avait pour habitude de toujours, et en toute occasion, faire remonter la gloire des entreprises au chef de la bande ; voici des empreintes, faites faire les clés qui vous seront nécessaires pour ouvrir les portes par lesquelles vous devrez passer.
Regardez si vos armes sont en bon état; jamais de bavards, des surins solides, bien affilés et de grands sacs en nombre, de quoi emporter des masses d'objets ; d'après ce qu'a bien voulu me dire le capitaine, l'endroit où nous allons doit être largement pourvu d'objets précieux, sans compter la braise.
Les hommes qui prêtaient i'oreille aux instructions qui leur étaient données avaient, selon leur nature, leur tempérament, le jeu de leur physionomie, des allures diversement satisfaites.
Ils savaient, et cela par expérience, que leurs chefs ne les faisaient jamais se déranger qu'à bon escient; aussi l'appât d'une sérieuse prise les mettait-il en belle humeur et grande gaieté.
Après avoir reçu cette première communication, les hommes partirent par petits groupes, ainsi qu'ils étaient arrivés, et Kath Durth, reprenant le bras de Goup-de- Vent, partit aussi pour regagner le fameux logis dont ces gens s'étaient pourvus.
Cette demeure était située route de la Révolte, à côté d'un cabaret tenu par un homme demi-logeur, demi-marchand de vins, et dans lequel les chiffonniers et les rôdeurs allaient boire, manger et s'abriter.
Ce voisinage était loin d'effrayer ces mauvais compagnons, non qu'ils eussent pour habitude de frayer avec ces gens-là; non, vraiment; ils se connaissaient tous, ils étaient sûrs les uns des autres et se trouvaient assez nombreux pour faire leurs petites affaires en famille, d'autant plus qu'en introduisant de nouveaux éléments dans la compagnie ils auraient craint d'y faire entrer aussi la traîtrise et la délation.
Le fait est qu'il n'y a guère de troupe de mauvais gars dans laquelle il ne se rencontre pas un sujet plus mauvais encore que ne le sont les autres, un homme quineredoute pas de faire le Judas et, le cas échéant, de vendre ses camarades.
Ils se tenaient donc à l'écart de la clientèle de cette maison borgne ; mais ils s'étaient liés avec le patron, ce qui leur procurait une double entrée pour le logis dans lequel ils avaient établi leurs pénates.
On pénétrait dans leur repaire, d'abord par une grande porte cochère, solide et résistante, qui donnait sur la route de la Révolte, et c'était ordinairement par là (e^ qu'on faisait entrer les voitures et les chevaux dont se servaient les colporteurs et
L'ADULTfcllK ET L'AMOUR
les marclianils roiireurs de rofres, qui, on le comprendra, avaient besoin de ce matériel de véliieiiles et de bêles.
Personne «Jans le voisinage ne trouvait donc extraordinaire que ces compat^nons le possédassent.
Mais leshoramcs, du moins quelques-uns, passaient par la salle du marchand de vins,ehez lequel ils prenaient toujours qucbiuc chose en traversant l'établissement avant de gagner une porte basse qui, de la cour intérieure du maslroquet, donnait dans la leur.
CllAPITHE IV
Un modeste Amateur de Tableaux
Pendant que Pierrille de Payolles revenait après avoir vu sortir le dernier des hommes de la Ipoupe de Jacques de Morbras, après avoir vu aussi de Morbras et Barbairès reprendre le chemin du cercle où ils allaient dîner, non sans être scrupuleusement rentrés dans leur pelure d'hommes du monde, il se passait dans la tète de Morbras quelque chose comme l'avant-coureur d'un drame.
Il n'admettait pas que Saloraé pût passer de longues heures dans l'atelier d'un homme jeune et beau, sans que l'amant de cette femme courût le ridicule danger d'être trompé par elle et par le peintre.
Sa patience, sa mansuétude surtout, avaient les limites restreintes et, ce jourlà, les bornes avaient été considérablement dépassées; il avait résolu de défendre à la jeune femme d'aller à l'avenir chez cet homme qu'il considérait déjà comme son rival , et avec lequel il en avait usé ainsi qu'il aurait pu le faire avec le plus mortel de ses ennemis.
Avant d'entrer au cercle, il monta jusque chez Saloraé à laquelle il avait résolu de dicter ses ordres ; ce qu'il ressentait pour cette fille, ce n'était ni de l'amour, ni de l'amitié, ce n'était de l'affection d'aucune espèce, ni à aucun titre, mais bien cette ardente possession qui, chez les fauves, attire le mâle vers la femelle et qui le pousse aussi à déchirer des ongles et des dents un autre mâle qui voudrait jouir de droits semblables aux siens vis-à-vis de la femelle qui les appelle tous les deux de ses cris amoureux et rauques chargés de désirs ardents.
De Morbras ne connaissait ni la tendresse ni la pitié ; ces choses-là n'avaient pas été faites pour lui ; la possession et ses ardeurs folles, les désirs charnels actifs et puissants, il ne ressentait, ne comprenait pas autre chose, et il n'obéissait à rien en dehors de cela.
De Morbras montait donc chez Salomé pour lui défendre d'aller de nouveau
chez ce peintre, dont la blessure à peu près guérie lui permettait de revenir à son atelier et de reprendre ses chers pinceaux.
Mais Salomé n'était pas chez elle, et sa femme de chambre, en voyant l'impatience du maître, s'offrit pour aller la chercher.
Il avait pris la fantaisie à la juive d'aller elle-même chez Céleste afin de choisir les objets de toilette qui lui étaient nécessaires ; ce qu'on lui apportait manquait de choix, disait-elle, elle aimait mieux se rendre chez la lingère.
De Morbras répondit à l'offre de la femme de chambre :
— Non, ne vous dérangez pas ; c'est tout à fait inutile, je reviendrai en sortant du cercle ; prévenez seulement votre maîtresse de ma visite ; et, plus irrité et plus méfiant que jamais, il s'en fut rejoindre Barbairès qui l'attendait pour se mettre à table.
Quelques heures après, de Morbras et Salomé se retrouvaient seuls dans le boudoir de la grande fille blonde ; il y avait de l'orage dans l'air, ce soir-là; de Morbras fronçait les sourcils, il frappait du pied, il élevait la voix, et Salomé s'appliquait à le calmer en lui disant des foules de choses auxquelles il ne se rendait pas du tout.
— Mais franchement, mon ami, poursuivit-elle, c'est de la folie; votre jalousie est intempestive autant que ma' placée. Benjamin Jacob est un homme à part et qui ne ressemble à aucun autre ; deux seules choses existent pour lui : sa femme et l'art; aussi, en dehors de l'art et de sa femme, n'aime-t-il absolument rien ni personne.
C'est un puritain, cet artiste-là, et pour un peu je jurerais qu'il a fait mon portrait sans me regarder.
— Mais c'est justement de ce portrait que je suis jaloux ; c'est ce portrait que je veux avoir à moi tout seul, et encore ne pardonnerai-je jamais à cet homme d'avoir pu le faire.
— Seigneur ! reprenait la juive, que faut-il donc accomplir pour vous rendre la raison ? Je suis effrayée, car, sur l'honneur, vous avez les allures, la parole et le visage d'un fou !
— On le deviendrait à moins ! s'écria de Morbras en prenant brutalement entre les deux siennes les mains de la jeune fille et en les serrant à les briser.
Pendant qu'il la tenait ainsi, il ajoutait d'une voix menaçante :
— Je n'ajoute aucune foi à vos paroles ; les femmes sont toutes nées menteuses et trompeuses ; je veux voir par moi-même ce qui se passe chez cet homme; je veux considérer, tout à la fois, vous et le tableau dans lequel vous êlos représentée, et je veux surprendre les regards que vous devez échanger avec ce peintre ; je le veux, je vous dis que je le veux!...
— Avec cela, que c'est facile ce que vous demandez, surtout en raison de la façon dont vous avez agi avec cet homme.
— Je le veux ! je le veux 1 reprenait de Morbras en s'emportant de plus en plus et sans vouloir rien écouter.
— Mais comprenez donc, mon cher, que c'est tout à fait impossible, reprenait Salomé. Est-ce qu'après avoir été sur le terrain avec un homme, et surtout après l'insulte que vous lui avez faite, vous pouvez aller chez lui? Non ! mille fois non! vous demandez l'impossible.
— L'impossible n'existe pas ; j'ai dit que je voulais aller chez cet homme et j'irai ; je veux voir cette toile sur laquelle vous n'avez pas craint de vous faire
LADULTKIIK LT L'AMOtH
représenter. Celle volonté est passée chez moi h l'état d'idée fixe et, aussi longtemps qu'elle n'aura pas eu salisfaetion, je ne décolérerai pas.
— Oiielle perspective ! s'écria Salomé en lAchanL de faire lâcher prise au jeune liommc, qui de plus en plus lui brisait les mains.
Mais elle avait affaire à forte partie, et la résistance qu'elle semblait mettre k la volonté bien définie de Jacques de Morbras ne faisait qu'exalter plus encore cet homme irascible.
Il entrait, tant sa colère était pjrande, ses dents blanches dans ses lèvres rouges dont il faisait jaillir des ^'onlleleltes de sang.
Salomé avait lini par avoir peur.
— Que faut-il faire'/ lui demanda-t-elle, pour vous rendre la rai-son, ne fût-ce qu'à moitié. Vous savez, n'est-ce pas, que je suis toute disposée k le tenter?
En voyant ce commencement de soumission, de Morbras ouvrit les mains et rendit la liberté à sa maîtresse qui en profila pour se frictionner les mains en regardant en dessous, d'un air vindicatif et mauvais, cet homme que depuis quelques jours surtout elle était arrivée à redouter et à haïr.
— Ce qu'il faut faire, reprit de Morbras : inventer ce que vous voudrez pour que je puisse aller dans l'atelier de Benjamin Jacob en même temps dnc vous et avec vous.
— Cela me paraît malaisé; cependant, puisque vous le voulez avec uae si ardente persistance, on tentera l'aventure, répondit Salomé, pendant que de Morbras la fixait de ses yeux aussi cruels que volontaires, voulant se rendre absolument compte, non-seulement dece qu'elle lui disait, mais encore et surtout de ce qu'elle pensait.
— Je veux ! je veux aller chez cet homme ! répétait de Morbras.
— A moi seule, je suis absolument incapable de trouver un biais pour vous y faire entrer ; mais je vais envoyer chercher Céleste ; vous savez de qui je veux parler? Céleste, la lingère, qui me vend un tas de bibelots pour me faire belle ; on mandera aussi l'Italienne, cette vieille femme qui prédit l'avenir à l'aide des cartes et qui parfois aussi sert de modèle, justement dans l'atelier de Benjamin Jacob.
Ces femmes-là ont une imagination à nulle autre pareille, et je compte beaucoup sur leur inventive cervelle pour trouver un moyen qui nous permette de vous conduire oîi vous voulez si ardemment aller.
— Etes-vous sûre de ces femmes? Pouvez-vous compter sur leur silence et sur leur dévouement? Il le faut pour leur demander un pareil service, dit de Morbras à Salomé.
— Absolument, puisque je les paie, répliqua la juive.
— Au premier abord, cela paraît être une raison, mais cela pourrait bien ne point en être une en réalité, ajouta de Morbras.
— Mais si, mais si, répétala juive prussienne; avec de Targent, on fait tout ce que l'on veut et l'on obtient des autres tout ce qu'on leur commande.
Salomé affirmait ces choses avec une si grande conviction qu'elle finit par ranger M. de Morbras de son avis; aussi, reprit-il vivement:
— Puisqu'il en est ainsi, envoyez chercher ces créatures, mais qu'on y aille tout de suite ; je me sens incapable d'attendre plus longtemps avant de donner satisfaction à mon impérieuse volonté.
Aussitôt Salomé sonna sa femme de chambre et l'envoya, toute affaire cessante,
à la recherche de Céleste, qui devait elle-même se mettre en course sans retard pour découvrir la Maugrabine.
— Je pense, dit M. de Morbras en voyant partir la femme de chambre, que les vieilles sorcières que vous envoyez quérir ne vont pas se faire attendre longtemps ; je ne suis rien moins que patient; vous le savez mieux que personne, et si je m'emporte quelquefois avec vous, jugez ce que doivent attendre les autres au chapitre de ma longanimité.
— D'habitude, répondit Salomé, elles accourent aussitôt qu'elles savent que j'ai besoin d'elles ; mais encore faut-il qu'on puisse les trouver. Vraiment, mon cher, vous avez une étrange nature; on croirait, à vous entendre, que l'univers entier a été créé et mis au monde spécialement pour être à vos ordres et que personne ne doit avoir d'autres soucis, même personnels, que de vous plaire et d'agir pour accomplir vos volontés.
— Je rie .discuste pas, je veux ; il faut que les autres en fassent autant^ et cela me suffit, répliqua de Morbras.
— Je me suis laissé dire parfois que le roi disait : « Nous voulons », ajoutait Salomé.
— Le roi n'est que le roi ; il parle comme il veut ou comme il peut ; moi, je suis de Morbras et j'agis à ma guise !
Ladiscussionfutassez longue, et, après s'être irrité, s'être mis en colère à croire qu'il n'en reviendrait pas et qu'une attaque seule était capable de donner le dernier mot de son emportement, de Morbras se jeta aux pieds de la belle juive ; il les embrassa, il lui demanda pardon, il pleura, cria, s'humilia pour redevenir, l'instant après, terrible, soupçonneux et sans pitié pour cette femme qu'il ne savait pas plus aimer qu'il ne pouvait se séparer d'elle.
En lui, la bête était un moment domptée par les beautés, par le charme matériel, par les attractions charnelles de ce corps superbe qui était à lui ; aussi n'admettait-il pas que choses ou gens, quoi que ce fût, se pût jamais mettre entre elle et lui.
Il se roulait à ses pieds, dominé, possédé par la passion ; il l'embrassait à pleines lèvres, faisant aussi par moments sentir ses dents à cette chair ferme et jeune : semblable aux grands félins, il avait les caresses cruelles et brutales.
C'était d'une voix que l'émotion étranglait dans sa gorge qu'il disait à cette femme :
— Je t'aime, Salomé, je t'aime ! ... tu le vois bien, puisque je ne peux vivre sans toi ; jeté l'ai dit et je ne saurais jamais assez te le répéter : ne m'irrite à propos de rien, ne t'applique pas davantage à fronder mes volontés, ne te permets pas de désirer quoi que ce soit dont le désir ne me serait pas venu avant de naître dans ton cerveau. Tu es à moi, je t'adore ; mais ne tente pas d'échapper à ma main, parce qu'alors je te tuerai !...
Après avoir posé cet ultimatum, il reprenait, en dénouant ses cheveux dans lesquels il baignait son visage :
— Je t'aime, je t'adore, je t'idolâtre ! tu es à moi !
Salomé, en subissant les caresses de tigre que lui octroyait le maître, tremblait bien un peu et, à part elle, elle en arrivait à se dire :
— Il a raison, ce sauvage; il me tuerait absolument comme il le dit si je voulais reconquérir ma liberté ; et, pourtant, je n'ai jamais eu si grande envie de
LADULTKIIK lil LAMlJLIl
m'apnnrtonir qu'à relie heure, car s'il m'aime, m'adore et m'idolAtrc, je iic lui rends guère la pareille. A-l-on jamais eu l'idée d'une bùle cruelle de celle espèce? Il mel mon corps à la torlure, il me mord avec une lelle rage que j'en conserve longtenii)s les marques sur mon corps; cl il appelle cela de l'amour, et il voudrai! encore que je sois folle de lui ! Oh ! non, vraimenl, non ; aussi j'allei.ds avec impalience que le vieux Paterne soit de retour avec son Frilz ; j'e>père qu'à eux deux ils trouveront un moyen pour me débarrasser de ce maître autoritaire et
menaçant.
Sur l'honneur, j'en ai peur, moi qui n'ai jamais rien redouté.
Une lois lancée dans cet ordre de pensées, la juive prussienne comparait, dans les secrets de son esprit, Henjarain Jacob à Jacques de Morbras, et la comparaison n'était vraim.MU pas à l'avantage de ce dernier.
Autant le peintre était plein de dignité, de rectitude dans la forme, de distinction dans les manières et dans la parole ; autant il était généreux, doux et bon ; autant de Morbras avait les défauts et les ombres de tous ces rayons possédés par un autre.
Vraiment, se disait la jeune fille. Benjamin Jacob est le rêve sans ombre et
sans imperfection, tandis que celui qui se roule à mes pieds, là, par terre, me caressant cime torturant, n'est pétri que de matière et de volontés brutales; aussi, autant j'envie la possession de Benjamin Jacob que je veux, que j'aurai à tout prix autant je suis lasse de ce sauvage grand seigneur ; cet homme me lasse !
Cet homme c'était de Morbras qui continuait à lui i-épéter, au milieu de caresses
irdentes i
— Je t'aime, tu es belle, je t'adore, tu es à moi !...
Bientôt Céleste et Pia arrivèrent; elles ne savaient à quel propos on les mandait en si grande hâte ; mais enfin, comme il y avait toujours quelques bénéfices à récolter pour elles chez la juive, elles s'étaient empressées de se rendre à son ;
appel. , j- •. '
\ peine étaient-elles entrées que Salomé leur disait : )
— Voici M. de Morbras pour lequel, vous le savez, j'ai une grande affection ; et qui veut bien me la rendre : il lui a passé dans l'idée le désir de voir le tableau j que Benjamin Jacob fait d'après moi ; mais, pas plus que moi,vous n'ignorez qu'il
y a eu entre eux une horrible offense suivie d'un duel. Le peintre et Monsieur ont ! été sur le terrain ; il ne faut donc pas songer à conduire tout simplement M. d^' Morbras chez Benjamin Jacob, fût-ce pour couvrir d'or ses tableaux.
Il faut donc trouver un biais quel qu'il soit; M. de Morbras l'acceptera, il me j
aj^romi^.^^ présente pour être modèle, insinua Céleste. Grâce à la Providence j
qui l'a ^âté Monsieur est assez beau pour être accepté tout de suite ; rien qu'en ^
changeant de costume, de façon de parler, et en prenant les manières de son nou- ;
vel état M Benjamin Jacob n'y verra rien ; peut-être se dira-t-il : ;
— Voilà un homme qui ressemble beaucoup à un Monsieur que j'ai rencontré ; ) mais il ne croira jamais que c'est la même personne qui vient chez lui sous un j
— ^Non je ne veux pas me présenter dans cet atelier comme un inférieur du j maître- je ne veux pas que cet homme, sous prétexte que je puis être un modèle, { s'arroge le droit de me regarder de la tête aux pieds ; non ! voilà ce que je ne i^ saurais jamais permettre. ^
— Peut-être y aurait-il un autre moyen, dit alors Pia; mais, pour cela, il faut que M. de Morbras consente à faire de grandes concessions.
— Lesquelles, demanda l'amant de Salomé?
La vieille Maugrabine, sans répondre directement et aussitôt à la question qui venait de lui être posée, continuait à développer son idée.
— Il faudrait, disait-elle que Monsieur prenne un costume semblable à ceux que portent les Italiens de la classe populaire et qu'il voulût bien passer pour un de mes compatriotes avec lequel j'affirmerai être lié depuis de longues, de bien longues années ; j'aurais connu Monsieur à Florence et à Rome ; il est passionnément amoureux des arts, la peinture est son idole, si bien qu'à force de l'aimer et de l'admirer il est devenu un connaisseur fort émérite ; de telle sorte qu'en Italie, au lieu de l'éloigner des ateliers, on l'y appelait, on sollicitait ses visites, on quêtait ses avis, car, malgré sa modeste apparence, il a toujours de bons conseils à donner.
J'ajouterai, disait encore Pia, que, depuis qu'il est en France, il n'a rien changé à ses habitudes ; au contraire, nous affirmerons, Madame et moi, et Pia désignait Salomé, que son goût pour les arts n'a fait que croître et s'affirmer ; c'est de cette passion qu'est né en lui le grand désir de voir le tableau de Benjamin Jacob d'après la jeune juive; et c'est en raison mên\e de sa chétive position, de sa fortune restreinte, qu'il demande, comme une grâce, le grand honneur d'être reçu dans l'atelier du peintre.
Je le connais bien, moi. Benjamin Jacob, disait fièrement la vieille femme ; plus nous ferons pauvre, humble et malheureux celui que nous voulons lui présenter, plus il mettra d'empressement et de complaisance à le bien accueillir.
Et la Maugrabine, qui se trouvait sur son terrain en parlant du peintre qu'elle aimait, allait enfourcher son dada et se lancer dans l'éloge du jeune homme, lorsque d'un coup d'oeil Salomé l'arrêta pendant que de Morbras s'écriait :
— C'est bien, j'accepte ce dernier projet ; il n'est pas humiliant pour moi et je m'y range, quoiqu'il n'y ait pas un mot dans tout cela qui puisse concorder avec mes sentiments, car je ne déteste rien aussi profondément que les barbouillages et ceux qui les font.
— Du moment où M. de Morbras accepte vos propositions, vous êtes engagée à réussir, dit Céleste à Pia; il faut donc vous mettre à l'œuvre tout de suite et réussir.
— Oui, tout de suite, ajouta de Morbras.
— Pour ce qu'on vous paiera cette complaisance, s'empressa de dire Salomé qui craignait de voirie jeune homme s'engager en des générosités qu'elle aurait regrettées, cela me regarde ; je vous dédommagerai du temps que vous perdrez à nous servir, de telle sorte que vous aurez lieu d'être satisfaite.
A dater du lendemain, puisque c'était le lendemain que Salomé devrait recommencer à poser, afin'que le peintre pût mettre la dernière main à son œuvre, les deux femmes entreprirent la campagne que Pia s'était promis de mener à bonne fin.
Cependant la juive, dont la vanité était grande, surtout en se voyant si belle, si remarquablement étrange, telle que le peintre l'avait faite, éprouvait une immense satisfaction de vanité à se montrer, même à un amant, ce que l'art l'avait créée : c'est-à-dire entièrement idéalisée.
Ce n'était pas dans vingt-quatre heures qu'on pouvait obtenir unepareille chose, quoique les deux femmes y travaillassent de concert pour arriver plus vite au but et qu'elles déployassent à cela, l'une sa finesse et sa ruse d'Italienne, l'autre
L'ADULTKUK HT I/AMOUH
sa fausse naïveté, sa rouerie, et Dieu sait si elles étaient à cet égard-là largement poiirviie^i aussi i)irn l'une que l'auliv ; iionrlanl clhîs rencontrèrent des dinicullés.
Mme lUMcne, nous l'avons dit, ôlail dans un éiat de grossesse trrs-Hvancée ; aussi lui ménageait-on, non-seulement la fatigue, mais encore la plus légère émotion : pourtant une main cruelle et lâche avait tracé à son adresse une lettre anonyme qui lui avait été remise, un malin qu'elle était seule chez elle.
Dans cette lettre on prenait le soin de lui dire quelque chose dans ce genre-là :
Madame,
" Vous êtes vraiment bien indulgente pour les escapades de votre mari ; le fait est que vous êtes plus âgée que lui et que cette position défectueuse vous conduit forcément à lui passer beaucoup de choses, même du genre de celles qui s'accomplissent presque sous voire toit, puisqu'elles ont lieu dans son atelier.
» Vous savez que votre mari s'est battu et qu'il a été grièvement blessé? Oui, n'est-ce pas? vous savez d'autant mieux ces choses que c'est vous qui l'avez soigné avec un dévouement qu'il ne méritait pas, avec des attentions que vous ne lui deviez certes pas davantage.
» On vous a fait croire que c'était à propos d'insultes faites à une de ses œuvres que Benjamin Jacob avait été sur le terrain et qu'il avait failli faire de vous une veuve. On vous a trompée ; c'est pour une femme qu'il s'est battu, pour une femme qui est sa maîtresse, pendant qu'elle est en même temps celle d'un autre homme qui paie son luxe et l'entretient sur un pied de grande cocotte.
» Depuis longtemps déjà, vous n'allez plus dans l'atelier de votre mari ; vous êtes trop fatiguée pour cela, et Benjamin Jacob, de crainte que vous ne veniez le trouver dans son retirado, reste auprès de vous tout le temps qu'il peut dérober à l'impérieuse et belle maîtresse qu'il s'est donnée, afin de se distraire et se dédommager de l'amour d'une femme aussi vieille que vous.
» Si vous aviez été dans cet atelier, ne fût-ce qu'une seconde, pendant que le maître n'y est pas, vous auriez pu voir le portrait de la femme qui vous a supplantée dans son afTeclion ; pour ne rien perdre de ses beautés, il l'a peinte toute nue^, ayant seulement ses cheveux dénoués sur les épaules.
» Tout le temps qu'a duré la maladie de Benjamin Jacob, ils n'ont pu se voir, bien à regret, croyez-le ; mais on va maintenant reprendre ce qu'ils appellent les travaux. Ces travaux dureront longtemps, longtemps ! c'est-à-dire aussi longtemps qu'ils s'aimeront et qu'ils seront heureux, aussi bien l'un que l'autre, d'être ensemble loin de tous les regards.
» Cette femme, je vous l'ai dit, a un autre amant qui est profondément jaloux d'elle, et, ne pouvant pardonner à Benjamin Jacob de lui avoir ravi une part du bonheur que lui donne cette femme, il l'a insulté et ils se sont battus ; il l'a blessé, et je crois qu'il ne regrette qu'une chose, c'est de ne l'avoir pas tué pour en avoir entièrement fini avec lui. ♦
• » Maintenant que vous êtes avertie, agissez comme bon vous semblera ; ce qu'il reste à faire vous regarde, ce n'est plus de ma compétence.
» Une personne qui vous porte un grand intérêt. »
Lorsque Mme Hélène eut lu et relu, combien de fois ! cette missive délatrice et cruelle, son premier mouvement fut de la chiffonner, de la déchirer, de la brûler. Mais Mme Hélène était femme ; elle aimait son mari, et, quoiqu'elle eût en lui (^ une immense confiance, le soupçon ne venait pas moins de se glisser dans son
cœur; il y avait dans cette lettre des choses blessantes pour elle, et ces quelques mots qui lui rappelaient brutalement la différence d'âge qui existait entre elle et Benjamin n'avaient pas été sans la blesser et la faire rélléchir amèrement.
— Mon Dieu ! s'était-elle dit, est-ce que je serais destinée à perdre l'affection de mon mari ? est-ce que vraiment le cœur peut se détacher du cœur qu'il aime et mettre en oubli toutes les choses affectueuses qu'il a dites, qu'il a écoutées !
En se questionnant ainsi, en fouillant le passé, en osant à peine regarder l'avenir, Mme Hélène se rappelait encore ce passage de la terrible lettre : Si vous aviez été dans l'atelier du maître, vous auriez vu celle qui vous a supplantée dans le cœur et dans les affections de votre mari.
Quoiqu'elle méprisât la lettre qu'elle avait reçue presque autant que la personne qui la lui avait écrite sans la signer : se mettant, quoiqu'elle en ressentît un profond chagrin, au-dessus de cette chose monstrueuse: une lettre anonyme, elle n'en fut pas moins désireuse de se rendre dans l'atelier de Benjamin.
Justement, le jeune homme était en course, et, pendant que tous les gens de son entourage étaient absorbés parleurs occupations journalières, elle y courut.
Elle connaissait le cher atelier pour y avoir passé de longues heures avant que son état de grossesse la rcîtînt esclave dans son logis. Les études, les tableaux commencés à cette époque, les ébauches, les croquis, elle revit tout cela avec un sentiment qui aurait été de la joie si elle n'avait pas cherché justement ce qui était le point noir dans son existence : le portrait de cette femme que l'on disait être redoutable pour son bonheur.
Le chevalet qui soutenait la toile sur laquelle était Salomé se trouvait retourné contre le mur ; Mme Hélène lui fit faire volte-face et elle se trouva debout devant cette autre femme debout aussi, mais si splendide et si rayonnante dans sa nudité qu'elle n'avait encore jamais été appelée à voir quelque chose d'aussi beau.
Elle resta longtemps, la pauvre femme, en contemplation devant ce chef-d'œuvre, et pour la première fois, depuis qu'elle avait épousé Benjamin Jacob, elle se sentit l'âme triste et le cœur envahi d'une crainte profonde.
Cette femme était, en réalité, bien belle, et, chose qui l'effrayait davantage encore, c'est que le matérialisme de sa beauté ne permettait pas à Mme Hélène de lutter avantageusement avec elle ; ce n'était pas avec des armes semblables qu'elles pouvaient se rencontrer ; car l'une était tout esprit et tout cœur, l'autre entièrement charnelle, et si, le malheur aidant, il en était ainsi qu'on le lui avait écrit, si Benjamin s'était laissé prendre au plaisir matériel que pouvait donner cette femme, tout était bien fini pour elle.
L'amie, l'épouse, la compagne, tout était perdu, tout était mort, car un homme capable de se laisser entraîner jusque dans les bras de cette créature ne devait plus jamais en sortir que pour tomber plus bas encore si c'était possible.
Quant à se relever jamais d'une pareille chute; quant à se laver de ce contact avec la matière et les passions mauvaises, c'était tout à fait impossible, et Mme Hélène ne le sentait que trop bien.
Quand elle regagna son logis, après avoir remis tout en place dans l'atelier, afin que Benjamin ne se doutât même pas qu'elle était venue surprendre le secret de la présence de cette femme chez lui, elle marchait le front courbé, sous le poids d'une insupportable douleur.
Le soir, le lendemain, elle ne put rasséréner son visage ; elle portait à l'âme le ver rongeur du soupçon, de la crainte, et, en face du bonheur qu'elle croyait
:mo i/adultèhe kt lamoi;u
avoir à tout jamais perdu, elle élait incapable de se composer un masque et de le mollre sur son visa^'C pourdissimiilrr s«'s douleurs.
iN)!^'ne-d'Acier élail toujours pour Mme liùirne ce qu'elle avait été depuis la première heure ; elle lui portait une alFeciion proronde aussi intelligente que dévouée ; aussi s'aperrut-elle bienlAt qu'il se passait daus l'i'spril <lo sa maîtresse des choses extraordinaires qui la devaient beaucoup ainij^er, cl s'appliqual-elle à découvrir ce que cela pouvait bien être pour que Mme Hélène ne lui en parlAl même pas.
Son cœur la guida si sûrement qu'après avoir un moment étudié Mme ilélèoe et avoir surpris les regards attendris et désespérés qu'elle attachait sur son mari, Poigne-d'Acier en vint à se dire :
— Elle est jalouse, elle soupçonne lienjamin Jacob ou de la moins aimer ou de la lromj)Cr ; mais elle est trop (icre pour jamais lui dire un mot de ce qui se passe en elle; elle soullrira de celle douleur allieuse jusqu'à en mourir plutôt que de se laisser deviner par lui.
Hosalie, nous le savons, n'admellail pas que la femme à laquelle elle avait donné la medlcure et la plus large pari de son afl'eclion, son dévouement tout entier, fût malheureuse tant qu'elle serait de ce monde et là près d'elle, pouvant agir et s'employer pour lui éviter même l'ombre d'un chagrin.
Alors, au lieu de pcrdieson temps à porter des consolations à sa maîtresse, au lieu de lui dire ce qu'elle croyait avoir découvert en elle pour atténuer sa douleur en la partageant, ce fut à Henjamin Jacob qu'elle fut faire la confidence de ce qu'elle avait découvert.
— Âlaître, lui dit franchement Poigne-d'Acier, je ne sais pas d'où cela peut venir, je ne sais pas davantage ce qui a pu donnrir naissance à la chose dont je viens vous parler, mais malheureusement elle existe : Madame souffre ; elle souffre horriblement parce qu'elle est jalouse et qu'elle n'a plus confiance en vous.
Cette façon brève d'entrer en matière, cet éloquent discours contenu tout entier dans quelques mots était bien dans la nature de Hosalie, et si Benjamin Jacob fut étonné de quelque chose, ce ne lut point de la façon dont cette femme s'y prenait pour lui faire connaître l'état de l'esprit et du cœur de sa femme, mais bien de cet état.
Hosalie poursuivait :
— J'ai découvert cela toute seule, je ne lui ai pas dit un mot; ne me mêlez donc en rien à tout cela dans la crainte de la froisser ; agissez selon votre cœur, mailre, et, une fois de plus, vous chasserez de chez nous le malheur qui convoite une place sous notre toit.
— Merci, ma bonne Rosalie, s'écria vivement Benjamin en serrant entre les deux siennes et bien afiectueusement la main de la brave femme.
Sans perdre une seconde, le jeune homme se rendit auprès de Mme Hélène.
— Ma chère adorée, lui dit-il aussitôt, j'ai remarqué que, depuis hier, depuis avant-hier même, vous êtes d'une tristesse affligeante et qui m'inquiète; je ne sais pas ce qui se passe en vous pour amonceler de si épaisses ombres sur notre maison où le bonheur semblait avoir élu domicile pour toujours.
Voyons, Hélène, reprenait Benjamin en s'asscyant tout près de sa femme et en passant son bras autour de sa taille pour l'approcher tout contre lui; voyons, Hélène, quel travail a fait ce méchant cerveau pour alfliger si fort le cœur de mon amie ?
— Aucun, je vous assure, reprenait sa femme ; je suis ce que je suis toujours ; je n'ai pas de raison pour m'affliger; donc, je n'ai pas la moindre tristesse.
— Pourquoi essayez-vous de me tromper, mon amie ? Est-ce que cela est possible qu'il y ait entre nous deux un secret, un chagrin, une joie sans que tout soii partagé ? Je ne le crois pas, Hélène, et voilà pourquoi je suis venu vous demander, le cœur tout ouvert à vos doux yeux, qu'avez-vous, mon amie ? et qu'ai-je pu faire pour vous affliger ? car vous me permettrez bien de penser, et cela non sans un grand orgueil, que, en raison de l'affection que nous avons l'un pour l'autre, rien ne saurait vous faire de peine ne venant pas de moi absolument, comme, de mon côté, tout me serait indifférent qui n'émanerait pas de vous.
Oui, je suis venu vous demander, ma chère Hélène, qu'avez-vous et quel chagrin vous ai-je fait ?
— Aucun, répondit la pauvre femme en ébauchant un sourire qu'elle ne put mener à bonne fin.
— Vous ne me dites pas la vérité, mon amie; vous doutez de moi, peut-être même me croyez-vous capable de vous tromper.
Oh ! je vous comprends entièrement : alors qu'on aime de toute la puissance de son âme, on craint de perdre une parcelle de l'afiTection que vous doit l'être aimé en retour de l'affection que nous lui donnons.
— Je suis plus âgée que vous, reprenait Mme Hélène doucement, presque timidement, et parfois il me semble que je suis trop sérieuse et bien grave pour un homme aussi jeune que vous l'êtes.
— Oh ! ma chère adorée, s'écriait Benjamin en appuyant ses lèvres aux mains de sa femme^ pour l'amour de moi, ne changez rien aux adorables perfections que j'aime en vous. Telle que vous êtes, vous avez été et vous resterez éternellement le rêve de toute mon existence. Je vous aime, Hélène, comme jamais homme au monde n'a pu, n'a su aimer une femme ; vous avez pour moi toutes les beautés, tous les charmes qui, après m'avoir conquis le cœur, le doivent garder en leur possession. Tant que j'aurai un souffle de vie, même par delà la mort, ma femme adorée, je vous aimerai comme je vous aime aujourd'hui, plus si c'est possible, car jamais je ne saurais vous moins aimer, je vous le jure.
Ne savez-vous pas^ Hélène, qu'il est des affections si grandes que rien ne les saurait jamais atteindre ; la mienne est de ce nombre, et je ne connais rien de capable de la changer en quoi que ce soit.
— Est-ce bien vrai, demandait doucement Mme Jacob, est-ce bien vrai. Benjamin, ce que vous me dites là? Et elle attachait les regards de ses grands yeux sur le visage de son mari.
Il lui semblait, la pauvre femme, qu'il lui était matériellement impossible qu'on lui parlât d'une voix si convaincue et qu'on employât de semblables accents pour ne pas dire la vérité.
Elle regardait donc le jenae homme et elle arrivait à se dire qu'il ne mentait point; le mensonge, au rei : ne s'était jamais approché de ses lèvres; elle savait, non-seulement par ell -^lais encore par l'estime que les autres avaient de lui, que Benjamin Jacob etc. un parfait honnête homme et que la tromperie n'était pas le fait de son an. oyale.
Benjamin continuit ainsi e puyant ses lèvres aux mains de Mme Hélène : Je vous aime de toutes forces de mon cœur, et, comme si l'amour que
i/ai)i;ltkuk i:t lamouh
vous porte n'était pas encore un lion assoz fort pour me rivera vous d'une faron compIi^L», la l*ri)vidcnce va nous doniicr un enfant, et ce doux li«Mi qui m'aurait altaclii' à une femme que je n'aurais pas aimée, tant je trouve de grandeur et de sainteté dans cet acte de la création, cet enfant ne me fera pas vous aimer davantage puisque la chose est impossible ; mais, devant un immense bonheur en plus de tous ceux que j'ai déjà reçus de vous, je vous serai si prol'ond«'ment reconnaissant que ma vie entière se passera à vous adresser des actions de grâces. Hélène ! Hélène ! pour l'amour de celui qui va naître, de vous et de moi, n'ayez jamais de soupçons mauvais à mon encontre ; relevez le front, mon adorée, et dites- vous orgueilleusement que vous êtes la première femme qui ait réellement fait battre mon cœur, et que vous serez la dernière et la seule qui aura jamais, de moi, un sourire, une caresse, un baiser.
— Je vous crois, répondit Mme Hélène, en cachant son visage empourpré de bonheur sur l'épaule de son mari ; je vous crois ; mais vous le savez, le bonheur est chose si fragile qu'un rien m'effraie, et, je vous l'avoue, je suis arrivée à avoir peur à peu près de tout.
.\h ! c'est que je n'ai point été gâtée dans le passé et que depuis que je me suis abandonnée dans le présent et dans vos bras ; depuis que je porte votre nom, je me demande chaque matin : Est-ce bien vrai ? n'est-ce pas un rcve merveilleux que je fais et ne suis-je pas entrée avec lui dans le monde des illusions dont la cruelle réalité va me faire sortir '^
Je vous l'avouerai donc. Benjamin ; j'ai grand'peur de la réalité!
— Enfant ! ne vous affligez donc plus jamais; le passé n'existe plus, car vous et moi nous avons commencé à vivre seulement du jour où nous nous sommes pris par la main, pour venir nous abriter sous ce toit et pour nous y aimer en paix sous l'o'il de Dieu...
— Tenez, benjamin, dit alors Mme Hélène en glissant vers son mari la lettre anonyme qu'elle avait reçue quelques jours auparavant; tenez, mon ami, voici le point de départ de la douleur que j'avais, des craintes qui m'assaillaient et que vous avez si bien devinées, que vos bonnes paroles et vos caresses ont chassées à tout jamais.
Voilà d'où est venu le mal, mon ami; anéantissez ces quelques pages ; alors l'un et l'autre nous les oublierons ; il n'y a qu'une chose dont je nr perdrai jamais la mémoire, c'est de rall'ection que vous avez pour moi et de l'amour que je vous porte en même temps que de celui que vous me rendez et contre lequel rien ne saurait prévaloir à l'avenir.
Poigne-d'Acicr, après avoir joué entre xMme Hélène et Benjamin Jacob le rôle intelligent et affectueux que nous lui avons vu remplir, s'était encore dit :
— Ma maîtresse a reçu une lettre ; cette lettre, je la lui ai vue lire en cachette et j'ai remarqué qu'après en avoir fait la lecture ses yeux se sont remplis de larmes; c'est de là qu'est venu le mal ; prqhablement qu'on lui avait écrit des choses qui avaient éveillé sa jalousie ; mais qui peut bien s'être adonné à ce travail monstrueux, de troubler le bonheur de deu 3S aussi parfaitement bons que le sont Benjamin Jacob et Mme Hélène?
Poigne-d' Acier se mit donc à chercher dans se )rit quelles étaient les personnes qui. pour une cause ou pour une autre, 'ut un intérêt quelconque à vouloir le malheur de la jeune femme, à oser l'at' r avec des moyens aussi peu ^ avouables qu'une lettre sans signature.
éSi
Je suis Blanche Derock dont vous avez tué le mari(page 237j.
Rosalie songeait à Salomé, à cette femme qui était la maîtresse de M. de Morbras, de cet homme qui, la chose était avérée, était l'ennemi du jeune peintre.
— Si j'allais voir un peu chez cette juive, peut-être découvrirais-je les sentiments qui les font agir ; les logis sont parfois bavards ; ils racontent beaucoup de choses à ceux qui savent observer et voir ce qui échapperait à des yeux moins clairvoyants que les miens.
Rosalie avait donc décidé qu'elle irait chez Salomé; mais, ne pouvant s'y rendre sans avoir un prétexte ayant quelque apparence de vérité pour forcer la porie de cette fille, elle se nantit de certains objets de luxe et elle s'en fut les lui offrir comme étant des occasions qu'elle lui céderait à bon compte.
Rosalie était prompte dans l'exécution des choses qu'elle avait résolu d'
40n3e LIVRaSSON
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8"* SSRIB
LADULTKUK ET L'AMOUR
complir ; aussi, dès le lendemain malin, aprùs s*élre cntrelenue quelques instants très courtoisement avec la concierge do la maison qu'IiaMlait Salomè, cette femme, gagnée par aes bonnes paroles, lui donna le moyen d'arriver jusrju'à la juive ; le moyen qu'elle lui avait enseigné était l'éternel vieux jeu : graisser la patte h la femme de chambre et lui promettre de revenir souvent dans les mômes conditions.
Ayant usé de ce Sésame, ouvre-toi, Hosalic fut introduite dans le boudoir où l'Allemand était en grande conférence avec Céleste et avec Pia.
Kosalie n'avait jamais oublié le visage de l'ancienne femme de chambre de Mme Hélène ; elle se rappelait quelle profonde antipathie elle avait spontanément éprouvée à l'égard de cette lille, le premier jour où il lui avait été donné de la voir, c'est-à-dire le jour de l'acquittement de Mme Hélène.
D'instinct, Poigiie-d'Acier venait de comprendre ou plutôt de deviner que celte femme était l'ennemie de la mailresse qu'elle adorait.
Quant à Pia, elle avait pris l'habitude de la voir aller et venir, non dans la maison du peintre, mais dans son atelier auquel cette femme se rendait, comme les autres modèles dont le peintre avait besoin, en traversant la grande cour de l'hôtel, puis un angle du jardin.
Au premier moment, elle fut assez surprise de trouver cette Italienne dans la maison d'une fille de mauvais renom ; mais un jeu de tarots qui était étalé sur le tapis de la chambre, et duquel la vieille Maugrabine tirait des augures, donna pour Rosalie l'explication de sa présence en pareil lieu...
L'Italienne cumulait; être modèle ne lui suffisait pas ; aussi disait-elle la bonne aventure quand elle eu trouvait l'occasion.
Poigne-d'Acier, après avoir constaté tout cela, trouva sa présence entièrement naturelle chez une fille comme Salomé.
Ce jour-là, Kosalie avait apporté un mouchoir de poche de fine batiste garni de points d'Angleterre ; c'était, disait-elle, une personne tombée dans la plus noire des misères qui voulait le vendre, môme en perdant beaucoup sur sa valeur réelle.
Le mouchoir était fort beau, et Salomé qui se connaissait parfaitement à toutes ces choses en vraie fille de prêteur sur gages qu'elle était, acheta le mouchoir, non sans marchander beaucoup; ce qui fit que Rosalie le lui abandonna pour une somme dérisoire.
Mais Salomé était si contente d'avoir fait un marché avantageux qu'elle dit à Poigne-d'Acier. une fois le prix arrêté et payé :
— Quand vous aurez de bonnes occasions, vous pourrez venir me trouver, je vous y autorise ; j'ai toujours assez d'argent pour en profiter.
— Je ne manquerai pas de revenir, Madame, répondit Rosalie, qui pour la circonstance avait revêtu tout le costume d'une de ces marchandes d'occasion qui fréquentent, le matin, les maisons des filles, avec lesquelles elles trafiquent de toutes sortes de choses ; je n'y manquerai certainement pas. Madame, puisque vous voulez bien m'en donner la permission.
En traversant l'autre chambre pour s'en aller, Poigne-d'Acierse croisa avec M. de Morbras qui était en compagnie du fidèle chevalier Barbairès. On ne voyait presque jamais ces deux hommes l'un sans l'autre : l'amitié qui les unissait paraissait être grande, et ils se complétaient en ne se quittant pas.
— Ce sont bien eux, se dit-elle en se rangeant pour laisser passer lés élégants ^
visiteurs ; ils n'ont pas toujours eu des redingotes sur les épaules ni des escarpins aux arpions, ainsi que je disais autrefois ; mais ce sont eux.
Du moment où ces hommes, qui sont nos ennemis, viennent dans cette maison avec autant de sans-gêne que s'ils entraient chez eux, cette maison et la femme qui l'habite nous sont redoutables.
— C'est d'ici qu'est partie la lettre qui, sans moi, aurait fait à tout jamais le malheur de Mme Hélène et, par contre, celui de son mari.
Je reviendrai, car il est impossible qu'il ne se trame pas encore quelque méchanceté nouvelle dans ce milieu où tout le monde est hostile, jusqu'à cette ancienne femme de chambre, lingère aujourd'hui et qui m'a tout à fait l'air d'être d'une intimité fort grande avec la maîtresse de céans.
En rentrant de cette excursion qu'elle avait accomplie sans en parler à personne, pas même à Karll, elle lui dit aussitôt et avec des détails ce qu'elle avait fait, ce qu'elle avait vu et ce qu'il lui restait encore à faire, car elle était bien décidée à revenir chez Salomé, non-seulement pour épier la juive et pour fouiller ses sentiments, mais aussi pour savoir ce qu'y venaient faire Céleste et Pia.
Par exemple, une chose l'étonnait fort au milieu de tout ce qu'elle avait été appelée à voir chez cette Israélite prussienne, c'était de constater que les deux hommes auxquels elle avait eu affaire personnellement, six ans auparavant, étaient aujourd'hui des Messieurs appartenant même à la noblesse et assez riches pour pouvoir payer une femme de l'espèce dont était Salomé et lui donner un luxe comme celui qui l'entourait.
Elle fit part de ces choses à son mari qui lui dit:
— Tu as raison, tout cela est vraiment bien extraordinaire; mais Pierrille, qui est attaché aux pas de cet homme ainsi qu'un garde du corps à ceux de son roi, m'a aussi raconté à son propos certaines choses qui m'ont fait soupçonner cet homme d'avoir plus d'une corde à son arc.
Et comme notre camarade des montagnes n'est pas prêt à les abandonner, pas plus de Morbras que son lieutenant, j'espère que nous en apprendrons davantage encore et que nous finirons par les connaître à fond avant peu.
A dater de ce jour, nous serons les maîtres,etje te jure qu'au besoin nous ferons prompte et bonne justice sans l'aide de personne.
— Dieu t'entende ! répondit Poigne-d' Acier qui était absolument de l'avis de son mari, à savoir qu'il faut, autant que possible, faire ses affaires soi-mêmesans mettre, pour l'amour de la légalité, les gens de la loi en chemin de nous protéger.
Le montagnard n'avait jamais pu oublier qu'il avait été emprisonné pour avoir fait la contrebande, surtout depuis qu'il rencontrait à tout instant, au cours des jours qu'il vivait, un tas de gredins qui allaient etvenaient avec uneentière liberté, tout comme si les agents de la préfecture de police n'avaient pas eu la mission de leur mettre la main au collet et les prisons des cellules pour les recevoir.
Tout cela avait légèrement mis Karll en méfiance à l'endroit des gens de la police et de la loi ; quant aux juges, il n'y croyait pas du tout et parfois il se demandait, à part lui, comment il se faisait qu'un homme de la valeur et de l'honnêteté dont était M. Ambroise Beaupuy pouvait être un ancien magistrat et se plonger encore, malgré son âge, dans l'étude et l'application des lois.
Pour le beau Karll, le code était un tissu d'absurdités et qui mettait les contrebandiers dans les geôles avec les voleurs et les assassins ; ce qui était, à son point de vue, une véritable indignité.
Lorsque Pierrille eut raconté à Karll ce qu'il avait fait pour surveiller M.
^/^ <î|(; L'ADULTÈRE ET L'AMOUU '^ '
de Morl)ras et ses hommes, lorsqu'il lui eut dépeint leur physionomie et leur tournure, rapporta leurs noms, (|u'imi causant entre eux ces gens-là lui avaient appris, il lut convenu entre les deux montagnards (pie l'ierrille ne quitterait pas d'une semelle celui que ses hommes appelaient : le capitaine, et qu'aussitôt (ju'il les verrait en trop grand nomhre pour pouvoir agir seul il préviendrait Karll par un mot, et celui-ci (i(>vrail aussitôt aller rejoindre son jeune ami. Pendant quelques jours, Pierrille de Payolles suivit de Morbras, qui ne menait en apparence rien autre chose que l'existence d'un désœuvré ayant beaucoup d'argent à dépenser et d'illustres relations à entretenir.
Il allait (le chez lui chez Salomé, de chez Salomé au cercle; à l'heure du Bois, il y faisait un tour, assistait aux premières, dînait aux cabanHs en renom ; enfin il n'y avait, dans ses agissements, rien qui fût extraordinaire, et si son fidèle gardien Pierrille de Payolles n'avait i)as eu tout à la fois la persistance dans ses idées préconçues et le souvenir des faits passés, auxcjuels il avait assisté, il se serait certainement dit :
— Voilà un beau jeune homme qui vil comme tous les autres, et je n'ai nul intérêt à m'atlacher à ses pas, qui ne l'éloignent pas du cercle dans lequel tournent les hommes bien dressés du monde auquel il appartient.
Salomé était donc revenue poser chez Benjamin Jacob ; Pia s'y rendait aussi à peu près tous les jours, lors même qu'elle n'y avait rien à faire ; elle ne savait pas laisser s'écouler un jour sans aller voir Benjamin Jacob.
Les deux femmes avaient profité de leur présence auprès du maître pour demander au peintre, en faveur d'un Italien, compatriote de Pia, la permission de venir voir les grandes toiles de son atelier.
Pia, à laquelle de Morbras avait promis un certain nombre de louis si elle réussissait à l'introduire dans le i^etirado de Benjamin Jacob, prit si souvent la parole, elle fut si éloquente, que, de guerre lasse, Benjamin répondit à la vieille Maugrabine :
— Du moment où cet hommme est nn amateur enthousiaste et surtout consciencieux, un véritable amant des arts, conduisez-le chez moi, je vous y autorise ; il faut être accueillant pour ceux qui ont, dans notre siècle, voué au naturalisme quelque respect et quelque afi'ection pour le pinceau.
Dans la crainte que le jeune homme ne se ravisât ou qu'une chose quelconque, même indépendante de sa volonté, ne le forçât à remettre à plus tarci la visite à laquelle il avait consenti, le lendemain, disons-nous, M. de Morbras, travesti en Italien et conduit par Pia, arriva dans l'atelier en compagnie de Salomé qui était censée le connaître aussi comme un homme réputé fort amateur de tableaux, quoique de position aussi modeste que peu fortunée, mais dont les avis n'en faisaient pas moins loi chez ce bas peuple italien amoureux à la folie de peinture et de musique.
— Tout le monde l'écoutait comme un oracle, disait la juive, et Pia s'empressait d'ajouter qu'elle avait été bien osée de demander au maître la permission de faire arriver jusqu'à lui cet amant des arts ; mais il lui semblait à elle, la pauvre femme, que cela ajouterait à la gloire qu'elle avait conquise d'être peinte par Benjamin Jacob, d'entendre encore raconter par son compatriote, dans les pauvres logis des enfants de l'Italie, dans les carrefours où ils se réunissent pour causer et pour faire de la musique, que rien n'était aussi beau que la vieille Pia en tireuse de cartes : pas même la femme qui avait posé devant le
maître, quand il s'était agi pour lui de faire le tableau qu'il avait baptisé : Un manteau de reine.
De Morbras, en entrant dans l'atelier oîi se trouvait le jeune homme un peu pâli par la maladie, mais ayant toujours son beau visage loyal et franc, son accueil bienveillant aux humbles, aux pauvres, aux petits, de Morbras, en dépit de son audace et de son insolence de parvenu, se sentit un moment fort mal à l'aise.
Il mit le trouble qu'il ne pouvait entièrement dissimuler sur le compte de l'émotion qu'il éprouvait à voir de si belles choses ; il regarda ensuite, avec îine profonde émotion, le tableau dans lequel se trouvait Pia sa compatriote, et après l'avoir longtemps considéré, il se retourna vers elle en lui disant :
— Aussi longue que puisse être ton existence, plus longue encore sera ta gloire bien acquise pour avoir été mise là par le maître.
Puis absolument comme si un rayon de soleil venait de le frapper en plein regard, il fit brusquement volte-face pour se trouver en face de la toile qui représentait Salomé, et il s'écriait :
— C'est sublime ! c'est tellement beau que si j'étais le père, le mari, le fils, l'amant ou le frère de cette femme, je tuerais le peintre qui l'a faite ainsi.
Oh ! qu'il la faut entièrement comprendre pour la traduire de cette sorte ! Cette femme, maintenant, n'appartient plus qu'à vous, maître, ajouta le misérable travesti en Italien que Pia avait fait entrer chez Benjamin Jacob.
— Je m'étonne, dit alors Benjamin, doucement mais gravement, que vous compreniez si peu ce qui se passe dans l'âme d'un artiste : cette femme a posé devant moi, le fait est incontestable; cependant je ne l'ai pas vue ; mais à proportion que son image apparaissait sur ma toile, alors que faite par moi je pouvais la contempler et l'admirer comme une créature pétrie de chair, d'os, de muscles et de sang , mais comme l'idéal de l'humaine beauté, je l'admirais et prenais possession de tout son être.
Si vous voulez bien considérer un instant cette femme, puis le tableau que j'ai fait, vous verrez, vous qui avez l'âme et le sentiment d'un artiste, qu'en étant toutes semblables l'une et l'autre elles ne se ressemblent absolument pas.
Cette femme, et il se retournait vers Salomé, elle appartient à la terre et à qui bon lui semblera dans le monde terrestre, tandis que celle qui nous apparaît là sous ses cheveux dénoués, c'est la représentation de ma pensée, c'est Têtre détaché des liens terrestres, c'est, pour ainsi dire, la matière immatérialisée.
— Cela n'y fait rien, répondait le faux Italien, non sans s'être profondément incliné devant le maître comme pour lui rendre hommage, mais en réalité pour cacher l'éclair terrible, vindicatif et mauvais dont était inondé son regard ; ça ne fait rien, reprenait-il, je maintiens mon dire et je répète : il faut avoir bien entièrement enveloppé de l'œil et de la pensée cette femme superbe pour l'avoir reproduite tout à la fois aussi ressemblante et si parfaitement supérieure à ce qu'elle est ; donc cette femme, de quelque nature qu'on puisse qualifier votre domination sur elle, cette femme vous appartient, elle est à vous, entièrement à yOus et rien qu'à vous.
Cette façon de comprendre l'art était moins éthérée que celle qui était particulière à Benjamin, mais elle n'en témoignait pas moins d'une grande admiration et d'une étude très-approfondie ; aussi le maître sourit-il avec bienveillance à cet homme qui, en ne marchant pas absolument dans les mêmes sentiers
que lui, n'en arrivait pas moins au môme but : à l'entière possession, quoique par dos moyens dilTércnts, du n've et du modrle par le peintre.
I/Italien, amateur de tableaux, ne lit pas sa visite lonpjuc ; d'abord la discrétion le lui commandait ; mais, de plus, il sentait la colère poindre eu lui, de telle sorte (ju'il était urgent qu'il partît aussitôt pour ne pas se laisser entraîner à commettre, une fois encore, quelque monstrueuse action.
M. de Morbras sortit donc, non sans s'être à maintes reprises appuyé aux portes le lourdes serrures ; lorsqu'il traversa la grande cour qui devait le ramener dans la rue, il eut encore l'air de se tromper de chemin, puis il vint pousser de sa main droite la porte de l'hôtel comme s'il avait eu l'intention de sortir par \h, ne connaissant pas les êtres de ce logis.
Pia qui s'en allait avec lui le rappela vivement et lui montra le bon chemin.
Salomé qui arrivait derrière eux se disait à part elle :
— La colère l'aveugle, il n'y voit plus du tout, il est incapable de retrouver la porte pour s'en aller.
Nous allons avoir une terrible soirée, lui et moi. Ah ! j'ai bien peur de ne plus pouvoir revenir chez mon peintre aussitôt que je le désirerai.
Mon Dieu ! pourquoi le vieux Paterne n'est-il pas ici avec cet aimable von Fritz ; je suis persuadée qu'ils auraient bien vite trouvé à eux deux quelque bon moyen pour me débarrasser de cet Othello dont je suis sérieusement elT'rayée.
En franchissant le portail extérieur que Pia venait de lui indiquer, M. deMorbras eut encore besoin de s'appuyerà la porte, et toutes ces choses ne firent qu'augmenter les craintes de Salomé à propos du quart d'heure affectueux qu'elle allait avoir à subir de la part de Morbras à la suite de cette visite qu'il avait si ardemment voulu faire.