CHAPITRE V
Un Acte de Vandalisme
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La constance que Pierrille avait mise à suivre de Morbras fut enfin couronnée de succès ; un soir, il vit cet homme élégant se diriger vers l'avenue de Clichy et entrer, à nouveau, dans la maison où lui, le commissionnaire, il avait pris gîte pour avoir le droit d'y entrer à sa suite afin de se rendre un compte exact de ce qui s'y disait ou s'y faisait.
Ce fut ainsi que Pierrille apprit, ce-jour là, qu'on devait faire un grand coup très-incessamment; mais, il eut beau prêter l'oreille, il n'entendit ni le nom de
celui qu'on devait dépouiller, ni la direction dans laquelle se trouvait l'habitation qu'on avait résolu de prendre d'assaut.
Il comprit que ces hommes avaient une haine mortelle pour un autre homme dont ils avaient résolu de faire un martyr, en attendant qu'ils en fissent un trépassé; mais il ne put en entendre davantage. Ce soir-là, de Morbras et ses gens parlaient bas et ils s'étaient tenus éloignés de l'endroit par lequel Pierrille pouvait seulement les voir et surprendre leurs secrets.
Un moment, le montagnard s'était dit: — Si j'allais chercher les sergents de ville pour iaire arrêter toute la nichée, j'éviterais probableraents de grands malheurs à quelque honnête famille.
Mais aussitôt cette réflexion qu'il venait de faire l'arrêta : — Si nous mettions la justice dans nos affaires, elle nous prierait de rester tranquilles afin de pouvoir agir à sa guise et toute seule. Alors elle travaillerait exclusivement au nom de la loi et de l'humanité au lieu de s'employer tout spécialement à faire ce qui nous serait agréable ; il résulteraitde tout cela que nous ne connaîtrions pas encore le fond du sac de ce Morbras qui est notre ennemi et dont il est urgent que nous sachions tout le passé dont nous tenons déjà un bon bout, le présent que je suis en train d'apprendre et l'avenir contre lequel il faut être en garde ; ces gens-là une fois coffrés, qui nous dit qu'ils n'en laisserontpas, derrière eux, beaucoup d'autres que nous ne connaîtrions pas pour accomplir Toeuvre mauvaise qu'ils ont si cruellement commencée ?
Ceux qui sont là, nous les tenons à peu de chose près ; nous savons les noms qu'ils se sont donnés, probablement après en avoir quitté d'autres trop compromis pour qu'ils pussent plus longtemps sans danger se permettre de les conserver.
En agissant seuls ainsi que nous l'avons fait jusqu'à présent, nous atteindrons le but que nous nous proposons ; c'est même, je crois, le meilleur moyen ; aussi tout en regrettant beaucoup de ne pas pouvoir agir de façon à sauver l'homme qu'ils veulent attaquer, je dois avant tout penser à nous et ne rien sacrifier de ce qui peut nous être utile dans la lutte entreprise ; je ne me reconnais pas le droit de compromettre ce que nous avons déjà acquis à rencontre de M. de Morbras et des siens.
Après avoir reçu les ordres qu'on leur avait donnés à voix basse, tous les hommes sortirent par petits groupes, ainsi qu'ils le faisaient chaque fois qu'ils étaient convoqués chez M. François avenue de Clichy.
Après les hommes de la troupe sortirent de Morbras etBarbairès. Les deux personnages avaient revêtu leurs habits de gandins, et, comme il était déjà tard, ils entrèrent au premier restaurant venu où ils mangèrent un morceau, puis ils se dirigèrent, de compagnie, vers la maison qu'habitait le capitaine sous le nom de M. de Morbras.
Quelques instants après, Barbairès ressortait tout seul, et Pierrille, qui n'avait pas cessé de les suivre, se disait :
— Ce n'est probablement pas cette nuit.
Il fit part non-seulement de ces réflexions, mais encore de tout ce qui était advenu au beau Karll qui était venu le relever de sa faction, pendant qu'il allait dîner et se reposer quelques heures.
Quelques jours auparavant, Benjamin Jacob avait reçu d'Hendaye une lettre excessivement pressante ; quand nous disons une lettre, nous nous trompons
c'étaient doux qui lui en étaient arrivées ; mais l'une et l'autre traitaient de la (
mime question et tendaient au même but. Nous pouvons rendre compte, un !
peu en bloc, des olTres qu'elles contenaient à l'adresse du peintre. j
I^a preraitre émanait du curé d'Hendayc et elle était ainsi conçue : (
« MONSIKUR,
» Je suis un pauvre, Irès-pauvrc curé, dais un tout petit payç, mais j'aime mon église autant (]ue si j'étais un archiprctre et qu'on m'eut donné Notre-Dame de Paris pour y olTicier.
" Mes prières ont toucbé le cœur d'un grand seigneur de la montagne ; ce grand seigneur est un homme fort riche et très-bienfaisant ; il veut faire parer mon église autant que si elle était dans une grande ville ; il ne tient pas compte du peu de gens qui viennent y prier, mais bien du Dieu qui y habite et qui daigne nous y écouter.
>' C'est à vous qu'il s'adresse, Monsieur, et je me joins à lui pour vous prier de venir voir mes pauvres murailles encore toutes blanches ; votre talent nous est un sûr garant de votre bon cœur; voilà pourquoi nous vous attendons.
>) Monsieur le marquis de Lanesan vous donnera des écus pour rémunérer votre temps perdu, car votre talent ne saurait se payer, et moi je prierai Dieu pour vous le reste de mes jours ; et quand, dans son saint paradis, le Seigneur m'aura appelé près de lui, je lui adresserai encore des prières à votre intention
» Antonio Gordonio. »
L'autre lettre était signée du marquis de Lanesan et elle disait au jeune homme :
« Monsieur,
» Aux diverses expositions de peinture où je me suis rendu, j'ai été à même d'apprécier l'immense talent que vous possédez; aussi est-ce à vous que je m'adresse pour vous prier de vouloir bien venir décorer notre modeste église ; je sais que vos tableaux se vendent très-cher ; je m'exprime mal : c'est-à-dire qu'ils valent beaucoup d'argent et que, pour les posséder, il faut donner une large part de ce qu'ils valent.
» Sans avoir une de ces fortunes parisiennes qui font tourner tant de têtes et qui se chiffrent d'une manière éblouissante, je suis riche : j'ai beaucoup déterres chez moi, mon portefeuille est très-plein; et, comme je dépense fort peu, vivant presque toute Tannée à la campagne, cela m'a permis de faire de sérieuses économies pour vous dédommager du dérangement que M. le curé et moi nous avons l'intention de vous occasionner.
» L'église est belle, complètement nue; vos pinceaux auront de la marge, d'autant plus que nous nous contenterons de vous admirer et de dire oui à tout ce que vous déciderez.
') Seulement, Monsieur, permettez-moi de vous faire encore une prière : le curé n'est pas jeune; moi je suis vieux ; ne nous faites donc pas longtemps attendre ; il vient un âge où cela n'est plus permis. »
fL Après avoir reçu ces deux lettres. Benjamin, qui avait toujours rêvé de déco
. . . laites riselle au lieu de moiilrer les dents (page 247).
rer une église selon les idées qui hantaient son cerveau, et cela depuis le temps où il achevait ses éludes à Rome, aurait voulu partir aussitôt.
Pourtant il ne voulait pas quitter Mme Hélène surtout au moment où elle était, •roise Beaupuy décida de la chose autrement.
tous les deux, dit-il après avoir été consulté par le jeune peintre ; rs de distraction ne sauraient être nuisibles à Hélène ; de plus, elle s qu'elle ne connaît pas encore : les frontières de France et d'Espagne li golfe de Gascogne qu'on n'oublie jamais lorsqu'il a été donné de îr, ne fût-ce qu'une fois.
n enfant, allez au pays des grenades et des cigarettes, ajoutait le
Mais
quelque verra u et ce te' le cont' Aile:'.
VRAISON
Reproduction formellement interdite
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LAUULiKlli; Kl L'AMOUR W
vieillard ; rcslrz Ih-bas quelqup'? jours, une quinzaine si cela peqt vous ôlre agr»''altle, et de cela je n'eiidoulc pas.
Moi, ici, je penserai à vous et je serai bien heureux de savoir que vous avez d»' s.iliilaires et de bonnes dislraiîlions ; seiibMnent parlez loiit de snile, ajouta M. Heaiipuy ; il tsl nrgeni que vous preniez vos Vijcanees sans larder alin qu'Hélène puisse se donner, au retour, quelque repos avant de mettre au monde riiérilier (If voire eonroniie, ô mon peintre.
\\\\ ellel, Benjamin Jacob et sa femme se mirent en roule pour flendnyc le soir même.
i.es adieux, toutes les jolies promesses qn'lle^ièin' jtvait laites a son parrain, les recommandations dontcelui-ci avait aeciblé Benjamin et sa femme, avaient un peu fatigué ie vieillard ; aussi avait-il regagné sa chambre plus tôt que de coutume.
Va pendant que ses enfants, ainsi qu'il appelait Hélène et son mari, couraient à tonte vapeur vers les pays du soleil, il s'endormait tranquillement après avoir calculé à quel moment il pourrait bien recevoir une lettre d'eux ; car maintenant c'était dans l'espoir d'avoir de leurs nouvelles qu'il allait vivre en leur absence.
Minuit, qui est dit-on l'heure du crime, n'est pas assurément l'heure du vol pour les habites ; à Paris, surtout, il y a, à ce moment-là, beaucoup de gens qui sont encore debout.
On sort du ihéâlre, on va souper ; on revient de soirée et des visites nocturnes; enlin, on fait un tas de choses qui seraient de nature à troubler MM. les grinehes dans leurs petites opérations.
Mais ceux qui attendent deux heures, deux heures et demie, ont bien moins à craindre d'être troublés dans ce qu'ils exécutent.
Ce fut ainsi que procédèrent les gens du capitaine de Morbras ; ils savaient aussi, et cela pour s'être heurtés aux gens de cette sorte, qu'il y a des travailleurs dont la lampe s'éleint lard et que, généralement, viveurs et vaillants, ils se couchent quand le jour va venir, parce que, à ce moment-là, la fatigue devient plus difficile à supporter, pendant que le sommeil réclame aussi plus impérieusement la part qui lui est due.
Alors on dort à poings fermés, et il est rare qu'on entende ce qui se passe dehors ; et, lors même qu'on l'entendrait, on n'est pas porté le moins du monde à s'en occuper pour intervenir au détriment de son repos.
Grâce aux empreintes que de Morbras avait prises et qui avaient été remises à celui des hommes de la troupe qui avait l'habitude de faire confectionner les clés par quelqu'un de sûr, chaque fois que l'occasion s'en présentait, les camarades avaient déjà un bel atout dans leur jeu ; de plus, le cap laine leur avait expliqué tout ce qu'il savait, non-seulement de l'hôlel, mais aussi de la cour, du jardin et de la galerie vitrée garnie de plantes rares qui conduisait à l'atelier.
De son côlé, le lieutenant avait aussi fait connaître à tous ses hommes ce qu'il avait vu le jour où il avait suivi .\mbrûise Beaupuy lorsqu'il revenait des Finances, les poches pleines d'un argent qui avait éveillé la convoitise de '^ 'es,
La chose se passait en plein jour; donc, cet homme avait remarqué Oiel
était immense, que les jardins étaient relativement aussi grands que l ure,
que par coiiséquent on n'avait rien à craindre ni de l'entourage, ni de.>^ s.
L'hôtel était seul au commencement de ce parc, de plus il était sépa a rue
4^ par une vaste cour. Il s'agissait donc de surprendre les gens penda. pre-
mier sommeil ; les domestiques devaient coucher aux étages supérieurs, et on avait eu le bon esprit d^ réduire les maîtres à un seul, puisqu'on était parvenu à éloigner fort à propos Benjamin Jacob et sa femme.
Lorsque Barbares fit part de toutes ces choses aux gens de la troupe, après les avoir fait connaître au capitaine, celui-ci se garda bien de lui dire qu'il savait de quel hôtel il était question.
Mais lui, l'homme vindicatif, le haineux, le malfaisant, il n'a pas oublié que c'est dans ce logis que se rend Salomé pour y voir le peintre ; il y est entré, lui aussi, nous le savons, pour considérer l'image qui avait été faite de cette créature immonde qu'il adorait et qui n'avait pas craint de se montrer sans voile à un autre homme que lui.
Il lui plaisait, avant d'aller plus loin, avant de se venger d'une façon plus cruelle, il lui plai.-ait de faire piller la maison de ce peintre, de faire mettre à sac le logis qu'il habitait avec toute sa famille et de le ruiner, lui et les siens, autant que la chose serait possible.
Celte fois-ci, cet homme ne songeait pas seulement à envoyer ses gens voler pour posséder beaucoup d'argent; non, ce n'était pas assez : il rêvait avant tout d'accomplir le mal et d'en arriver à faire horriblement souffrir ce peintre, qu'il haïssait avec l'ardeur exagérée qu'apportent à tous les sentiments qu'ils nourrissent ces hommes à la nature ardente, qui, nés au soleil, sont extrêmes en tout, qui aiment avec passion et détestent avec fureur.
L'excès de cette haine qui le dominait lui brûlait le cœur, les entrailles, lui mettait le feu dans les veines,
La jalousie matérielle qu'il éprouvait à propos de Salomé le rendait fou; cet homme était en réalité amoureux jusqu'à la rage, dans le sens terre-à-terre, de cette Allemande blonde, aux passions ardentes aussi. De Morbras qui l'avait vue rayonnante dans son cadre d'or, sans autre vêtement que ses cheveux qui ressemblaient à un rayon de soleil qui l'aurait enveloppée tout entière ! de Morbras ne pouvait pardonner au peintre d'avoir vu cette femme tout à loisir, alors qu'elle n'avait d'autre vêlement que ses cheveux.
C'était une rage de bêle fauve qui s'était emparée de luiet rien, rien, lui semblaitil, n'était capable d'assouvir le besoin de vengeance dont il était possédé.
La troupe qui obéissait aux ordres de de Morbras avait fait tous ses préparatifs ; les clés étaient prêtes, les hommes étaient réunis et le rendez-vous donné, car chacun doit se rendre séparément aux environs du logis marqué pour être dépouillé.
La chose, au reste, sera d'autant plus facile que Benjamin est absent, sa femme aussi ; le vieillard doit être seul dans les appartements d'en bas, et ceux qui pourraient lui porter secours, les serviteurs fidèles et dévoués, ont certainement leurs chambres tout en haut du logis.
Celui des hommes qui avait été mis aux abords de l'hôtel d'Ambroise Beaupuy pour surveiller ce qui se passait dans cette maison, afin d'en pouvoir rendre compte à ses compagnons dès qu'ils arriveraient, avait paifailement constaté que, aussitôt après que ie maître s'était retiré chez lui, peu à peu les lumières s'étaient montrées aux étages supérieurs et, quelques instants après, avaient toutes été éteintes.
Ce jour-là, tout le monde avait le droit de s'endormir de bonne heure et chacun avait profité dans la maison.
3i4 i/ADiir.Ti:m: kt l'amouh
Lorsque !'liciirr indiqui^i; fui arrivro, chaque chose scmhiait être endormie r)u morte aux environs. C'élail le moment i»r()[)iee.
(inke aux elés dont l'un des hommes était muni, il ouvrit d'abord le grand portail tout doucement, juste w qui était nécessaire pour laisser passer, les uns après les autres, la troupe entière des méchants compagnons.
La hesot^ne avait été piirlagée entre eux avec l'habileté que ces gens-là employaient dans l'exécution des projets élaborés par leurs chefs.
Celui qui portait les clés avait été chargé du soin de toutes les serrures, d'abord pour les ouvrir, et, le coup fait, c'était encore lui qui devait les refermer afin de pouvoir dérouler les gens qui plus tard chercheraient quels pouvaient bien être les auteurs de cette attaque nocturne et du vol qu'ils allaient accomplir.
Ce même homme avait reçu l'ordre de monter à pas de loup jusqu'à l'étage occupé par les domestiques et de les enfermer chacun chez eux alin qu'ils ne pussent pas sortir, lors môme qu'ils entendraient quelque bruit dans les appartements de leurs maîtres.
Tout ceci fut accompli en un rien de temps et avec une si grande habileté que les valets qui reposaient dans ce logis honnête et calme n'entendirent pas la moindre des choses.
C'était le Houleur qui avait été chargé d'accomplir tout cela vivement et avec l'adresse dont il avait maintes fois donné des preuves évidentes.
Sûr des chaussures légères que portaient tous les hommes, Pince-sans-Rire avait encore passé des chaussons moelleux en laine épaisse afin d'éteindre le plus léger bruit qu'ils auraient pu faire lui et ses compagnons en marchant avec de minutieuses précautions.
Les domestiques ayant été cantonnés chez eux, grâce au tour de clé que l'habile Pince-sans-Rire venait de donner à chaque porte, Terreur-de-Choucroute et Coup-de-Vent avaient été tout droit à la chambre occupée par Ambroise Reaupuy et à son cabinet, ces deux pièces étant l'une à côté de l'autre.
C'était là que se trouvait le centre des opérations de nos gredins, l'endroit qui avait été désigné par les chefs, comme devant receler la vraie fortune du logis et les objets les plus précieux.
Coup-de-Vent était entré en deux bons et il s'était aussitôt trouvé droit et tout près du lit du vieillard.
Ses mains enveloppées de gants de laine, pour ne pas laisser de traces sur le corps des victimes, avaient saisi Ambroise Beaupuy d'abord au cou pour arrêter brusquement sa respiration et l'empêcher de crier ou d'appeler à son aide.
C'était toujours par là que Coup-de-Vent préludait à ses exécutions ; ces genslà avaient des façons de procéder qui leur étaient particulières, et s'en étant toujours bien trouvé une première fois, une seconde et bien d'autres encore, ils n'avaient pas eu de raison pour en changer.
Pendant que Coup-de-Vent maintenait le vieillard d'une seule main après lui avoir fait perdre connaissance, grâce à sa brusque attaque, il s'appliquait à le bâillonner ; après cela, il lui attachait les deux mains ensemble et il en faisait autant de ses pieds, de telle sorte qu'Ambroise Beaupuy était aussi bien empêché de faire un mouvement que d'appeler à son secours les gens de sa maison, lors même qu'il aurait eu le sentiment de ce qui se passait autour de lui.
Le maître du logis ainsi réduit à l'impuissance, le Rouleur et le Décapité s'étaient empressés d'ouvrir les meubles, grâce à des procédés qui leur appartenaient en
propre, et ils ramassaient, en l'enfouissant dans de granis sacs, tout ce qui leur semblait avoir quelque valeur.
On chargeait sur les épaules de Terreur-de-Ghoucroute les sacs pleins, et aussitôt cet homme disparaissait pour revenir l'instant d'après reprendre de nouveaux fardeaux pendant que les deux autres hommes faisaient activement main basse d'abord sur l'or, les billets, les bijoux et l'argenterie qu'ils avaient rencontrés dans l'immense rez-de-chaussée habité par le vieillard et dans lequel se trouvaient aussi la salle à manger et le cabinet de travail du vieux légiste avec les grands salons.
De plus, l'appartement, vide cette nuit-là, mais toujours habité par Benjamin et par Hélène.
Après cela, ce fut le tour des objets d'art, des bronzes, des pendules, des statuettes, de tout ce qui était de taille et de poids à pouvoir être emporté par deux hommes.
Tout cela disparaissait avec une promptitude extrême.
Coup-de-Vent donnait par-ci et par-là un habile coup de main à ses camarades sans pour cela cesser de surveiller le vieillard qui aurait pu ou se débâillonner et crier pour avertir ses gens ou défaire les liens de ses pieds et tenter de fuir.
Pas tout à fait à la porte de l'hôtel, mais à une légère distance en retour d'une rue transversale à peu près déserte, stationnait un de ces grands et vieux fiacres à quatre places, le haut surmonté d'une galerie de fer et attelé de deux petits chevaux solides et nerveux ; sur le siège, le cocher semblait dormir enveloppé d'un vieux carrick destiné à le garantir de la fraîcheur de la nuit.
Ce sommeil, plus apparent que réel, n'empêchait pas le cocher d'avoir l'œil ci l'oreille à tout ce qui se passait non-seulement dans la rue, dans le voisinage et dans les maisons qui étaient à droite et à gauche, mais surtout du côté de l'hôtel d'Ambroise Beaupuy où il se passait cette nuit-là des choses auxquelles il portait un grand intérêt.
Ce cocher habile et vigilant n'était autre que Kath Durth, à la garde de laquelle Terreur-de-Choucroute venait confier les sacs pleins que l'on sortait en masse de l'hôtel d'Ambroise Beaupuy.
La voiture, malgré son apparence de vétusté, apparence qui lui avait été donnée justement pour tromper les regards de ceux qui pouvaient la rencontrer dans ses fréquents voyages, était d'une solidité à toute épreuve ; on pouvait la charger autant qu'une charrette destinée à transporter de lourds fardeaux ; elle était résistante et ses ressorts n'étaient pas de luxe et d'apparat, mais bien de travail et de résistance !
Kath Durth conduisait bien aussi ; quand elle se trouvait seule dans les rues, sur les routes, elle lançait ses chevaux, leur rendant la main et leur demandant de filer d'un train d'enfer, ce à quoi les bonnes bêtes ne se refusaient jamais, sachant d'abord à qui elles avaient affaire, ensuite qu'elles étaient si abondamment nourries et si méticuleusement soignées qu'elles n'étaient pas en droit de refuser les services qu'on attendait d'elles ou seulement de les fournir de mauvaise grâce.
Mais aussitôt que Kath apercevait la moindre des choses pouvant être suspecte, soit un passant attardé, soit quelqu'un faisant le guet ou par hasard, bien par ^ hasard I surtout dans les quartiers excentriques et déserts, quelque sergent de (^ ville égaré, Kath remettait ses bêtes à ce trot de vieilles biques qui semblaient
r/ADlîM'fîIlK KT LAMOIJR
mouvoir surplace avec peine et ne mcllrcenmouvcmcnl loiirs jambes ankylosécs qu'avec rrgrrl cl(ii(lii*ull6.
Alors la malheurLMiso conductrice s'ôvcrluait à faire avancer son déplorable atlL'laf,'o en l'invilanl du fouet et de la parole à clunger d'allure.
— Ilitcl donc, Cocotte! et hue! donc, ma vieille, répétait-elle d'une voix avinée, absoltniient comme si pour rtMluiincr du coura},'e à ses bêles et de l'élasticité à leurs jambes le cocher avait absorbé force canons tout le long du jour.
Et ceux qui voyaient passer le fiacre, les chevaux et celle qui les conduisait s'en allaient murmurant d'un air de pilié :
— Pour peu qu'ils aillent loin chercher leur liliére dans cet équipage, ils ne sont pas prêts d'arriver.
Mais, aussitôt (pie Kalh se retrouvait seule, les bons petits chevaux reprenaient leur irain d'enfer, de telle sorte qu'elle avait vivement aiieint la roule de la Uévolle et le logis que la troupe habitait.
En un tour de main, elle avait aussi dételé et attelé de nouveau, laissant sous le hangar la voiture toute chargée pour repartir avec un aulre liacre absolument semblable au premier, mais vide.
Ce fut ainsi que les choses se pratiquèrent celte nuit-là.
Le premier tour avait été si leslemenl mis à l'abri que, lorsque Kath revint, tout ce qui avait été enlevé chez M. Beaupuy élait prèl, ensaché el que le second liacre se trouva chargé en bien moins de temps qu'il ne nous en a fallu pour expliquer les façons de procéder de ces gens-là.
Kalh avait, dans la troupe, un homme solide dont elle était la maîtresse et qui lui avait l'ait dans la compagnie une place à part.
Terreur-de-Choucroule connaissait l'adresse, l'habileté de cette femme et ce quM appelait son mérite quia i il s'agi>sait de dépouiller les gens ; sou rêve avait été longtemps de la faire adnellre dans l'honorable compagnie et, pour y arriver, il avait ré[ondu d'elle comme de lui-même.
L'un et l'autre ils étaient Allemands, et voler des Français leur paraissait une chose si simple et si naturelle que, pour un peu, ils se se/ aient gendannés contre ceux qui, dépouillés, se plaignaient de leurs agissements et se meaaienl eu travers des beaux coups qu'ils voulaient accomplir. Est-ce que les Français n'étaieut pas faits pour être p'Iiés, et leurs maisons pour être mises à sac par les Allemands? De quel droit se seraienl-ils donc plaints quand ces purs, ces naïfs, ces simples, ces honnêtes Tndesques faisaient chez eux une ràlle de tout ce qui pouvait leur être utile, profilable ou seulement plaisant chez eux.
Kath avait tenu à honneur de coquine de prouver aux camarades que Terreurde-Choucroule n'avait rien avancé de trop ea disant qu'a l'ouvrage eue valait un homme, avec l'adresse et la finesse en plus.
Le fait est que depuis qu'elle faisait partie de la troupe, et il y avait déjà pas mal de temps, elle avait rendu de très-boas services sans jamais s'être attiré le plus léger blâme.
Dérober ce qui était à autrui entrait si bien dans ses moyens qu'on aurait été en droit d'aftirmer quelle avait éié créée et mise au monde tout spécialement pour voler et pour rien aulre chose.
La façon dont elle s'entendait avec les chevaux, la manière habile dont elle les conduirait, l'avaient fait choisir pour être le cocher de la compagnie, d'autant plus ^
que, quoi:;u'elle fût osseuse, forte avec des muscles saillanls et résistants ainsi qu'en ont presque toutes les Allemandes qui ont aussi des tailles carrées, des mains larges, des bras et des pieds plats comme des planches et des épaules qui ressemblent à des porte-manteaux pas arrond's du tout, c'était à cet exercice de cocher qu'elle prenait Je moins de peine, c'était aussi ce dont elle s'acquittait à la salisfaciion commune ; aussi la place lui avait-elle été réservée.
Lorsqu'elle sortait la nuit pour des excursions semblables à celle à laquelle nous assistons, elle avait pris soin dans la journée de peindre ses chevaux de telle sorte qu'ils avaient l'air de pauvres rosses épuisées et alanguies.
A l'aide de quelques traits elle faisait des côtes saillantes sur ses bêtes replètes "et bien portantes ; elle fabriquait aussi à leurs jambes de devant des plaies saignantes et larges comme si elles s'étaient couronnées un nombre de fois infini. Elle n'oubliait pas davantage les salières entre l'œil et l'oreille; enfin elle faisait, pour le regard de ceux qui auraient pu regarder son attelage, de vraies rosses inspirant la pitié et étant tout à fait incapables de fournir une course à fond de train, ainsi qu'elle le leur demandait aussitôt qu'elle était loin de tout regard indiscret.
Le second tour des objets volés, aussitôt chargé, fut expédié delà même façon que le premier et vint bientôt aussi s'abriter dans le logis des marchands colporteurs situé à côté de la Turne-à-Bibi. Cependant les hommes continuaient à aller et à venir au rez-de-chaussée de l'hôtel, faisant encore main basse sur tout ce qui était de bonne prise ; et, dans ce riche logis, le butin ne manquait pas pour exciter la convoitise des voleurs.
Aussi doucement que ces choses se fussent accomplies ; quelques précautions qui eussent été prises par les hommes de de Morbras, à un moment donné Rosalie crut entendre marcher en bas, du côté de l'appartement de M. Beaupuy.
— Karll !... dit-elle, il me semble que j'entends du bruit dans la maison.
— Qu'est-ce qu'il y a? Qu'entends-tu? demanda bientôt le montagnard en s'asseyant sur son lit et en prêtant son oreille de contrebandier pour écouter ce qui pouvait bien se faire dans le logis dont il était le gardien fidèle.
— Je crois qu'on marche en bas, lui répondit Rosalie.
— Alors c'est que M.. Beaupuy est malade, je me lève et j'y cours, ajouta Karll, en sautant en bas du lit et en passant vivement ses pantoufles et un pantalon.
J'y v?.is aussi, répliqua Poigne-d'Acier ; si le maître était malade, une femme ne serait pas de trop auprès de lui.
Aussitôt le mari et la femme se dirigèrent vivement vers la porte. Rosalie venait de mettre la main sur le bouton de cuivre qui devait faire mouvoir le pêne ; mais rien ne bougea.
— C'est drôle, fit-elle, je ne puis pas ouvrir.
Karll essaya de même, après avoir écarté sa femme ; mais la porte résista et p.ous savons pourquoi.
— Nous sommes enfermés ! s'écria-t-il ; à coup sûr il se passe quelque chose d'extraordinaire en bas.
: — Ah! tu as raison, il me semble maintenant que j'entends marcher? ^W — Enfermés ! enfermés ; nous ne sommes pourtant pas des oiseaux qu'on
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LADULTI-IHK KT I/A.MOIIH
mel in ra^'o, iiuus autres, répliqua Kosalie en appliquant sa solide épaule au montant de la porte.
Karl! avait compris, sans que Hosalic s'expliquât davantage, ce qu'il fallait faire, et à son tour il mit son épaule à coté de celle de sa femme ; puis pendant que Poigne-d'Acicr lui disait : — Cela y est-il? il donnait une telle pousse que la porte volait en éclats.
Du moment où ils pouvaient passer, ils ne s'attardèrent pas davantage et ils arrivèrent comme deux ol)us dans la chambre d'Anibroise Ueaupny.
Les hommes qui avaient à peu près terminé leur affaire prirent la fuite, semblables à des oiseaux de nuit qui se seraient laissé surprendre par le soleil levant ; les uns passaient par les fenêtres, les autres par les portes, qu'ils refermaient sur eux pour entraver dans leur marche ceux qui, croyaient-ils, allaient s'appliquer à les poursuivre.
Seul, Goup-de-Vent, malgré sa prestesse, n'avait pu s'échapper; il faut dire aussi, pour son excuse, que, au moment où llosalie et Karll étaient entrés, il était penché sur le lit du vieillard, se rendant compte une dernière fois de la solidité des entraves qui le retenaient pieds eL poings liés; de même, il constatait que le bâillon ne s'était pas relâché, et tout cela pour gagner encore quelques instants, afin de décrocher les précieuses tapisseries qui ornaient les vastes panneaux de la chambre d'Arahroise lieaupuy.
Karll avait saisi l'homme au vol; et ce qu'il tenait, nous savons qu'il le tenait bien.
Coup-de-Vent n'avait donc pas la moindre chance de se faire lâcher ni de pouvoir prendre la fuite.
Rosalie, qui du premier coup d'oeil s'était aperçu du triste état auquel on avait réduit le vieillard, s'empressait d'abord à couper le bâillon, ne pouvant prendre le temps de le dénouer, car elle se rendait parfaitement compte que quelques secondes de plus ou de moins pouvaient décider de l'existence ou de la mort de son cher maître.
Après cela, elle détacha ses mains, ses pieds ; puis elle s'appliquait à frictionner sa poitrine et ses membres endoloris. I\L Beaupuy fut longtemps à reprendre non-seulement haleine, mais connaissance.
— ' Mon Dieu ! soupirait Rosalie, quelques secondes de plus et nous le laissicms assassiner ! Comprends-tu cela, Karll, le comprends-tu ?
— En voilà un qui paiera pour tout le monde; et, quant aux autres, j'espère bien que, grâce à lui, nous les rattraperons tous jusqu'au dernier, fit le grand garçon ; lors même que je devrais le mettre à la torture, je le ferai bien parler !
Et, pendant que Rosalie continuait à prodiguer ses soins empressés à M. Beaupuy, Karll, tenant toujours d'une main le méchant drôle qu'il avait happé pour ainsi dire au passage, avait été chercher un paquet de cordes et, dans la crainte que cet être fluet et souple ne lui glissât des mains, il l'avait lié depuis le cou jusqu'aux pieds, absolument comme un saucisson ; cela fait, il l'avait jeté dans un coin, non sans l'avoir attaché, pour plus de sûreté, à l'un des meubles les plus lourds et les plus résistants de la chambre à coucher de M. Beaupuy.
Au moment où ces choses s'accomplissaient dans l'hôtel, qu'on le dévalisait et qu'on assassinait à demi M. Beaupuy, qu'on n'avait pas tué du premier coup, s'arrêtant en face de ce meurtre inutile, seulement parce que, plus tard, ne
Que (le clioses! ciiie de richesses! (page 2i8).
sachant jamais ce qui peut arriver, ou aurait pu mettre à leur acquit, comme une mauvaise note qu^ls auraient probablement été appelés à payer fort cher, la mort de ce vieillard.
Pendant que l'hôtel était la proie des voleurs, une scène d'un tout autre genre se passait dans l'atelier de Benjamin Jacob.
De Morbras, de môme que le lieutenant, avait fait partie de l'expédition ; le lieutenant s'était réservé de monter la garde autour du jardin, et il allait longeant les murs, allant et venant dans la rue, prêt à avertir ses hommes au moindre danger, à la plus légère menace ; il veillait à la sûreté de la troupe et, presque j ^^ jamais, il n'accomplissait d'autre labeur que celui-là; mais il s'en acquittait ^
Reproduction fonnellement interdite
si l)ion (|ue celte purl qui lui revenail h chaque all'uire sérieuse était comptée par ses compagnons pour beaucoup dans la réussite.
Oiiant k de Morbras, il s'était aussitôt dirigé du côté de l'atelier et il avait emmené un de ses hommes à sa suite jxtur en surveiller les abords.
C'était l'Enragé qu'il avait choisi ; il le laissa dehors, voulant être seul pour s'adonner k l'd'uvre que son cerveau mauvais rêvait d'accomplir.
Lu clé qui devait lui servir pour entrer dans la galerie vitrée, il l'avait prise à ses hommes; et, après avoir pénétré dans l'atelier de Benjamin Jacob, il en referma la porte sur lui en disant à l'Knragé :
— Que personne n'entre ici sous quel prétexte que ce soit ; défends ma personne et la solitude dont j'ai besoin jusqu'à ce que je ressortirai.
Après cela, tu iras rejoindre les autres et leur donner la main ; s'ils ont fini avant nous, nous partirons tout simplement comme nous sommes venus, t^Iiacun de notre côté.
— Personne, capitaine, ne viendra vous troubler, je vous en donne ma parole, répondit l'Enragé ; du moment où vous vous êtes mis sous ma garde, vous pouvez être certain d'être bien gardé ; allez tranquillement à vos atTaires et reposez-vous sur moi.
— Merci, fit de Morbras en disparaissant dans l'atelier de Benjamin Jacob.
A peine se trouva-t-il seul qu'il alluma les trois lustres qui pendaient, retenus par des torsades d'or, au plafond de l'atelier, ce qui devait l'éclairer ^V fjiorno.
Cela fait, il se mit droit en face du portrait de Salomé, et il lui semblait que ses yeux n'étaient pas assez grands pour la bien voir, car il ne pouvait en rassasier sa vue.
— Beauté terrible et monstrueuse, lui disait-il en l'admonestant, comment as-tu osé montrer ce corps dont je suis fou à un homme qui était un étranger pour toi, un ennemi pour moi !
Le jour où je suis venu regarder cette toile sous un déguisement qui me pesait et m'irritait si fort qu'il semblait être attaché à ma chair comme la robe de Xessus, ce jour-là, vous avez, l'un et l'autre, bien joué votre rôle ; te faisais-tu assez modeste, timide, humble et petite devant cet homme qui était censé te payer les stations que tu faisais chez lui pour lui servir de modèle î
Et lui, avec quelle audace il m'a parlé de l'art ; ses yeux, probablement, étaient voilés de pureté lorsqu'il les arrêtait sur toi ; il me l'a presque dit en face î Et vous avez cru, aussi bien l'un que l'autre, que j'allais donner dans ces grandes phrases tête baissée ? Non, non, je ne suis pas homme à me laisser prendre à ces comédies-là !
Ce peintre est ton amant, et, en raison de cela, je le poursuivrai non-seulement dans son existence, dans ses œuvres, dans sa gloire, mais jusque dans ce qu'il peut aimer le plus au monde après toi, dans tout ce qui est de sa famille.
Je ne lui accorderai ni trêve, ni merci, ni repos, car il m'a mortellement oflensé en te considérant telle que je te vois ici.
Quant à toi, je ne te toucherai pas du bout du doigt ; j'aurais vraiment trop peur de froisser tes chairs délicates, de ternir tes beaux yeux, de faire pâlir les lèvres éclatantes et de soustraire un cheveu à cette toison d'or qui s'étale sur tes épaules, semblable à un manteau de reine qui tomberait d'une tête royale pour
couvrir un corps plus royalement que l'imagination, fouettée par le désir, ne saurait le créer; mais, fit-il, non, je ne te toucherai pas , quelque dépit que j'aie du crime que tu as commis à l'encontre de mon amour, en te laissant considérer toute nue par cet homme.
II y a des laideurs qui habillent, mais il y a de même des beautés qui sont mille fois indécentes, et la tienne est de ce nombre. 0 monstre adoré, femme sans délicatesse et sans pudeur, dont pourtant je ne puis me passer, courtisane sans grandeur et sans audace, vulgaire fille perdue à laquelle je suis attaché ainsi qu'un condamné à la roue, je t'aime, je t'adore !.... en te détestant affreusement; ne sais-tu pas que je suis incapable de te pardonner jamais les cuisantes douleurs que tu m'as fait souffrir ?
Et, en parlant ainsi, de Morbras montrait le poing au tableau qui représentait sa maîtresse ; il grinçait des dents et l'injuriait pour l'accabler l'instant d'après de mots tendres et fous, pleins d'une rageuse passion.
Tout à coup, il poussa, devant la toile qu'il admonestait, l'échelle dont se servait le peintre pour brosser ses grandes toiles ; puis, tirant de sa poche un long poignard, il coupa, tout au ras du cadre, la toile qui représentait Salomé ; seulement, il eut l'horrible cruauté de la guillotiner en effigie ; il laissa la tête attenante au cadre et, roulant ce qui représentait le corps, il le mit sous son bras pour l'emporter, pendant que, de la main qu'il avait de libre, il prenait une poignée de louis dans sa poche et la jetait au bas du tableau qu'il venait de mutiler.
Cet homme, dont la troupe était en train de voler pour son compte ce qui appartenait à Benjamin et aux siens, faisait le grand seigneur vis-à-vis de son ennemi ; il ne voulait pas pouvoir s'accuser lui-même d'avoir dérobé une toile d'un grand prix ; il ne voulait pas surtout pouvoir jamais être accusé par les autres d'avoir commis ce larcin sans avoir aussi laissé quelques louis pour prix de ce qu'il emportait.
N'était-ce pas encore trop d'une poignée de louis pour dédommager un barbouilleur de l'emploi de son temps ? De Morbras espérait que cette insulte nouvelle augmenterait la douleur de Benjamin Jacob, car il savait, cet homme brutal, matériel et vindicatif, qu'il n'y a pas de plus cruelle insulte, de douleur plus amère pour un peintre, pour un grand artiste, que de voir son œuvre mutilée, puis méprisée.
Lorsque le jour arriva, aussitôt après que Rosalie eut fait revenir entièrement à lui et soigné, en raison du grand besoin qu'il en avait, M. Beaupuy, elle se chargea de garder le prisonnier que son mari venait de faire, pendant que Karll s'en allait ouvrir les portes des chambres des autres domestiques.
Il les fit descendre et il en expédia un au commissariat de police le plus proche, afin que les agents vinssent aussitôt à l'hôtel ; il avait hâte de remettre Coup-de-Vent entre les mains de qui de droit.
En face de l'interrogatoire sommaire que le commissai'^o.^de police tenta de faire, le prisonnier resta muet, mais muet à faire croire qu ^^Ja.wB.ïi jamais possédé l'usage de la parole.
On l'emmena et, avec la déclaration que venait de faire M. Beaupuy, Goup-de- Vent fut conduit directement au chef de la sûreté.
Mais, absolument comme le commissaire de police, ce fut en vain qu'il posa des questions.
I/ADULTÈKE ET L AMOUll
Coup-de-ViMiL savait Irès-iiit'ii (jui- porsomic de la Iroiipc ikî ral»andonncrait ol que eliaeun so mettrait l'esprit h la torture pour trouver un moyi-n de lui venir en aide, d'ahord pour arriver /i lui fain^ parvenir tout ce dont jl pourrait avoir besoin eu prison, ensuite pour s'appliquer h le faire «''vader.
Il savait de môme que toutes ces choses s'accompliraient m leur temps et di^'s que eela serait possible. Aussi, pour n'entraver pas plus le eapitaine et le lieutenant (]ue ses conipaj^nons, avait-il résolu de ne pas dire un mot. mais pas un seul !
(Juoi que ce soil (ju'il pùf inventer dan.s l'intention d»; se dclrodre, ne sa<diant ni comment ni (piand a^Mraient ceux qui s'intéressaient à lui, il crai^'nait de dire ou de faire quoi que ce soit <pii lYil de nature à contrecarrer leur action.
Tous les jours, on le conduisair soit au parquet, soit au chef de la sûreté ; mais il souriait, griniaç^-ait, tournait ses pouces l'un sur l'autre en prenant un air béat, mais il ne parlait toujours pas davantage.
l'oignc-d'.Vcier était "désolée d'avoir si mal veillé sur M. Heaupuy, que sa vie en était si fort en péril ; de plus, elle ne se pardonnait pas d'avoir laissé dérober toutes les choses précieuses «pii ornaient le logis de sa chère maîtresse, tous les bibelots charmants qui reposaient ses yeux.
Le beau Karll était absolument dans la même situation d'esprit ; quant à Pierrille, il ne doutait de rien; aussi se promettait-il de prendre une éclatante revanche de tout ce qui était arrivé.
Il s'était laissé surprendre par ces gredins, car il était plus que probable que de Morbras était sorti sous un déguisement qu'il n'avait pas éventé pendant qu'il montait la garde à sa porte ; Piernlle avait rencontré plus lin que lui et, de cet échec, il était vraiment furieux ; mais, têtu autant que le peuvent être les mules de son pays, il s'était promis d'avoir le dessus.
Pour s'appliquer à prendre la revanche, qu'il se promettait d'avoir ample et complète, Pierrille no dormait plus qu'à moitié, ne mangeait plus qu'un morceau en courant, sur le pouce, et, pour ne pas mè(ue entrer boire un verre de vin dans une boutique, il sortait un petit flacon de sa poche et buvait, par-ci, par-là, une gorgée, afin de se donner des forces, car il lui en fallait beaucoup dépenser pour arriver à son but, et il tenait à ne rien perdre de celles qu'il possédait.
De Morbras avait donc, à dater de cette heure, une àme damnée, mortellement ennemie de sa personne, attachée à ses pas.
Après le vol qui avait été commis chez M. Beaupuy et auquel nous avons assisté, il s'agissait, pour les chefs de la troupe, de donner des ordres atin qu'on vendît, qu'on dispersât, moyennant finance, tout ce qui avait été dérobé, et qu'on en tirât un bon parti.
Pour commencer, on devait partager l'argent qui avait été trouvé dans la maison du vieux légiste.
De Morbras et le chevalier Barbairès avaient, en conséquence, donné le mot d'ordre à leurs hommes pour qu'ils se rendissent dans la maison où avaient habituellement lieu 1 ■ lOii""J»'lHZ-VOUS.
Pierrille était sc'-«*Jaus' sa chambre au commencement de cette séance que présidait de Morbras entouré de tout son monde, sauf de l'honnête Coup-de-Vent qui était encore sous les verrous.
Il avait été convenu entre Karll et Pierrille que, lorsque le jeune homme aurait besoin d'être secondé, ce qui ne pouvait manquer d'arriver s'il se trouvait, à un moment donné, seul eu face de la troupe entière, qu'il préviendrait, par un mot
OU par un exprès, son ami Karll, qui accourrait aussitôt pour le seconder ou lui prêter main-forte, selon que les circonstances le commanderaient.
Ce jour-là, en se trouvant avoir à surveiller la nichée au grand complet, Fierrille avait fait prévenir Karll et il l'attendait dans la chambre du commissionnaire.
Cependant Pierrille prêtait l'oreille aux discours qui se faisaient au-dessous de lui, et ce fut ainsi qu'il entendit les hommes de la troupe se vanter de l'habileté avec laquelle ils avaient procédé et donner de tels détails qu'il n'y avait plus de doute possible pour celui qui assistait à leur conversation ; c'étaient eux, c'étaient bien eux qui étaient venus chez M. Beaupuy et qui, après l'avoir à peu de chose près tué, avaient emporlé tout ce qui leur était tombé sous la main.
— Et moi qui ne m'en suis pas douté lorsque j'assistais, il y a quelques jours, au plan de campagne de cette malheureuse affaire ! murmurait Pierrille. Oh ! j'ai bien des choses à faire pour me pardonner à moi-même cette inqualifiable maladresse.
Le partage de l'argent venait d'être achevé; le lieutenant disait, avec des phrases brèves, ce qu'il fallait faire de ce qui était encombrant parmi ce qu'ils avaient dérobé ; en tous cas, ajoutait-il : — Il ne faut rien mettre au raont-depiété, ni des bijoux ni de l'argenterie, parce qu'il est très-probable que ce magistrat et, à son défaut, ses domestiques, guidés par lui, auront été directement à la préfecture de police faire leur déclaration et que, de plus, tous les objets qui ont été enlevés de cet hôtel doivent être signalés de telle sorte que ce serait envoyer tout droit en prison celui ou ceux qui seraient désignés pour aller faire les engagements.
Restaient les receleurs, les marchandes à la toilette, les brocanteurs, dont quelques-uns étaient connus des hommes de la troupe pour être muets comme des tombes, à la seule condition qu'ils trouvassent leur bénéfice au marché qu'on leur proposerait.
Une fois ces choses dites et entendues, les hommes se séparèrent, non toutefois sans que le capitaine leur eût dit :
— Dès que le butin aura disparu et sera devenu monnaie dans nos poches, il faudra nous occuper de Coup-de-Vent ; j'ai déjà fait mon plan à son sujet et je vous le soumettrai, une fois le plus gros de la besogne achevé, ce qui aura lieu ces jours-ci ; en tous cas, la part de Coup-de-Vent est et restera entre mes mains ; je la lui remettrai aussitôt que nous l'aurons fait sortir.
— Ah ! nous avons un vrai capitaine, se disaient les hommes de la troupe en s'en allant; il n'abandonne pas ceux qui se sont fait pincer pour son service, et, comme un homme de sa sorte ne se rencontre pas tous les jours, nous ferons bien de conserver celui-là, sans compter que, grâce aux empreintes qu'il nous donne, il nous évite le plus difficile de la besogne.
Ah ! c'est un rude lapin que notre capitaine ! i-^''
Lorsque les hommes furent partis, de Morbras et le lieutenk^S sortirent à leur tour; mais, au lieu de se diriger vers Paris pour se rendre son au cercle, soit chez eux, ainsi qu'ils le faisaient assez habituellement, ils firent un crochet dans une rue adjacente et gagnèrent du côté de Montmartre.
En leur voyant prendre une direction qui ne leur était pas habituell
L'AnrLTi'iii: i:t f/AMorn
l'icrrillc quitta vivenuMil son habit de commissionnaire cl, en quelques secondes, il cul rcv(Mu le coslurac montagnard et mis sous son bras sa sctliabrella (1), qui achevait do le dt^guisor ; apn^ avoir d6gonfl(^ son iiislmmcnt, qu'il caeha pour ne le sortir qu'au nioiuent voulu, il courut après les deux hommes pour essayer de les rattraper, et, bientôt, il les vit marchant tranquillement, prôts à gagner un terrain vague.
Karll arrivait che/ le jeune homme au moment où celui-ci sortait ; tout en courant, il lui lit part de ce qu'il avait appris, et nos deux montagnards, exaspérés de s'être laissé jouer, se mirent à la poursuite des deux hommes, se promettant de les rejoindre lorsqu'ils seraient assez seuls, tous quatre, pour qu'aucun étranger ne vînt se mcler de la querelle que Karll et Pierrille voulaient vider les armes à la main.
Ils étaient las de poursuivre ces hommes de finesse en linesse pour arriver à les surjM'endre ; las parce qu'ils avaient été trompés et que la précieuse vie de leur vieux maitre avait été un moment l'enjeu de la partie qu'ils avaient manqué perdre cruellement.
Les deux hommes y voyaient rouge; pour eux, le moment déjouer du couteau était venu ; aussi suivaienl-ils do Morbras et Barbairôs comme deux chasseurs dans la montagne suivent l'ours qu'ils ont résolu d'abattre.
Où se rendaient ces hommes par des chemins aussi étranges? se demandaient Karll et Pierrille sans pouvoir se faire une réponse.
ils venaient d'atteindre les terrains vagues qui conduisent au pied des buttes et ils allaient les aborder du côté de la plaine, c'est-à-dire qu'ils avaient déjà marché longtemps et fait pas mal de chemin.
— L'endroit ne te semble-t-il pas propice ? demanda fout à coup Karll à Pierrille.
— A mon avis, il est des mieux choisis, répondit le jeune homme.
— Alors, déployons le jarret et tombons à l'improviste sur nos gredins.
Moi, je me réserve de Morbras, ajoutait Karll; tu le connais, n'est-ce pas? c'est le capitaine ; ne te trompe donc pas ; c'est celui qui a fait le plus de mal à Benjamin Jacob ; c'est mon devoir et mon droit de le lui rendre largement ; charge-loi de l'autre, et pas de quartier.
— En tous cas, répondait Pierrille, le terrain est choisi de telle sorte que nous pourrions voir nos ennemis de loin ; si, par hasard, quelqu'un avait envie de nous surprendre, nous le verrions venir de trop loin pour qu'il n'y perdît pas sa finesse.
Nos montagnards couraient comme s'ils avaient eu des ailes aux pieds, et leur marche était si légère que le sol résonnait à peine sous leurs pieds.
— Ohé ! monsieur de Morbras, cria Karll, de sa voix splendide, lorsqu'il ne se trouva plus qu'à trois ou quatre pas en arrière de lui; retournez-vous donc un peu, qu'on vous regarde en face ; je n'ai jamais tué de bêtes puantes en les attaquant par derrière ; ce n'est pas par vous que je veux commencer.
Les deux chefs de bande, surpris à l'improviste, se retournèrent en effet, car, d'instinct, tout homme qui se sent attaqué cherche à faire face à son ennemi.
■«^ (1) Instrument de musique composé d'une peau de bouc et de deux flûtes.
Une chose, par exemple, avait non-seulement étonné, mais surtout effrayé le capitaine et le lieutenant : c'est que, sous le déguisement qu'ils n'avaient pas encore quitté, on avait reconnu l'un deux, puisqu'on l'avait appelé par son nom.
Qui donc avait pu percer le mystère de leur transformation ?
Cette question, qu'ils ne pouvaient résoudre aussitôt était devenue, dans leur esprit, un arrêt de mort pour les deux personnes qui avaient osé les poursuivre, qui les attaquaient et qui, surtout, les connaissaient.
En faisant un bond et en allongeant le bras, Karll avait atteint de Morbras à l'épaule, celui-ci ayant fait un mouvement en se jetant de côté pour dérober sa poitrine au poignard qu'il avait vu luire dans la main de son adversaire.
Pierrille avait agi de la même façon et, leste comme un chamois, il avait sauté en avant pour frapper; puis, en retirant son arme, il avait fait de même quelques pas en arrière, si bien qu'il n'était plus à la portée de Barbairès pour que celui-ci pût lui rendre le coup qu'il venait d'en recevoir.
Les deux montagnards recommencèrent.
Le capitaine et son lieutenant se défendaient et cherchaient à attaquer avec une adresse remarquable.
Tout à coup, Karll s'écria :
— Attention ! Pierrille, les particuliers jouent du couteau à la manière espagnole ; nous connaissons cela ; réponds-leur dans leur langage ; peut-être ne comprennent-ils pas le nôtre.
Et les deux hommes se précipitèrent vers leurs ennemis avec une furie et une élasticité qui les faisaient ressembler à des balles qui ne toucheraient la terre que pour mieux rebondir.
Les lames se rencontraient parfois et rendaient un son clair et métallique en s'entre-choquant, mais il était rare que tous les coups ne portassent pas.
Karll avait été atteint une ou deux fois, mais légèrement, Pierrille de même, tandis que Barbairès et de Morbras avaient reçu des blessures par lesquelles ils perdaient leur sang presque à flots ; la lutte tirait donc à sa fin, c'était incontestable : elle allait finir faute de combattants, et il n'était pas douteux que c'étaient les montagnards qui allaient obtenir la victoire.
Mais un coup de sifflet vient de retentir, aigu, strident, prolongé ; il est sorti des lèvres de Barbairès, et, aussitôt, on voit arriver comme une trombe les cinq hommes et la femme qui, pour le moment, composaient la troupe entière de de Morbras.
Ce fut Karll qui, le premier, vit fondre les secours qui arrivaient, à leurs ennemis ; tout en courant, les nouveaux venus sortaient de leur gaine les poignards dont ils étaient armés, et la lune mettait des clartés menaçantes, sinistres et pâles sur toutes ces lames qui arrivaient au secours du capitaine et du lieutenant.
— Alerte ! s'écria vivement Karll, alerte, Pierrille ; au pas de Basque, fuyons; notre vie est trop précieuse pour la laisser aux mains do ces gredins ; il nous la faut conserver pour protéger celle des gens que nous aimons.
Et, faisant volte-face avec la prestesse qu'un vent d'orage met à tourner une feuille, ils se prirent à fuir avec une vertigineuse rapidité.
Rien ni personne ne courent aussi bien qu'un Basque; aussi, les plus lestes de ^ la bande, ceux qui s'acharnaient à la poursuite des deux amis, espérant les rat ^^
l/ADLLïliUli HT I VMnin
trapiT et los ri-ndrc miii-ls à l'aide; do Itiirs «•uulcaux, les vircnl-iU [.en 'i [icu {^ajçiuT du rhamp et linalemcnl disparaître.
— De quoi sont donc faits ces hommes ? se demandaient en se rci^ardanl stupéfaits les soldats de de Morhras ; ils ne touclient vrainienl pas la terre, ils glissent dessus et avec une telle rapidité (|u'ils seraient capables de [»rendre les oiseaux au vol.
En face de leur insuccès, ceux qui avaient poursuivi nos montagnards revinrent on ils avaient laissé leurs camarades et, seulement alors, ils virent de Morhras et son lieutenant gisants à terre, haignés dans leur sang qu'ils perdaient par les nombreuses blessures qui leur avaient été Iditcs avec une telle dextérité qu'un moment de plus à ce jeu cl leur peau aurait été mise à jour comme une éeumoire.
Cependant, I*ierrille, en constatant que Karll et lui avaient échappé aux hommes qui les poursuivaient, disait k son compagnon :
\ — J'ai bien peur, pour eux, qu'ils ne soient très-malades ; néanmoins, ne leur *t'eslàl-il ({u'un souffle de vie, il est probable qu'ils se feront transporter dans la maison où j'ai pris gîte pour les mieux surveiller et où, jusqu'à présent, ils se sont crus à l'abri de toute curiosité, de tous regards indiscrets, dans cette maison de. misérables gens, qui ont assez de peine à gagner leur pain pour ne pas perdre leur temps à s'occuper des autres.
Donc, ils y reviendront, ne fût-ce que pour se faire soigner ; nous les avons si bien lardés que pas plus l'un que l'autre ils n'oseront rentrer dans leur logement de dandys et y faire appeler leur médecin habituel ; on est excessivement curieux dans le monde auquel ils appartiennent et l'on serait capable de vouloir se rendre compte de l'endroit où ils se sont fait blesser et du pourquoi de la lutte de sauvages dont ils sont sortis attifés comme vous savez.
Tu as raison fit Karll, ces hommes reviendront dans le logis où l'on ne
connaît que M. François ; il faut donc que nous regagnions ta chambre avant qu'ils arrivent chez eux ; c'est le seul moyen d'apprendre de leurs bouches ce qu'ils pensent de la bataille qui leur a été livrée et qui aurait si bien tourné pour nous, si cette nuée de gredins n'était pas intempestivemeni venue se mêler de nos affaires.
— Allons chez moi ! fit Pierrille.
Allons chez toi ! répéta Karll ; et nos hommes, sans ralentir leur pas, arrivèrent au logement du commissionnaire.
Lorsque les hommes de de Morbras (Hwnent vu fuir si heureusement ceux qui avaient attaqué leur capitaine et leur lieutenant, ils s'empressèrent auprès de leurs chefs qui leur étaient d'autant plus précieux que sans eux ils n'auraient jamais éventé lesaff'aires dans lesquelles ils ramassaient l'argent à pleines mains.
Ces hommes leur étaient nécessaires, aussi les soignèrent-ils en conséquence ; car il n'y a rien qui attache autant les misérables les uns aux autres que le besoin qu'ils ont et qu'ils reconnaissent avoir de leurs compagnons et surtout de leurs
chefs.
\près avoir relevé de Morbras et Barbairès, après leur avoir fait boire quelques o-oultes d'eau-de-vie, que l'un d'eux avait dans sa gourde, on constata que nonseulement ils ne pouvaient pas marcher, mais encore qu'il était tout à fait im- / possible qu'ils se soutinssent debout sans l'aide de leurs hommes. j^
Salouié je veux être, Salomé je serai (page"2.j5).
Alors deux hommes croisèrent leurs bras qui devaient servir de civière, et on emporta les chefs, beaucoup plus comme on put que comme on aurait voulu.
Pour les ramener chez eux, il n'y fallait pas songer, du moins tout de suite; avant tout, il fallait leur procurer les soins indispensables sans perdre une minute ; ce fut donc à l'abri d'une masure à demi effondrée entre Clicliy et Saint- Ouent qu'on les cacha.
Le Rouleur, qui était l'orateur de la bande, fut dépêché chez un pharmacien pour aller chercher ce qui était nécessaire pour un premier pansement.
On avait reconnu le danger qu'il y aurait, non-seulement à appeler un médecin, mais encore à porter les blessés chez un pharmacien ; à la suite des secours ^
43me livraison
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■êm
8me SÉRIE
L'ADUi/ri:m-; kt f/amour
qiio donnent les gens de la Faculté, on ne voit quo trop souvent, disait lo Rouleiir, accourir la police sans cesse eu (piùle du gibier qui lui appartient de droit et qui lui revient toujours un peu plus tôt ou un peu plus tard.
(Vêlaient ces conséquences presque inévitables que les hommes de la troupe voulaient éviter; car il ne s'agissait pas, pour sauver leurs chefs, de les conduire, et eux avec, dans la gueule du loup.
Le Ht)uleur, qui maniait la parole aussi bien qu'un avocat, s'en fut donc chercher, chez un marchand do drogues, ce qui était urgent pour soigner le capitaine et le lieutenant.
Le Décapité, qui avait déjà subi des tas de tortures et de supplices, ayant beaucoup voyagé et ayant encouru presque dans tous les pays qu'il avait hantés des peines corporelles ou infamantes qui lui avaient été infligées pour les nombreux méfaits qu'il avait commis; le Décapité, qui était habile aux soins de toutes les blessures pour s'être souvent soigné lui-même, faisait avec habileté auprès de de Morbras et de Barbairés l'office du médecin absent.
L'Lnragé, pour redonner du cœur aux blessrs, leur versait sur les lèvres, de temps à autre, une petite goutte de raide, et Kath avait été dépéché par Terreur-de-Choucroute pour aller tout d'un trait chercher la voiture fermée, ce qui devait permettre de ramener le capitaine et le lieutenant dans la maison de l'avenue de Clichy, abri dans lequel il serait possible de les soigner pour de bon.
En elVet, quelques heures après, c'est-à-dire un peu avant que le jour se levât, de Morbras et Baibairès étaient reconduits dans le logis où nous les avons vus déjà' s'entretenir avec leurs hommes et leur donner des ordres pour les affaires qu'il fallait accomplir, de môme que pour tirer parti du butin, fruit de leur vol, qu'ils possédaient encore.
Tous les concierges, mais les concierges femelles surtout, sont d'une curiosité sans précédent dans aucun monde et presque toujours dangereuse pour leurs locataires.
C'était justement cette curiosité que redoutaient les hommes de de Morbras ; deux corps presque sans vie, du moins en apparence, qu'on fait entrer dans une maison, cela peut prêter aux racontages et ouvrir aussi le champ aux questions.
On résolut donc, seulement pour passer devant la loge, de soutenir les deux hommes l'un après l'autre, comme s'ils s'étaient foulé le pied, et cela, pour le cas où Mme Mathieu serait sur le pas de sa porte.
Si elle n'y était pas, on avait résolu de se glisser comme des ombres et de monter au premier étage avec toute la prudence possible.
On arrivait donc, mais Mme Mathieu venait de passer la tête par le carreau mobile et elle demandait :
— Qui est là ? .
C'est M. François qui s'est foulé le pied, et ce sont deux de ses camarades
qui le ramènent, répliqua vivement le Rouleur.
Ah ! mon Dieu ! le pauvi-e bon Monsieur ! Est-ce qu'il n'a pas besoin de
mes services? Je les lui offre de tout mon cœur; pour les blessures, il n'y a pas ma pareille; je dégote les gardes-malades et, auprès de moi, les médecins ne sont que de la petite Saint-Jean.
Pince-sans-Rire, pour arrêter tout court la curiosité de celte femme et ses offres de services qui pouvaient devenir dangereux pour leur secret, venait de se
planter tout droit devant le carreau qui servait de passage à la tête de Mme Mathieu, si bien qu'elle avait pour ainsi dire le nez dans son gilet.
— Merci, Madame, merci bien^ nous n'avons besoin de personne, nous sommes deux pour soigner noire ami, c'est bien suffisant ; seulement, si c'est un effet de votre bonté, faites-moi donc passer quelques allumettes, cela nous permettra de nous éclairer jusqu'à sa porte ; là-haut, je suppose qu'il y a de quoi nous donne*" de la lumière.
— Voilà, mon bon Monsieur, voilà I fit Mme Mathieu en quittant son observatoire pour courir chercher ce qu'on venait de lui demander.
Les hommes qui portaient le capitaine et le lieutenant avaient profité de cette habile diversion amenée par Pince-sans-Rire pour filer avec les deux blessés et ils étaient déjà à l'abri dans l'appartement de M. François lorsque Pince-sans- Rire y arrivait avec les allumettes données, par Mme Mathieu.
Karll et Pierrille étaient arrivés depuis longtemps et, pour être prêts et parés en prévision de tout événement, nos montagnards avaient commencé par arrêter le sang qui coulait des blessures qu'ils avaient reçues, puis ils venaient de changer de linge et de vêtements, grâce au modeste vestiaire de Pierrille.
Cela fait, le jeune homme avait dit à Karll :
— Maintenant, nous n'avons pas besoin de veiller tous les deux ; je vais commencer par m.onter la garde ; pendant ce temps, étends-toi sur mon lit et repose-toi ; quand les. hommes arriveront, je te réveillerai ; en attendant, dors, si tu peux.
— Ma foi I ce n'est pas de refus, répondit le beau Karll ; seulement, au lieu d'attendre l'arrivée de nos gredins, tu me réveilleras dans une heure ; puis, tu prendras ma place et, à mon tour, je veillerai au grain.
Ainsi fut-il fait ; mais, de relai en relai, c'était encore au tour de Pierrille à être de garde lorsque les hommes de la troupe de de Morbras arrivèrent, rapportant leur capitaine et leur lieutenant en fort triste état.
~ Ils sont là, dit Pierrille tout bas, en se penchant à l'oreille de Karll ; ils sont très-endommagcs, on est forcé de les porter.
— Si c'était en terre ! il n'y aurait que demi-mal, répondit le vindicatif montagnard.
On couchait de Morbras, on en fit autant de Barbairès, car il y avait deux lits dans le logement de M. François; et, pour les mieux soigner, on venait de réunir les deux couchettes dans la première pièce du modeste ;ippartement.
Lorsqu'ils furent étçndus avec le plus d'aises qu'on pût leur donner, on les questionna, caria curiosité de leurs hommes était fortement surexcitée au sujet de ce qui avait amené la dispute dont ils sortaient tailladés comme un pourpoint du moyen -âge.
— Quels senties hommes qui vous ont attaqués ? ceux avec lesquels nous vous avons trouvés vous battant comme des lions, demandèrent Pince sans-Rire et l'Enragé.
— Je ne les connais pas, répondit de Morbras.
— Moi non plus, répéta Barbairès comme un écho des paroles de son ami. ^,
i/Ai)iii/ri:iiK i:t i/am(u:k
— Ct'piMidant ces fçens nous (îoiiiiaisseiil, ajoula le cn|)ilainc, puisque c'est en m'np|M'l;iiil par mon nom qu'ils se sont jetés sur nous. Oui donc a pu leur nppremlre co que nous sommes ?
— l'iSl-ee que C()up-il(»-VtMil aiirail parle ï (li'mamiail le iloiileur.iîn se ^rallanl le front; la chose me semMerait aussi maladroite; que cruelle : se vendre entre compagnons! non-seulement ce n'est pas propre, mais encore c'est Lf; te. Cela ne peut pas «Mre.
— Non, (!!oup-de-Venl n'a point parle, reprit r^nra^'é ; il n'a pas parlé du tout; les hommes qui ont attaqué le capitaine doivent être des amis du vieux auquel on était en train d'arrêter le silTIet, le jour de l'afTaire de la rue de liabylone ; je n'en suis pas eiilièremenl sur ; néanmoins, il m'asemlilé reconnaître le plus grand des deux hommes, pour l'avoir vu entrer dans la chambre que nous étions en train de nettoyer.
— Alors c'est qu'eux aussi nous auraient reconnus, c'est qu'ils nous auraient rencontrés dans la rue et qu'ils nous auraient suivis avec l'intention bien arrêtée de se venger de nous eux-mêmes et tout seuls ; ils veulent nous faire payer cher d'avoir un peu endommagé leur vieux saint et dévalisé sa chapelle.
— Il est urgent desavoir, dit encore le capitaine, si l'Knragé ne se trompe pas ; pour que nous en ayons le cœur net, il ira lui-même surveiller les abords de la maison de M. Beaupuy, les allées et les venues de ses domestiques ; je suppose qu'il aurait bien du malheur si, en voyant passer et repasser les gens de cette caserne, il ne reconnaît pas l'homme qui m'a attaqué ce soir.
C'était à moi tout particulièrement que le plus grand avait affaire et le plus grand est justement celui que croit reconnaître l'Enragé.
— En voilà un que je classe au bon coin de ma mémoire, murmurait Karll doucement en mettant son œil au trou ménagé dans le plancher au travers du plâtre et en regardant plus attentivement qu'il ne l'avait encore fait l'homme qui venait d'être désigné pour monter la garde aux environs de l'hôtel Beaupuy.
— Moi aussi, répondait Pierrille, et si je puis lui donner un billet de première classe pour l'autre monde, un aller bien entendu, mais pas de retour, je n'y manquerai certes pas ; tout compte fait, cela ne serait jamais qu'un gredin de moins, et m'est avis qu'il en reste encore assez pour que l'absence de celui-là ne se fasse pas trop amèrement sentir.
Cependant, au premier étage, au-dessous de la chambre du commissionnaire, le capitaine et ses hommes arrangeaient leurs petites affaires en vue du temps qu'ils devaient forcément rester là, puisqu'ils n'en devaient sortir que lorsqu'ils seraient guéris.
Le capitaine, qui songe à tout, au reste, c'est son devoir, puisqu'il est la tête et la pensée de l'honorable association, le capitaine venait de décider que Pincesans-Rire, travesti en domestique de bonne maison, serait chargé de toutes les commissions des chefs avec le dehors ; c'est lui qui doit porter à la poste ou à domicile les lettres que de Morbras et Barbairès seraient forcés d'écrire aux uns et aux autres.
Le capitaine et le lieutenant avaient compris que deux hommes aussi mondains et aussi répandus qu'ils l'étaient ne pouvaient faire autrement que d'écrire à leurs amis, à leurs relations, voire même à leurs maîtresses, peur donner une raison, quelle qu'elle pût être, de leur absence.
Des gens de leur sorte ne pouvaient brusquement disparaître du milieu dans
lequel ils avaient l'habitude de vivre et dans lequel on avait aussi coutume de les rencontrer quotidiennement sans donner une raison plausible de leur absence.
Quant au Décapité, il restera à poste fixe chez M. François pour soigner les malades ; sa présence est indispensable ; on ne songe donc pas à le renvoyer à d'autres affaires.
Le jour allait bientôt paraître, il était donc urgent que ceux dont on n'avait pas immédiatement besoin regagnassent le logis qui était le leur pour s'y occuper de faire de l'argent à l'aide de tout ce qu'ils avaient dérobé.
Pour ne pas donner l'éveil dans la maison où ils laissaient leur capitaine et leur lieutenant sous la garde de l'un des leurs, ils se glissèrent, l'un après l'autre, dans les escaliers; le dernier, seulement, celui qui demanda la porte à la vigilante Mme Mathieu, délivra toute la bande.