‹ L'adultère et l'amourChapitre 26 sur 35 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Les Procédés de Paterne

Salomé était de plus en plus effrayée des agissements de son terrible amoureux ; cet homme était d'une sauvagerie qui n'avait pas de précédent dans les relations faciles de la jolie fille ; quoique la juive ne fût pas halituée aux manières douces ni bien élégantes, les Allemands n'étant généralement pas la fleur, le dessus du panier en fait de courtoisie vis-à-vis des femmes, elle n'en trouvait pas moins de Morbras excessivement brutal.

A cet égard-là, elle n'avait vraiment pas tort.

Après avoir exalté la jalousie de cet homme jusqu'à ses dernières limites, en allant poser chez Benjamin Jacob, dans la tenue que nous connaissons, et dont elle tirait une grande vanité, elle craignait maintenant les conséquences de sa folle exaltation.

Elle tremblait chaque fois qu'elle le voyait entrer chez elle; et, cependant, le Dieu de ses pères lui avait réservé une consolation au milieu de son effroi perpétuel et de ses craintes constantes.

Paterne, ce père si affectueux pour ^^hi o fehediie famille, était de retour^ Paris, toujours et plus que jamais flanqué du vertueux von Fritz Pulvermache'

Quoique la petite Lisbeth du pauvre vieux banquier fût morte pour la fami' de Berlin, il n'en courut pas moins chez Salomé aussitôt qu'il eut mis le pied da la grande ville. ^^

Ce vieillard, si profondément amoureux du gain, éprouvait des satisfaction? extrêmes à constater, à chacun de ses voyages, que le luxe de la jolie fille aug-

L'ADULTEUli KT L'AMOUH

montait, que son écrin s'emplissait aussi de bijoux de prix et que son portefeuille se «garnissait chaque jour de bonnes valeurs pendant que ses cassettes regorgeaient de louis et de billets de banrpic.

La conslatalion de ce suecùs d'argent lui (*)tait le couraf^e de se broniller avec Salonic!, bien qu'elle nunût une existence bien irpréhcnsible, et lui faisait supporter les écarts de sa clière hcdite.

— L'argent, c'est l'argent !... soupirait le vieux Paterne, il n'y a rien de pareil au monde; il faut donc bien lui passer quelque chose.

Alors von Fritz intervenait pour dire à son vieil ami :

— Ne vous avais-je pas affirmé qu'à Paris b' meilleur de tous les étals, pour une jolie fille, c'est d'être complaisante en amour vis-à-vis des hommes riches ou des fous qui jettent leur argent aux mains des femmes ?

— Oui, oui, lu connais Paris, toi, Philippe, et tu le connais bien !.. Ah I tu es un i^'arç:on bien sensé, bien raisonnable I Au reste, tu le sais, ce sont ces qualités-là qui m'ont fait ra'attacher à ta personne et te rendre parfois de signalés services que tu as eu le bon esprit de ne jamais oublier.

— La reconnaissance est une de mes vertus, soupi'^a von Fritz d'un air béat et convaincu.

Cependant Salomé que l'arrivée de son père ne réjouissait qu'en raison du besoin qu'elle avait de lui, Salomé avait pris Paterne à part, en l'entraînant dans sa chambre à coucher, afin de lui faire toutes ses confidences à propos de M. de Morbras et du désir actif qu'elle avait de se défaire de lui.

— Cet homme m'effraie, il me menace sans cesse, disait-elle ; il soutient qu'il m'aime et m'adore parce que je lui appartiens, que je suis sa chose, son esclave; mais il ajoute aussitôt qu'il me tuerait si je songeais seulement à échapper à sa main, et je vous jur-j, mon père, qu'il le ferait comme il me le dit.

Déplus, il tst d'une jalousie de tigre et me fait une existence qui me conduirait au tombeau même avant qu'il m'eût donné un coup de doigt pour m'y envoyer.

Il faut donc que vous me débarrassiez de cet homme, disait Salomé au vieux Paterne qui l'avait écoutée jusqu'au bout sans l'interrompre ; il faut m'en défaire à quelque prix que cela puisse être ; je me sens incapable de supporter plus longtemps l'existence qui m'est faite par cet homme.

— C'est bon, c'est bon ; rassure-toi, md^bedite^ réponditenfin Paterne ; je vais m'occuper de donner congé à cet homme?

— Donner congé à de MorbrasI... et vous croyez qu'il vous écoutera, qu'il acceptera vos paroles comme ayant une autorité quelconque pas plus sur lui que sur moi ?0h ! détrompez-vous, des bouches de canon braquées sur ma porte ne l'empocheraient pas d'entrer, et, s'il avaitrésolude me tordre le con. lirn ne l'ar- Hvterait davantage.

à' — Lui donner congé est une façon de parler à moi ; mais sois iranquille. etisbeth, sois bien tranquille, je sais entièrement ce que je veux dire, et du moment 'e je me comprends, cela doit te suffire; aussi, repose-toi sur moi de tout le 6t ste.

lei — Ainsi vous me promettez, mais là très-sérieusement, de me débarrasser de

r^. de Morbras?

— Oui, je te le promets.

— Et je ne le reverrai plus jamais de la vie ?

— Pour cela, tu peux en être certaine ; aussitôt que j'en aurai fini avec lui, il serait vraiment bien malin s'il reprenait le chemin de la maison.

— Oh ! ma foi, je n'en demande pas davantage, fit Salomé ; les moyens m'importent peu, et je m'abandonne entièrement à vous.

— Tu n'as pas tort, Lisbeth, tu n'a pas tort ; je suis un homme de ressources et, quand je veux m'en donner la peine, il est peu de choses qui me résistent.

Après cette affectueuse conversation tenue entre le père et la fille. Paterne passa son bras sous celui de von Fritz qui était venu en compagnie du vieillard présenter ses hommages à la belle Lisbeth, et il l'emmena jusqu'à l'hôtel où ils avaient pris gîte tous les deux.

Depuis que la douce Lisbeth était morte pour sa famille, pour ses amis, pour tous les honnêtes Prussiens de son entourage, le banquier, tout en allant trèssouvent visiter sa fille Salomé, n'habitait ni chez elle, ni près d'elle^ et cela pour sauvegarder son honorabilité qui était une chose à laquelle il ne permettait pas le moindre accroc.

Au reste. Paterne avait été de tout temps un homme plein de respect pour la forme et les convenances ; même au temps où il était le commis de la mère Griffard, il n'aurait voulu, pour aucun prix, se griser devant témoins; pas plus que laisser voir sa face réelle aux clients de l'ogresse.

Le père Paterne logeait donc à l'hôtel en compagnie de son jeune ami von Fritz.

Lorsqu'il eut regagné son appartement, refermé les portes derrière lui et rabattu les portières, afin que personne ne pût entendre ce qu'il avait à dire, il fit asseoir Fritz auprès de lui et il lui tint à peu près ce langage :

— Mon ami Philippe, car c'est à Philippe que je m'adresse, ajouta Paterne avec insistance, depuis que, de par ma grâce, tu es devenu un grand seigneur dans notre cher pays de Prusse, n'as-lu pas perdu le beau coup de main que je connaissais à mon jeune ami Pochenette ? Ce coup de main merveilleux qui abattait son homme d'une seule fois sans le faire ni crier, ni gémir, ni souffler ; cette jolie façon de se défaire des gens, que j'ai toujours admirée, que je t'enviais même ; seulement, je ne la pratiquais pas, ce côté-là de nos affaires n'étant pas du nombre des choses qui m'incombaient.

Mais revenons à la question que je te posais tout à l'heure : as-tu bien toujours ta main d'autrefois ? cette main si sûre et si ferme contre les autres ; ne s'est-elle pas amollie et rouillée quelque peu ? Te sens-tu, comme autrefois, capable de te défaire de ton homme, ainsi que tu le faisais sans embarras ni tapage ?

— Je le crois, répondit Philippe ; je ne suis pas encore à l'âge où les facultés s'amoindrissent ; je suis très-bien portant et tout aussi décidé que je l'étais au beau temps dont vous parlez; de plus, je ne serais pas fâché de tenter une aventure, non-seulement pour me prouver à moi-même que je n'ai rien perdu de mes mérites des temps écoulés, mais pour vous en convaincre tout autant que j'en suis convaincu moi-même.

— Puisqu'il en est ainsi, reprit Paterne, j'ai une affaire à te proposer.

— Une affaire de votre part, ça doit être quelque chose de bon; je vous connais, mon vieil ami ; les entreprises qui sont d'autre sorte, vous n'y arrêtez

votre esprit l'espace d'une seconde.

I/AI)UI/rKllK I;T I/AMOIJII

— Hoimtî ! bonne 1 répéta deux on trois fois Paterne; à coup sur, elle n'est pas mauvaise ; si die l'clail, tu ne la forais pas, mais eiiliii !...

— Allons, expli<|ue/-vous carrémenl, reprit le jeune Fritz ; vous savez bien que je ne fais rien pour rien; mais, en dehors de cela, je suis un homme solide, décidé et utile dans bien dos entreprises.

— Je le sais ; aussi vJiia-jo le faire une contidence : il est, dans le monde, un homme qui me gène con^dérahlemenl ; il n'y a qu'un très-long, oh ! mais un tros-long voyai^e, comme (jui dirait un tour de l'autre monde qui pourrait me débarrasser do lui de la faron que je désire, c'esl-à-dire de mani» re à ne plus jamais le rencontrer pas plus ici que la-bas, pas plus là-bas qu'ailleurs.

— Je vois (le quoi il est question ; c'est une soustraction que vous demandez à ce bon IMiilippo ; d'ies-le-moi tout de suite, moiLsicur l'alerne, d'autant que vous savez, par le souvenir du passé, que ce ne sont pas ces exercices-là qui m'effraient, à la conditon pourtant q'i'on nie paie mon temps le prix qu'il vaut, et, à ce travail-là, les heures valent de l'argent.

— Tu es devenu bien avare et tes prétentions me fontrelï'et d'avoir boaucoup augmenté, surtout depuis (jue tu es devenu riche et noble, murmurait Paterne, qui, à part lui, se disait, non sans ellVoi, qu'il allait lui en coûter gros pour débarrasser Lisbeth de Thonime qui gênait si fort Salomé.

Mais, comme il ne reconnaissait personne d'aus>i capable que Philippe de mener à bien cl aussi promptenient ce qu'il aUendail de lui, il rei)rit :

— "Oui, un homme me gène ; il faut qu'il disparaisse, et j'ai compté sur toi pour lui signer sa feuille de route.

— J'en suis, ma foi, bien capable, répliqua Philippe en souriant, bien capable, sur l'honneur, à condition qu'il y ait de la braise.

Voyons, entre-nous, ne faisons pas traîner les choses ; d'abord, dites-moi quel est cet homme ; ensuite, abordez carrément la question de l'argent : que voulezvous dépenser pour faire disparaître de la surface du globe le personnage en question ?

— Ecoute, reprit Paterne, tu sais que j'ai toujours été pour toi d'une extrême bonté ; j'aurais fort bien pu te laisser dans les carrières, au fond desquelles tu serais mort de faim, de même que t'abandonner sur le pavé de Paris, où la police n'aurait pas manqué de te ramasser avec dextérité pour te faire offrir l'hospitalité par l'Etat.

De tout cela, je n'ai rien fait ; au contraire, je t'ai recueilli et gardé comme si tu avais été le (ils chéri de mes entrailles ; je t'ai nourri, je l'ai choyé, j'ai pris soin de tes intérêts, enfin, et j'aime à croire que lu n'en disconviendras pas, je me suis occupé de ton avenir plus qu'un père, car il y a des pères qui abandonnent leurs enfants ; et, comme c'est pour moi que tu vas travailler, j'espère qu'en te donnant mille francs tu le trouveras très-bien rétribué, surtout si tu as égard à tout ce que j'ai fait pour toi.

— Je suis rempli d'égards pour vous, mon vieux Paterne, répliquait Philippe, et je vous l'ai prouvé en maintes occasions, mais on n'aventure pas son existence, on ne joue pas sa tête comme une vieille bille de billard pour un billet de mille francs, surtout quand on n'en a pas absolument besoin : vous devez comprendre qu'un billet de mille francs est une somme dérisoire ; non, non, je vous aime beaucoup, mais cela serait une mauvaise habitude à prendre que de me mettre à travailler pour rien.

Céli'.lo vil enlror dans ?a bouliquc uix; vieille feiuiiv! au visage parclieuainé (page ÎG3).

— Mille francs ! pour rien ! lu vas bien, toi; est-ce que, par hasard, tu aurais perdu la conscience exacte de la valeur de l'argent ? xMille francs, rien ! ah ! Philippe, je ne te reconnais plus du tout.

Philippe reprenait, sans s'émotionner le moins du monde :

— Pour vous, et en raison de nos bonnes et anciennes relations, soufflez votre pion, faisant comme au jeu de dames, ce sera cinq mille francs ; pour un autre camarade avec lequel je serais moins intimement lié qu'avec vous, ce serait dix mille francs ; pour un étranger, vingt mille, peut-être même davantage, selon le besoin qu'il aurait à se défaire d'un homme qui le gène. Oh ! combien de gens

Reproduction /brmellcment inicrdUe

gno SÉRIE

l/ADLLTlîiUK KT I/AMOLll

mrlliaicnl à profil mes pciiLs lulciits s'ils me cunnaissuicnl et s'ils savaient surliMil que je suis tout à la fois habile et muet.

Kl vous marchandez, vous, père Paterne, qui connaissez l'ouvrap^e ! Oh ! vous ^les l)ien toujours le môme ; quand vous prenez l'argent des aulri'S, à votre idée il n'y eu a jamais assez; mais, quand il s'agil de payer quoi que ce soit avec vos propres fonds, vos sous deviennent des écus, vos écus des louis, cl ainsi de suite jusqu'à ce que, tout en ne donnant rien, vous arriviez à prouver que vous payez encore trop cher.

— 0 ingratitude du cœur humain ! soupirait Paterne, comme s'il avait essayé de prendre le jeune homme par les sentiments, alors qu'il savait pourtant que ce n'était pas le côté faible de Philippe.

Des sentiments avec Pochenelle 1 il fallait vraiment que le vieillard baissât considérablement pour s'en prendre à lui avec des armes pareilles et pour traiter la question ainsi qu'il le faisait.

11 n'en reprenait pas moins, d'une voix navrée, avec des airs de martyr :

— Cinq mille francs ! cinq mille francs ! ah ! Philippe, qui m'aurait jamais dit qu'un jour viendrait où tu me rongerais, ainsi que tu le fais aujoui'dhui, les os jusqu'à la moelle !

Voyons, il faut s'entendre et ne pas perdre son temps, disait le jeune homme, que les atermoiements et les complaintes du vieillard impatientaient ; le temps, c'est de l'argent ; voulez-vous, oui ou non, me donner cinq mille francs et me dire quel est Thomme qu'il faut envoyer faire un tour aux Champs- Elysées ?

Le vieillard poussa un dernier soupir, mais, à la fin, il se décida.

— Je te donnerai cinq mille francs, dit-il enfin d'une voix lamentable ; je te donnerai cinq mille francs !... Quanta l'homme, tu le connais.

— J'espère que ce n'est pas un de mes amis, s'écriait Philippe ; autrement, vous le savez, cela vous coûterait beaucoup plus cher.

— Non, pas même des miens, ajouta Paterne, que cette exclamation n'avait pas surpris.

— Allons, maintenant, allez-y du nom de l'homme, dit Philippe.

— C'est cet aimable M. de Morbras, dont le caractère me déplaît ; cet homme a poui' moi le visage désagréable, et je serais charmé de ne plus le rencontrer jamais.

— Je ne tiens pas à lui plus que cela, dit Philippe en faisant claquer son ongle sur ses dents, et lorsque vous m'aurez donné en acompte la moitié de la somme promise, ainsi que cela se fait toujours, je me mettrai en campagne et je tâcherai d'attirer ce beau Monsieur du côté des carrières. Là, son compte sera vite réglé.

On revient toujours à ses premières amours !... L'hôtellerie de la Pierre-Blanche m'attire le cœur, d'autant plus que je sais pouvoir rencontrer de ce côté-là des gens qui, si j'en avais besoin, seraient tout disposés à me servir, à me donner un coup de main et, au besoin, à faire disparaître le corps du délit ; c'est bien ainsi que disent MM. les juges, n'est-ce pas, papa Paterne ?

— Absolument, mon jeune ami, absolument.

— Voilà pourquoi je vais tâcher de choisir le théâtre de mes opérations.

En effet, de ce côté-là, à l'ombre des buttes Montmartre, tout près de ces retraites inviolables pour ceux qui les connaissent à fond, von Fritz Pulvermacher sentait renaître en lui le Philippe d'autrefois ; il avait été s'y promener rien que pour son plaisir particulier, en dehors des courses d'affaires que nous lui avons vu accomplir de compagnie avec-Paterne, lorsqu'il s'était agi de déménager tout ce qui restait encore de l'héritage de la mère Griffard.

Il avait reconnu, avec une grande joie de cœur, que les physionomies n'avaient pas changé, surtout dans ces parages ; les personnages d'autrefois, où étaientils ? Fort dispersés, probablement, quoique la police eût pris le soin d'en collectionner un certain nombre dans les prisons de l'Etat.

Mais ceux qui les avaient remplacés l'avaient fait si consciencieusement que Philippe s'était dit, en jetant un coup d'œil sur les habitants, sur les rôdeurs, sur les promeneurs :

— C'est absolument comme de mon temps ; pour une pièce de cent sous, je ferai tordre le cou a qui bon me semblerait ; je ne connais pas ces jolis garçonslà, mais je sens, tout de même, que ce sont des amis.

Philippe avait poussé une reconnaissance jusqu'au cabaret de la Pendue et, après avoir regardé la clientèle, la patronne et jusqu'au sommelier Ficelle, il avait ajouté :

— Cela fera tout à fait mon affaire.

Lorsqu'il eut jeté ses jalons après que Paterne lui eut compté, non sans la regretter beaucoup, la somme de deux mille cinq cents francs en beaux louis d'or, ce qui était l'acompte convenu entre eux, Philippe se dit :

— Je vais encore aller faire un tour au cabaret de la Pendue ; il est bon de se mettre en relations avec les gens quelques instants au moins avant d'avoir besoin d'eux.

De Morbras et Barbairès avaient dit à leurs hommes, après l'affaire de l'hôtel Beaupuy, qu'ils n'abandonneraient pas Coup-de-Vent ; et, en effet, non-seulement on se préoccupait beaucoup de lui, mais encore on s'appliquait à le lui faire savoir.

Il était nécessaire, avant tout, d'établir des communications avec le prisonnier et c'est ce que cherchaient les deux chefs.

Le Décapité avait si bien soigné le capitaine et le lieutenant que leurs blessures avaient été, au bout de quelques jours à peine, en bonne voie deguérison. Aussitôt qu'ils avaient pu se lever, marcher, agir, ils avaient commencé par songer à leurs hommes.

11 n'y a que les chefs qui abandonnent leurs hommes qui ne peuvent pas compter entièrement sur leurs soldats dans les attaques où il y va non-seulement de la prison, mais aussi de la vie.

Pour trouver des gens remplis d'audace et de bons drilles ayant des amis en prison, des gars étant même capables de se faire coffrer pour des fautes légères afin de communiquer avec Coup-de-Vent et de pouvoir lui dire qu'on s'occupait de lui, on avait été au cabaret de la Pendue.

34H L'ADIJLTKHK KT LAMOUfl ^^^^

l( fall.'iil l'aire savoir au prisonnier «{iril ciU l'œil cl rorcillcaii gin't, pour saisir les communications (jii'on pourrait avoir h lui faire tenir, ce qui n'était pas facile.

Pour trouver des gens de cette sorte, les hommes de l.i trouiic de de Morbras s'rtaient rendus au cabaret de la Pendue, qui était nu lieu de délices pour les rencontres de ce genre.

Les deux émissaires du capitaine viennent de trouver h. peu prés les gens qu'il leur faut ; ils en ont prévenu M. François et de Morbras s'est résolu à aller voir par lui-nicme si les iiommes qu'on lui propose sont bien dans les conditions voulues.

De Morbras (>t iîarbàirés étaient donc allés faire, ce Noir-là, une apparition au cabaret de la Pendue.

Philippe, qui s'y trouvait pour des causes à peu près semblables, puisqu'il cherchait des hommes absolument comme le faisait de Morbras et Harbairès, Philippe ne fut pas longtemps avant de reconnaître que l'homme auquel il allait avoir alTaire d'ici à peu de temps venait de lui-même dans les parages où il sentait le besoin de l'attirer.

Cette découverte lui fut absolument agréable, d'autant plus que ça lui évitait d')s frais d'ima^•inalion et qu'il voyait qu'il n'y aurait jilus que l'exécution qu'il commençait à trouver facile.

Philippe regardait donc, avec une attention d'autant plus soutenue qu'elle le touchait personnellement, l'homme auquel, moyennant finances, il devait faire faire un voyage dans l'autre monde.

Il regardait aussi d'un œil de connaisseur les hommes qui l'accompagnaient et ceux avec lesquels ils s'abouchaient ; il flaira un à un tous les bons camarades de la chère pègre et il trouva drôle qu'un beau Monsieur, noble et titré ainsi que l'était de Morbras, lut camarade à ce point avec les gens composant la clientèle de la Pendue.

Son étonneraent ne fut pas de longue durée et il murmura :

— Au fait! j'y suis bien, moi von Fritz Pulverraacher ! pourquoi ces hommes de France ne s'y trouveraient-ils pas de même?

Cette raison, Philippe se l'était donnée pour la frime ; il avait souvent le mot pour rire ; à l'occasion même il en abusait, mais à part lui le vrai Philippe ajoutait ;

— Ce sont des nouveaux, et le de Morbras est un nouveau de la haute, voilà tout; mais c'en est un, tout de même; donc, je suis persuadé que mon affaire est en bon chemin; une fois ou l'autre, je le rencontrerai dans ces parages et, dans le cas où il n'y viendrait pas au moment où j'aurais besoin de l'y savoir, il me sera facile de l'y faite venir ; la Pendue n'est pas ici chez elle pour ne pas m'étre utile.

Philippe ne se contentait pas de la sûreté qu'il venait de se donner le pouvoir rejoindre son homme quand il en aurait besoin; en prêtant un peu l'oreille, il venait de comprendre que de Morbras cherchait à embaucher des hommes ; il ne savait encore pour quel labeur; mais, comme il n'avait pas le droit d'être bien diftlcile, pas plus que sur le choix de la besogne à accomplir que sur les gens avec lesquels on se pouvait aboucher, il sortit quelques instants pour aller se grimer, de façon à ressembler beaucoup plus au Philippe d'autrefois qu'à von Fritz ; ^

puis, après avoir dit un mot dans le langage de la franc-maçonnerie des grinches et des escarpes, aussi bien à Ficelle qu'à la Pendue, il revint s'asseoir à une table qui était tout contre celle qui était occupée par de Morbras,

La cabaretière ayant dit un mot à Pince-sans-Rire, celui-ci vint le communiquer au capitaine, qui jeta aussitôt un regard de bienveillance sur le nouveau venu, car, grâce à son déguisement, tous ceux qui étaient dans la grande salle auraient unanimement juré que Philippe ne faisait que d'arriver et que personne encore ne l'avait jamais vu.

De Morbras, qui croyait aussi être parfaitement inconnu dans le milieu où il était et qui ne pouvait se douter que Philippe avait éventé le riche et noble amoureux de Salomé sous le chef de bande, rapprocha insensiblement sa chaise de celle de Philippe et lui dit :

— Etes-vous capable de nous donner un coup d'épaule pour faire sortir un camarade de peine ?

— Tout de même, répondit Philippe, si le camarade ne me. déplaît pas et s'il y a de la braise au bout de l'opération.

— Il y aura de la braise et le camarade est un bon diable, un vrai père, quoi !... Il n'a jamais jaspiné à propos des camarades et les curieux en ont toujours été pour leurs frais quand ils l'ont tenu dansTeurs griffes.

— Si c'est comme ça, je veux bien en être, dit Philippe. Gomment allonsnous procéder ?

A propos ; est-ce qu'on fait des affaires sans se rincer la gargamelle, demanda von Fritz : d'abord, moi, j'ai toujours les éponges à sec, et, si on ne les humecte pas, j'ai la pépie et je ne parle plus !...

— Qu'est-ce que tu veux prendre? dit aussitôt de Morbras en employant le langage dont on se servait au cabaret de la Pendue.

— J'étoufferais bien un perroquet pour commencer.

— Une tournée de perroquets ! qu'on leur-z-y torde le cou, cria Pince-sans- Rire.

Et la Pendue accourut verser des absinthes vitriolées à l'aimable compagnie.

— Ah ! mince de chic, alors ! répliqua Philippe en s'approchant de de Morbras et de ses hommes, des gars qui ne se font pas plus tirer l'oreille que ça pour abreuver les copains, c'est du monde joliment comme il m'en faut !

Et Philippe, mettant les deux coudes sur la table, ajoutait, à l'adresse du capitaine :

— Quoi qu'U y a à faire ? A-t-on déjà une idée ? Qu'on l'épluche.

C'est pas toujours facile de tirer une hirondelle de notre famille des mains des roussins.

Enfin, ça s'est vu tout de même ; on peut donc bien essayer encore de jouer le même tour; quand on sera à la centième, on se réunira une fois pour festoyer^

— On essaiera et on réussira, fit de Morbras.

— S'il y a de quoi graisser les roues du carrosse, oui, répondit Philippe; avec de la monnaie on fait rudement de la bonne besogne.

— Et avec des hommes aussi; et nous en sommes tous, dit de Morbras.

— Combien qu'y a à partager? demanda encore Philippe.

LADULTÈIU5 ET L'AMOUR

— L'ii billet de mille, répondit le capitaine ; seulement, moi, je ne prends pas de part là dedans ; je travaille pour l'amitié ; c'est un camarade à moi auquel je veux lairo ouvrir la cage.

— Ç.i nVsl '^uvrc. que le quart d'un billet de mille, dit Philippe; ce n'est pas bien lourd !... mais enfin tout de mt^mc il faut bien faire quelque chose pour les amis, et on est toujours des amis quand on est contre la Housse et dos à dos avec c'ie vieille harpionne de Justice (jui a pour cortège les gendarmes, les présidents, les juges et tout le Iremhlenient des gens en robe noire et en tricorne.

— Bien parlé, camarade, lit de Morbras; bien parlé, par ma foi, et lu n'auras pas à t'en repentir, pour peu que tu agisses de la même crauc façon.

— Vous me verrez atl-^lé à la besogne, réplirpia Philippe; je ne suis pas de ceux qui se vantent, mais je fais toujours bien ma j)art; quant à ce qui est de délier les ailes au serin qu'il s'est laissé agripper, je crois que je trouverai des rubriques si vous n'en avez pas déjà dans votre sac ; comptez-moi la chose.

Alors en quelques mots le capitaine mit son nouvel engagé au courant de ce qu'on attendait de lui, pendant qu'il lui disaiLaussi, maisd'uue façon très-succincte, comment Coup -de-Vent avait été arqiiepincé.

— Oh! ]&siiuy'\ le sinoe !. murmurait Philippe; se laisser mettre le grappin dessus plutôt que de refroidir un vieux bonhomme; j'en ai connu des naïvetés, même qu'on les payait bien cher et qui pourtant ne montaient pas à la cheville de celle-là.

— Enfin, sinvo ou non, reprit le capitaine, nous tenons à lui et nous voulons le faire sortir ; serez- vous des nôtres, ou n'en serez-vous pas?

— J'en serai, carrément, je l'ai dit, ça suflit; mais cela ne m'erapéche pas de fair-e connaître mon opinion à propos de son caractère?

— Eh bien ! puisque vous êtes des nôtres, venez avec nous un peu plus loin, et de Morbras jeta un regard circulaire qui devait avertir ses hommes d'avoir à emboîter le pas derrière lui.

Philippe suivit les gens avec lesquels il s'était engagé, mais à part lui il se disait tout bas en se félicitant de son adresse :

— Mais cela marche comme sur des roulettes; c'est cet homme qui vient à moi de lui-même ; c'est charmant.

— C'est drùle, tout de même, combien ceux qu'on doit refroidir mettent de bonne volonté à nous rendre la tâche facile!

Après cela, on vous accuse, on a bien tort vraiment, car ce sont les assassinés qui y mettaient trop de bonne volonté ; il n'y aurait certainement pas autant d'assassins qu'on se plaît à le constater si les imbéciles ne venaient pas au devant de nous tout simplement pour nous faire du tort.

Mais, au lieu de s'en tenir à ce commencement de relation, Philippe suivit les hommes qui étaient devenus ses nouveaux camarades ; il s'appliquait à les faire parler aussi longuement que possible afin de savoir de leurs secrets tout ce qu'il en pouvait apprendre par eux.

Philippe n'était pas le seul qui eût emboîté le pas à M. de Morbras et à ses hoi: pes.

Une autre personnage s'était rais à leur suite; celui-là c'était un de ses amis, :>o c'ét it le brave Pierrille de Payolles.

Celte fois-ci, il portait son costume montagnard, ce qui était de nature, grâce à l'instrument qu'il avait cru devoir mettre sous son bras; cela était de nature disons-nous, à le travestir si complètement que les gens qui auraient pu le rencontrer, n'auraient jamais évoqué le visage du passé pour y chercher la figure actuelle du jeune montagnard.

Pierrille, s'adressant d'un air humble au marchand de vins qui était le propriétaire de la maison de refuge dans laquelle le Décapité et Pince-sans-Rire avaient conduit leur nouvelle recrue en môme temps que leur capitaine et leur lieutenant, lui demandait avec une voix tellement suppliante de vouloir bien le laisser jouer dans son cabaret, afin qu'il pût à la suite ramasser quelque sous, que le mastroquet, qui se méfiait toujours un peu de ceux qui n'étaient pas de sa clientèle, ne le mit pas en suspicion, puisqu'il lui dit:

— Entrez, mon garçon, entrez, mais ne fatiguez pas mon monde ; il y en a ici qnine sont point patients, et je n'aime pas les disputes dans mon établissement; cela attire les roussins et, sur le moment, cela pourrait goner quelqu'un de la maison.

— Vous êtes bien bon, Monsieur, je vous remercie, répondit aussitôt Pierrille qui s'empressa de gonfler son instrum.ent, dont l'instant d'après il tirait des sons tout à la fois plaintifs, langoureux, passionnés, tendres et rauques, toutes choses qui caractérisent la musique qu'on est en droit d'attendre de la shabretfo^ qui est un instrument des montagnes.

Elle va portant ses mélodies naïves de fête en fête, de pâturage en pâturage, et réveille, dans l'âme des montagnards, k quelque distance qu'ils puissent être du pays natal, un sentiment de tendresse innée aussi grand que profond.

L'oubli n'entre jamais dans l'âme de ceux qui, dès le berceau, ont entendu lous sts/iabrettairesei lous tambourinaires dans les fêtes, aux noees, aux réunions de famille, de même qu'aux heures d'inspiration, alors que l'instrumentiste est seul en face de la voûte bleue, seul avec sa pensée, en face de ses souvenirs* lorsqu'il fait dire à son instrument tous les hymnes poétiques dont son âme et son cerveau sont remplis.

Pierrille se mit à jouer de ces choses naïves et simples qui étaient de nature à remuer jusqu'au fond de leur âme tous ceux qui le devaient entendre, fussent-ils des brigands.

En effet, il eut bientôt atteint son but; on ne se méfiait plus de lui, un homme si parfaitement amoureux de la musique et si frais débarqué de son pays qu'il avait l'air d'être égaré, perdu dans la grande ville ; il n'y avait vraiment pas de quoi le mettre en suspicion.

On l'écouta donc sans le regarder, après l'avoir vu une première fois ; aussi put-il rester plus longtemps que ne le lui avait permis tout d'abord le marchand devins.

Il profita de cela pour dévisager et pour reconnaître, en toute occasion, d'une façon réelle et précise, d'abord M. de Morbras et son lieutenant, qu'il était en situation de reconnaître beaucoup mieux que les hommes de leur troupe pour les avoir vus plus souvent et surtout bien face à face le jour de la bataille rangée qui avait eu lieu deux hommes contre deux hommes, bataille qui n'avait été abandonnée par Karll et par lui qu'au moment où la troupe était accourue si nombreuse et si redoutable qu'il avait fallu lâcher pied pour ne pas laisser assas

F/Anin/n;Mi: i;r r/AMouii

sinrr los rt^'ls (ît^fenseiirs des maîlrcs qu'ils avaient (choisis pour se dévouer entièremcnl à eux.

Après avoir parfailemcnt vu sous tous leurs aspects le ca[»ilaine et le lieutenant, Pierrille prava de môme dans sa mémoire le visage des hommes qui les aeconipagnaienl.

D'abord, Pince-sans-Hire, qu'il n'eut pas de mal à reconnaître, tant la physionomie de cet homme l'avail frappé aussitôt qu'il avait été appelé h le considérer |)ar le trou (ju'il avait l'ail au j)hmclier, par la (issure qu'il avait agrandie dans le plâtre de la maison où ils avaient tous pris gîte, les uns pour se coucher et les autres pour survei'.ler de prés les redoutables ennemis qui leur avaient lait à tous beaucoup de mal sans que. jusque-là, ils eussent encore pu le leur rendre.

Après cela, le montagnard jetait du C(Mé de lMiilip|)C des regards qui n'avaient naturellement rien de bien sympathique ; cet homme avait, à ses yeux, un visage repoussant; il ne regardait personne en face, pas môme ceux avec lesquels il discourait et avait l'air de s'entendre parfaitement.

IMerrille, après avoir des pieds à la tète examiné tous ces gens-là et avoir gravé leurs traits dans un bon coin de ses souvenirs, venait de se dire :

— Je me fais fort, maintenant, de les reconnaître partout où je les rencontrerai et sous le déguisement qu'il leur fera plaisir de prendre pour essayer de me tromper ui.e fois encore.

Lorsqu'il eut achevé ce travail de classement en vue de l'avenir, il prit son chapeau à la main et fit le tour des tables ; il était nécessaire qu'il jouât son rôle de musicien ambulant jusqu'au bout, afin de ne donner l'éveil à personne.

Ce lier montagnard récoka une pluie de gros sous ; aussi, se disait-il en se retirant pour aller reprendre au long de la rue sa fidèle faction :

— Si j'étais un pauvre hère n'ayant ni sou ni maille, pas plus que de pain, même pour dîner ce soir avant d'aller me coucher sous l'arche de quelque pont, ces gredins-là m'auraient laissé tendre mon chapeau sans y rien jeter; mais, n'ayant joué que la comédie et ma misère étant feinte, je m'en vais presque riche; il y a, là dedans, plus que la journée d'un bon ouvrier, presque la journée d'un mendiant de profession.

Ah ! Paris est vraiment une ville infâme ! on n'y a pas pitié de la réelle misère; la part de secours est faite aux comédiens, aux menteurs et aux traîtres, pouah ! le vilain monde ! et que j'ai hâte que nous en ayons fini avec tous ces gens-ià pour reprendre à marche forcée le chemin de ma montagne !

Philippe avait écoulé jusqu'au bout tout ce qu'on avait à lui dire; il y avait répondu habilement et adroitement, si bien qu'il avait g«Tgné, point l'entière et pleine confiance du capitaine, celui-ci n'accordant sa confiance à personne d'une manière complète, mais, du moins, une demi-approbation, car de Morbras avait trouvé cet homme intelligent et fort habile; il l'avait de même reconnu capable d'inventer et d'organiser un projet d'évasion pour Coup-de-Vent; aussi disaitil qu'il avait fait une bonne acquisition eu s'attachant cet homme.

Philippe, après son excursion couronnée de succès, aiosi que nous l'asons vu, avait été retrouver le père Paterne et lui avait demandé, sans envelopper sa question de phrases préalables :

— Etes-vous bien sur que ce iM. de Morbras soit vraiment riche, du moins 4. autant qu'il voudrait bien le faire croire à Mlle Lisbelh ?

Dilr.s au barhûiiillcur qui a fait cette ordure qiie je suU prêt à lui rendre ruisou (pag • 277).

— Qu'il soit riche ou qu'il ne le soit point, cela ne me regarde pas personnellement, du moins; je sais qu'il donne des sommes énormes à Salomé, que je te prie, entre parenthèses, de ne jamais plus appeler Lisbeth; tu le sais, Lisbeth est morte, elle est enterrée, l'oubli s'amoncelle chaque jour sur sa tombe ; ne la ressuscite donc pas grâce à ton excès de politesse. Je reprends ma phrase à l'endroit où je l'avais interrompue et je continue : Cet homme doit être riche ; il l'est en réalité puisqu'il solde toutes les dépenses de Salomé et que Salomé est une dépensière de premier ordre.

A part lui, Philippe se disait :

Reproduction formellement interdite

LAUULTKIIK KT L'AMOUH

— Cet liomnic n'rst j^ns pins riclio que jn ne l'ôlais iriDi-mônH» lorsfjiio j<i rao suis lancé dans les alVaires (l'hilippe appcinil les atVuircs le vol, l'assassinat, losiTiniesdc toute nature à l'aide des(]ueis il avait ramassé les écus dont il était si lirr à cctle licinv et il ajoulail loujinirs à pari lui :

Cet amoureux de la belle Salomé est un lialiile, voilà tout, et c'est grâce à la multiple existence qu'il s'est créée qu'il se procure assez d'argent pour entretenir la lillo k papa Paterne et pour subvenir à toutes ses dépenses personnelles, qui sont ^'raniles, car c'est un homme aimant le luxe et la représentation.

Il doit faire sa pelote aussi, car il serait bien extraordinaire qu'il se donnait lanl de mal pour ne pas se créer à lui-môme une fortune qui le mette plus lard h l'abri de la misùrc et surtout du besoin qu'il pourrait avoir des autres.

La nouvelle situation qu'il avait découverte à M. de Morbras au milir n des grinchcs formant ses connaissances anciennes et nouvelles l'avait grandement satisfait en raison de ce qu'il projetait pour l'avenir, car il continuait à se dire :

— 11 est venu à moi, je le tiens en ma possession et, lorsque le moment |)ropice aura sonné, lorsque j'aurai décidé d'en finir avec lui, j'aurai lestement expédié la besogne dont je me suis chargé.

Philippe, ne dédaignait pas les petits bénéfices quoiqu'il aimât bien davantage les gros. Il reconnaissait en M. de Morbras un homme d'autant plus habile qu'il menait la vie plus large et qu'il n'avait, il en était persuadé, d'autres ressources que son adresse et le ptrti qu'il savait tirer des hommes qu'il avait choisis pour se faire une bande. Il disait :

— Si je puis, avec ces gens-là, faire quelque bon coup qui me rapporte gros, je ne vois pas pourquoi je le dédaignerais ; il est bon de prendre tout ce qui passe à portée de notre main.

Et von Fritz, tout grand seigneur prussien qu'il était de par la grâce du vieux Paterne, ne dédaignait pas de rentrer de temps à autre dans la peau de Philippe, surtout quand ses intérêts le lui commandaient.

En rendant compte au vieux banquier de Berlin de ce qu'il avait fait déjà pour arriver à le débarrasser de l'homme qui le gênait si fort dans le monde, il se garda bien de lui faire connaître le projet qu'il avait formé de gagner un peu et même beaucoup d'argent en compagnie de ses nouvelles connaissances.

Il ne lui dit pas non plus que M. de Morbras était le capitaine d'un tas de gredins ; il redoutait, s'il l'avait mis au courant de tout cela, de voir agir le vieux Paterne traîtreusement et lui retirer ainsi les cinq mille francs prorais pour faire de l'amant de sa fille \in raacliabée bien réussi.

Ce n'était donc que partie remise dans l'esprit de Philippe, qui, en attendant le moment de refroidir son homme cherchait à servir le capitaine et ses connaissances au mieux de ses propres intérêts.

Tout de même, reprenait le vieux Paterne, ne perds pas trop de temps;

choisis l'occasion; tu sais, Philippe, quand elle ne se présente pas d'elle même, les gens aussi habiles que toi savent la faire naître, etje te connais assez adroit pour mener ton homme au bord du fossé dans lequel tu dois le faire chuter.

H donne du tracas à cette pauvre Salomé, il faut donc nettoyer la place.

Ainsi que le disait Philippe à part lui, refroidir M. de Morbras n'était plus qu'une question de temps ; la chose était décidée en principe, et l'homme, si habile qu'il pût être, ne pouvait plus y échapper.

Page 1