I.ADrLTKIlK HT I/AMOIJK
('tMoslo î'Iail (Icvenue beauconp plin juive h elle loulc seule que n'aurait jamais os(^ l'i'lre une Irihu d'Israrl au fçrnnd complot.
ICI!«ï aurait lanrotinô h; monde enlirr si le monde avait 6té d'humeur à se laisser faire ; ce n'est pas cependant qu'elle éprouvAt un plaisir quelconque h dépenser son nrçfcnt pour son mari, bien loin do \h, piiisfju'elle {^rognait et reprochait ami'remcMit la peine qu'elle preiaitet le repos dans lequel su vautraient les autres.
Knfin, elle n'était pas de Itelle humeur en voyant s'en aller les écus ; néanmoins, elle s'acharnait h. en gagner et ne regrettait qu'une chose : les occasions qu'elle manquait.
Céleste n'avait jamais été d'une honnêteté bien extraordinaire ; sa conscience n'était pas timorée le moins du monde; mais, dans ces derniers temps, c'était bien pis encore, puisqu'elle ne demandait rien que la possibilité de s'emparer de ce qui était k autrui pour l'accaparer h son profit.
Combien de menus objets avaient ainsi disparu des logis interlopes dans lesquels elle avait ses entrées grâce aux cartons qu'elle portait toujours sous le bras I mais ces larcins, étant de mince importance, ne la mettaient qu'en goût de pouvoir dérober davantage.
Des dentelles, des bijoux, des bibelots, un tas de choses qu'elle prenait aux uns pour les vendre aux autres s'entassaient dans ses poches ; mais ce n'était pas encore assez lucratif au gré de ses ambitions.
C'était de l'argent qu'elle aurait voulu trouver, de grosses sommes surtout; avec quelle satisfaction elle s'en serait emparée ! mais, hélas I la mauvaise chance qui la poursuivait (c'était elle qui parlait ainsi) ne lui avait encore jamais permis de mettre la main sur un gros magot.
Elle le regrettait fort et, pour se consoler, elle continuait à dérober tout doucement mais avec persistance ce qu'on laissait traîner au long de son passage dans les maisons où elle était reçue, quand toutefois elle était persuadée qu'on ne pouvait pas la voir et qu'on ne saurait jamais que c'était elle qui allait remplissant ses poches à toute occasion chez ses plus fidèles pratiques.
Le jour où Rosalie était revenue chez Salomé, elle avait retrouvé la lingère fidèle à son poste de complaisante confidente.
La marchande et la jolie fille causaient avec une grande familiarité, et, ce jour-là, il fut grandement question de la jalousie de Monsieur, de l'emportement de -Monsieur, des frayeurs que Monsieur faisait à Madame et de tous les moyens que Madame prenait pour fuir Monsieur et surtout pour rendre ses caresses plus rares
Ces confidences s'échangeaient entre la lingère et Salomé à mots couverts, à l'aide de phrases interrompues ; mais tout cela était tellement transparent que rien de ce qui avait trait aux confidences de Salomé n'échappait à Rosalie.
Au reste, on n'avait pas l'air de se méfier d'elle le moins du monde et on la traitait comme une de ces marchandes à la toilette qui vont vendre à domicile, ne s'inquiétant que de leur gain et qui, par conséquent, sont toujours disposées à devenir les complaisantes et les complices des femmes qui leur font gagner quelques pièces de monnaie.
Tout en choisissant parmi les objets d'ivoire que Rosalie étalait avec un soin tout spécial devant la juive prussienne, les deux femmes se laissaient aller à rire, à plaisanter très-gaillardement.
Salomé venait de dire entre deux gros soupirs : ^
— Ah ! je donnerais vraiment belle chose à la personne qui me débarrasserait de mon terrible adorateur.
Mais les femmes n'ont donc plus besoin d'argent qu'aucune de celles qui, d'habitude, courent après les écus, ne s'applique à me l'enlever ?
A cela, Céleste venait de répondre :
— Ce n'est pas que les femmes n'aient pas besoin d'argent et ne cherchent pas les hommes riches capables de leur en donner, mais c'est que les hommes fortunés ne veulent que de jolies femmes, et, comme vous êtes la plus belle de toutes, quand on est chez vous, on y reste avec persistance.
— Flatteuse !... soupirait Salomé en se regardant dans la glace qui était en face de la chaise longue sur laquelle elle était étendue, flatteuse !...
Les trois femmes en étaient là lorsque Pia arrivait dans le boudoir accompapagnée de la femme de chambre de Salomé.
Son entrée avait un peu l'air d'une tempête, tant elle était irritée ; ses yeux noirs d'Italienne étaient pour ainsi dire phosphorescents, et ils n'étaient point commodes quand leur maîtresse avait une raison quelconque d'êire mécontente.
Ses lèvres rouges étaient crispées d'une façon presque convulsive ; la chose était évidente : une scène allait éclater, et l'Italienne, qui ne faisait rien à demi, devait partir comme une fusée lorsqu'elle allait s'y mettre ; et la chose ne devait pas tarder beaucoup, c'était évident.
— Vous en faites de belles, s'écria la vieille Maugrabine en regardant Salomé d'un œil plein d'éclairs menaçants; c'est du joli ce que vous avez été faire ou fait faire chez mon peintre.
Pour moi, que ce soit vous ou que ce soit pour vous qu'on ait accompli un crime pareil à celui qui a été accompli, je vous en rends absolument responsable; aussi suis-je venue tout exprès pour vous dire ce que je pensais de vous et de ceux qui vous entourent.
Ah ! c'est que Pia n'a pas sa langue dans sa poche quand on s'est permis de mal agir à rencontre de ceux qu'elle aime et qu'elle respecte.
Céleste, qui voyait sur quel terrain on allait se lancer, sans tenir aucun compte de la présence de celte nouvelle marchande à la toilette qui avait eu la finesse de s'introduire chez la juive prussienne, fit un signe à Salomé comme pour l'avertir qu'il serait peut-être dangereux, mais, en tous cas, maladroit de laisser parler plus longtemps l'Italienne devant cette étrangère.
D'autant plus que Pia paraissait excessivement montée et que cela promettait grand nombre d'indiscrétions redoutables concernant l'existence privée de la jolie lllle, de même que touchant les agissements de M. de Morbras.
La chose n'était pas douteuse, c'était à propos de certains actes accomplis par cet homme emporté, colère et terrible dont il allait être question; aussi, Céleste, avec la rouerie qui lui était particulière, aimait-elle autant rester seule avec Salomé dans le secret de ce qui allait être dit.
En réponse au regard de la lingère, la juive venait de dire à l'adresse de Rosalie :
— Veuillez, je vous prie, passer quelques instants dans la pièce à côté ; j'ai à m'expliquer aveclMadame touchant des affaires tout à fait parlicuhères.
Céleste n'en avait pas attendu davantage pour ouvrir vivement la porte et j0
L'AUULTÈHfc; KT L'AMOUK
pour coiuliiiiv liosalie dans le salon attonaiil au Itoudoir (iuns lequel i'ia venait «le luire iiruplion avee- l'c^mporlemenl dont nous avons parlé.
Céleste venait dune d'emmener elle-même et avec un extrême déploiement de politesse Hosalie dans le salon de Salomé.
Céleste avan<;a un siège k la marchande d'ivoire en l'invitant à s'y asseoir; puis elle icpailil nussilôl, après avciir pris \^\ soin de fermer la port(' el de rabattre la portière, alin que la voix de Pia, à laquelle la vieille feiniue ne mettait pas de sourdine, ne pût arriver jusqu'à la marchande qui devait attendre, pour terminer son marché avec la juive. f|ne l'inlempcslive visiteuse s'en fùL allée.
Hosalie avait parlailenuMit icconnu, dans la vieille .Mauf^rnhine, non-seulement la tireuse de cartes, mais encore la femme (pii venait poser ehe/. Benjamin Jacob; il avait aussi été question de peintre, el cela lui avait suffi poiii- lui faire dresser l'oreille.
Klle était donc bien rèsuluc, fiuoiqu'on l'eût poliment évincée et en dépit de ce qu'on avait fermé la porte sur elle, à prêter l'oreille aux discours qui se tenaient dans la chambre à côté; aussi Hosalie vint-elle, tout doucement, cntr'ouvrir celte porte SI berinéliquenicnt close; puis ce fut avec une attention des plus soutenues qu'elle s'appliqua à écouter ce qui se disait entre Salomé et l*ia.
La vieille femme continuait du ton dont nous l'avons vue commencer tout à l'heure et elle disait, d'une voix suraigui', car^ à proportion qu'elle parlait, sa colère augmentait et, s'emportant davantage, elle parlait plus haut :
— Vous êtes une vulgaire créature, une cotjuine qui n'a que de la chair à vendre et qui ne trouverait pas une étincelle dans tout son cerveau pour se relever à son aide, si ce n'est aux yeux des autres, du moins aux siens propres, de riiifàme métier auquel elle s'adonne.
Oui, vous êtes une coquine comme toutes les autres coquines et vous n'ayez rien ni là, ni là.
Et, en pi'ononçanl ces dernières paroles, Pia portail sa main ridée d'abord à son front, après à la place qu'occupait son cœur dans sa poitrine.
— Vieille sorcière î s'écriait Salomé en levant les épaules d'un air qu'elle tâchait de rendre méprisant en regardant l'Italienne par-dessus l'épaule.
— Sorcière ! oui, tant que vous voudrez; pour être sorcière, faut-il encore avoir l'esprit actif et snbli!, afin de pouvoir fouiller dans vos âmes malpropres lor.^qu'il s'agit de vous faire savoir ce qui sortira de toutes les boues que vous portez cachées sous vos corsages de satin brodés d'or I
Sorcière ! oui, tant que vous voudrez et même davantage ; mais encore faut-il avoir le courage de vous dire en face où vous allez tout droit à grands pas, les yeux clos, en riant haut et ferme pour vous y engloutir dans quelques jours seulement, femmes folles de vos corps, vouées à la perdition des autres, qui courez à la fange comme à votre patrie ! Oui, il faut, pour être sorcière, avoir l'énergie de vous dire : vous ne savez rien conserver qui soit au-dessus de la matière, rien de ce qui vous ferait peut-être pardonner, un jour ou l'autre, tout le mal que vous aurez fait au cours de vos déplorables existences ! non, de la chair, toujours de la chair, et rien dans le cerveau.
Si, encore, e.i ne comprenant pas les choses d'instinct, vous les respectiez, vous mériteriez peut-être de l'indulgence en raison de ce qu'on voudrait bien croire qu'il vous manque un sens; alors, on vous classerait parmi les pauvres
d'esprit ; mais non, non ! vous êtes des monstres, rien autre chose, et vous ne comprenez rien; alors, ce dont vous êtes incapables de sentir la grandeur, vous le détruisez.
— Mais à qui en a donc cette vieille folle ? demandait Salomé. C'est affreux de recevoir chez soi des gens de cette sorte. Céleste, c'est vous qui m'avez fait connaître ce monstre en jupon ; mettez-le donc à la porte.
— Celle qui mettra Pia contre son gré dehors de chez une coquine n'est pas encore née, répliqua vivement la vieille femme, et sa mère avortera avant de la mettre au monde.
Oui, oui, je m'en irai, soyez tranquille à cet égard-là ; je ne veux pas rester chez vous ; mais point avant de vous avoir dit jusqu'à la fin ce que je pense de vous, femme idiote et bornée, qui aviez eu l'honneur d'être peinte par un maître et qui n'avez pas compris quelle gloire vous en pouviez retirer.
Ah ! tenez, vous êtes de la race des pires Philistins; aussi, me faites-vous tout à la fois dégoût et pitié.
Mais, par exemple, celui qui a porté la main sur l'œuvre d'art créée par le cerveau de Benjamin Jacob est un monstre ; j'espère que tu n'as pas la prétention d'avoir été, dans tout cela, autre chose qu'un mannequin attifé d'une perruque de filasse, car la pensée, la vie, la lumière, tout est venu de lui sans partage et sans conteste ; oui, le misérable qui a osé porter la main sur cette merveille mérite d'être écirlelé, puis brûlé sur les bûchers de l'iaquisition qu'on devrait relever spécialement pour lui.
— Est-ce que je sais, moi, de quoi vous voulez parler, reprit Salomé ? Laissezmoi donc tranquille avec toutes vos histoires de tableau ; ma parole, on devrait enfermer à Charenton tous les gens de votre espèce, affreuse créature plus repoussante et plus ridée qu'une peau de serpent racornie par le soleil, et cela pour en débarrasser les autres ; pour mon compte, j'en serais fort aise, cela m'éviterait à l'avenir le déplaisir de vous voir.
— Insulte-moi tout à ton aise; venant d'un être aussi misérablement borné que toi, femme charnelle pour laquelle les aris sont lettre morte, rien ne me touche ; aussi n'en répélerai-je pas moins : cet homme qui t'a guillotinée en effigie, ainsi que lu mériterais de l'être en réalité, cet homme est ton amant! et c'est legredin que Céleste et loi vous avez voulu me faire conduire chez Benjamin Jacob.
Et dire que cet homme de talent a poussé la bonté jusqu'à recevoir ce gredin que je faisais passer pour un Italien, pour un de mes compatriotes, comme si parmi les hommes de chez moi il y en avait un seul qui fût capable de concevoir une idée pareille ; comme si on était capable, même en cherchant au milieu des plus mauvais, d'en rencontrer un qui osât pousser le crime jusqu'à mutiler un objet d'art !
Oh I les misérables I... je parle de lui et de toi. Oh ! les lâches d'avoir pu commettre une pareille action ! . . .
— Mais chasse-moi donc cette énergumène que la folie possède et domine, répétait Salomé, en s'adressant à Céleste; puisque tu en as infecté ma maison, c'est bien le moins que tu te donnes la peine de la mettre à la porte.
— Céleste sait bien, reprenait Pin, que je ne lui en veux pas à elle qui n'est jamais venue chez le peintre ; donc elle n'a pas de raison pour m'être désagréable ; aussi, n'interviendra-t-elle pas entre nous deux, d'autant plus que j'ai encore à vous dire :
Ce Monsieur de Morbras que j'ai le regret mortel, le remords ! devrais-je
'M\(^ L'AUULTKIIK KT LAMoUK
dire, d'avoir fait entrer dans l'atelier du maître, n*est point v<^ritablemonliin grand seigneur ; ce doit «Hre qiieNiiie voyou dégiiisô qui se pare d'un nom d'ciuprurjl pour Ironiper plus rucilenu'nL les {,'ens. Kl moi qui m'y suis laissf*; prendre! moi une Italienne! je ne me le pardonnerai jamais.
Les grands seigneurs ! mais lu ne les connais donc pas, lourde Allemande que tu es? non, tu ne sais pas à ('()up sûr que les grands seigneurs protègent les artistes, (ju'ils les aiment, qu'ils les entourent de respect et d'almiraiion.
Les grands seigneurs ne sont pas des de Morbras, ce ne sont pas des briseurs d'images, tandis (pie Ion vulgaire amant les insulte et les ruine ! Aussi je ne crains pas de te dire que tu t'es fourvoyée, car tu n'as pour adorateur qu'un vulgaire bourgeois, qu'un misérable parvenu, qu'un sot IMiilislin.
Le peuple et les grands seigneurs se comprennent ; ils se tiennent par la main ; ils ont des goùls semblables, des aspirations sœurs ; ils admirent ce qui est beau ; ils s'inclinent devant ce qui est grand, et l'bomme que j'ai la honte d'avoir fait entrer dans l'atelier de Benjamin Jacob, l'homme qui a commis le crime qui me révolte est au-dessous de tous. Il n'est pas jusqu'aux gens qui se vendent eux-mêmes pour de l'argent qui ne vaillent mieux que lui.
Salomé avait fini, non par être gagnée aux nobles raisons de cette vieille femme, mais par être honteuse en face des paroles amères qui lui étaient justement adressées.
Celte Italienne au langage imagé, quoique brutal, était arrivée à l'humilier; la fille de joie avait honle de son amant; Salomé en était arrivée à sentir, et avec raison, qu'on lui mettait le pied sur la gorge, ainsi qu'on aurait pu le faire sur une de ces pieuvres du pavé qui sentent la boue et rien de plus ; on lui avait nettement dit qu'on la tenait pour aussi peu de chose qu'elle était en réalité, et qu'on lui jetait à la face les insuites qu'elle avait un million de fois méritées avant qu'on les lui adressât.
Elle sentait que, mise à l'index de cette façon pleine de mépris, elle ne pouvait plus faire jeter à la porte la femme qu'elle appelait la sorcière, ni l'éloigner d'elle brusquement, parce que ceux auxquels elle se serait adressée pour faire cette exécution n'auraient jamais eu le courage de prendre fait et cause pour une fille de sa sorte, en face des griefs réels qu'on était en droit de lui reprocher à elle et à son amanl.
Alors Salomé, au lieu de chercher à s'innocenter, pas plus qu'à se faire pardonner les choses impardonnables qui avaient été commises, s'appliquait à se trouver des excuses et à les faire admettre par la vieille Maugrabine qui continuait à l'accuser cruellement.
Donc, Salomé reprenait :
— Pourquoi, vous, Pia, que je croyais m'être attachée, pourquoi me dites-vous des choses aussi mensongères que pénibles à entendre ? Vous me parlez de M. de Morbras absolument comme si cet homme était non-seulement mon amant de cœur, mais encore mon ami, ce qui est bien plus rare à rencontrer qu'on ne le croit ; pourtant cela a été dil longtemps avant moi et je me plais à le répéter tristement : les femmes n'ont pas d'amis !
Pourquoi donc, Pia, m'accusez-vous de ce que vous appelez un crime ? Croyez- \ous par hasard que je n'aurais pas été aussi satisfaite que fière de voir ma personne, aussi charnelle que vous puissiez la qualifier, tenir une vaste place au domaine de l'art ?
L'art, pour moi, c'est peu de chose, mais j'étais heureuse tout de môme de me voir représentée comme je ne me suis jamais vue moi-môme en me regardant dans la glace avec toute la bienveillance que j'apporte à celle qu'on a baptisée: la splendidc Salomé !
Mais si l'art est peu de chose à mes yeux, il n'en est pas de môme de ma personne, et je m'occupe beaucoup de moi; donc j'aime la réclame, puisque réclame est un mot à la mode de notre temps.
Vous comprendrez donc bien, femme sans pitié pour ce que vous appelez les créatures de ma sorte, que j'avais quelque satisfaction à voir mon portrait dans l'atelier du maître, mais surtout à songer que l'exposition qui en serait faite me ferait connaître de tous et de chacun telle que je suis en réalité, c'est-à-dire la plus belle au milieu des plus belles, de quelque adjectif immodeste qu'il vous plaira de^ïi'accabler.
Toutes ces choses bien entendues entre vous et moi et parfaitement comprises de toutes les personnes qu'on pourrait appeler en témoignage d'expert, il faut conclure que, tirant quelque satisfaction de ce qui était fait, je n'avais aucune raison pour m'appliquer à le faire anéantir ; ne m'accusez donc plus, Pia, ne m'accusez jamais de ce que vous appelez un crime ; crime ou non, je n'ai pas commis l'action qui vous indigne si fort.
— Elle a pourtant été faite, cette criminelle action, reprenait la Maugrabine ; on a même osé jeter quelques louis par terre devant le tableau déchiré, comme si cela avait été le prix de cette œuvre splendide, de cette œuvre qu'on réduisait à néant par jalousie, par haine, pour satisfaire tous les mauvais sentiments réunis qui peuvent être mis en jeu par les passions étroites, matérielles et brutales qu'un homme comme de Morbras est seul capable de ressentir pour une fille de la sorte de Salomé.
Rosalie prêtait de plus en plus l'oreille à ce qui se disait dans le boudoir de la juive ; maintenant, elle était au courant de ce qu'elle avait voulu savoir.
Elle avait bien deviné que Céleste, la lingère complaisante, détestait la femme de Benjamin Jacob ainsi qu'il arrive parfois à certain valet de détester les maîtres qui ont été pour eux d'une trop grande indulgence, et cela pour les tenir à distance, rien n'étant aussi blessant pour certaines natures d'élite que d'être approchées de trop près et d'une façon trop intime par les gens qui les servent rien que pour de l'argent, et qui les froissent à tout instant par le seul fait de leur trop constant voisinage.
Cependant, Salomé, qui tenait à ne pas laisser l'Italienne sortir de chez elle avec les sentiments mauvais qu'elle y avait apportés, poursuivait :
— Vous savez, Pia, que je suis excessivement lasse de l'amant en titre que j'ai eu la maladresse de me donner ; pourquoi donc me rendez-vous responsable des fautes qu'il a pu commettre? Sachez que je n'ai plus qu'un désir, et ce désir est passé chez moi à l'état d'idée fixe ; je veux rompre avec M. de Morbras, il me déplaît, il me lasse ! je puis même en dire davantage : il me fait peur !
Une fois cette rupture consommée, je vous assure que je suis encore toute prête à poser pour Benjamin Jacob ; il pourra refaire une deuxième fois ce qu'il avait fait une première, puisque son modèle ne lui fera pas défaut.
De plus, votre peintre ne me déplaît pas, au contraire; et, sans en être fanatique ainsi que vous l'êtes, je n'ai pas l'intention de lui être nuisible, loin de là. Vous
i/ai)i:lti:kk kt l amouu
affirmez que c'est M. de Morhrns qui a (k'cliirô, coupé, mutilé, comme bon vous semblera de le dire, le tableau qu'il avait fait d'aprrs la blonde Salomé; à ce propos, je ne puis vous dire ni oui, ni non, puisfjue je ne sais encore rien de ce qui s'est j)assé ; seulement, si voire peintre veut recommencer IVi-uvre dégradée, je ne sais pas plus^ propos de quoi que par qui, dites-lui que je veux bien pousser la complaisance jus(|u'à poser de nouveau devant lui. Ne m'accusez donc jilus de faire cause conunune avec les iconoclastes,
liriser les images des autres n'est déjà pas dans mes goûts, je ne me donnerais pas tant de peine pour faire disparaître des cbosesqui ne m'intéressent pas; mais, briser ma propre image, vous êtes vraiment folle de m'en accuser.
Pia avait écouté jusqu'à la fin ce que cette fille avait décidé de lui faire entendre, puis elle secoua la Icle et répondit d'une voix chargée d'amertume :
— On voit bien que vous ne connaissez rien à toutes ces choses ; il est facile de reconnaître que le sentiment vous manque d'une façon compièle, puis |uc vous n'avez pas déjà compris, sans qu'on vous le dise, qu'un maître peut faire un cheld'oHivre, même d'après une femme qui est réellement son mauvais génie, mais qu'on n'en lait pas deux à l'aide du même sujet, avec la même pensée, en regardant le môme modèle imparfait !
Ainsi, vous avez encore pu croire, fille de rien, que, parce que vous montreriez votre chair une fois de plus à un homme qui n'a même pas daigné la regarder, vous croyez qu'aussitôt il naîtrait sous ses doigts le chef-d'œuvre que ce misérable de Morbras s'est plu à anéantir ; oh ! fille sans jugement, vous me failes pitié !
— Je ne crois rien du tout, et vous me lassez à la lin, s'écria Salomé qui, ne pouvant renvoyer la vieille Italienne aussilôt qu'elle l'aur.iit dé>iré. venait de prendre le parti de se lever et de quitter la place, d'autant plus que Céleste ne s'étanl pas permis d'intervenir, ce que Mme Baptiste aurait trouvé très-maladroit, elle s'était mise à l'écart, laissant passer l'orage, ne demandant qu'à être à l'abri des coups de foudre qui s'échangeaient entre les deux femmes comme entre deux divinités malfaisantes.
Cependant, à part elle, la Miugrabine se promettait de ne pas perdre de vue les agissements de cette Allemande, pas plus que ceux des autres personnes qui avaient été nuisibles outre mesure au peintre qu'elle aimait,
— Celte coquine est capable de vouloir encore remellr.î les pieds chez lui, murmurait la vieille femme à part elle ; ces créatures-là sont capables de tout î mais je saurai bien l'en empêcher ; je vois clair maintenant dans le jeu qu'elle a joué, dans celui surtout qu'elle a voulu faire jouera son amant et à moi-même.
Ces Prussiennes ne sont puissantes que pour mal faire; rien ne les arrête dans l'exécution des monstruosités qu'elles ont rêvé d'accomplir ; cette fille qui s'est elle-même baptisée Salomé est un monstre que je réduirai si bien que j'arriverai à la mettre dans l'impossibilité de se glisser à nouveau en travers du chemin de Benjamin Jacob.
Maintenant que je vous ai dit tout ce que je tenais à vous faire entendre, reprit l'Italienne s'adressant à la juive qui se dirigeait vers la porte avec l'intention de sortir, vous pouvez rester tranquillement chez vous ; ne craignez rien, je ne viendrai pas vous y déranger davantage.
Fillette, lui dit-il, voulez-vous me rcuiire un petit service ? (page 284).
En quittant voire maison, je vais secouer la poussière de mes pieds au seuil de votre demeure, afin de ne jamais plus avoir à le franchir. Les gens que je méprise c'est pire que si je Jes haïssais : je ne les vois pliis jamais ! même pour leur faire du mal.
Après avoir dit son dernier mot, Pia gagna la porte, souleva la portière de sa main noire et partit lentement, marchant avec calme et mesure, comme pour bien démontrer à elle et aux autres que, si elle s'en allait de ce logis, c'était de sa propre volonté, mais qu'elle ne fuyait pas et qu'elle ne reconnaissait à personne le droit de l'en chasser.
47m© LIVRAISON
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LADULTKIIK ET L'AMOUR
Uosalie, de la pii'ce dans laquelle on l'avait reléguée, n'avait rien perdu de ce qui s'était dit entre les deux femmes ; maintenant il n'y avait plus de doute possible pour elle: c'était bien cet homme qui avait nom de Morbras, c'était bien cet homme InfAme qui, une première fois, avait insulté l'œuvre de Benjamin Jacob et l'avait blessé ; c'était encore lui qui avait mutilé le tableau devant lequel les plus "rands artistes et les hommes les [)lus compétents n'avaient eu qu'admiration ; c'était celui dont la haine n'avait pu ni se calmer ni s'éteindre, qui était entré dans l'atelier du miiîlre, on ne savait encore comment puisqu'il y élait venu la nuit même où les voleurs avaient dévalisé l'hôtel ; c'était lui qui avait commis l'infàmc action de détruire une (i.'uvre merveilleuse et sans pareille.
Pia l'avait dit assez ouvertement pour que Kosalie fût entièrement convaincue
à ce sujet.
Uosalie, en rentrant à l'hôtel après avoir vendu des choses merveilleuses à trèsbon marché à la juive prussienne, ce qui était tout à l'ait indispensable pour se faire bien venir d'elle et pour conserver ses entrées dans cette maison où il était bon d'y aller quelquefois; Rosalie, disons-nous, avait été chercher Karll, ayant hâte de le mettre au courant de ce qu'elle avait appris.
Mais Karll était absent ; nous savons que Pierrille lui avait fait savoir qu'il y avait grand conciliabule chez M. François et qu'ils ne seraient pas trop de deux pour écouter, entendre et suivre ces gens-là dans leurs évolutions.
Nous avons vu Karll et Pierrille revenir après avoir découvert non-seulement les projets des hommes de de Morbras, mais encore la maison qu'ils habitaient et dans laquelle ils se croyaient bien cachés sous la forme et les dehors de marchands colporteurs. . .• n
Les deux hommes étaient brisés, on l'aurait vraiment été à moins; mais, Karll et Rosalie ayant de nombreuses découvertes à se communiquer, ils n'en restèrent pas moins fort longtemps à causer de ce qui les préoccupait avant toutes choses. Le brave Karll dit à sa femme que c'était le lendemain, dans la nuit, que les voleurs devaient transporter les objets volés chez l'Allemand qui les leur avait achetés.
Dans la position où nous sommes, disait Karll, et après avoir jusqu'à présent
conduit nos affaires sans l'aide de personne, je crois qu'il serait maladroit à nous de faire intervenir des étrangers à quel titre que ce soit.
— Certes oui, reprit Rosalie, il faut agir seuls ; depuis longtemps, pour nous, ceux qu'on appelle les autres n'ont été que nos ennemis; donc, moins nous dirons nos secrets, mieux cela vaudra. j .. t- ,.
jg suis entièrement de ton opinion, répondait Karll ; néanmoins, je me
demande si Pierrille et moi nous suffirons à la besogne ; ils sont nomi reux, bien armés prêts à tout et, de plus, ils sont habiles. Les choses qu'ils ont accomplies jusqu'à présent ne nous le prouvent que trop. ^ „ „ ^, , .
\ vous deuxl Pierrille et toi, qu est-ce a dire, Karll? Et depuis quand ne compté-ie plus ; pour être dans le vrai, dis donc à nous trois, et j'aime à croire nue ce sera bien assez pour ramener l'affaire au point où nous la voulons ; ne perds pas de vue, reprenait Poigne-d'Âcier, que je suis toujours solide, pour le moins autant que je l'étais autrefois et par conséquent bien capable de faire vaillamment et hardiment ma partie à vos côtés. ,n ,.
j ^j gg yj^e brave femme ! reprit Karll en serrant énergiquement Rosalie
contre sa poitrine, une brave crâne femme, que j'aime de tout mon cœur.
— Je te le rends bien, dit Poigne-d'Acier, parce que je sais que tu te le mérites largement.
C'était le lendemain à la nuit que les gens de de Morbras devaient transporter tout ce qu'ils avaient à vendre dans le fourgon dont nous avons entendu Kath Durlh parler aux hommes qui étaient avec elle, en ce moment-là, dans la cour de leur maison commune.
C'était donc quelques instants avant l'heure indiquée par les voleurs que les deux montagnards et Poigne-d'Acier s'apprêtaient à partir pour aller leur tailler des croupières, ainsi que se plaisait à le dire l'ancien maquignon.
Avant de quitter l'hôtel Beaupuy, Karll avait donné des ordres aux domestiques qu'il laissait à la maison ; il leur avait fait des foules de recommandations pour qu'ils ne quittassent pas le maître d'un seul instant.
Deux d'entre les valets devaient veiller à ses côtés sans le perdre de vue, pendant que les autres, bien armés, devaient faire des rondes dans la maison et surtout dans le jardin ; il s'agissait, en l'absence des réels gardiens du logis, de ne pas laisser arriver quelqu'autre catastrophe dans la maison.
A cet égard-là, Karll avait tout prévu et tout organisé de telle façon que, si l'on ne s'écartait pas des instructions données par lui, l'hôtel devait être à l'abri de toute mauvaise éventualité.
Lorsque tout fut parfaitement organisé pour la plus grande sécurité de M. Beaupuy et de sa demeure, les deux montagnards et Rosalie partirent.
Poigne-d'Acier, pour être entièrement à son aise et plus libre dans ses mouvements, avait revêtu un costume montagnard ; c'était dans la garde-robe de Pierrille qu'elle avait choisi ce qui lui était nécessaire pour son travestissement, d'autant plus que, comme corpulence et taille, Pierrille et Poigne-d'Acier se ressemblaient absolument.
Les voilà donc partis tous trois, et ce fut du côté de la turne à Bibi qu'ils se dirigèrent à grands pas^ aussitôt qu'ils furent descendus du fiacre qu'ils avaient pris pour se faire conduire jusqu'à la barrière.
Lorsqu''ils s'approchèrent de la maison qu'avaient choisie les gens de de Morbras, ils ralentirent leur marche et s'arrangèrent de telle sorte que même les gens qui passaient dans le chemin ne pouvaient faire attention à eux.
Karll et Poignë-d'Acier s'étaient rasés tout contre les murs, très-près du grand portail ; de là, ils prêtaient l'oreille au moindre bruit qui aurait pu se faire dans le logis clos et ils se tenaient prêts à tout événement.
Quant à Pierrille, il était tranquillement entré dans la turne à Bibi ; il avait demandé une consommation quelconque et, pendant qu'on la lui servait, pendant aussi qu'il avait l'air de l'absorber, alors qu'il s'appliquait à la répandre adroitement sur la terre battue servant de plancher dans cet établissement, il regardait, de droite et de gauche, tous les consommateurs les uns après les autres, pour voir si les hommes de de Morbras ne se trouvaient pas dans ce cabaret.
Mais il eut beau fouiller du regard les coins et les recoins de la salle dans laquelle il y avait grande pénurie de lumière, ce qui ne rendait pas son investigation facile, il ne vit aucun des hommes qu'il cherchait.
Pierrille venait à peine de ressortir, pour rejoindre Karll et Rosalie, qu'il se fit des bruits discrets, mais pourtant distincts, derrière le grand portail clos. On faisait rouler une voiture pesamment chargée ; c'était bien un bruit sem-
L'ADULTKIIK KT I/AMOUU
l)lnblc \ criiii qu'on avait entendu la vrille; c'était donc bien aussi Ifl môme fourgon au cliar^'cmcnt duquel les deux linmmes avaient assisté la nuit d'avant.
(JueNjues iuslanls après, le va-et-vient de deux elicvaux qui vont être attelés se Taisait entendre, quoiqu'on les conduisît avec précaution et qiu*, dans leur harnais, il n'y eût ritMi de tapaj^eur: pas \v. moindre grelot, pas de collu-r.
Trrs-piMi de temps après, le portail s'ouvrait lentement et roulait sur ses gonds sans faire le moindre bruit; il était aisé de comprendre que, de ce côté-l<t, toutes les précautions avaient été prises.
La grande porte une fois ouverte, la voiture avançait au petit pas des chevaux, car il s'agissait, avant d'aller plus loin, d'abord de regarder si rien de suspect ne se trouvait aux environs, ensuite de refermer l'huis de cet honnête logis.
Karll, l'ierrille et Rosalie étaient cachés de telle sorte dans l'ombre des murs (ju'iis ne lurent point apenjus par celui qui avait jeté le coup d'd-il circulaire qui (bavait rassurer toute la troupe.
Katb, habillée en homme, ayant le carrick que nous lui connaissons déjà sur les épaules, occupait, sur le siège, la place du conducteur.
Elle avait les guides en main et le fouet qui, dans tout autre équipage, est destiné à activer la course des chevaux, mais qui, dans ce cas, devenait un objet tout à fait inutile.
Par exemple, il était outillé pour servir à d'autres fins ; le manche de ce fouet recelait une lame longue, aiguisée et solide, qui, dans les mains de l'Allemande, ne pouvait manquer de devenir une arme terrible, le cas échéant.
Kalh n'était pas seule, ce jour-là, sur le siège qui ocecupait le devant du fourgon ; Terreur-de-Choucroute avait pris place à ses côtés.
Le Routeur et l'Enragé suivaient derrière en se tenant d'une main à la barre de fer qui sert de traverse et ferme les deux battants de la porte que l'on ouvre pour charger ou pour décharger la voiture.
Cette main qui s'appuyait au fourgon leur aidait à marcher du même pas que les chevaux, sans prendre trop de peine ; au reste, l'attelage conduit par Kath était loin d'aller ce train d'enfer que nous lui avons vu prendre quelquefois.
— Ce n'est pas ici, murmura Karll tout bas en s'adressant à Poigne-d'Acier et à Pierrille, que nous devons entrer en conversation avec ces gens-là ; nous sommes encore beaucoup trop près de la turne à Ribi, qui sert de repaire à un tas de coupe-jarrets que nous aurions aussitôt sur les épaules ; car il n'est pas douteux que les hommes de de Morbras les appelleraient à leur aide s'ils nous voyaient les approcher de trop près ; et, ce qu'il y a de tout aussi certain, c'est qu'ils ne se rangeraient pas de notre côté, mais bien du leur.
Il serait donc maladroit d'avoir affaire à eux trop près de ce cabaret; suivonsles ; il s'agit de ne pas les perdre de vue ; mais, d'un autre côté, ne nous montrons pas à eux ; il ne faudi;ut pas grand'chose pour qu'ils nous éventassent.
La voiture avançait toujours avec calme et mesure, ainsi que le pouvait faire un véhicule excessivement chargé auquel le conducteur veut éviter les accidents, chose toujours à craindre, mais qui le devenait bien plus encore dans le cas qui nous occupe.
La chose se comprend d'autant plus facilement que, pour Kath Durth et les gens qui lui faisaient cortège, il fallait éviter d'attirer l'attention d'autrui non-seulement sur eux, mais encore sur ce qu'ils transportaient.
La voiture se dirigeait, en suivant le chemin de la plaine, pour aller gagner le versant des buttes Montmartre : bientôt ils furent, gens, chevaux et voiture, dans un terrain tout à fait découvert ; pour fuir cet endroit dangereux, Kath venait de faire entendre un petit bruit qui voulait dire à ses bêtes que, malgré la charge énorme qu'elles avaient à transpçrter, il leur fallait prendre une allure plus vive.
Il y a des gens qui n'aiment pas les chemins découverts, et les hommes de de Morbras étaient de ce nombre.
— Le moment que nous attendions est venu, dit alors Karll ; nous sommes en plaine, on voit de partout et de loin, ce qui nous permet de n'être pas traîtreusement surpris ; pour le moment, je crois que nous ne devons guère demander davantage.
Le mot d'ordre venant d'être donné par son mari, Poigne-d'Acier qui, tout en Técoutant, avait étudié la position de la voiture et de ceux qui l'entouraient, disait à voix basse :
— Karll, Pierrille, prenez chacun un des deux hommes de derrière le fourgon ; ne vous trompez pas ; désignez bien d'avance celui que chacun de vous veut empoigner ; moi je me charge des deux qui sont sur le siège.
Le premier de vous deux qui sera débarrassé de son adversaire, que ce soit Karll ou que ce soit Pierrille, se jettera vivement à la tête des chevaux • il est à craindre que, ne se sentant plus retenus, ils ne partent trop vite pour ce qui nous reste encore à faire.
— Non, dit Karll, laisse-moi les deux de devant et mets-toi avec Pierrille aux hommes de derrière.
— Non, non! reprit Rosalie, j'ai déjà vu comment j'allais m'y prendre ; laissemoi faire et tu verras bientôt que je ne suis pas plus maladroite aujourd'hui que je ne l'étais à l'époque où je fis la connaissance de de Morbras et de son lieutenant.
Sans s'attarder à en dire davantage, sans perdre son temps adonner de plus amples explications, Rosalie venait de faire quelques grands pas qui l'avaient considérablement rapprochée de la voiture ; puis, d'un seul bond, elle avait sauté sur le siège et d'un tour de main elle en avait débarrassé la moitié.
C'était Terreur-de-Ghoucroute qu'elle avait si activement bousculé qu'elle lui avait fait perdre l'équilibre, si bien que l'énorme garçon venait de tomber comme une masse sur la route.
Kath, en voyant cet homme (nous savons que Rosalie avait pris un costume au vestiaire de Pierrille), Kath avait eu un réel mouvement de surprise ; l'imagination chez cette Tudesque était lente et lourde ; aussi, avant qu'elle se fût entièrement rendu compte, non-seulement de ce qui lui arrivait, mais aussi du danger qui la menaçait, elle était enveloppée dans son carrick, comme un paquet dans une toile.
Rosalie s'était servie de la mèche de son fouet pour lui lier les mains et pour attacher ses pieds de ficelles résistantes et souples, dont elle s'était munie à l'avance, en prévision de Tattaque qu'ils allaient faire, de la lutte qu'ils auraient à soutenir.
Ainsi ficelée, par conséquent réduite à l'impuissance, car Poigne-d'Acier faisait i, bien ce qu'elle avait entrepris, elle souleva Kath Durth par le cou et par les
L ADULTKUE KT L AMUUli
talons, puis la lança, ainsi qu'elle aurait pu le faire d'un colis inutile, sur le f^rand chemin.
Le UouliMir avait élr rm[)oi;^Mi(' jiar Karl! qui serrait fort el lurnic ut qui se dôpôcliait d'en Unir avec ce gars-lh, car il élail pressé d'aller donner un coup de main à Hosalie, tant il craignait qji'elle ne reçût quelques mauvais coups des deux gredins auxquels elle avait voulu s'altarjuer.
L'homme pris, désarmé el réduit à l'impuissance, grâce à la force et à Tadresse de l'aiUMon contrcliandier, Karll ne songeait plus qu'à le lier de telle sorte que pour un bout de temps, au moins, il ne pût leur être nuisible.
Rosalie, qui était une femme d'ordre et de tête, avait coupé des ficelles de longueur voulue, et elle les avait mises aussi bien dans les poches de Karll que dans celles de Pierrille et dans les siennes.
Karll se souvint fort à propos des précautions prises par sa femme et il se servit de ce qu'elle avait préparé pouren attacher le Uouleur, de si court qu'il ne pouvait plus remuer ni pieds ni bras.
Quant à le bâillonner, Karll avait pensé que, pour le moment du moins, la chose était tout à fait inutile, ces gens-là n'étant très-probablement pas d'humeur à appeler ù leur secours, ni à crier pour a' tirer sur eux l'allenlion des personnes qui d'aventure auraient pu passer par là et se trouver à la portée de leur voix. Le mystère qui devait entourer leur expédition était presque une garantie pour Karll du mutisme qu'ils devaient garder aussi bien les uns que les autres.
Pendant que ces choses se passaient et que l'ancien contrebandier tortillait et ficelait le Uouleur ainsi qu'il aurait pu le faire d'une carotte de tabac, Terreurde-Choueroute, remis de l'étourdissement qui s'était un moment emparé de lui à la suite de sa chute, venait de se relever légèrement meurtri ; il se frottait, se lâtait et, tout en prenant sa tête à deux mains pour voir si de ce côté-là il n'y avait pas de graves avaries, il regardait d'un air abasourdi la voilure qui s'en allait tout doucement au petit pas des chevaux, car jusque-là Rosalie, qui seule aurait pu prendre les rênes pour retenir l'attelage, avait eu bien autre chose à faire.
Le premier mouvement de Terreur-de-Choucroute après s'être relevé, tâté, frotté pour se bien assurer à lui-même qu'il n'avait rien de cassé, avait élé de courir après la voiture pour voir un peu ce que faisait Kath et pour lui prêter assistance, dans le cas où elle en aurait eu besoin.
Mais il en fut empêché par Karll qui, en le voyantmarcher du côté du fourgon, venait de l'arrêter sans y mettre la moindre précaution.
Nous l'avons dit, Terreur-de-Choucroute était d'une force herculéenne; tLarll avait donc affaire à forte partie.
Le maquignon voulant retenir son homme, celui-ci voulant se dégager, ils ne firent bientôt plus à eux deux qu'une masse grouillante qui roulaitsur le sol et se relevait pour retomber l'instant d'après.
L'Allemand jurait dans cette langue à nulle autre pareille qui ressemble à des coupsde hache dans du bois ; à part lui, il trouvait assez extraordinaire qu'on lui résistât si longtemps; aussi, comme il était pressé de se rendre libre, il ne ménageait pas son adversaire.
Il ne regrettait qu'une chose, mais celle-là par exemple il la regrettait amèrement, c'était de n'avoir pas un bras de libre, pour aller prendredans la poche de son vêtement une bonne arme qui l'aurait vivement aidé à se débarrasser de cet entêté qui non-seulement s'attaquait à lui pour l'empêcher de vaquer tranquil
lement à ses petites affaires, mais qui le séparait encore de Kath, dont le sort l'inquiétait autant qu'il se pouvait inquiéter de quelque chose en dehors de lui.
Mais pour le moment il était fort empêché de mettre ses actifs désirs à exécution.
Cependant Pierrille avait saisi l'Enragé, qui suivait la voiture à grandspas, ainsi que nous l'avons vu au début de cette excursion.
L'Enragé avait des nefs d'acier, il était souple autant qu'un serpent et tout aussi venimeux que le plus malfaisant des animaux à sang froid.
Non-seulement il résistait, mais la première chose à laquelle il avait pensé avait été de sortir son poignard pour se défendre, et au besoin se défaire de l'homme qui venait de le saisir à bras-le-corps et très-évidemment cherchait à lui faire perdre haleine, si ce n'était même à l'étouffer.
Mais Pierrille avait vu le mouvement et avait deviné l'intention, et prompt à la riposte il avait paré à toutes ces choses en donnant, sur le poignet de l'Enragé, un coup si solide, à l'aide de son couteau catalan, que l'Enragé ouvrit forcément la main et laissa tomber son arme, pendant qu'il passait son autre main sur son poignet qu'il croyait avoir été coupé par son ennemi, tant la douleur qu'il ressentait était active, tant surtout il lui semblait que sa main restait inerte, morte au bout de son bras.
Néanmoins, Pierrille employa un long moment avant d'avoir raison de cet homme.
L'Enragé lui échappait, se roulait par terre, tâchant de prendre Thomme qui était venu le saisir à l'improviste, de quelque manière que ce pût être, même par le talon, s'il avait cru qu'en l'attaquant de ce côté-là il en aurait eu plus facilement raison.
Enfin, à la longue, Pierrille finit par SLYok le dessus; mais cela n'avait pas été sans peine, et comme il voyait sur le chemin, d'un côté le Rouleur réduit à l'impuissance grâce aux liens dont on l'avait chargé, de l'autre Kath Durth qui, pareillement ficelée, ne pouvait plus faire un mouvement, il s'appliqua très-consciencieusement à mettre l'Enragé qu'il tenait sous lui dans la situation où se trouvaient déjà deux de ses camarades.
Il est à supposer que ce fut l'Enragé auquel on laissa le moins de latitude, même dans son ligottage ; Pierrille avait si grand'peur de le voir lui échapper qu'il serrait de toutes ses forces, quitte à faire quelque peu pénétrer les cordes dans la chai^' du prisonnier.
— Ah ! le gredin ! m'a-t-il donné du mal ! disait Pierrille ; un moment, j'ai cru que je n'en viendrais pas à bout.
Attends, attends, monsieur l'Enragé, puisque c'est ainsi qu'on te nomme ; je vais te faire passer à l'état de saucisson, et, si quelque chose manque dans ton accommodement, ce ne sera toujours pas la ficelle.
Pendant que ces choses s'accomplissaient (et il avait fallu un certain temps pour mener tout cela à bien), Rosalie avait commencé d'abord par arrêter les chevaux, ne voulant pas s'éloigner davantage des deux hommes qui étaient encore aux prises avec leurs adversaires ; ensuite elle avait pris avec leurs guides les deux bêtes par côté pour les entraver de telle sorte qu'il ne leur prît pas de nouvelles velléités de se remettre en route sans sa permission. Ces choses faites, elle regarda où en étaient Karll et Pierrille, ^ Pierrille achevait de mettre son homme non-seulement hors d'état de leur (^ nuire, mais encore de faire un mouvement pour lui échapper.
I/ADULTfïllK KT I/AMOUIl
Karll riait toujours aux prises avec Terreur-de-Choucroutc, et llosalie, ne voyant pas que son mari pût se (16l)arrasscr tout seul de. IVnormn Allemand qui, à (léraiil (It^ souplesse et <r;i(li'cssp,, avait le poids el la niasse, Mo^alie vtmait dtî courir du côlô où les deux hommes luttaient eorps à corps.
Kllft avait, à tout hasard, sorti son couteau de sa poche, car nos deux inontaf^nards et Poigne-d'Acier s'étaient armés de façon à pouvoir se défendre sans faire de bruit ; les armes à feu, en certaines occasions, sont plus nuisibles qu'utiles, en ce sens qu'elles attirent souvent sur le thé;\lre de la lutte des gens dont on n'aurait que faire.
C'était doue b. l'arme blanche qu'on devait soit se défendre, soit attaquer.
Uosalie venait de sortir son couteau et, ne voulant pas frapper en plein corps, non qu'elle redoutât de mettre à mal les miséraldes auxquels ils avaient afTaire, mais senicincnl dans la crainte de blesser son mari, car les deux hommes changeaient à (îhaque instant de place el de position; Kosalic, diso.is-nous, apereiit un pied énorme qui frappait le sol et tâchait de se glisser, de façon à jeter par terre, une fois encore, l'ancien contrebandier.
Uosalie, (jui savait très-bien que son montagnard n'avait pas de pied de cette monstrueuse espèce, le prit par son énorme talon, large et plat comme celui d'un éléphant , et le tirant à elle d'une main énergique et vigoureuse, dont nous connaissons la force aussi bien (jue l'adresse, de l'autre, elle plongeait le couteau où elle put, espérant que la douleur serait assez vive pour que les bras de cet homme se détachassent du corps de Karll qu'ils enserraient à lui faire perdre haleine.
Elle ne s'était pas trompée.
Il faut avouer aussi qu'elle avait tout bravement coupé le tendon d'Achille du malheureux, qui poussa un cri de bête fauve, un hurlement de fauve aux abois, un rugissement tellement sauvage que tous ceux qui l'entendirent en furent remués jusque dans leurs entrailles, les uns de crainte, les autres de cet etlroi inséparable de tout cri humain qui peint nettement une douleur extrême.
Les bras de Terreur-de-Choucroiite s'étaient détachés du corps de Karll. qu'ils enserraient tout à l'heure ; il était temps, car la respiration commeneait à lui manquer sérieusement.
Cet homme avait une telle confiance dans la valeur de sa femme qu'il n'avait pas un seul instant mis en doute qu'elle ne vint bientôt à lui, c'est-à-dire aussitôt qu'elle en aurait la possibilité.
En entendant Terreur-de-Ghoucroute pousser le cri dont nous venons de parler tout à l'heure, Karll s'était dit à part lui :
— Il y a du fait de Poigne-d'Acier dans tout cela, mais, aussitôt qu'il s'était senti libre, les bras de Terreur-de-Choucronle étant retombés à ses côtés inertes et llasques. la douleur qui l'avait atteint l'ayant réduit à l'impuissance. Karll s'était empressé de ligotterce dernier combattant.
11 ne se doutait pas le moins du monde que, semblable à un cheval auquel on a Coupé le tendon.il gisait à terre pour tout de bon et ne devait plus jamais pouvoir se relever tout seul.
— Ah ! ma petite Rosalie, il était grand lemps que tu vinsses, dit Karll, tout bas à sa femme; sur l'honneur, c'est un rude homme celui qui est là par terre, et je comprends que si de Morbras en a beaucoup de cette catégorie-là, il ait une troupe invincible et qu'il compte entièrement sur elle.
Eli a]>i)rocliaat soa œil, il vil coaimc au Iravers d'une h rguelle (page 29'!).
— Bast! fit Poigne-d' Acier ; invincible ou non, pour le quart d'heure ces hommes n'en mènent pas bien large, et quoique nous ne soyons que de pauvres braves gens, nous ne leur en avons pas moins fait voir de grises.
— Maintenant, demandait Pierrille qui, ayant achevé sa besogne, était venu retrouver ses amis, tout prêt à leur venir en aide s'ils en avaient besoin, maintenant, qu'allons-nous faire de ces gredins-là?
Poigne-d'Acier regardait Karll ; Karll, de son côté, regardait Poigne-d'Acier, comme s'ils s'étaient consultés et qu'ils n'eussent trouvé, ni l'un ni l'autre, de réponse à faire à la question que Pierrille venait de leur poser.
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I/ADULTKIIK KT I/AMOUIl
— Oui, ((u'allons-noiis faire de ces {,'ens-l,'i î rcprcnail pourtant Ivarll, assez cinbarrassô des prisonniers (ju'ils venaient do faire, les uns elles autres.
— C'est dommage que nous ne soyons pas prùs de la Seine, dit Poigne-d'Acier, du tîilon on les enverrait boire un l;oii[), à intime la tasse; les pauvres poissons n'en seraient peut-ôtre pas empoisonnés, du moins je le pense, il y a tant d'eau !
— Si on les tuait? reprit Pierrille, je ne vois guère que cela qui puisse nous débarrasser d'eux.
— Je n'oserais pas, Ht Karll, cela me répugne ! qu'on se batte, qu'on se bûche, qu'on se donne même do mnihvais coups dans un moment de colère ou pour se défendre, passe encore ; mais s'en aller tuer froidement les gens dont on a lié les bras et les jambes... eh bien I non ! cela ne me va pas autant!
— A moi, non plus, répliqua vivement Hosalie; je l'avoue, je ne me sens pas capable d'en finir avec ces gens-là en les tuant.
Pierrille haussait les épaules ; mais, à part lui, il était dans les mêmes idées que ses amis, quoiqu'il n'osAt pas le dire.
Néanmoins, il était fort irrité de toutes les courses qu'il avait faites, de tout ce qu'il avait soufTert, et plus encore de ce qu'avaient soufTert les autres comme de ce qu'on pouvait encore leur faire soulTrir.
— Alors, reprit le jeune homme, si vous ne voulez pas plus l'un que l'autre qu'on leur donne le coup de grâce, assurons-nous une fois encore qu'ils sont bien liés ; attachons-les plus solidement, puis réunissons-les en tas comme des fagots et abandonnons-les aux desseins de la Providence qui fera d'eux ce que bon lui semblera.
— J'aime mieux ça, répondit Karll.
— Ce projet me convient beaucoup mieux que le premier, disait aussi Hosalie.
Il fut fait ainsi qu'il venait d'être décidé ; on visita les liens des hommes de la compagnie de de Morbras et on eut à constater que le premier moment de hâte n'avait pas fait négliger le bon accomplissement des choses.
Terreur-de-Choucroute étant le plus lourd, on n'eut pas même l'idée de le changer de place, ce fut donc les autres qu'on apporta près de lui ; d'autant plus qu'il était tout à fait au bord du chemin et qu'on pouvait mettre ses compagnons à ses côtés sans redouter que voitures ou piétons vinssent butter contre eux en suivant le milieu de la route.
Ce travail accompli, Pierrille, qui était vindicatif en diable et peu tendre à l'endroit de ses ennemis, se retourna vers Karll, auquel il dit en môme temps qu'à Rosalie :
— Vous avez fait les généreux, c'est votre affaire et pas la mienne, puisque je ne suis venu du pays pour rien autre chose que pour prêter assistance à mon ami Karll, par conséquent point pour lui imposer mes volontés ; ce que vous avez fait je le trouve bien.
Seulement, ne sachant pas ce qui nous est réservé dans l'avenir, comme il est encore possible que nous nous rencontrions avec ces gens-là, je désire que. tout en les faisant vivre, puisque vous en avez ainsi décidé, je désire et je tiens à les marquer ; de cette façon, je les reconnaîtrai en quelque endroit que" je les trouve ; et, comme il est bon de savoir à qui on peut avoir affaire, je maintiens éj mon opinion et je l'applique.
Rosalie venait de regagner la voiture, Karll la suivait ; pour eux, il s'agissait maintenant de quitter l'endroit où l'on se trouvait.
S'il avait été bon pour l'attaque, car ils en avaient usé au mieux des intérêts qu'ils défendaient, il pouvait aussi devenir dangereux, car ce chemin, que les gens de la troupe de de Morbras avaient pris pour se rendre chez le marchand qui devait leur acheter tout ce qu'ils avaient à vendre, pouvait être suivi par d'autres personnages ayant les mêmes intentions et le même but qu'eux ; aussi, se disait Karll, si on nous trouvait ici à côté d'une voiture qui appartenait à ces gens-là ; si^ surtout, on les voyait couchés au revers du chemin, dans l'état où nous les avons mis, les choses seraient bien capables de mal tourner pour nous ; donc partons !
On se mettait en devoir de quitter la place, mais Pierrille qui ne quittait pas son idée de vue s'était rapproché des prisonniers et, tenant son couteau catalan de la main droite, il commençait l'application de son projet.
Pour marquer ces gens de façon à les reconnaître toujours, il faisait une croix au milieu de leur front, croix douloureuse, sanglante, hideuse ! que deux traits vifs, tracés d'une main sûre et ferme formaient, pendant qu'une pluie rouge tombait sur leur visage.
qu
A cette douleur imprévue, à laquelle ces gens étaient loin de s'attendre, Kath
i la première avait reçu ce stigmate horrible, avait poussé un cri déchirant.
Après elle, le Rouleur et l'Enragé avaient laissé échapper le même cri de douleur, mêlé de surprise et d'effroi.
Terreur-de-Choucroute fut le seul qui ne dit rien ; la première blessure qui lui avait été faite au talon avait été si active et si cruelle qu'il en avait perdu le sentiment.
Cet homme sans connaissance venait d'être marqué au front sans même s'en douter.
— Maintenant, allons-nous-en, fit Pierrille en rejoignant Poigne-d'Acier et Karll, puisqu'il est décidé qu'on abandonne ces gens sur la route, il n'est que temps de partir.
— En route, fit Rosalie, en route !
Et, pendant que Karll prenait les guides que Poigne-d'Acier venait de lui faire passer, Pierrille et elle montaient sur le siège à côté de lui ; en se serrant un peu, ils y trouvèrent place tous les trois.
Nous savons que l'ancien contrebandier connaissait les chevaux pour avoir longtemps hanté le marché ; ce fut donc avec autant d'adresse que de promptitude qu'il dirigea les bêtes vers l'hôtel Beaupuy.
Karll, à part lui, espérait bien que quelque ronde d'agents de police serait faite dans le chemin où ils avaient laissé les gens de la troupe de de Morbras tout à fait dans l'impossibilité de se défendre ou de fuir, et, poursuivant son idée, il ajoutait encore :
— Je me plais à croire que, parmi ceux que la police peut ramasser sur la route, ella aura la joie de reconnaître quelques-uns des siens, quelques-uns de ceux qui sont déjà marqués pour lui avoir appartenu et qui, fatalement, doivent lui revenir dans les mains.
Ce serait ce qu'il y aurait de plus heureux pour nous ; nous aurions la paix.
L'AUUr.T^JlK Kl l/AMOim
(lu moins pour un temps, car il m'n rf^pni^'nr de tuer ces p^redins-lh lorsque la clioso nous (Hall si f.'KMlc ; je nr serais nranmoins pas fAclij^ de les savoir h l'omUre.
Mais, des espérances de Knrll k propos des f^ens de de Morbras, rien ne devait, pour le moment du moins, se réaliser.
Pendant (pie les d<Mix monlaf,'n<i''ds et Poigne-d'Acier rejçafçnent l'hôtel Beaupuv, revenons un pcii h iiks j^'rcîdins et ref^ardons de quelle faron ils vont s'y prendre pour reconquérir une lilicrté qui venait de leur être si l)rulalement ravie.
Le sang qui avait coulé pendant un moment de la croix que Pierrille avait tracée sur le front de Katli l'avait aveuglée, mais pourtant, peu h peu, (;e sang s'était arrêté et elle avait essayé, |)uis réussi <i ouvrir les yeux.
En se voyant à côté de ses camarades, tout près de Terreur-de-Choucroute, auipiel la conscience de son triste état revenait ; ranimée d'abord parla douleur nouvelle qui lui avait été faite au moment où Pierrille l'avait marquée au front, ensuite par la fraîcheur, qui est toujours plus grande au moment où l'aube s'annonce ; en se voyant entourée de tout son monde, réduite à l'impuissance de bouger, Kath commença à pousser un gros soupir, puis elle blcha une bordée de jurons à laquelle l'Enragé répondit de la même manière.
— Il va bientôt faire jou;*, ajouta le Rouleur, et je crois qu'il ne ferait pas bon pour noiisde rester où nous sommes, surtout dans la situation où ces misérables nous ont mis.
— Je ne puis pas bouger, dit Kath.
— Moi non plus, moi non plus, moi non plus, répétèrent les trois hommes à sa suite.
— Kath, dit aussitôt l'Enragé, ta -hez de vous approcher de moi en vous roulant comme vous pourrez, pourvu que vos mains arrivent ;\ être à la portée de mes dents ; de mon côté, je ferai de même tous mes efforts pour me rapprocher de vous.
A défaut d'autre moyen, je vais tenter de ronger les liens qui vous retiennent; si une fois je suis parvenu à faire vos mains libres, vous achèverez de vous détacher, puis vous en ferez autant à chacun de nous.
Kath Dnrth, roulant, t'^essautanl, faisant enfin tout ce qu'il était humainement possible d'accomplir dans la position où elle était, s'était rapprochée de l'Enragé, et celui-ci, en agissant de la.raême façon, avait fini par atteindre, avec ses dents, les cordes qui retenaient les mains osseuses de la grande Allemande.
Le travail de la délivrance fut long et le jour arrivait peu à peu ; la frayeur des gens de la troupe de de Morbras suivait le même crcscpndo.
Cependant l'Enragé, qui était le bien nommé, mordait, déchirait si bien, que les cordes, réduites en charpie, laissèrent à la longue les mains de cette femme libres d'agir et de procéder à son entière délivrance, puis à celle de ses compagnons.
— Cela n'y fait rien, disait le Rouleur ; l'Enragé a eu, tout de même, une crâne idée.
Et, tout en passant leurs mains sur leurs membres endoloris et meurtris, de même que sur les blessures que, les uns et les autres, ils avaient attrapées dans la bagarre, ils se retrouvaient libres, debout et presque entiers, puisque, jusqu'à présent, on n'avait pas encore eu démembres cassés à constater.
— Allons, debout ! fit Kath en s^adressant à Terreur-de-Clioucroute, après avoir délié jusqu'au dernier bout le réseau de cordes qui le retenait.
Mais le malheureux homme répondit, d'une voix que la douleur rendait caverneuse et tremblante :
— Impossible, Kath, impossible, ma fille ! je ne marcherai jamais plus de ma vie : je crois avoir un pied coupé !
Aussitôt la femme et les deux compagnons, qui étaient à peu près valides, s'empressèrent auprès de Terreur-de-Choucroute, cherchant à voir la blessure qu'il avait reçue, afin de constater si, en effet, ainsi qu'il le disait, il avait un pied de moins.
— Ah ! s'écria Kath Durth après avoir découvert l'horrible blessure que Rosalie avait faite au pied de cet homme pour lui faire lâcher prise, alors qu'il tenait si étroitement enlacé le beau Karll qu'il était en train de l'étouffer.
Ah î les gredins, ils lui ont coupé le tendon ! c'est bien vrai, c'est fini, le pauvre homme ne marchera plus jamais I
Ah ! je leur revaudrai cela, disait Kath de plus en plus en colère et rageuse ; ah ! ils endommagent mon homme ! de jeune et fort qu'il. était, ils en ont fait un infirme ; laissez faire, Français ! qu'on se donne encore un coup de torchon entre vous et nous, et je me charge de vous faire payer cher le talon de Terreurde-Choucroute.
Mais ce n'est pas tout cela, ajouta-t-elle en faisant trêve à ses exclamations de colère et de rage, à ses projets de vengeance, il faut quitter la place, et, avec mon homme en cet état, la chose ne va pas être facile.
Bast ! on en a bien fait d'autres ; on en accomplira d'autres encore qui vaudront bien celle-là I
Et, en face des deux hommes qui restaient consternés devant ce qu'ils appelaient la jambe coupée de l'énorme Allemand, elle leur dit :
— A vous dei]x, vous allez tâcher de porter Terreur-de-Choucroute un bout de chemin pour ne pas le laisser ici ; la place est dangereuse ; elle a été tellement piétinée pendant la lutte que nous avons soutenue, pour ne pas cire vainqueurs, qu'il est impossible que, en passant par ici, les gens n'arrivent pas à se demander ce qui a bien pu s'y passer pour que le terrain soit dans un pareil état.
De plus, il y a de terribles réponses un peu partout, des réponses dont il ne faudrait pas encourir la peine ; ce sont toutes ces flaques de sang qui marquent le sol sur un grand espace ; voyez l'Enragé, voyez le Rouleur ; il y en a partout et en quantité.
Ce sang serait une terrible accusation pour des gens qui seraient rencontrés en cet endroit.
— Certes oui, il faut partir, ajoutait le Rouleur, qui avait suivi du regard toutes les choses dont Kath venait de parler et qui, de même que l'Enragé, était entièrement de l'avis de l'Allemande.
Kath Durth continuait :
— Il faut donc partir tout de suite, je vais vous aider à charger sur vos bras,
L'AUULTÈKK KT L'AMOUH
mon pauvre TiTrt'ur-de-Clioucroute ; r|iiantù moi je vais courir (hwaiil eu prenant h travers elianips; pour ne pas perdre une seeonrle, je vais prendre les raccourci<';res; nous avons encore cIjcz nous les grands liaeres et deux elirvaux ; j'attellerai vivement et je viendrai h votre avance en faisant donner aux hôtes tout le train dont eUes sont capables; cela fait, vous monterez dans le fiacre avec mon pauvre lutnime et nous serons hientôl eliez nous, ^i l'ahri de la curiosité des passants et d€S questions de la Housse, si par hasard des agents venaient à passer ici.
Tout en achevant de donner ses dernières indications pour ce que chacun avait h faire, Kalh avait aidé les deux hommes à prendre, sur leurs bras, le misérable blessé et, pendant qu'ils se remettaient lentement et péniblement en route, en raison du pdids de Ternur-de-Cboucroute, elle allongeait ses grandes jambes, faisant des pas énormes, se jetant dans les terres comme une folle.
Bientôt elle disparut aux yeux des deux hommes qui n'étaient pas fAchés de lui voir prendre cette allure ; ils sentaient que, plus tôt elle reviendrait, mieux cela vaudrait ; quels que fussent leur énergie el leur désir défaire beaucoup de chemin pour quitter la place dangereuse où ils se trouvaient, ils n'avançaient que difficilement et lentement.
Us attendaient donc impatiemment le rciour de Kalli.
Cette femme était une merveille quand il s'agissait de la prompte exécution des choses.
Regagner le logis commun, sortir la voiture, atteler, monter sur son siège et partir à fond de train pour aller au devant des trois hommes, tout cela fut exécuté avec une telle rapidité que le Rouleur et l'Enragé en furent eux-mêmes stupéfaits.
Quelque hâte qu'ils eussent de se débarrasser du grands corps dont leurs bras étaient chargés, ils n'auraient jamais osé espérer que la chose se réalisât aussi vile.
Aussi, avec quelle satisfaction respirèrent-ils en voyant poindre l'attelage que Kath conduisait d'un train terrible.
On hissa le malheureux Terreur-de-Choucroute dans le grand fiacre ; les deux hommes prirent place à ses côtés et la voiture, tournant vivement, reprit, du train dont elle était venue, la direction de la route dp la Révolte.
Quelques instants après, les gredins étaient à l'abri chez eux et Kath s'occupait de soigner son homme, en attendant qu'elle pût aller chercher utilement et prudemment un médecin, dont la présence était indispensable.