‹ L'adultère et l'amourChapitre 30 sur 35 · SÉRlg · texte numérisé non relu

SÉRlg

L'ADULTKHE ET L'AMUUll

rude rcmmt^ cl la l'rovidonce l'a douéo cnininf pas une ; rien ne le rnarKjm' : pas plus la pensée que le poignet.

— Il Tant bien avoir quciquo chose pour le plaire, répondit-elle, heureuse et fière des bonnes paroles que son mari lui adressait.

Benjamin Jacob travaillait avec une ardeur sans pareille ; son esprit et son eoMir s'étaient fort cngaf^és dans la question qu'il traitait ; il avait résolu de laisser aux bonnes gens qui l'avaient si bien accueilli un souvt;nir digne do lui et digne aussi de leur foi en son talenl.

I.e curé et le marquis de Lanesan, Mme Hélène, M. Barbier cl les voisins venaient, les uns après les autres, restant vers la porte de l'église, afin de ne pas déranger l'artiste; mais ils venaient, à lourde rôle, voir ce bon Dieu tout neuf qu'on faisait pour leur église.

L'œuvre achevée, ce fut une grande joie pour le pays tout entier, quelque chose comme une réjouissance publique : on illumina dans Hendaye ; chaque pécheur avait rais son lampion, et le tableau n'était pas encore sec qu'il avait déjà sa légende.

Les vieilles femmes disaient aux enfants qui ne voulaient pas se coucher quand l'heure était venue :

— Si tu n'es pas sage, je ne te mènerai pas au bord du golfe pour te faire voir le beau Jésus qui marche sur les eaux pour venir dans notre église.

Et les enfants se laissaient mettre au lit sans pleurer pour qu'on les conduisît voir le miracle dont il éiait' question; et, quand ils allaient par les rues, ils saluaient le peintre bien respectueusement de loin, comme un homme dont le nom était mêlé à celui du Jésus dont on leur avait parlé.

Ils ne démêlaient point trop tout cela, mais cela n'y faisait rien ; ils croyaient et s'inclinaient devant le peintre en songeant à cet homme si beau, dont le front était entouré d'une auréole, et qui marchait sur les vagues ainsi qu'eux, les gamins, ils le faisaient sur le sable de la plage quand ils avaient débarqué.

Le curé avait voulu retenir à déjeuner chez lui, un jour de sardines !... Benjamin Jacob et sa femme avant qu'ils regagnassent Paris; il lui semblait que, seulement à table, il pourrait remercier le peintre à loisir et lui dire tout ce qu'il avait de bon dans le cœur à son endroit.

Quelque pressé que Benjamin fût de rentrer chez lui, il ne voulut pas refuser à ce vieillard cette dernière satisfaction de pouvoir le remercier à table, ainsi qu'ils s'étaient rencontrés la première fois qu'ils s'étaient vus, le jour où ils avaient fait connaissance.

Le marquis de Lanesan était de la fête ; au reste, sa visite était de fondation, le jour où les belles sardines arrivaient chez le curé.

— Eh bien ! je n'en aurai pas le démérite, s'écria M. de Lanesan quand on fut au dessert ; j'ai toujours eu dans l'idée que je ne mourrais pas sans voir les deux chapelles de droite et de gauche du grand autel peintes à mon idée par un maître ; aussi, monsieur Benjamin Jacob, comme je ne connais personne, quoique j'aie été souvent à Paris et que j'aie vu bien des tableaux et beaucoup d'expositions; comme je ne connais personne dont les tableaux m'aient fait autant de plaisir que les vôtres, il faut que vous acceptiez l'offre que je suis venu vous

. faire aujourd'hui, toute modeste qu'elle soit.

Et le marquis, qui se sentait mal à l'aise au moment où il se voyait obligé d'aborder la question d'argent, tournait et retournait son couteau, bougeait son assiette, sa fourchette ; il prenait aussi son verre et buvait un coup de vieux vin d'Espagne, qui, n'étant séparé que de quelques coups de rame de son lieu de naissance, se trouvait là comme chez lui.

Enfin, jugeant qu'il était utile et convenable de continuer le développement de sa pensée, il reprenait sans oser regarder le jeune homme :

— Monsieur Benjamin Jacob, je ne suis pas tout à fait aussi riche que le disait la lettre que vous avez reçue ; mais enfin j'ai tout de même quelques bonnes économies dans un coin, et je ne saurais mieux les employer qu'en vous priant de les accepter en échange de la décoration des deux chapelles que je serais bien heureux devons voir faire.

Le jeune homme souriait, en mordillant sa moustache, pendant qu'il répondait au marquis :

— Un peu plus tard, nous reparlerons décela ; pour le moment, je suis obligé de partir pour Paris ; et pour décorer les deux chapelles ainsi qu'elles doivent l'être, en suivant l'inspiration de mon rêve, il me faudrait rester ici au moins six mois.

— Ne me parlez pas, je vous en prie, du temps que vous emploierez, parce qu'alors, monsieur Benjamin, je n'oserais jamais vous dire à quel pauvre chiffre s'élèvent mes économies ; elles me sembleraient alors si peu de chose, en face de la valeur de votre temps dont vous faites un si splendide emploi, que je ne me sentirais plus le courage d'en dire plus long.

— Allez, monsieur le marquis, allez tout de même, reprenait le curé, dont la joie était grande ; ne vous arrêtez pas en si bon chemin ; les bonnes intentions, quoi qu'en disent quelques méchants esprits, ne sont pas toutes réservées au pavage de l'enfer ; elles sont aussi très-bien accueillies en paroles, et, dans le monde, il n'y a que les mauvais cœurs qui ne leur font pas bon visage ; allez, monsieur le marquis, ne vous arrêtez pas en si bon chemin.

— Continuez, monsieur le marquis, disait à son tour Mme Hélène, en échangeant un regard d'intelligence avec son mari ; Benjamin ne s'apercevra pas du temps qu'il passera dans vos deux chapelles; j'espère qu'au moment où nous reviendrons, l'année prochaine, car nous reviendrons, n'est-ce pas, mon ami? ajouta-t-elle en s'adressant au jeune homme ; j'espère que nous ferons le voyage avec notre enfant et que la bonne santé qu'il gagnera à rester quelque temps ici au bord de la mer, dans ce pays adorable, ne permettra pas à son père de trouver les heures longues.

— Puisqu'il en est ainsi, reprit M. de Lanesan, je n'hésite plus.

Et l'alerte et solide vieillard, appelant d'une voix de stentor son domestique qui le suivait fidèlement, avec un panier toujours plein, quand il venait chez le curé, lui dit :

— Apportp-moi ici la sacoche de toile grise dont je t'ai chargé quand nous avons quitté le château.

Et le domestique s'empressa de tourner sur ses talons pour revenir quelques nstants après apporter ce que son maître l'avait envoyé quérir. jp

LADULTÈHE ET L AMUUA

— Voici, (lit alors le vieux genlilhommo ; voici trente mille francs que je vous conjure d'acceptor en vous priant de croire que je suis et resterai toute ma vie votr«^ ohli^'é.

— Je vous remercie, monsieur le marquis, répondit l'artiste en prenant la fameuse sacoche qui lui était ofTerle de si bonne grÂce; et, en la déposant devant le curé, il répétait :

Je vous remercie, j'accepte; nous choisirons ici, tous ensemble, les sujets qui doivent occuper les murs des deux chapelles que je m'engage à peindre pour le prix que vous venez de me remettre par avance.

Maintenant, c'est à votre tour, monsieur le curé, à vouloir bien accepter de mi»i celte somme que je vous prie de distribuer avec la grande sagesse qui vous caractérise aux gens du pays, lorsqu'il sera arrivé quelque malheur en mer, et malheureusement le fait est trop fréquent ; vous serez là avec la sa(;oche de monsieur le marquis.

Enfin je m'en remets entièrement à vous ei, ;'i mon tour, c'est moi qui resterai votre obligé toute ma vie.

Les artistes, monsieur le curé, n'ont pas souvent les loisirs nécessaires pour s'occuper de faire de bonnes anures ; grâce à vous, j'espère que celle-là me sera comptée, ne fût-ce qu'en raison du bonheur que j'éprouve à l'idée de la pouvoir accomplir.

— Que je t'aime!... disait tout bas Mme Hélène au jeune homme en serrant tendrement entre les siennes une de ses mains dont elle venait de s'emparer.

Après avoir promis au marquis et à monsieur le curé de revenir dans un an pour décorer les deux chapelles de leur église. Benjamin Jacob regagna Paris en compagnie de Mme Hélène.

De la mutilation qui avait été faite dans son atelier, personne n'avait osé lui dire un mot; le vieillard qui aimait si profondément la jeune femme n'avait pas voulu empoisonner les quelques jours de bonheur calme et serein dont elle jouissait à Hendaye par l'envoi d'une nouvelle de ce genre.

— Laissons-les jouir, disait-il, du soleil et de la paix ; il sera toujours temps de donner à Jacob un chagrin semblable à celui quil'atiend ici; puisque, tôt ou tard, il faudra qu'il l'apprenne, retardons de quelques jours encore cet inévitable et grand chagrin.

KtM. Beaupuy avait dit àKarll, de même qu'à Rosalie, de ne point parler de ces choses au jeune ménage lorsqu'ils lui écriraient pour lui donner des nouvelles de ce qui se passait à l'hôtel. H se réservait d'avertir lui-même et tout seul le jeune homme lorsqu'il rentrerait à Paris.

Hélène et Benjamin Jacob venaient de quitter Hendaye, l'esprit et le cœur joyeux et le corps reposé ; les quelques semaines pendant lesquelles ils avaient vécu dans ce petit pays charmant et retiré sous un pan du ciel bleu, comme en un coin du paradis, leur avaient été profitables à tous les points, de vue.

Ils avaient eu le calme de l'esprit, la quiétude physique, et de quelque bien-être qu'oD puisse jouir à Paris, dans un milieu artistique et confortable, il y a toujours un coin de l'existence enfiévrée avec lequel on ne saurait rompre, quelque désir que parfois on en ait ; aussi, lorsqu'on quitte les grands centres tourmentés, pour s'en aller vers le repos et le silence que les pays calmes réservent à ceux qui vont s'y réfugier, se relrerape-t-on sainement depuis l'esprit jusqu'au corps.

Benjamin Jacob et Hélène revenaient donc à Paris, pour ainsi dire plus vail

lants et plus résistants, ayant puisé tout cela dans le calme des choses qui les avaient entourés quelques semaines; et plus entraînés que jamais vers le travail et la pensée, ils étaient tellement heureux, Mme Hélène surtout, de retrouver M. Beaupuy, qu'ils avaient quitté Hendaye presque sans regrets.

Les deux voyageurs arrivèrent de très-bon matin ; leur coupé les attendait à la gare, et Rarll, qui avait tenu à honneur d'aller les chercher lui-même, avait une si grande joie de leur retour que sa figure énergique et loyale en était tout illuminée.

— Mon parrain se porte-t-il bien ? demanda vivement Mme Hélène au cocher affectueux.

— Très-bien, répondit Karll, et je crois que votre retour est capable de le rajeunir tant il l'attend avec impatience ; pour ne pas troubler la quiétude et le bon repos dont vous jouissiez là-bas, il n'en a jamais rien dit ; néanmoins, je devinais qne votre absence faisait pour lui, autour de lui et surtout dans son cœur, un vide immense.

A peine avait-on franchi le seuil du grand portail et le coupé avait-il tourné, en face du perron de l'hôtel, dans la cour, que Mme Hélène^ s'appuyant au bras de son mari, descendait vivement pour aller se jeter dans les bras de son parrain qui était accouru au devant d'elle.

Mme Hélène était si joyeuse de son retour qu'elle ne voulut pas quitter un seul instant M. Beaupuy , et celui-ci, qui attendait justement d'être seul quelques minutes avec Benjamin pour lui annoncer la fatale nouvelle, ne constatait pas sans une certaine anxiété que la jeune femme ne lui rendait pas, une seconde seulement, une liberté dont il avait un si grand besoin.

De son côté, le jeune homme avait hâte aussi de revoir son atelier; alors, échappant à la douce et affectueuse surveillance du vieillard, laissa-t-il un moment Mme Hélène et M. Beaupuy seuls ensemble pour courir au cher retrait de l'artiste; il lui semblait qu'il n'aurait pas entièrement repris possession de lui-même tant qu'il n'aurait pas revu ses loiles, touché ses pinceaux et préparé ses palettes.

I' courut donc à son atelier ; mais à peine fut-il entré qu'il se trouva face à face avec le tableau mutilé, au haut duquel apparaissait encore cette tête rousse, tous les cheveux dénoués et splendidement bestiale.

Cette tête étrange était la seule partie de sa maîtresse dont ce sauvage de de Morbras n'avait pas été jaloux et qu'il avait laissée dans son cadre doré, emportant le corps superbe si grandement idéalisé par la pure imagination du peintre.

En voyant ce trou béant dans. la toile, Benjamin Jacob ne put retenir un grand cri; l'anéantissement, la mort de son œuvre le frappait tout à la fois en plein cœur et en plein cerveau.

Karll et Rosalie, qui surveillaient le jeune homme depuis son arrivée, s'étaient bien aperçus que M. Beaupuy, qui s'était réservé le soin de l'avertir, n'avait pas encore pu le faire, lis entraient donc, tous les deux, à la suite du jeune homme dans cet atelier où la fatalité lui réservait un si cruel chagrin.

Les premières questions s'entre-croisèrent, heurtées, vives, saccadées, de telle façon que, pour y répondre, il aurait fallu en savoir beaucoup plus que malheureusement n'en connaissaient Karll et Poigne-d'Acier; pourtant, l'un et l'autre, ils s'empressèrent de raconter à Benjamin Jacob à quel moment la mutilation avait été faite ; c'était la nuit du vol, et ils ne crurent pas devoir cacher au jeune

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homme quVi la place de la toile enlevée on avait je((^ une poij^née de louis, Karl! les avait iMrnnssi''s cl imcIk''^ (l.uis mu; des coupes qui se trouvaient <l.<ti'i l'atelier.

.\pr«'>s avoir pnHo une allcniiun aussi soutenue qu'indignc^e au rôcil de toutes les particularités rpii avaient accompaf;né le crime tlonl son atelier avait été le tlicAlre et que lui faisaient connaître Karll et Hosalie, le jeune homme venait de s'écrier :

— Je ne connais qu'une seule personne au monde qui soit capable de commettre une action pareille et de l'accomplir avec un semblable raflinement de cruauté et d'insolence ; c'est cet homme, c'est toujours le même ; c'est celui avec lequel je me suis battu, h propos de l'insulte qu'il a^ait faite à mon tableau, rue Laftltte.

C'est toujours le même homme qui me poursuit, je vous le dis, je vous l'affirme, parce que je le devine, je le sens ; personne, en dehors de lui, n'aurait osé préméditer et accomplir une action de ce genre.

ïLi\ terminant la confidence de ce qui se passait dans son esprit aux deux fidèles amis qui étaient accourus dans son atelier pour ne pas le laisser seul en face de la douleur extrême qui l'y attendait et à laquelle il ne pouvait échapper, il se laissa tomber sur un sié^e et, prenant sa tète entre ses deux mains, il resta là un long moment en proie à la plus horrible douleur.

La haine de cet homme, haine sans cesse croissante et qui s'affirmait, chaque fois qu'elle en trouvait l'occasion, par des monstruosités qu'aucun sentiment ne pouvait faire excuser , celte haine avait trouvé le moyen d'exaspérer Benjamin Jacob ; aussi était-il bien décidé à aller une fois encore sur le terrain avec cet homme.

Il sentait, au fond de l'âme, que Jrcques de Morbras lui serait fatal aussi longtemps que l'un et l'autre ils seraient de ce monde.

— Karll, dit-il au fidèle ami qui le regardait d'un air de profonde et triste affection se débattre et lutter au milieu de sa douleur, ne sachant pas encore d'une façon exacte à qui s'en prendre:

Karll, dit-il, n'es-tu pas de mon avis ? N'est-ce pas cet homme, qui est mon ennemi né, qui est encore venu chez moi, en mon absence, je ne saiscomment, ni à l'aide de quels moyens, pour arriver à lacérer un de mes tableaux et me faire une dernière et sanglante insulte en jetant, pour prix de sa distraction, une poignée d'or, comme si on était jamais capable de payer de semblables choses ?

— Oui, c'est lui, fit Karll à demi-voix et en baissant la tète, comme s'il avait, en partie, été responsable de la mutilation de l'œuvre du peintre.

N'était-il pas le chien de garde fidèle et dévoué dont la surveillance avait été mise en défaut ? Ne lui avait-on pas confié tout à la fois l'aïeul et le logis ? Et lui, n'avait-il pas manqué de vigilance, pour en être arrivé à laisser mettre la maison à sac et le vieillard à deux doigts de la mort?

Karll se faisait donc d'amers reproches, et sa tristesse augmentait de toutes les réflexions qu'il faisait à ce sujet.

— Karll, il faut que je tue cet homme ou que cet homme me tue, put enfin dire Benjamin Jacob ; un de nous deux, je le sens, je suis forcé de le reconnaî tre, est de trop en ce monde.

— Et Mme Hélène ? Et le bébé ? dit aussitôt l'ancien contrebandier qui sentait que l'affection seule de la famille était capable de donner à Benjamin Jacob le courage de vivre de la vie de travail et d'intérieur au lieu de tout quitter pour ne se plus atfacher qu'à sa vengeance.

De plus, le fidèle et modeste ami ne voulait pas permettre que le peintre allât sur le terrain, une seconde fois, avec le misérable dont lui, Karll, il connaissait la réelle existence.

Rosalie, Pierrille et Karll avaient retrouvé ainsi que nous l'avons vu, sauf l'argent liquide, tout ce qui avait été enlevé de l'hôtel; ils avaient aussi remis chaque chose en place, nous le savons ; et, maintenant que les intérêts de leurs maîtres étaient sauvegardés, autant que la chose leur avait été possible, après la catastrophe à laquelle nous avons assisté, ils avaient résolu d'atteindre un autre but : ils voulaient se venger de ces gens-là d'une façon terrible.

S'ils avaient été, à un moment donné, pris d'une pitié peut-être trop grande en face des gens de de Morbras, qu'ils avaient, un moment, si complètement tenus en leur puissance, c'est que, d'abord, le meurtre n'entrait ni dans les habitudes ni dans les goûts de ces vaillantes natures, loyales et franches, et que, de plus, ces hommes n'étaient rien autre chose que les soldats d'un régiment de gredins, c'était vrai; mais, quoiqu'ils profitassent du pillage auquel on les faisait se ruer, ce n'étaient pas eux qui commandaient.

Ils n'étaient ni la tête ni la pensée, et c'était justement à la tête et à la direction que Karll, Pierrille et Rosalie avaient résolu de s'en prendre, puisque c'était le chef qui avait atteint Benjamin Jacob dans ce qu'il avait eu jusqu'à présent de plus cher et de plus précieux dans sa gloire et dans ses joies d'artiste.

De Morbras était l'homme marqué par eux pour leur vengeance, et voilà pourquoi Karll ne voulait pas entièrement dire au jeune homme tout ce qu'il savait concernant l'actif ennemi qu'avaient valu au jeune peintre les immondes amours de de Morbras et de Salomé.

Ils se réservaient, à eux trois, d'avoir raison de ce monstre et ils voulaient, autant que possible, tenir à l'écart Benjamin Jacob, d'autant plus qu'ils comprenaient que ce n'était pas le moment d'avoir dans la maison des scènes de drame ; la vie de Mme Hélène n'aurait certainement pas pu supporter de pareilles choses.

Mais Benjamin Jacob venait de s'écrier :

— Je veux savoir entièrement à quoi m'en tenir à propos de ce misérable ; il est toujours bon de connaître les gens qui nous en veulent, mais il est encore bien mieux de savoir ce qu'ils ont dans l'esprit et de pénétrer à fond les sentiments auxquels ils ont obéi en se faisant nuisibles à quelqu'un qui ne savait même pas qu'ils existaient et qui, par conséquent, n'avait rien fait pour mériter leur haine et la persistance avec laquelle ils s'acharnaient à lui nuire.

— Karll, s'écriait le jeune homme après quelques instants de réllexion, va chercher Fia ! qu'elle m'amène avec elle la fille qu'elle m'avait présentée pour me servir de modèle ; à elles deux, j'espère qu'elles sauront quelque chose à propos de ce qui s'est passé chez moi.

Un fait étrange me frappe et doit te frapper aussi : mes autres tableaux qui se trouvaient et qui sont encore dans l'atelier n'ont pas été touchés, et celui qui représente cette fille est le seul que l'on ait mutilé.

Peut-être ces femmes me diront-elles un mot, se rappelleront-elles d'une chose quelconque qui me mettra sur la voie de ce qui s'est passé; enfin, va les cher-

L'ADULTKIIK KT L'AMOUR

cher, il faut que je leur parle, q»c je les mtcrroge ; il est impossible que je reste plus louf^leiiips dans l'élal nidral on je suis ; re n'est vraiment pas admissible, j'en perdrai l'esprit. j

— Je vais y envoyer quelqu'un de la maison tout de suite, répondit Karl! ; ! vous ne swez pas longtemps dans l'incertitude, si, toutefois, l'Italienne et son nouveau modèle sont capables de vous donner les éclaircissements que vous atten- j dez d'elles ; vous savez que la vieillr Maugrabine ne se fait jamais attendre bien | longtemps lorsque vous lui avez fait savoir que vous avez besoin de ses services. ;

— Mais, reprenait Benjamin Jacob, ne m'as-tu pas raconté que c'était pendant j la nuit où le vol avait été commis chez nous qu'on était fentrô dans mon atelier t pour y déchirer ce tableau ? (

— Si. parfaitement, je vous l'ai dit, répondit Karll, et la chose est exacte. La veille, j'étais entré pour donner un peu d'air ; j'y étais revenu le soir pour (

tout fermer, et chaque chose était dans l'ordre habituel; je m'en souviens parfai- ) teraent, tandis que le lendemain matin, après avoir donné à AI. Heaupuy tous les \ soins que réclamait son état, après avoir aussi parcouru la» maison du haut en { bas, non-seulement pour me rendre compte de ce qui avait été enlevé, mais encore pour chercher si je ne découvrirais pas quelques traces capables de me mettre sur la piste des voleurs ; je suis venu ici pour achever mon inspection, et je me rappelle que ce qui était en ordre et en bon état la veille se trouvait le lendemain matin ainsi que vous le voyez aujourd'hui. {

— C'est la haine de cet homme, toujours le même, qui me poursuit moi et les miens, s'écriait Benjamin Jacob, de plus en plus persuadé de la vérité de ses soupçons.

Karll courut donc vivement donner des ordres pour aller chercher la vieille Maugrabine et l'Allemande.

Le maître tenait à interroger les deux femmes.

Benjamin Jacob et Karll savaient quel était le coupable, et c'était en raison de ce qu'ils ne pouvaient plus se tromper à cet égard qu'ils avaient résolu de tirer de lui, mais eux-mêmes, une vengeance aussi grande qu'était grand le forfait qu'il avait commis.

Pendant que Karll allait exécuter les ordres que venait de lui donner Benjamin Jacob, le peintre se disait encore :

— Feu de gens avaient vu mon tableau, par conséquent, ce n'est pas parmi ceux qui sont venus ici que je dois chercher l'ennemi qui s'acharne après moi et s'attaque à mes œuvres ; j'ai accusé Jacques de Morbras parce que tout en moi me porte à le faire ; cependant, je ne voudrais pas porter de jugement sans être entièrement persuadé de la vérité de ce que j'avance, et même de ce que je pense.

! Le peintre, ce jour-là, resta longtemps dans son atelier, beaucoup plus long- ( temps qu'il ne le faisait d'habitude, et l'heure du déjeuner était déjà sonnée, la / cloche de l'hôtel avait appelé les maîtres à table, que le jeune homme ne songeait ( pas encore à se rendre à la salle à manger. ( Benjamin Jacob en était arrivé, en faisant l'examen des gens amis, amateurs,

acheteurs, qui étaient venus visiter son atelier, et en ne voyant personne d'hostile

au milieu d'eux, à se dire :

Pia n mpli-sait les boiileilles, lorsque suudaiu oi; frappa à la porle.

— Je me trompe; parmi ceux qui sont entrés ici, il me semble que j'aperçois un visage menaçant, du moins malveillant ; c'est celui de l'homme qui a été conduit chez moi par Pia et l'Allemande; d'où venait cet homme? que me voulait-il? J'ai eu tort de le si bien accueillir.

Où le retrouver maintenant pour savoir ce qu'il est venu faire chez moi? car je ne saurais croire plus longtemps ce que j'admettais à cette époque, c'est-à-dire qu'il était un amant des arts, un passionné de la peinture ; il y a tant de gens en Italie qui ont le sentiment de ces choses que j'étais bien excusable de m'y laisser prendre. Mais plus j'y songe aujourd'hui où les faits me forcent à être circonspect, M^ moins le visage de cet homme me revient.

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L'ADULTEUK ET L'AMOUIl

Il a (1rs yeux que j'ai rencontrés quclfiue part, je ne sais où !... l,os yeux sont, au reste, au milieu de tuus les Iraveslissemeiils dont on se puisse alViibler, la seule chose dont il est impossible de dissimulc^r l'éclat et la réelle pliysionoraie ; oui, plus je vais fouillant nu's souvenirs et les impressions reçues, plus aussi (Cl homme revient au devant de mon esprit avec les allures d'un ennemi ; ne serait-il pas, la chose est bien possible, l'exécuteur des volontés de ce Molliras (jui m'a poursuivi, jusqu'à présent, de la plus cruelle, de la plus horrible de toutes les manières?

*Cortes oui, le vol qui a eu rh(Mel pour théâtre a été prémédité, de même que mon éloignement si habilement amené dans le seul but d'en arriver plus facilement à accomplir les choses monstrueuses qui ont été faites ici pendant mon voyage. l*our(|uoi m'aurait-on envoyé jusfju'à llendaye, sinon pour écarter de la maison un homme actif et jeune, qui très-naturellement aurait défendu le lof^is de sa famille et le sien, s'il s'y était trouvé lorsque ces gn (lins y sont venus?

In homme de plus, surtout quand il est de mon âp^e, de ma taille et qu'il possède mon poignet pourrait devenir dangereux et redoutable pour ceux qui avaient résolu de mettre à mal l'hôtel Beaupuy ; mais plus j'y songe, plus je suis forcé de reconnaître que le vol n'a été qu'un prétexte : le but réel des gens qui sont venus chtznousélait de m'atleindre dans mes œuvres, et je ne crois capable de commettre cette monstruosité personne en dehors de de Morbras et de l'homme c^ui est entré dans mon atelier en la compagnie de Pia et de Salomé, soi-disant pour voir sa compatriote dans ma halle de gitanos.

Cet homme devait être l'agent de de Morbras ; jusqu'à preuve du contraire, rien ne pourrait me faire abandonner cette idée; et puis je trouve encore des particularités étranges, même dans la façon dont mon tableau a été massacré.

La tête de cette femme est restée intacte, tandis que son corps a disparu ; c'est donc à propos de ce corps que la jalousie, la haine, un désir de vengeance que je ne puis qualifier ni comprendre, ont été éveillés. Ce corps qui disparaît est trop éloquent par son absence pour que je ne sois pas en droit d'en vouloir apprendre davantage à l'aide de l'Allemande, car il est impossible que ces femmes ne sachent rien.

Cependant la cloche du déjeuner s'était arrêtée depuis longtemps, et Benjamin Jacc'b ne s'était pas rendu à son appel.

Mme Hélène, qui comprenait si bien que le jeune peintre devait avoir de grandes joies à retrouver son atelier après une longue absence, venait de dire à son parrain :

— Benjamin doit être absorbé par la contemplation de ses toiles, il est occupé à l'arrangement de 5-on nid d'artiste ; au bout d'un mois d'absence, le soleil, le grand air, l'abandon, ont dû transformer des tas de choses là-bas ; aussi ne pense-t-il ni à vous ni à moi, pas plus qu'au déjeuner.

Ne le dérangeons pas, mettons-nous à table et mangeons sans lui ; je le connais si bien, mon cher ami ! je sais que son corps n'a besoin de rien aussitôt qu'il est entraîné dans le domaine des saiisfaclions intellectuelles.

M. Beaupuy prêtait une oreille fort attentive à ce que lui disait Mme Hélène ; néanmoins, sans vouloir en rien dire, de crainte de lui laisser pressentir ce qui se passait, il se disait que, depuis un moment déjà, Benjamin, qui très-certainement s'était rendu à son atelier, devait savoir ce qui était arrivé et connaître le fond

des choses à propos desquelles il aurait tant voulu lui parler seul dans le but de le prévenir pour que la douleur éprouvée par lui fût moins vive.

Mais Hélène causait toujours avec M. Beaupuy ; elle s'appliquait aussi à le retenir afin de laisser à son mari l'entière liberté dont elle croyait qu'il avait besoin pour goûter la grande joie de revoir son atelier seul, bien seul.

M. Beaupuy pour lequel la santé, la joie, la quiétudedeMme Hélène, passaient avant tout, restait avec elle, afin de lui éviter un chagrin, une secousse en la laissant rejoindre son m?ritoutde suite; il ne savait que trop, l'affectueux vieillard, que, si brusquement Hélène s'était trouvée en face de Benjamin, elle n'aurait pu faire autrement que de ressentir le contre-coup de la douleur et de l'indignation auxquelles il était inévitablement en proie.

Pia, mandée par le peintre, accourut aussitôt; mais, comme pour rien au monde elle n'aurait voulu se brouiller avec l'artiste qu'elle adorait et devant les conceptions duquel son esprit était en perpétuelle admiration, elle écoutait les multiples questions qui lui étaient adresséesen imposant à son visage un aspect de quiétude, d'indifférence et de calme qui était bien loin de son cœur et de son esprit.

Pendant que Benjamin Jacob lui parlait de l'Allemande qui avait posé pour son grand tableau « Un manteau de Reine», Pia s'empressait de répondre :

— Elle est partie; cette fille avait la nostalgie de la choucroute; aussi, est elle retournée à Berlin.

Cette façon de répondre au jeune homme coupait court à toute investigation de sa part ; cette fille était partie, le peintre devait donc l'oublier absolument comme elle le faisait elle-même, et puis, un modèle de plus ou de moins, est-ce que cela devait compter dans l'existence d'un homme de la valeur de Benjamin Jacob ?

Le fait est que lorsque Pia eut affirmé que l'Allemande était retournée à Berlin, il en vint à se dire :

— Cette femme n'était pour rien dans la mutilation qu'on a fait subir à mon

tableau; maintenant, il reste de Morbras et l'homme qui est venu chez moi avec

les femmes.

En pensant au visiteur conduit par Pia, Benjamin s'empressa de demander à la

vieille Maugrabine ce qu'il était devenu.

— Je l'ai vu, il n'y a que quelques jours, répondit-elle ; il avait l'intention de retourner à Rome; je ne sais même pas s'il n'est pas déjà parti; dans tous les cas, il ne va pas tarder à s'en aller.

— Je voudrais le revoir, j'ai quelque chose à lui soumettre, ajoutait Benjamin Jacob, qui, à part lui, espérait que, si cet homme revenait, il pourrait, soit en le faisant parler, soit en l'observant, obtenir de lui quelques éclaii'cissemeiUs à propos du fait monstrueux qui l'indignait de plus en plus.

A mesure qu'il y songeait davantage, il se disait encore :

— Il est impossible que cet homme ne soit pas un agent de de Marbras ; qui sait même s'il ne faisait pas partie des voleurs qui sont venus dépouiller l'hôtel Beaupuy et si ce n'est pas lui qui, étant entré ici à la suite des gredins, était tout spécialement chargé de mettre à néant mon tableau, pendant que les autres dépouillaient le logis ?

LADiJi;riî:HE et la.molii

Ah ! ne rien savoir et avoir si grande soif de connaître la v('Tilé ! miirmiirnit le jeune peintre h part lui, en prenant son Iront entre ses deux mains, c'est iiorrible et cela me fait atrocement soullVir !

Tâchez do retrouver voire compatriote et de le ramener chez moi, s'il n'est pas encore parti, disait Hcnjaniin à IMa ; je désire le voir, j'ai heaiiconfi de choses très-inléressanles à lui montrer.

Pia répondit d'un air de si lionne foi qu'il en frisait la naïveté, et que quelqu'un de bien moins crédule que Benjamin y aurait été pris :

— Je vais de suite me mettre à sa recherche et, s'il est à Paris, je vous le ramène aussitôt que je l'aurai rencontré.

Pia prit, après cela, congé du maître, mais en se promellaiil bien, lors même qu'elle rencontrerait soit M. de Morbras, soit Salomé, de ne s'occuper, les concernant, de rien autre chose que de leur interdire, aussi bien à l'un qu'à l'autre, les abords de l'atelier du jeune homme.

Le lendemain du jour de leur arrivée, Mme Hélène devait fournir à son mari un puissant dérivatif aux douleurs d'artiste auxquelles il était en proie.

La jeune femme fut prise des douleurs de l'enfanlemenl et, dans la nuit qu suivit, elle mettait au monde un superbe garçon.

— Je savais bien que ce serait un fils que vous me donneriez, ma chère bienaimée ! s'écriait le jeune père tout plein d'une douce fierté en embrassant les mains de sa femme, pour se pencher, Tinslanl d'après, sur le fiont de l'enfant, qu'il osait à peine effleurer de ses lèvres.

Que je suis heureux, ma bien chère adorée, et que je vous remercie de toutes les juies dont vous me comblez I

Rosalie était auprès de sa maîtresse, l'entourant des soins que nécessitait son état, et Karll, après s'clre fait annoncer par sa femme, demandait la permission de venir complimenter ceux qu'il appelait ses maîtres.

— Il y a vraiment un bon Dieu tout spécial pour les honnêtes gens, disait l'ancien maquignon en s'approchant du berceau du nouveau-né ; quel beau garçon Mme Hélène nous a donne !

Du moment où Benjamin Jacob avait un fils, il appartenait aussi un peu, par droit de grande afi'ection, à Karll et à sa femme.

Il y avait trois ans et demi de cela que Rosalie avait aussi fait cadeau d'un solide héritier au beau Karll; cet enfant s'appelait Pierre, notre ami Pierrille étant son parrain ; il était bâli absolument sur le patron de son père et de sa mère : solide, énergique, volontaire, grand et fort, si bien qu'on lui aurait donné plutôt six ans que trois et demi.

Karll venait de conduire son fils dans la chambre de l'accouchée, et lui montrant le cher bambin, il lui disait :

— Regarde-le bien ; n'est-ce pas qu'il est beau ? Ne le touche pas, il est trop petit; sans le vouloir tu pourrais lui faire du mal; regarde ses petites mains, ses grands beaux yeux qui ne te voient pas encore et rappelle-toi bien, Pierre, que, si tu es né quelques années avant lui, c'est que le bon Dieu dont te parle quelquefois ta maman avait décidé que, tout en l'aimant de tout ton cœur, tu puisses aussi le protéger s'il en avait jamais besoin; en attendant, tu l'afTectionneras, ce mignon bébé, de la même manière que nous le faisons de Benjamin Jacob.

— Je l'aimerai beaucoup, répondit Pierre, mais je veux l'embrasser !...

— Approchez votre enfant du berceau de mon fils, disait cependant Mme Hélène en s'adressant à Karll : ces deux garçons-là doivent s'élever ensemble. Il faut donc qu'ils se connaissent dès la première heure; que Pierre, puisqu'il est déjà presque un homme, souhaite la bienvenue au petit Galixte, qu'il lui donne un gros baiser.

Ambroise Beaupuy ne trouvait plus un mot à dire, tant sa joie était grande; mais à part lui-même il murmurait :

— Quand les vieilles amitiés s'en vont, ou tout au moins sont prêtes à s'en aller, les jeunes poussent à leur ombre; l'organisation réglementée par la loi divine est une bien belle chose, et je suis vraiment heureux en pensant que, si je m'en vais bientôt, je puis compter qu'en dépit de mon absence les affections seront nombreuses et solides autour du berceau de cet enfant.

C'était Ambroise Beaupuy qui devait être le parrain du nouveau-né qu'on allait nommer Galixte, car M. Beaupuy portait ce prénom.

Malgré tout ce qui était arrivé de fâcheux dans l'hôtel Beaupuy, malgré la destruction du tableau de Benjamin Jacob qui gardait pour lui seul le chagrin qu'il ressentait de même que le désir qu'il avait d'en tirer une éclatante vengeance, le bonheur de cette famille, si étroitement unie, sembait s'affirmer chaque jour davantage et vouloir à tout jamais élire domicile dans cette maison remplie d'honnêtes gens.

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