CHAPITRE II
Prise en flagrant délit
Un homme ayant à peu près quarante-cinq ans, d'allure élégante, gravissait l'escalier branlant et peu soigné de la maison dans laquelle venaient de se passer les événements que nous avons racontés.
Cet homme était suivi de trois personnes.
La porte que la Fauvette avait laissée ouverte tout à l'heure laissait d'abord voir la Fauvette et sa fille, un peu plus loin un corps rigide sur un maigre lit : c'était le cadavre de Gaëtan, auprès duquel sa sœur priait, ainsi qu'elle le lui avait promis. ,
— Quelle est la femme qu'il faut arrêter ? demandait un des hommes, celui qui marchait à côté du personnage élégant qui, debout sur le seuil, venait de s'arrêter, désignant Hélène de Tremples d'une main sûre.
Celui qui venait de poser cette question était le commissaire de police requis par Henri de Bleutz pour arrêter sa femme, qu'il accusait d'être venue dans une
(^ 38 l/ADUi;rKUK liT LAMOIIH ,;
maison de lello rononiraée que cela suffisait pour qu'une ffîmme fût (l«'îshonorée dus qu'elle en francliissait le seuil.
Le comniissaiiT, requis par le niari de Mme llolrne vi conduit aussi par lui dans celte maison, vil aussilùt la jeune femme »mi prières au pied du lit ; il embrassa rapidement toutes les p(''ripétit's du drame qui se jouait dans le taudis, sur le seuil du(piel il.meUail le pied à la suite du mari (pii se prétendait outraf^é.
Il se retourna vers M. de lileutz, arr(*'lant sur lui un regard investigateur, pendant qu'il lui demandait :
— Kles-vous bien décidé ;\ ce (juc j'accomplisse l'acte pour lequel vous m'avez conduit ici ? Uélléchissez avant (|ue nous allions plus loin.
— Parfaitement, entièrement décidé ; il n'y a plus le moindre doute, reprit .M. de HIeutz; ma femme se trouve au milieu de la nuit, non-seul(îment dans une maison mal famée, mais encore le logis dans lequel nous sommes, vous savez sous quel litre il est désigné ti la police des mœurs. Ma femme est ici, à mon insu ; pour y venir elle s'est cachée de moi. Oli î je sais bien qu'elle a l'air de s'y être rendue pour faire la charité, pour apporter des consolations. On joue parfaitement la j comédie dans le cas où elle se trouve ; niaisje suis dans mon droit et je réclame le bénéfice de la loi qui protège la société, la famille, les institutions établies ; oui, Monsieur, étant dans mon droit, je veux (ju'on arrête cette femme!
Maintenant, Monsieur, reprit Henri de Bleutz, informez-vous quelle est celle qui, parmi celles qui sont ici, s'appelle Hélène de Tremples, femme de Bleutz ; vous serez convaincu que je ne fais point erreur, que la femme que je vous désigne est bien la mienne et que c'est elle que vous devez emmener, pour l'avoir trouvée dans une maison où ne doivent se rencontrer que les tilles inscrites à la police.
— C'est bien, reprit le commissaire qui, se retournant vers les agents qui l'accompagnaient, leur dit:
Arrêtez d'abord ces deux femmes, et du doigt il désigna la Fauvette et la Perle.
— Henri ! s'écria instinctivement la Perle, en tendant les mains vers M. de Bleutz qui était toujours à côté du commissaire et qui avait l'air d'être aussi stupéfait que l'était la Perle elle-même.
M. de Bleutz se demandait, à part lui, s'il était de son intérêt personnel d'intervenir au milieu des choses qui se passaient dans cette mansarde. La Perle venait de crier : Henri! elle avait tendu les mains vers lui, pour lui demander protection, aide, secours ; mais il rélléchissait, pesant le pour et le contre de ce qu'il devait faire, avant de dire un mot, de faire un geste, qui eussent pu lui faire prendre parti pour les uns plutôt que pour les autres.
— Allons ! plus vite que ça, dit le commissaire, en voyant que les deux femmes, après le premier moment de surprise, en arrivaient à résister aux agents et à se débattre entre leurs mains; allons, plus vite que cela !... finissons-en avec ces femmes.
Henri de Bleutz vit parfaitement la tournure que prenaient les choses, mais il resta immobile et muet.
— Madame, dit alors le commissaire, en s'approchant d'Hélène qui avait assisté à cette double arrestation, qui avait entendu les accusations que son mari avait, tout à l'heure, portées cxtntre elle, et cela sans .laisser paraître aucune émotion ; Madame, lui demandait le commissaire, est-ce vous qui êtes Mme de Bleutz ?
— Hélène de Tremples ! oui, Monsieur, c'est bien moi ; la femme de cet ^
L'ADULTERE ET L'AMOUR 39 Vk
homme qui dit s'appeler Henri de Bleutz, c'est encore moi, Monsieur, répondit la jeune femme, dont le visage rayonnait d'indignation en même temps que de volonté ; oui, Monsieur, je suis bien celle qu'on vous a désignée il y a quelques instants.
— Alors, Madame, reprit le commissaire, je me vois forcé de vous prier de me suivre. Monsieur, ajouta-t-il, et il montrait Henri de Bleutz qui restait toujours droit et raide sur le seuil de la porte de l'horrible logis, Monsieur a réclamé l'aide de mon ministère pour vous arrêter ; la maison où je vous trouve seule, celte nuit, ne me permet pas de lui refuser ce qu'il me demande.
— Seule ! fit Hélène, en quittant la position qu'elle occupait et en se relevant, car elle était à genoux au pied du lit de Gaétan ; non. Monsieur, je n'étais pas seule ; j'étais, il n'y a que quelques instants encore, avec l'agonie^ avec le repentir de mon frère , comme à présent je suis à côté de son cadavre.
Je ne connais pas la maison dans laquelle je me trouve, Monsieur, et, sa main se dirigeant vers M. de Bleutz. qu'elle désignait, elle ajoutait: Monsieur doit la connaître beaucoup mieux que moi, puisqu'il y a poussé par d'indignes manœuvres le malheureux qui y dort, maintenant, pour toujours ; néanmoins, je n'en suis pas moins prête à vous suivre, quoique je le regrette profondément : j'avais promis à Gaétan de Tremples, à mon frère, de faire auprès de son corps la veillée mortuaire et je suis profondément aftligée de ne point tenir les engagements que j'avais pris vis-à-vis de lui et de lui manquer de parole lorsqu'il n'est plus en état de me relever de mon serment -
— Ce semblant de religion envers les morts n'est qu'une tromperie, dit M. de Bleutz, faisant quelques pas en avant pour se mettre entre le commissaire et sa femme; ces beaux sentiments recouvrent, j'en suis certain, le désir de trouver un moyen de nous échapper,
— Vousvous trompez. Monsieur, reprit amèrement Mme Hélène ; si vous n'aviez pas pris le soin d'amener Monsieur, et elle désignait le commissaire, il est trèsprobable qu'il me serait arrivé malheur, grâce au milieu dans lequel je me trouve ; sa présence est une protection pour moi, une sauvegarde sur laquelle je n'osais j pas compter ; ne Croyez donc pas que je tente de m'y soustraire ; je suis j heureuse, pour moi et pour le corps de mon frère, que le hasard m'ait rais sous ( la protection d'un commissaire de police. j
Un prêtre entrait.
Lorsque Mme de Bleutz avait envoyé chercher cet homme par la Fauvette, elle ! était seule, dans une maison où tout lui répugnait : ce qu'elle avait vu, ce qu'elle devinait, ce qu'elle pressentait surtout ; son frère dont le repentir avait été sincère — hélas ! il est toujours un moment dans l'existence où on est appelé à avoir des remords, en face du mal qu'on a fait — le repentir de son frère lui avait mis entre les mains des choses précieuses pour la vengeance qu'elle poursuivait; pour la vengeance à laquelle elle s'était attachée comme à l'unique consolation qui lui restait ; donc, elle craignait d'exposer lespiôces précieuses qui étaient en sa possession, et pour elle-même elle avait peur ; aussi cherchait-elle à avoir quelqu'un près d'elle, quelqu'un qui n'appartînt pas au bouge dans lequel elle était.
Elle ne pouvait dire à cette femme deux fois hideuse, d'abord en raison de son passé et de l'existence qu'elle continuait à mener ; ensuite, parce qu'elle avait mis au monde, ainsi qu'elle le disait avec cynisme : plus mauvais, plus repoussant qu'elle-même, et c'était beaucoup dire ; Mme de Bleutz, disons-nous, ne pouvait
^ 40 LAi)ri/n:iiK i;i i/anku ii ^,;^
demander à colle mégère, à celte immonde crd-alnre, d'aller chercher il'honnrles gens par la rue, dans le voisinage, pour assisler k l'agonie de son frère et pour la prolè^'cr en vue d'èvenUialilès redoutables ; elle senlail qu'elle était dans le milieu on il pouvait surgir, à cliaquc instant, d'.'S événements mena«;anls pour elle.
Depuis qu'Hélène tenait, serrés sur sa poitrine, les papiers qui pouvaient lui aider à se défaire, d'une éclatante façon, de l'homme dr»nt on lui avait imposé le contact, Hélène avait grandement peur qu'à l'aide de quelque traîtrise nouvelle on ne lui arrachât les pièces précieuses que son frère venait de lui donner.
Elle avait donc fait appeler un prèlrc, en payant la complaisance de la vieille femme du prix que nous connaissons, pour avoir, à ses c«»tés, quelqu'un qui ne fût pas de I entourage de la Fauvette et des amis de sa Mlle.
En le vovc-^nl entrer elle lui adressa la parole en ces termes :
— Monsieur, je vous avais l'ail prier de venir jusqu'ici, alin que vous puissiez assister mon frère à ses derniers moments ; mais il est mort avant que vous soyez arrivé ; que Dieu ait son âme ! J'avais promis d'accompagner sa dépouille mortelle au cimetière, mais on m'arrête, mon père ; on m'emmène loin d'ici ; je ne puis donc accomplir les choses auxquelles je nrélais engagée ; aussi, je vous conjure de rester ici, auprès du trépassé, pour y occuper, en mon nom et pour moi, la place que je devrais ne pas quitter.
— Allez, ma lillc, allez où la loi vous emmène, répondit le vieillard en cheveux blancs : j'accomplirai le vœu que vous aviez fait.
— Je vous remercie, mon père, dit Hélène, en se penchant, encore une fois, sur le front du mort [)Our lui donner le dernier baiser.
Puis se tournant vers le commissaire, elle lui dit :
— Maintenant, Monsieur, je suis prête à vous suivre partout où vous voudrez me conduire.
Le commissaire de police était un de ces hommes qu'une longue pratique a rompu à l'étude de l'âme humaine ; pendant que la jeune femme avait rerais au prêtre le soin d'accomplir les choses promises par elle et dont elle était dans l'impossibilité de s'acquitter, il avait regardé, de son œil plein de finesse, qui découvrait facilement la vérité sous les apparences les plus trompeuses ; il avait regardé, tour à tour, Henri de Bleutz et Mme Hélène.
Quand la jeune femme lui eut dit : — Je suis prête à vous suivre, Monsieur, il lui fit signe de passer, devant et la façon dont il marchait à sa suite était tellement pleine de déférence et de pitié qu'on aurait plutôt dit un homme prêtant son assistance à une femme recoramandable, se trouvant en danger, qu'un commissaire de police arrêtant, au nom de la morale outragée, une femme mariée, trouvée, la nuit, dans une maison publique.
A peine la Perle et la Fauvette avaient-elles été entraînées par les agents de police ; à peine Mme de Bleutz avait-elle été emmenée dehors, par le commissaire qui l'entourait de politesse et même d'attentions, que M. de Bleutz, maintenant seul avec le prêtre, dans ce triste logis, se précipitait vers le lit sur lequel le cadavre de Gaitan dessinait une forme rigide sous le drap et sous la maigre couverture qui le cachaient.
Sous le mince oreiller, la cassette que Mme Hélène y avait remise, juste à la ^ placé où son frère l'avait prise pour lui en remettre les papiers, la cassette des- .^
L'ADULTÈRE ET LAMOUK
La vieille feiume i etourna s'eteudie avec ses bêies (paye Vï\.
sinait nettement ses formes anguleuses et M. de Bleutz allongeait la main pour s'en emparer.
Il passa cette main, sans respect et sans pitié, sous la tête du mort ; il en retira le petit meuble et la clé qui y était aussi, puis il s'empressa d'ouvrir le bijou incrusté de nacre et d'or.
11 était impatient, cet homme, de reconquérir certaines pièces qu'il savait être redoutables pour lui et, nous l'avons vu, pour en arriver là, il ne reculait devant rien, pas même devant la profanation d'un lit mortuaire.
A peine la cassette avait-elle été ouverte que M. de Bleutz s'écria d'une voix atterrée :
6me
Reproduction forinelleinont interdite
i;Ai)ri;ii;nK i;r i;am(h;ii
"'■fs
— Vide ! elle est vide !
Et la boite précieuse, s*écliappanl de ses mains, s'en lut, rebondissant sur les carreaux disjoints, jusqu'au fauteuil couvert de guenilles, d'où le chai et le cliieii s'élancèrciil en gro^Miant.
— Elle est vide ! répétait-il pondant que son visage disait son désappoinlemcnl, sa haine, sa colère à l'adresse de ceux qui lui avaient dérobé les papiers qu'il était venu chercher jusque-là.
Ah ! le misérable! s'écria-t-il; et dire qu'il est mortel (jue je ne puis plus rien contre lui, son trépas l'arrachant à ma vengeance ; je suis persuadé qu'il aura vendu mon existence, mon honneur, la quiétude de toute ma vie, à celle lemme qui l'assistait à ses derniers instants; oui, il lui aura livré tout cela pour mnc grimace d'alVcction, pour cette croix, signe d'oubli el d'indulgence, qu'il tient entre ses mains glacées el qui repose sur sa poitrine, comme une barrière infranchissable, entre ma haine et lui. Ah ! le misérable sot!
Il m'aura livré, pieds et mains liés, pour jouir de cette comédie donl on entoure la mort et les mourants.
Un doute traversa aussitôt son esprit:
— Est-ce la Perle qui s'est emparée de ces papiers, pour me les remettre, ainsi que je lui en avais donné l'ordre, ou bien sont-ils en possession d'Hélène? Ah ! si c'était Mlle de Tremples qui s'en fût emparée ce serait terrible pour moi !
Cette femme me hait ! je me suis emparée de sa fortune et si, un moment, j'ai pu arriver à dompter sa personne, depuis longtemps déjà je ne suis plus le maître ni d'elle, ni des écus qui lui restent; et, de quelque douleur que j'aie pu l'abreuver, quelque honte que j'aie pu déverser sur elle, quelque martyre qu'il m'ait été possible de lui imposer, je sais que je ne l'ai ni brisée, ni réduite ; elle est, plus que jamais, haineuse et vaillante en face de moi ; cette femme est mon ennemie, elle ne cherche <|u'une occasion pour pouvoir me rendre tout le mal qu'elle affirme avoir reçu de moi et elle saisira tous les moyens qui se présenteront pour me briser.
Elle tentera tout afin de me tenir en sa puissance, ainsi que je l'ai tenue un moment ; pas assez longtemps, hélas!
Et M. de Bleutz s'éloignait, à grand pas, de cette demeure qui portait au front le stigmate du vice autorisé, de l'impudeur tolérée, laissant le |»rétre seul auprès du cadavre de (laëlan do Tremples.
L'ADULTERE ET L'AMOUll
CHAPITRl'] Kl
M. de Bleutz chez la Perle
-Ml
La Perle, après avoir été arrêtée dans une maison de réputation trop connue, en fut quitte pour passer une triste nuit au poste, où on l'avait conduite, en compagnie de sa mère.
Quand elle rentra chez elle, le matin, ce fut en dissimulant, autant qu'il était possible, le désordre de sa toilette, qu'elle cachait sous un grand chnle qu'en passant elle avait pris chez une marchande d'occasion.
Cette femme était une amie d'autrefois, chez laquelle la Perle avait puisé ses premiers éléments de coquetterie, les premières armes de séduction qui, disait-elle, lui avaient porté bonheur !... Enveloppée de ce châle, le visage couvert d'une voilette épaisse, la fille à la mode eut bientôt regagné le brillant hôtel qu'elle habitait ; sa femme de chambre fut la seule, de tous les valets, qui sut la triste aventure qu'avait subie sa maîtresse.
Cette fille était, tout àlafois^ la camériste, l'aide, la confidente et la conseillère de la femme qu'elle servait.
De retour chez elle, la Perle tenait cà savoir, par de Bleutz ou par tout autre, ce qui était advenu, dans la maison qu'habitait sa mère et où elle avait relégué son ancien amant, pour qu'il y mourût loin d'elle, la Perle, disons-nous, qui voulait être renseignée touchant ce qui s'était passé, n'avait pas voulu faire défendre sa porte ; au contraire, après avoir fait une brillante toilette elle avait reçu tout le monde et avait ordonné qu'on fît bon visage à tous ceux qui se présenteraient.
Henri de Bleutz fut le premier qui vint frapper à la porte de la jeune femme ; elle était encore à sa toilette, il avait l'habitude d'entrer sans se faire annoncer ; ce jour-là il agit donc comme il en avait la coutume, et ayant fait un signe, de la main, à la femme de chambre, cette fille s'empressa de sortir.
Il demanda aussitôt à la jeune femme qui le boudait et lui en voulait amèrement du mutisme qu'il avait gardé la veille, quand elle l'avait appelé à son aide au moment où les agents l'emmenaient, ce qu'étaient devenus les papiers qu'il avait cru trouver renfermés dans la cassette.
— Tiens, tu me parles donc, aujourd'hui, reprit-elle, d'une voix acerbe, en attachant sur lui des regards qui n'étaient rien moins que tendres ; à l'aide de quel miracle as-tu donc retrouvé la parole ?
— Je ne plaisante pas ! reprit M. de Bleutz brutalement ; réponds-moi plus vite que cela, je te prie, et dis-moi ce que sont devenus les papiers dont j'ai besoin.
— Quel homme aimable! quel chevalier galant et courtois, reprenait la Perle, sans répondre aux questions que lui posait autoritairement M/ de Bleutz ; comme c'est gentil ce que tu me dis là ! tu me parles de tes paperasses ; avant tout il faut savoir où elles sont, et tu ne songes même pas à t'informer de la manière dont j'ai bien pu passer la nuit!
De Bleutz haussa les épaules.
r/AI)rLTKHI. I.T I.AMOI II
— Voyons, la INtIc ; c.o n'osl pas de loi qu'il s'a^'it on or moment, mais bien } lies papiers (jiie tu devais aller elierclier pour me les remettre. Ne vois-tu pas ce
que je souIVre ?
— Ah ! tu soull'res, monsieur de IMeul/,, el lu dai^^'iies mr. U\ dire ! Crois-tu, par hasard, que j'étais dans mes petits souliers, hier, quand on 'm'a arrêtée; (|uand lu m'as laissé emmener comme une créature de rien devant cette femme qui jouait à la sainte, pendant qu'on m'entraînait ainsi qu'on aurait pn le faire d'une coquine '/
Chacun son lonr, mon (îlier Henri, chacun son tour à souffrir un peu; si tu veux tes papiers, eh bien ! elierehe-les; il me semble que tu es assez grand garçon pour faire ta besogne loi-même.
— Cela finira mal entre toi el moi, reprit M. de Bleut/, je l'en avertis à l'avance; ç:a finira mal, trés-mal, si tu ne te décides pas à me dire où sont les papiers qu'il me faut !
Va Ton voyait que M. de HIeulz se contenait à grand'peine, tant la colère l)Ouillonnait en lui.
La Perle reprenait avec une allure insolente :
— Pourvu que ça finisse, de quelque façon que cela soit, j'y prendrai grand plaisir; vraiment, j'ai assez de loi, monsieur de lileutz; coramences-tu à comprendre que je suis lasse de ruiner les autres hommes à ton profit, pour toi seul, et cela pour que tu me laisses emmener au poste, comme une femme à qui tu ne devrais rien, pendant que tu poses pour le grand seigneur devant ta femme qui est une grande dame, elle !... el, pendant que tu mets la main dans l'entournure de ton gilet, dont j'ai rempli le gousset, en fille idiote que je suis ?
— Oh ! c'est comme cela que tu prends les choses ! fit M. de HIeulz d'une voix cassante et menaçante en même temps; eh bien ! nous allons rire, ma fille, c'est moi qui vais commencer la danse.
Ah ! tu ne le souviens que de quelques services d'argent que tu as été assez heureuse pour pouvoir me rendre ; lu n'as plus la mémoire de ce que j'ai fait pour toi el lu étales audacieusement ton ingratitude ; eh bien ! puisqu'il en est ainsi, je t'abandonne !... Avec le caractère que tu possèdes, je ne t'en donne pas pour bien longtemps avant de te voir plus pauvre que ne l'est la mère, quoique lu sois aussi rapaceet aussi voleuse que l'est la Fauvette, qui possède au suprême degré ces éminentes qualités.
— Allons donc ! fil la Perle en levant les épaules el en ébauchant un éclat de rire qu'elle ne mena point à bonne fin, allons donc ! Est-ce que la Perle peut être pauvre, tandis qu'il y aura encore dans le monde des imbéciles et des hommes riches dont elle saura mettre les passions en coupes réglées ?
— Tu ne te connais pas loi-même, ma petite, et voilà par oiî lu périras ; ta trente-cinquième année est sonnée à toutes les horloges el, pour le métier que lu fais depuis longtemps, lu n'as plus la jeunesse nécessaire ; sans moi, tu serais placée dans le régiment des vieilles gardes et l'heure de la retraite aurait sonné pour loi.
— Ah ! répliqua la Perle en tournant son gracieux visage vers la glace de sa toilette ; laisse donc ! tu ne sais pas ce que tu dis ; je suis encore jolie, je le serai longtemps et, lu auras beau faire, j'aurai ma cour, sur laquelle je prélèverai tous les impôts que bon me semblera.
— Bah ! fit de Bleutz en levant les épaules et en ricanant, pendant que la L jeune femme continuait à se regarder ; tu ne sais pas de quel poids sont les ^
'sa
■iJ
paroles mauvaises, surtout quand elles ont, pour remuer le monde joyeux, un levier comme ton acte de naissance ; laisse faire, la Perle, j'aurai bientôt démoli la réputation de beauté que j'ai édifiée pour toi, el dont tu parais si fière que tu en as oublié les services que je t'ai rendus.
Ah ! tu as peur de la misère ! il te faut de l'argent pour le jeter à pleines mains comme si tu avais à ta disposition tous les trésors de Golconde ; la gêne même te fait peur, et lu parles de rompre avec moi, sotte fille ! qui donc t'amènerai!, pieds et poings liés, les jeunes hommes qui entrent chez toi les poches remplies et le cerveau chargé d'illusions ? Qui te les conduirait, ces gens naïfs dont les largesses composent la plus solide part de tes revenus ? Qui te les livrerait pour que tu les dépouilles, aussitôt que je ne serai plus là ?
La Perle se taisait ; les paroles de M. de Bleutz lui avaient donné fort à réfléchir; elle baissait la tête, se demandant, dans le secret de son esprit vicieux, si, en effet, elle avait autant besoin que cela du mari de Mme Hélène et s'il lui fallait le supporter, ainsi qu'elle l'avait fait depuis des années déjà.
— Au fait, reprit de Bleutz, tu fais bien de m'ouvrir la porte par laquelle je vais sortir des entraves qui me pèsent; la porte dont je vais profiter pour te tourner le dos atout jamais ! Je trouve mon avantage à cet arrangement. Quant à toi, je ne te donne pas six mois pour aller retrouver la Fauvette, rue des Gravilliers ou ailleurs, mais inévitablement dans un milieu comme le sien.
A cette menace immédiate, la jeune femme tressaillit ; elle avait peur de se retrouver seule et, dans ce moment, elle grandissait, au dedans de son esprit, la valeur et l'importance de l'aide que lui avait prêtée M. de Bleutz.
Celui-ci poursuivait :
— J'ai découvert, il n'y a pas encore une semaine, un vrai trésor de jeunesse et de beauté, pas encore vingt ans ! de l'esprit, de la grâce et un caractère d'enfant, toute désireuse de recevoir de bons conseils; ces conseils je les lui donnerai. Dieu merci ! je suis dans une situation qui me permet de lancer une jolie fille et de lui ouvrir le chemin qui conduit à la fortune.
Adieu, ma fille, dit de Bl.^utz en se levant et en se dirigeant vers le meuble sur lequel il avait déposé ses gants et son chapeau ; adieu, bonne chance et sans rancune. Tu m'as rendu service, car c'était bien lourd, sais-tu, d'avoir à maintenir la réputation de jeunesse et de beauté d'une femme qui n'est plus jeune du tout et dont les charmes respectables ont aussi pas mal de vices rédhibitoires.
La Perle fut effrayée à l'idée de voir M. de Bleutz l'abandonner, pour s'occuper d'une autre femme ; aussi, au moment où il mettait la main sur le bouton de la porte pour s'en aller, elle se leva et courut à lui.
— Sans cœur ! fit-elle, il le ferait comme il le dit ! et, saisissant la main de M. de Bleutz, elle le ramena jusqu'au fauteuil qu'il venait d'abandonner; elle l'y poussa doucement et lui dit, en se mettant bien en face de lui, pendant qu'elle appuyait ses deux mains à ses épaules:
— Sais-tu, Henri, que tu n'es pas du tout gentil pour moi ?
— Les papiers? demanda M. de Bleutz, en prenant les mains de la jeune femme et en l'attirant jusqu'à lui pour l'embrasser sur les cheveux, afin de lui bien prouver que la paix était faite ; les papiers, où sont-ils ?
— La Fauvette m'a dit que la cassette était sous le traversin de Gaétan.
— Cette cassette était vide ! répliqua aussitôt M. de Bleutz.
— Pas possible ! la vieille m'a affirmé qu'elle était pleine de papiers.
'■tt.
4rt LADIJLTKHK KT I/AMolll
— Quand je le dis qu'elle était vide, c'est qu'elle l'était ; je l'ai ouverte, je sais bien qu'il n'y avait rien dedans, afllrma, encore une fois, M. de IJleulz.
— Hier soir les papiers y étaient encore, j'en suis sfire ; mon horrible inére me l'a dit ; si «|uand tu es arrivé les papiers avaient disparu, c'est que ta femme les avait pris ; c'est elle qui les a.
— Ne serait-ce pas pluiût la Fauvette qui se les est appropriés, espérant me les vendre Ir^s-cber? demandait M. de IMculz. Pour de l'argent, tu le sais, celte vieille créature est capable de tout.
Il vaudrait mieux qu'ils fussent dans les mains de la Fauvette que dans
celles de ta femme ; du côté de la vieille ce ne serait jamais qu'une mince question d'arpent ; si clic s'en est emparée, comme lu le crois, ce ne peut rire que pour l'obliger à lui donner quelques louis ; ce qui est peu pour toi devient beaucoup pour elle.
H faut les ravoir à tout prix, sans cela nous sommes perdus tous les deux,
s'écria Henri.
Si c'est ma mérc qui les cache, il ne sera peut-être pas bien facile de les
lui prendre; mais enfin cela se fera, dit la Perle ; par exemple, s'ils sont entre les mains de Mme de Bleulz, cela pourrait n'être pas tout à fait aussi aisé.
Je le crains, reprit de lileutz ; pourtant, de deux choses l'une, ou elle
reculera avant de mettre au jour les choses qui étaient dans la cassette et cela parce que, depuis dix ans, elle porte le même nom que moi, ou bien elle ne redoutera pas le scandale qui résulterait, pour elle autant que pour son mari, de la connaissance des pièces qu'elle possède.
Maintenant, envisageons le revers de la médaille : si elle a pris les papiers que je n'avais jamais pu obtenir, ni toi non plus, de la faiblesse de son frère, faiblesse qui pourtant était bien grande à ton égard ; si elle a conquis tout cela, avec la ferme résolution de se venger de la Perle et de ton très-humble serviteur, eh bien! ma fille, nous sommes enlièremenl perdus, à moins que nous ne trouvions un moyen, quel qu'il soil, même en ne perdant pas une minute pour nous arrêter à faire' un choix, qui nous permette de lui arracher toutes ces choses, avant surtout qu'elle ait pu en révéler rexislence à qui que ce soit.
Je commence à craindre que cette recherche ne soit hérissée de difficultés,
ajouta la Perle, surtout depuis que Mme deBleutz n'est plus dans son hôtel, sous le même toit que son mari , c'est-à-dire à portée de ta main et sous le coup j immédiat de tes volontés ; elle est bien capable de confier ces papiers à quelqu'un j qui pourrait être redoutable pour nous : ce qui t'atteint me touche ; sais-tu quels ) sont les amis de Mme de Bleutz ? C'est de ce côlé-là qu'il faut porter ton attention ; ! c'est par là qu'est le danger, c'est par là qu'il faut veiller. (
) Je ne connais aucun des amis de Mme de Bleutz, reprit Henri ; elle vivait j
î fort retirée, dans la partie de l'hùtel qu'elle s'était réservée, et jamais personne ( ) ne venait la voir chez elle. !
î -- Enfin, nous aviserons ; pour le moment, il faut toujours savoir si la vieille « Fauvette n'a pas les papiers que tu cherches.
— Madame, dit la temme de chambre, en soulevant là portière du cabinet de | ' toilette . Madame, n'ayant pas refusé sa porte, il y a déjà quelques personnes j ) au salon, qui attendent Madame et qui désirent la voir. j î — Va, ma petite, dit de Bleutz, et sois gracieuse pour ton monde ; dans la j
position où je me trouve, on ne sait jamais de qui on peut avoir besoin. ^
— On tâchera, répondit la Perle ; la paix est faite, n'est-ce pas ? deraanda-t-elle, en le questionnant du regard, pendant qu'elle lui souriait.
— Tu le vois bien, puisque je te dis d'être gentille, sans distinction de gens, pour tous ceux qui viennent chez toi.
— Alors à bientôt, dit-elle, je t'attendrai.
Et précédée de sa fidèle soubrette, qui soulevait les portières devant elle, la Perle se dirigea vers le salon où l'attendait son cercle habituel d'adorateurs et de soupirants.
La Fauvette avait été rendue aux pavés de Paris en même temps qu'on mettait sa fille en liberté ; la vieille femme s'était acheminée lentement vers son logis de la rue des Gravilliers, tout en songeant au spectacle qui l'y attendait.
Elle atteignit enfin la rue des Gravilliers et, quand elle se trouva en face de la maison dans laquelle elle avait pour logement un taudis, elle hésita un instant avant de monter.
— Ce n'est vraiment pas gai, dit-elle, de songer qu'il y a un mort là-haut et qu'on ne va pas m'en débarrasser tout de suite. Encore un jour entier, encore une nuit tout au long, qu'il me va falloir rester en face de ce cadavre ! Au plus tôt qu'on puisse venir l'enlever, on ne viendra jamais avant demain. Ah ! les morts fatiguent réellement les vivants !...
Ma foi ! tant pis ! conclut-elle, je vais monter tout de même ; les bêtes doivent avoir faim ; il ne faut pas les laisser jeûner.
Et, de son allure paresseuse, de son pas traînant, elle gravit l'escalier qui conduisait à la chambre ; le prêtre priait toujours auprès de la dépouille mortelle de M. de Tremples.
— Je vous demande pardon de vous déranger, dit la Fauvette au vieillard, mais je voudrais bien savoir ce qu'est devenue la jeune femme qui était ici quand je suis allée vous chercher?
— Dans quelle intention me faites-vous cette question ? demanda le vieillard en relevant la lùle et en attachant un regard questionneur sur la mère de la Perle.
Cette femme se fit aussitôt un visage plein de componction, de tristesse, sur lequel l'honnêteté s'inscrivait en toutes lettres. La Fauvette était une habile comédienne, et elle en donna la preuve en cette occasion; au reste, elle n'avait pas eu la jeunesse que nous lui connaissons sans avoir été appelée à jouer souvent la comédie, et il lui restait quelque chose de cet art de tromper les gens.
Seigneur Jésus ! répondit-elle, en levant les yeux au ciel, c'est tout simplement parce que je craignais qu'il ne lui soit arrivé des choses malheureuses; son mari venait d'entrer avec des personnes de la police ; son mari est un méchant homme, monsieur le curé ; je le connais depuis longtemps, moi, et je sais qu'il voudrait la savoir morte, dût-il encore lui en coûter quelque chose, et cela parce qu'il a l'ambition de s'emparer de son argent; je redoutais qu'il se fût passé de vilaines choses à son encontre.
— Vous connaissez donc cette dame ? demanda le vieillard à la Fauvette ?
— Certainement que je la connais, reprit-elle vivement !
— Savez-vous, demanda alors le vieillard à la Fauvette, si la personne à laquelle vous vous intéressez a parmi ses amis quelqu'un à qui on pourrait faire savoir, sans retard^ ce qui lui est arrivé?
— Certes, oui, répondit la Fauvette.
— Donnez-moi leurs noms et leurs adresses, reprit le vieillard, je me propose d'aller les voir.
iH L'Aniii/rf:HK i:t la m nr h
— Puisque vous avez riiilenlion de voir les amis de Mme de Bleutz, je eroi» que j'ai trouvé' un moyen de les l'aire venir iei.
— Lequel? demanda le prèlre.
Si j'allais eliez toutes les personnes «jue je connais pour être des amis de
Mme de Bleutz et si je disais à chacune d'elles : — M. (iadan de Tremples vient de mourir ; Mme Hélène de HIeulz, qui l'a assisté dans ce moment terrible, V0U8 prie d'accompagner le convoi de son Irère ; oh I je suis entièrement convaincue que pas un de ceux à qui je dirais ces choses ne manquerait de v»'nir.
— S'il en est ainsi, allez, ma bonne dame, allex I reprit le prùlre. La Fauvello avait raison, Mme de Bleutz avait réellement des amis qui lui
étaient prolondéineul dévoués.
Pendant lon{jjtemps, la Fauvette avait été chargée, par sa lille, d'épier les (lémarclies de Mme de Bleutz, pour le compte de son mari et pour celui de la Perle ; c'était ainsi qu'elle était arrivée à connaître le nom, l'habitation et môme le visage de quelques-uns de ceux (jui étaient restés fidèlement affectueox à Mlle Hélène de Tremples.
Ce l'ut chez ceu.K-là que la Fauvette se rendit.
Sur la place Vinliiuille, à l'angle d'une des rues qui y aboutissent, dans un coquet i)etit hôtel qui s'élevait entre cour et jardin, vivaient, abrités dans leur bonheur comme en une retraite inviolable, deux êtres charmants, le mari et la femme, qui avaient pour Mme de Bleutz la plus sincèce des amitiés.
Uichard Derock était un écrivain de grand mérite qui poitait très-haut le respect de lui-même et de sa plume ; aux environs de la quarantaine, il y avait déjà louf^temps qu'il s'était fait une large place à la tête des littérateurs en renom de son époque; sa femme, Blanche Derock, était une mignonne cl gracieuse personne de dix-neuf ans, qui avait fait, en prenant son mari, un mariage d'inclination.
Blanche était créole ; elle avait apporté des Antilles, pour faire le bonheur de Richard, une splendide fortune et les deux plus beaux yeux noirs qui se fassent I jamais implantés en France au nom de l'amour.
j Le mari et la femme étaient de bons et sérieux amis pour Mme Hélène. ! Au faubourg Si-Germain, dans une des rues les plus silencieuses, les plus ; calmes, les moins fréquentées, aux environs de la rue de Babylone, il y avait, \ dans une grande et monacale habitation, un vieillaud, vieux légiste enfoui jusqu'au i cou dans les recherches et les commenlaires auxquels il se livrait depuis de ( longues années.
N Ambroisc Beaupuy personnifiait, d'une façon remarquable, cette vieille ' bourgeoisie d'avant quatre-vingt-treize, qui aida si puissamment au succès de la ( Révolution. Cet homme était un type de loyauté, de calme et de fermeté, devant j lequel les plus bouillants et les plus terribles avaient souvent été forcés de reculer. La droiture et la constance dans le bien sont^oujours une force qu'aucune épée ' n'est capable de renverser, une vaillance que rien ne peut faire reculer, i Hélène était la fille d'une femme belle et sérieuse qui était morte de bonne ( heure ; cette femme était la seule qui eût jamais fait battre le cœur d'Ambroise I Beaupuy, alors qu'il n'avait que vingt ans.
( Hélène avait eu aussi pour père le meilleur et le plus sincère des hommes ; cet i homaie avait été le plus fidèle comme le plus constant ami du légiste. j Hélène, en récoltant, comme la part la plus précieuse de son héritage, cette ( affection sans pareille, grande comme tout ce qui est sans tache, ardente j ■L comme ce qui est immuable et sans faiblesse, se demandait parfois si elle n'était ^
Et allougeaut la main vers le plateau que lui teudait ?ûu valet de chambre. . (page il»)-
pas le soûl point affectueux qui rattachât le vieillard à l'existence et au monde, le seul par lequel il vivait encore, puisque, en dehors d'elle, personne n'était capable de Témouvoir.
Quand elle entrait dans le cabinet d'Ambroise Beaupuy, dont l'air était imprégné de cette odeur qui se dégage de la poussière des vieux papiers et des antiques parchemins, il repoussait sans regret, presque avec joie, le volume qui était devant lui et, tout le temps que la jeune femme passait dans celte pièce sombre, à l'atmosphère épaisse, elle lui paraissait être resplendissante et toute pleine de ce soleil des jeunes années qui fait revivre, avec tous leurs attraits, ^ les plus lointains, les plus frais souvenirs.
Reproduction formellement interdite
2* SlilRlË
^ 50 I/ADULTKUK ET LAMul H
Ce vieillard cHail, pour le moins, autant que Uicliard Derock el sa femme, lin (les SL^rieux amis de Mme de Hleulz.
Dans la rue de Laval, à deux pas de la barrière des Martyrs, dans une de ces grandes maisons que la spéculation parisienne bdtit chaque jour davantage, Ijahitait, mais par exemple tout à fuit en haut, habitait, diîsons-nous, un jeune liominc (jiie le jour splendide de la demcuro avait ^'agnô et retenu.
Il était donc Tun des hôtes des ateliers de la grande demeure ; il avait vingtsept ans et possédait tout i la fois un esprit eharniant, un co-iir d'or el une paresse qui était passée en proverbe ; de plus, il avait un vrai talent qui ne manquait pas de prôneurs ; avec cela, le souvenir des vingt-sept ans qu'il avait vécu et qui avaient été féconds en aventures de toutes sortes : en joies, en chagrins, ! en revirements de fortune, toutes choses qui avaient donné au jeune garçon une j originalité charmante et une philosophie qui ne s'émouvait absolument de rien. ) 11 n'avait pas en lui d'ardeur dénigrante, pas plus pour les personnes que pour ; les œuvres de ses rivaux, et il ne s'étonnait que lorsqu'il rencontrait un peu de i bonne amitié ou quelque franche sympathie sur son chemin. \
Mme de Bleutz et Benjamin Jaeob s'tUaienl rencontrés à plusieurs reprises
chez des amis communs; une bonne et franche sympathie était aussitôt née entre
( eux deux et, avec le temps, cela était devenu une sérieuse aflfection.
j Dans celte amitié, Benjamin, qui avait été sevré de toute tendresse réelle
depuis qu'il était au monde, mit son âme entière ; il y employa toutes ses facultés
I aimantes, el il était si riche de ce côté-là, ayant jusqu'à présent si peu reçu,
mais aussi si peu donné, qu'il dépensait en millionnaire. ( Après s'être élevé seul, sans caresses et sans famille, ilss trouvait tout à coup j si fortuné de posséder la bonne affection dont Mme de Bleutz lui faisait largesse qu^il s'était pris à l'aimer de toutes ses forces, et il lui semblait trouver, ci-Terraées dans celte amitié, toutes les richesses d'esprit et de cœur qui étaient enfouies en lui du plus loin qu'il pouvait se souvenir; en effet,, jusque-là il n'avait jamais-eu l'occasion de leur donner l'essor ; aussi s'y appliquait-il à cœur-joie.
Si Hélène de Tremples était pour Ambroise Beaupuy tout un noble el cher passé, elle était comme le rayon lumineux d'un avenir sans ombre pour Benjamin Jacob.
La Fauvette, sans s'être appliquée à déduire le pourquoi de toutes les affections qui entouraient la jeune femme, n'en avait pas moins senti, instinctivement peut-être et avec la finesse qui lui appartenait en propre, que la plus active de ces atfeclions sérail celle de Benjamin ; aussi avait-elle résolu d'averlir le jeune homme en dernier lieu, bien persuadée qu'elle était que ce serait encore lui qui arriverait le premier à l'endroit où Mme Hélène était censée l'appeler.
Cette étude une fois achevée, la Fauvette se rendit d'abord chez le vieux Monsieur du faubourg Saint-Germain, ensuite place Vintimille chez Richard Derock.
Cela fait, elle se dirigea vers la maison qu'habitait Benjamin Jacob, puis elle revint tranquillement chez elle, rue des Gravilliers.
Quand elle y arriva, le jeune homme y était déjà ; il était pâle, mais ses yeux \ brillaient d'une fièvre étrange ; il connaissait l'arrestation de Mme Hélène : le j vieillard qui priait auprès du cadavre de Oai'tan venait de l'en instruire. j Cet homme avait toutes les peines du monde à arrêter le désir de vengeance ;^ immédiate que son récit avait allumé au cœur du jeune homme.
.^î^ . éM
— Attendez, lui disait-il ; attendez, je vous en conjure, que ceux qui comme vous ont de l'amitié pour Mme de Bleutz se soient rendus ici ; vous vous entendrez tous ensemble pour lui venir plus utilement en aide ; croyez-moi, n'agissez pas seul ; on est toujours moins fort quand on est isolé, et il n'est pas jusqu'à votre ardeur et jusqu'à l'e-ccès de votre jeunesse et de votre emportement qui pourraient devenir un grief de plus contre la malheureuse femme.
Benjamin Jacob, en dépit des sages conseils qui lui étaient donnés, n'en avait pas moins grand'peine à se contenir.
D'horribles tableaux se présentaient à son esprit : il voyait sa jeune amie conduite en prison et mêlée à des femmes dont l'existence honteuse devait faire un objet d'horreur pour elle ; il la sentait se désespérant, ne comprenant rien à ce qui se passait autour d'elle, mais pleurant, soutfrant et appelant ses amis à son aide.
Il la suivait en pensée jusque devant un juge d'instruction^ dont le devoir était de fouiller toute son existence et jusqu'à son àme, pour tenter d'en faire jaillir une lumière honteuse qui n'y avait jamais été.
Il la voyait encore, à la suite de tout cela, traînée devant un tribunal, ainsi qu'on aurait pu le faire d'une femme perdue, et cela pour avoir été arrêtée la nuit dans une maison infâme !...
Le candide et loyal visage d'Hélène lui apparaissait alors ayant un amer, un triste sourire de découragement sur les lèvres, pendant qu'elle avait des éclairs de mépris dans les yeux ; mais il y avait un tel désenchantement de la vie dans l'expression tout entière de la face et du corps de la jeune femme que Benjamin sentait bondir en lui toutes les ardeurs protectrices dont son cœur était rempli pour son amie.
Toutes ces choses s'agitaient, troublant l'âQie de Benjamin, et il est douteux que le vieillard eût pu contenir longtemps encore ses légitimes emportements, si la porte du misérable logis ne s'était ouverte, pendant que, sur le seuil, apparaissait le calme et loyal visage d'Ambroise Beaupuy.
Le front du vieillard resplendissait dans l'ombre sous les boucles épaisses de ses longs cheveux blancs qui retombaient sur ses épaules.
Il s'avançait de ce pas majestueux de ceux qui ont toujours porté de nobles pensées et qui ne se sont appliqués qu'à des actions irréprochables. Le cadavre, le prêtre qui priait à côté de lui, frappèrent aussitôt ses yeux, et il vint s'incliner devant cette grande majesté de la mort, qui semble illuminer tous les fronts qu'elle touche, même chez ceux qui ont été les plus coupables.
Ambroise Beaupuy venait aussi d'apercevoir Benjamin Jacob et il s'approchait de lui, la main tout ouverte; il le connaissait pour être un des amis les plus dévoués de sa chère petite Hélène.
Alors, le jeune homme, en proie à une violente émotion, la voix pleine de ces notes métalliques que prêtent aux organes graves et puissants les fortes émotions longtemps contenues, dit à Ambroise Beaupuy ! ,
— Mme de Bleulz vient d'être arrêtée ici ! Ambroise Beaupuy releva la tête lentement, promenant autour de lui le regard
qu'il tenait tout à l'heure abaissé sur le cadavre de Gaétan ; puis il regarda d'un œil calme le jeune homme, qui lui disait une chose si extraordinaire qu'il lui semblait qu'elle devait être impossible.
— Vous vous êtes mal exprimé ou je vous ai mal compris, dit-il ; ce que vous (^ m'apprenez me paraît si fort, si étrange...
I/AI)IILTI>.HK KT LAMOni
— Oui, n'' pria il Mt'iij.'iniin avec imprliiosilû. oui, Madadic di; IJItnilz a rli^ arrt^lée, celle luiil, dans hi maison où nous sommes; eelle maison est un repaire de lUIes de mauvaise vie et de gareons qui les protègent ; elle assistait à l'agonie de son frire cl, voyez, dit-il, en soulevant ledrap (jni recouvrait le mort, dont la l'ace apparut aux yeux du vieux légiste ; oui, voyez (lai-tan de Tremples et reconnaissez, comme moi, que jusqu'à la fin cet homme aura été fatal à sa sœur.
— Kn efl'et, reprit Ambroise Heaupuy, jusqu'à son dernier soupir il lui aura fait du mal. Pauvre lillelle ! elle a longtemps et beaucoup soufl'ert du fait des mauvais agissements de cet homme.
En disant ces (pielques mots il arrêtait son regard, sévère mais juste, sur le masque du cadavre, comme s'il avait voulu lui demander compte de toutes les mauvaises actions qu'il avait commises, de tous les malheurs dont Hélène avait été accablée, à cause de lui et par lui.
— C'est M. Henri de Bleutz, reprenait Benjamin, (|ui a conduit ici le commissaire de police, dont il avait requis l'assistance; c'est lui qui a [)réparé et ordonné l'arrestation de sa femme, en laison de ce qu'il l'avait trouvée, la nuit, dans un lieu infâme ; il a même ajouté que la présence de son frère n'était point une sauvegarde pour elle ; au contraire, môme, puisque, tant qu'il aurait été de ce monde, il ne se serait appliqué qu'à la perdre.
Quanta la mortde M. de Tremples, c'est un accident, a-t-il dit; s'il est mort, c'est que cela devait arriver, son heure était marquée ; le hasard a de telles coïncidences qu'il a fait trépasser le frère pendant que la so'ur avait donné rendez-vous, ici, pour toute autre chose que pour lui fermer les yeux.
— Ah ! c'est M. de Bleutz qui a conduit le commissaire auprès d'Hélène, après avoir requis son assistance, dit Ambroise Beaupuy ; j'aime mieux cela; il est toujours pénible d'avoir à ajouter une honte de plus suruncerciieil ; quel que soit, au reste, le plus ou moins de valeur de l'homme qu'on y a couché ; la vengeance, dlMnèm.^qie les p!ii-i légitimes et les pi is juUes roprésai!!;;, doit toujours s'arrèicr m face d'uu cailavro ; aus>i S!iis-j.i [uesquo heureux que (i.ië:an de Tremples n'ait ()as comiuis cette dernière infamie, de joindre un f!;Ss!ionncur d.^ plus à rexislcnce déjà si malheureuse de Mlle de Tremples.
Mais puisque l'homme auquel ma pauvre enfant avait apporîé, tout à la fois, sa fortune et sa vie pure, n'a pas trouvé que c'était assez de l'avoir martyrisée à l'ombre de son toit; de l'avoir en partie ruinée, sous prétexte qu'il était le maître d'elle et de ses écus; puisque cet homme se permet encore d'éveiller le scandale autour d'une si chaste existence et d'appeler une flétrissure nouvelle sur cet être si parfaitement honnête, généreux et bon, c'est à nous que revient, de droit, le devoir de défendre la pauvre femme; c'est à nous aussi qu'il incombe de la venger ! et nous ne ferons pas défaut à notre mission.
— Protégez-la, vous. Monsieur, s'écria Benjamin ; protégez-la et défendez-la, vous dont le nom et re\istence sont, à eux seuls, une égide invincible ; défendezla, vou§ dont les cheveux blancs seront, aux yeux de tous, une caution du désintéressement de votre aff'ection pour elle.
Il paraît, reprit tristement le jeune homme en souriant avec amertume, que, lorsqu'on est jeune, on ne peut aimer une femme sans la compromettre ; qu'on ne peut la défendre sans lui être nuisible, parce qu'on est suspect devant l'esprit des autres. Où allons-nous? grand Dieu! ajouta-t-il, en se tordant les mains ; de quelles âmes vulgaires et mauvaises l'espèce humaine est-elle donc composée qu'il faille se cacher pour aimer ce qui est grand et noble, pour qu'on en soit
réduit à dissimuler, comme on le ferait d'un crime, ce qu'on porte de loyal et de bon dans le cœur !
Vous, Monsieur Beaupuy, protégez Mme Hélène, moi je vengerai ; c'est la part que je me réserve.
— C'est la mienne aussi ! disait Richard Derock qui venait d'entrer et qui avait entendu les dernières paroles que Benjamin Jacob venait d'adresser au vieil ami de Mme Hélène.