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CHAPITRE IV

Les nouveaux Amis de Mme de Bleutz

Quand Mme Hélène, accompagnée du commissaire de police, se trouva dans la rue, sombre et déserte à cette heure, et qu'elle vit^ en face de la porte qu'elle venait de franchir, une voiture dont on lui ouvrait la portière, elle regarda l'homme qui l'accompagnait et qui mettait tant de douceur et de formes dans l'accomplissement de son mandat, et son regard était chargé de questions.

— Veuillez monter, dit le commissaire de police qui suivit la jeune femme el prit place à ses côtés. Madame, ajouta-t-il, permettez-moi de vous donner quelques explications ; après cela, j'espère que vous m'autoriserez à vous questionner quelque peu.

— Parfaitement, répondit Mme Hélène.

Le commissaire de police poursuivait :

— Dans la position que j'occupe, on est souvent appelé à voir d^s choses fort extraordinaires ; il y en a de toutes les sortes et, dans le nombre, il s'en trouve parfois qui sont très-pénibles, même pour nous : c'est le cas dans lequel je me trouve aujourd'hui.

Pour une cause ou pour une autre, je n'ai point approfondi le mobile qui vous y avait conduite ; vous étiez dans une maison où une femme honnête ne saurait se trouver sans danger pour elle et pour son honneur. ♦

Votre mari a été informé de votre présence dans ce lieu inqualifiable je ne sais par qui, je ne sais comment ; mais il avait le droit pour lui : la loi accorde au mari le droit de faire arrêter sa femme quand elle est hors de chez elle, la nuit, en cachette, sans son assentiment et surtout quand elle se trouve dans un endroit semblable à celui où vous étiez.

M. de Bleutz a donc demandé votre arrestation, il a requis mon ministère pour constater l'endroit où vous vous trouviez et, vous l'avez entendu, il a môme affirmé que, si, à notre arrivée, vous étiez dans la chambre de votre frère, il y avait d'autres portes dans le couloir; il a dit aussi qu'il avait été heurté par un homme qui fuyait, dans l'ombre, au bruit de nos pas qui se faisaient entendre à ^

i/ADiîi/rKiiK i:t i;amour

(juclquos nuMn's tl»' l'cMiiiroil où vous t'tii'z. J'ai «H6 l'orct; de lairo droit k sa rcclainalion, el voilà pourquoi vous êtes arrèltie et accusée d'adullùre.

— Je vous remercie, Alousieur, dit alors Mme llélèno avec douceur, nonscu!(MiiiMil des fonups liicuvcillarilcs que vous avez employées vis-à-via de moi, mais encore dos explications que vous voulez bieu rue donner.

— Maiiileuanl, Madame, voulez-vous bien me dire, à votre tour, si vous savez quel esl le but que se propose d'atteindre M. votre mari, en vous faisant arrêter d'une manière qui ne peut qu'amener i)eaueoup de scandale autour du noni que vous portez l'un et l'aulre?

— La baine et l'intérêt sont deux leviers bien forts, Monsieur, lorsqu'ils se trouvent réunis aux mains d'un bomme qui ne recule devant rien pour arriver à l'aecomplissenienl de ses volontés. iM. de Bleutz a de grands besoins h satisfaire ; depuis un certain temps, je me suis énergiquement refusée à donner ma sif^nalure et, quoi que ce soit qui puisse arriver, k l'avenir, je me suis promis de ne pas la donner davantage; de plus, Monsieur, depuis dix ans j'ai beaucoup trop soulk'il du fait de cet liomme ; j'ai subi trop de tortures venant de lui pour qu'il ne m'en veuille pas énormément de tout le mal qu'il m'a fait.

— Je vous crois, Madame, reprit le commissaire de police qui, en effet, prenait quelque intéièt h la cause de Mme de HIeutz.

Madame, ajoula-l-il, M. de Bleutz me paraît être un ennemi terrible pour vous et, dans ce moment-ci, la première mancbe me fait l'elTet de lui être acquise, dans la partie déloyale qu'il joue contre vous ; cniyez en mon expérience des cboses de la vie, des plus tristes comme des plus bonteuses; réunissez toutes les preuves que vous pouvez avoir de votre innocence à laquelle je crois ; ne vous laissez pas aller à la colère que méritent les mauvais traitements dont on use contre vous ; soyez calme et fière, afin de ne perdre aucun de vos moyens; cbercbez des preuves et, quand vous les aurez réunies, ne vous en laissez dépouiller à aucun prix.

— Des preuves I j'en ai, Monsieur, reprit vivement Mme Hélène, en croisant ses deux bras sur sa poitrine, juste à l'endroit où elle avait mis ses papiers.

Elle faisait doucement crier ces mêmes papiers, afin de se bien convaincre que sa vengeance était là, qu'elle n'avait point rêvé, que Gaëian lui avait bien donné toutes ces cboses et que le réveil, en arrivant, n'allait point la laisser désarmée en face de l'ennemi dont elle avait bonté de porter le nom.

— Des preuves, j'en ai. murmurait-elle à demi-voix, beureusement pour moi ! Non-seulement elles m'aideront à me sauver de l'infamie dans laquelle on me pousse, mais encore à me venger de tout le mal qui m'a été fait ; de tout celui dont on a accablé ceux que j'aimais, ceux qui avaient pour moi une sainte et profonde tendresse ; elles auront une grande force, les preuves que je possède.

— Maintenant, Madame, reprenait le commissaire de police, il est encore une autre question que je vous demande la permission de vous adresser.

— Parlez, Monsieur, je vous écoute avec toute la reconnaissance que mérite, de ma part, la sympathie que vous voulez bien me témoigner.

— Avez-vous encore, Madame, soit dans votre famille, soit parmi vos amis, quelqu'un à qui vous voudriez faire savoir que vous êtes arrêtée, en même temps que le pourquoi de cette arrestation ?

— Ah ! merci, mille fois merci ! Monsieur, s'écria Mme Hélène. A mesure que la voiture roulait, s'approchant du dépôt de la préfecture de

-^ police, elle se sentait de plus en plus craintive, effrayée, ne sachant si on n'allait ^

pas lui prendre ce trésor de vengeance qu'elle tenait étroitemenî serré tout contre sa poitrine ; elle craignait de voir s'égarer une seule de ces pièces dont elle connaissait la valeur.

Celait sa force, de posséder tout cela; aussi, joignait-elle, plus ardemment encore, ses mains sur son trésor et, tout en redoutant de le perdre si elle le gardait sur elle, elle n'osait pas le confier même à cet homme qui, pourtant, tout en l'arrêtant, la protégeait encore.

Mais, lorsqu'illui eut dit :

— Voudriez-vous faire savoir à quelqu'un l'accusation qui pèse sur vous, en même temps que votre arrestation ? elle poussa un cri qui était presque un cri de joie ; elle venait de songer que les papiers qu'elle possédait elle pourrait les remettre à Ambroise Beaupuy. \

— Oh ! Monsieur, dit-elle aussitôt, je vous serais profondément reconnaissante si vous vouliez bien faire savoir à un homme qui m'aime comme si j'étais sa l fille ce qui vient de m'arriver... ;

A l'angle de la rue de Babylone se trouve une grande maison pleine de silence i et de recueillement; c'est là qu'habite celui qui m'a vue naître, grandir, devenir j ce que je suis, c'est-à-dire la femme la plus malheureuse qu'il y ait sur la terre. ;

Cet homme s'appelle Ambroise Beaupuy. ;

— Je vous le promets, Madame, j'irai trouver M. Ambroise Beaupuy et je lui ; raconterai tout ce que j'ai vu. ' (

— N'oubliez pas. Monsieur, que mon ami est un vieillard dont je suis la ^ seule affection, l'unique joie ; le récit que vous allez lui faire est une chose \ horrible; faites-le-lui donc, je vous en prie, avec toutes les précautions \ possibles. f

— Alors, Madame, demanda encore le commissaire de police à la pauvre \ affligée, si, pour éviter une trop grande douleur à ce vieillard qui vous aime si \ tendrement, j'en étais réduit à garder le silence en face de lui sur ce qui vous j concerne, quelles sont encore les autres personnes auxquelles je pourrais faire ; savoir que vous avez besoin du secours de vos amis ? ;

Hélène donna aussitôt le nom et l'adresse de Richard Derock cl de sa femme, ( ainsi que celle de Benjamin Jacob. (

Quelques instants après, elle entrait à la préfecture de police: \

Une fois les préliminaires de son incarcération subis par elle avec résignation, ( on la conduisit dans une grande salle où elle devait, avec beaucoup d'autres femmes, attendre le lendemain matin pour être conduite à l'un des juges du petit parquet.

Quand Hélène se vit en pleine nuit dans cette geôle infecte, dans laquelle l'égout moral de la grande ville vom.issait chaque jour ce qu'on lui jetait au long de sa route de hideurs et d'immondices, elle fut prise d'une douleur active et profonde; un frisson convulsif agita ses membres.

Des gouttes d'une sueur abondante et glaciale naissaient sur ses tempes, sur son front, à la racine de ses cheveux et glissaient le long de ses joues; ses yeux, brûlants, étaient secs, mais ils étaient fiévreusement dilatés, comme sous l'empire d'une frayeur immense, et, de son regard affolé, elle parcourait la grande pièce sans se demander ce qu'elle voulait y voir, sans savoir même si elle y voyait quelque chose.

Çà et là, dansée cloaque imprégné d'une humidité crasseuse et puante, au travers de l'espace chargé de vapeurs nauséabondes, des femmes couvertes de ^'

I/AULLTKKE KT L AMOUR i^

clinquant'lriiinaicnt des robes de soie, les lleurs de leur coilVure, les dentj'lles de leurs jupons et de leurs manchellcs, de mrme que les faux bijoux dont elles élaienl pariios.

Tout cela roulait sur le sol liumido, et leurs voix hideuses et rauques, leurs propos graveleux et cyniques, se mêlaient aux éclats de rire des unes, aux jurements des autres, aux plaintes de celles-ci, aux malédictions du plus grand nombre, au rondement de (juelques-unes.

Hélène avisa un angle obscur et s'y réfugia d'instinct.

Elle fut bientôt rappelée au sentiment de l'existence par le contact d'une main qui essayait d'être preste et légère, alors qu'elle avait la lourdeur et les tâtonnements d'une main d'ivrogne.

Cette main cliercliait à ses poignets, à sa ceinture, dans l'espoir d'y rencontrer quelque bijou ; ses poches avaient déjà été fouillées sans qu'elle s'en aperçût; mais, quand cette main moilo, humide et puante effleura son cou, cherchant à ses oreilles les brillants qu'elle portait, le sentiment d'horreur qu'elle éprouva ) fut immense, et il agit sur elle de telle façon qu'elle se leva d'un bond et se j trouva spontanément toute droite. )

Alors, reculant de quelques pas, elle allait s'appuyer à la muraille, lorsqu'elle j sentit un cdrps fluet et souple se mouvoir entre elle et la pierre. )

Prise d'etTroi, elle laissa échapper, maigre elle, en un cri strident, le nom de ) son bien-aimé : Emmanuel ! !

Tout à coup, elle sentit qu'on la tirait doucement par la manche ; au même ) instant, on lui disait à voix basse : )

— Demeurez dans ce coin, car, si vous allez au milieu de ces femmes, elles ' s'apercevront que c'est la première fois que vous entrez ici; alors, on vous fera ) toutes sortes de misères ; dans le salon de conversation où nous sommes, on se j connaît comme si on avait été élevé ensemble et l'on met les visages nouveaux ; en suspicion ; on les rançonne et on les vole pour leur faire payer leur bienvenue ; dans l'aimable société ; après cela, on se réunit pour les martyriser un brin ; il l faut bien se distraire ! c'est long, croyez-moi, surtout pour des femmes qui ne ( peuvent pas dormir, d'être enfermées jusqu'au matin. '

Hélène était interdite ; elle ne se rendait pas compte du sentiment qu'elle ' éprouvait ; néanmoins elle tremblait toujours envoyant sans cesse, immobile à ses côtés, celte grande ombre noire, couverte de haillons traînant jusqu'à terre, ; qui s'était redressée en même temps qu'elle et dont elle sentait le regard fixe | arrêté sur son visage, suivant tous ses mouvements, pour ainsi dire jusqu'à sa respiration qui était tantôt haletante, tantôt courte, brusque, oppressée, comme si une invisible main l'avait étreinte à la gorge. i

Elle n'osait point se retourner pour se rendre compte à quelle catégorie pouvait j bien appartenir l'être qui lui adressait la parole et dont la voix, tout à la fois | gouailleuse et mordante, en dépit de la sourdine qu'elle lui avait imposée, lui semblait une chose redoutable de plus.

La grande ombre menaçante disait : i

Hé ! donc, Flandrine, mauvaise efflanquée, graine de scorpion, quoi que

lu lui dis, à cette femme ? je veux le savoir, moi !

Mme Hélène tressaillit.

N'ayez pas peur ! lui dit encore à voix basse la femme qui était derrière

elle, en se penchant à son oreille, pendant que la main qui s'était, une première 4. fois'déjà, approchée de sa manche lui saisissait vivement le bras et la retenait ^

'Mm

— A nous deux, la Perle! à nous deux, vampire (page 35).

pour Tempêcher de faire le moindre mouvement ; n'ayez pas peur et laissez-moi faire.; la Bacchus est soûle comme une grive; elle va tomber pour peu qu'on la touche ; faut l'achever, voilà tout.

Je me charge de cette besogne ; sans cela, nous allons avoir tout à l'heure, sur le dos, la chambrée entière.

Mme de Bleutz sentit alors se détacher d'elle la main qui la retenait contre le mur. La pauvre femme était plus morte que vive ; elle obéissait, sans s'en rendre compte, à l'impulsion qu'elle recevait.

Elle vit aussitôt se dessiner à ses côtés une forme longue et souple, qu'elle aurait probablement trouvée gracieuse si elle l'avait rencontrée en un autre À)

8me LIVRAISON

Reproduction JorincUcmeni interdite

2me SÉRIE

I/AULLTi;ill, I;T I/AMOUIl

nulroit et à laquelle elle ne put donner aucun nom, tant la frayeur paralysait lonl onscmble son regard, sa parole et sa pensée.

— Ce que je lui disais, à celte femme, je ne demande pas mieux que de l'en lairr part, la vieille, répliqua la personne qui parlait toujours très-bas; seulement, si tu continues à jaboter aussi baut, ce sera tant pis pour loi : tu seras obligée do partager avec les autres, et ta part en sera réduite d'autant.

— Je ne veux pas partager, moi ! je ne veux partager avec personne ! répondit d'une voix d'ivrogne colle qu'on appelait la Maccbus.

— Alors, tais-toi sans regimber.

— On se tait, mais, tout de même, je veux savoir quoi que tu disais h cette femme; j'ai mis ça dans ma lèfe, et, tu sais, ce que j'y mets n'en sort pas facilement.

— Ce que je lui disais, tu ne l'as donc pas encore deviné ? grande idiote ! Par Dieu ! ce n'est pas malin; je lui glissais dans le tuyau de l'oreille : — Il faut payer la bienvenue, la belle ; mais si tu veux que la grande Baccbus et moi, moi qu'on appelle Poigne-d'Acier, nous soyons pour toi et que nous empùcbions qu'on te rosse, faut être gentille et nous faire voir un peu que t'as des poches en les retournant dans nos mains.

— Ah ! ah ! ah ! fit l'ivrogne en riant d'un air hébété, c'est donc pour cela que je n'y ai rien trouvé, moi, dans ses poches ; lu avais pris les devants, Poigned'Acier, et tu les avais si bien nettoyées qu'il n'y avait plus rien du tout pour cette pauvre soiffeuse de Bacchus.

Mme Hélène tressaillit de crainte autant que de dégoût; au milieu des émotions qui la torturaient, elle se souvenait qu'elle avait caché dans sa poitrine des papiers qui lui étaient précieux. S'ils avaient disparu !... pensait-elle. Et elle y porta vivement la main.

Les papiers bruirent sous ses doigts.

Elle n'avait donc rien perdu ; les instruments de sa vengeance étaient encore sous sa main; aussi sentit-elle ses forces renaître et sa raison reprendre sa place dans son esprit aux champs, dans sa Icte égarée tout à l'heure.

— C'est pour nous deux ce que j'ai trouvé, la Bacchus, disait Poigne-d'Acier, quand nous sortirons, demain matin, nous irons chez le mastroquet, et tu sais qu'il y aura de quoi nous régaler largement.

Cependant Poigne-d'Acier saisissait vivement le bras que Mme Hélène venait d'appuyer contre sa poitrine, en lui disant doucement :

— Pas un mouvement, pas un geste, restez droite ici, dans l'ombre oij vous êtes, et, quoi que ce soit que vous entendiez derrière vous, ne laissez pas échapper un cri, ne diles pas un mot.

Alors, d'une main énergique et leste, Poigne-d'Acier saisit la grande femme qui se tenait à peine sur ses jambes, et, la faisant passer derrière Mme Hélène, elle la jeta dans l'angle du mur, où elle s'accroupit à côté d'elle.

— Voilà le magot qu'il nous faut partager, lui dit-elle.

Et, en même temps, un bruit de monnaie qu'on faisait se mouvoir avec précaution arrivait aux oreilles de Mme Hélène.

Du côté de l'étroite fenêtre, s'élevait, en même temps, une bruyante dispute qui attira les gardiens, lesquels, avec quelques jurons et quelques coups de pied distribués par-ci, par-là, accompagnés d'un certain nombre de coups de poing lancés dans le tas et jetés au plus épais du rassemblement, parvinrent à rétablir ce qu'on appelle « l'ordre » dans ces endroits-là.

Il était temps que l'on intervînt : les hôtesses de cette salle commune commençaient à jouer crânement du couteau ; encore quelques instants et la chose devenait tragique.

Il est étrange de constater combien les personnes qu'on arrête et qu'on emprisonne déploient de finesse, de ruse, d'habileté, souvent couronnées de succès, pour cacher une arme par devers elles; c'est un fait acquis, dans les maisons de détention, que des prisonniers et des prisonnières, sévèrement et habilement fouillés, trouvent encore la possibilité de cacher des moyens de nuire.

Mme Hélène faisait de vains efforts pour se rendre plus invisible encore qu'elle ne l'avait été jusque-là ; elle se blottissait convulsivement dans l'angle de la muraille, pendant que Poigne-d'Acier laissait échapper, avec un sourire aigu qui agitait ses lèvres pâles, des cris qui ressemblaient aux témoignages de contentement qu'aurait pu faire entendre une vipère, et cela quand, dans la mêlée, les couteaux s'étaient mis à jouer activement, faisant reluire leur lameaiguo dans la clarté douteuse que la lune jetait au milieu de toute cette ombre.

Poigne-d'Acier, avec des ondulations d'une grâce et d'une souplesse infinies, s'était trouvée spontanément dans la partie de la salle où les couteaux brillaient le plus activement.

Elle venait de pousser un cri strident comme si elle avait reçu une horrible blessure, et, avant que Mme Hélène eût pu songer à la retenir de nouveau, elle avait trouvé le temps d'accomplir toutes ces choses et de revenir prendre sa place à côté de la jeune femme.

— C'est bon, j'ai mon affaire, murmura la grande fille en s'arrangeant pour faire un oreiller de son châle ; puis elle s'assit à côté d'Hélène, qu'elle avait poussée tout à fait dans l'angle, afin de lui faire, au besoin, un rempart de son corps.

Elle venait de dérober une arme aux femmes qui se battaient.

— Dites donc, fit-elle en s'adressant à Mme de Bleutz, pourquoi, tout à l'heure, avez-vous dit : — Mon Dieu ! Emmanuel !...

— J'ai dit Emmanuel, reprit Mme Hélène, parce que celui qui s'appelait ainsi est maintenant dans un monde qui n'est pas rempli de haines comme le nôtre , et, si les âmes des trépassés avaient la puissance de nous venir en aide, à coup sûr, à mon appel, il serait venu pour me protéger contre les choses et contre les gens.

— Vous l'aimiez ? demanda Poigne-d'Acier; vous l'aimiez, n'est-ce pas, celui qui s'appelait Emmanuel ?

— Oui, soupira simplement la jeune femme, et je l'aime encore.

— Voulez-vous m'écouter ? demanda Poigne-d'Acier d'une voix suppliante.

— Parlez, répondit Mme Hélène.

— Quand j'étais toute jeune, à l'époque où j'avais entre quatorze et quinze ans,j'étais déjà grande et forte autant que je le suis aujourd'hui ; à la sortie des ateliers, dans le quartier Saint-Marceau, où je travaillais avec un tas d'autres filles, il y avait presque toujours des disputes; le plus souvent, les mots et les coups de gueule dégénéraient en batteries.

Dans ces cas-là, c'était inévitablement moi qui donnais les plus mauvais coups, si bien que le nom de Rosalie, qui est le mien, finit par être complètement oublié ; j'avais été baptisée Poigne-d'Acier.

Un soir, ce soir-là j'avais été danser à la barrière, minuit venait de sonner et je rentrais seule.

L'ADULTKIIR KT L'AMOUIl

Arrivée aux boulevards exiéricurs, j'cnlcndis le liruil «rime (grande dispute. Oh ! pour le eoup, c'élail soigné !...

On se houseuiail ciànenuMil ; pourtant j'allais passer sans me mêler de; la eliose ; je vous l'ai dit, il était tard et je n'avais pas de temps à perdre pour dormir (pirlques heures avant de me rendre à l'atelier.

Je marchais toujours du mènie pas, lors<jiie j'entendis une voix faible qui criait, en faisant de grands efforts :

— Au secours ! au secours ! on m'assassine!...

— Tiens ! voilà pour l'apprendre à parler si haut, sacré bavard, reprit une autre voix enrouée et moqueuse ; puis j'entendis comme le bruit d'un corps qui serait tombé à terre.

('a m'avait fait de l'elTet, cet appel au secours ; et puis, je ne sais pas, moi, je n'aime pas qu'on se dispute sans (juc je m'en mêle.

Ah ! ah ! il paraît qu'on se frotte les côtes ! que je me dis en retournant sur mes pas.

Pour être prête à tout événement, je sortis un eustachc, que je portais toujours dans ma poche en cas de besoin, et je m'approchai du côté d'où venait le bruit de la lutte.

Deux hommes, pas deux ouvriers, des grincheux et des escarpes, de ceux qui volent au lieu de travailler, étaient en train de vider les poches d'un pauvre garçon qui paraissait être mort.

Je ne sais pas si je vous l'ai dit, continuait Poigne-d'Acier, mais il faisait, cette nuit-là, un clair de lune qui aurait permis de travailler à compter des perles sans se ^àter la vue.

L'homme qui était à terre avait une blouse qui laissait voir, par son entrebâillement et sur sa poitrine, une chemise bien blanche ; ses pieds étaient chaussés de bottines fines ; il avait l'air d'un ouvrier aisé et gentiment endimanché. La lune, qui donnait en plein sur lui, me Ht voir aussi que c'était un beau garçon.

Ma foi, je ne réfléchis pas ; je ne m'attardai pas plus longtemps à me tenir des discours toute seule ; je me glissai derrière celui des deux hommes qui me tournait le dos et je lui enfonçai vivement mon couteau entre les deux épaules, jusqu'au manche; il tomba net : il avait son compte !...

Son camarade se releva d'un bond et se précipita sur moi.

.\h çà ! me dis-je, voilà, je crois, le moment de prouver que je n'ai pas volé mon nom de Poigne-d'Acier ; sans cela, la fille de ma mère va passer un mauvais quart d'heure !

L'homme qui m'avait attaquée était grand et fort; aussi la lutte entre lui et moi dura-t-elle longtemps. 11 me prenait entre ses bras, qu'il refermait comme pour m'élouffer.

A la longue, je parvins à me dégager ; je reconquis l'usage d'une de mes mains et je lui en Ils une cravate ; alors, je le laissai me serrer tout à son aise ! Ah ! ce ne fut pas bien long : je sentis vite que ses bras mollissaient; ils tombèrent bientôt le long de son corps; il essayait bien de les ramener autour de moi, mais il ne le pouvait plus.

Je me disais, c'est peut-être une feinte ; il joue l'étouffé pour me faire lâcher prise ; alors, au lieu de retirer de son cou ma main qui lui faisait un collier, j'omis l'autre, et ses jambes ne tardèrent pas à faire comme ses bras, elles mollirent aussi ; il ne se tint bientôt plus debout que parce que la collerette que je lui avais faite avait mon bras pour porte-manteau.

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Je tenais toujours mon gredin et je serrais ferme, lorsque l'homme à la blouse, qui était étendu à terre, vint à remuer ; il poussa un gros souffle ; il avait l'air de revenir à lui.

Je le regardai bien attentivement pour m'assurer que ce n'était pas l'autre voleur, celui à qui j'avais planté mon couteau entre les deux épaules, et je vis que c'était le beau garçon qui essayait de se relever ; mais il n'y arrivait pas facilement.

Alors, je voulus lui aider et, pour cela, je lâchai l'homme qui avait tenté de m'étouffer ; j'ouvris les mains et, patatras ! le voilà qui tombe comme une masse.

Eh bien ! c'était fini de ce oôté-là comme de l'autre ; il en avait assez, tout comme son compagnon.

Une fois débarrassée des deux méchants compères, je me dis :

Ce n'est pas tout; je n'en suis qu'au commencement de la besogne; maintenant, il s'agit d'emporter le joli garçon en un lieu plus propice que la grand'route ; et je commençai par le mettre debout, pour savoir s'il allait pouvoir se mettre sur ses jambes. Ce que j'en faisais, cela allait très-bien ; mais, de son côté, il ne s'aidait pas pour un sou de bon argent ; on l'avait assommé, quoi ! et, sans mon aide, il serait resté là.

Mme Hélène respirait péniblement ; elle était sous le coup d'une terrible émotion ; le récit de celte femme, qui parlait de meurtre comme si elle avait raconlé la plus naturelle, la plus simple des choses, la tenait haletante et fort émotionnée.

Poigne-d'Acicr ne se doutait même pas des sentiments qu'elle éveillait dans l'esprit de Mme de Bleutz ; elle poursuivait, avec l'aisance qu'elle aurait mise à faire le récit de la plus ordinaire des aventures.

— Dans ce temps-là, j'étais une bonne fille ; je me battais bien par-ci, par-là, chaque fois que j'en trouvais l'occasion; dame ! vous savez, chacun prend son plaisir où il le trouve. J'étais tapageuse, j'aimais les batteries, mais, tout de même, je travaillais dur, ferme et longtemps toute la semaine.

J'avais, dans la mansarde que j'occupais, un lit à moi, un bon lit ! dans lequel rien ne manquait, ni les meilleurs matelas, ni les beaux draps de toile; j'avais aussi une table, quatre chaises, un fauteuil, une petite glace pour me mirer, de la vaisselle et un fourneau pour faire ma cuisine ; j'avais tout payé avec le fruit de mon travail.

Ah ! c'est q-ie j'avais une idée, et je n'en démordais pas : je voulais me marier. Quand j'étais seule, dans ma chambre, je me disais avec une certaine fierté : aussitôt que mon ménage sera monté, que rien n'y manquera plus, que j'aurai de la vaisselle, du linge en quantité, avec quelques écus de côté, je trouverai un brave ouvrier, bien vaillant et très-cr;lne ; alors, nous nous marierons, nous aurons des enfants que j'élèverai ; tout ça courra, chantera, et se battra autour de moi; et ça grandira pendant que je vieillirai sans m'en apercevoir; je me faisais une si belle idée de ce bonheur qu'il y avait des moments où j'en pleurais de joie, comme une grande bête que j'étais.

Le soir dont je vous parle, après avoir mis à mal les deux larrons que vous savez et chargé sur mes épaules le joli garçon, qui n'était pas tout à fait mort, mais qui n'en valait guère mieux, je pris le chemin de ma maison.

Mon concierge était couché depuis longtemps déjà ; il tira le cordon pour épondre à mon coup de sonnette ; puis, au moment où je passais devant sa i»

L'ADULTÈKK ET L'AMOUH

porte pour pipnor l'escalier, il diMiianda, d'une voix qui dénotait sa mauvaise luimeur :

— gui est là ?

— C'est moi, lui répondis-jc gracieusement ; (^'esl moi. l'oignc-d'Acier.

— C*esl-y une heure pour rentrer, et pour une fille surtout, ajouta-t-il en grognant; a-t-on idée de cela ?

— C'est vrai, Philippe, j'ai tort, répondis-je ; mais vous savez que cela ne m'arrive pas souvent d'aller danser ; il ne faut pas m'en vouloir ; et puis, k la sortie du liai, on s'est donné un coup de torchon, oh ! mais un <le ces coups de torchon dont on garde la mémoire toute sa vie; je vous raconterai ça demain, quand il fera jour.

Tout en parlant, je prenais l'escalier et je faisais mes pas légers, avançant le plus doucement possible, dans la crainte de voir M. Philippe se lever, sortir de son antre et s'opposer à ma rentrée chez moi en voyant que je n'étais pas seule.

Chez le père Philippe, il fallait avoir des mœurs, et un homme, môme ^elui que je portais sur mon dos et qui était à moitié crevé, (.a aurait toujours été un homme, pour lui ; sans vouloir entendre même l'ombre d'une explication, il nous aurait mis à la porte ; c'était justement ce que je voulais éviter, vu l'heure avancée et l'état du pauvre garçon que je portais.

Aussitôt que je fus arrivée à ma chambre, je déposai sur mon propre lit le fardeau dont je m'étais chargée.

Le malheureux garçon était bien malade ; je m'empressai de le déshabiller, je le couchai, je le soignai de mon mieux; |)uis, quand il eut l'air de s'assoupir, autant de faiblesse que de fatigue, je m'assis sur une chaise auprès de lui et j'achevai ma nuit à le regarder dormir.

La lune ne m'avait pas trompée : c'était, en effet, un joli garçon que j'avais arraché à une mort certaine et ramené chez moi, un peu sans lui en avoir demandé la permission ; il était un peu plus petit que moi, mais il était si gentil ! il était blond tout autant que j'étais brune ; eiilln, quand je l'eus longtemps regardé, jusqu'au matin, et quand sonna l'heure de me rendre h. l'ouvrage, je me disais, en souriant :

— Tout de même, si c'était un bon ouvrier et un brave gan-on ? s'il se guérissait et qu'il devînt mon mari, cela me ferait plaisir; il est bien gentil et me plaît tout à fait.

— Vous partez ? me demanda mon pauvre blessé d'une voix faible, quand il me vit quitter la chaise sur laquelle je l'avais veillé, vous partez ?

— Oui, lui répondis-je, je vais travailler ; mais, ne vous inquiétez pas. je reviendrai à midi et je vous donnera' tout ce qui vous sera nécessaire.

— Non, me dit-il, il ne faut pas que vous alliez aujourd'hui à votre atelier, du moins avant ((ue vous soyez allée chez le commissaire de police du quartier; le commissaire doit être instruit de ce qui m'est arrivé pour y mettre bon ordre maintenant ou un peu plus tard ; un peu tard, je crois, car si j'avais attendu le secours des agents, j'ai bien peur, pour moi, qu'ils n'auraient relevé qu'un cadavre.

Alors, quand je vis qu'il pouvait parler sans trop de fatigue, nous nous mîmes à causer tous les deux; après qioi, je m'en fus chez le commissaire de police, qui s'empressa de venir à ma suite jusqu'à ma mansarde, pour interroger le blondin auquel j'avais sauvé la vie.

Ah ! par exemple, ce fut i)ien d'une autre histoire quand le père Philippe

s'aperçut que je l'avais trompé et que je n'étais pas rentrée seule au milieu de la nuit ; dès qu'il vit, ainsi qu'il le disait, la police envahir ses escaliers, il se mit dans une si grande colère que j'en restai tout interdite, et, pour couronner l'œuvre, il me donna congé tout de suite.

Somme toute, j'avais un trimestre devant moi puisque j'étais dans mes meubles; néanmoins, quand mçm blessé fut guéri, j'étais à la porte de la maison que j'habitais depuis longtemps et, en même temps, j'étais renvoyée de mon atelier où l'on m'avait remplacée.

Lui, mon blessé, mon ressuscité, il m'appelait Rosalie et si parfois, en plaisantant, il disait : — Poigne-d'Acier, il ajoutait bien vite : heureusement pour moi !

Sa maladie avait été longue, sa convalescence fut plus longue encore ; mais, enfin, quand il put se lever et sortir, il me dit, en regardant ma mansarde qui lui avait servi de maison de santé :

— Il faut déménager, Rosalie ; il faut quitter cette inhospitalière maison, dont on vous a donné congé pour m'y avoir recueilli.

Dans ce moment-là j'étais fière comme une millionnaire d'avoir gagné tout mon mobilier, de l'avoir gagné à moi seule ; je me figurais que mon Blondin trouvait très-beau tout ce que je possédais. Alors je le laissai faire.

J'étais certainement beaucoup plus forte que lui ; eh bien ! le croiriez-vous, je lui obéissais comme un enfant à son maître.

Il ajoutait : — Rosalie, tu vas venir avec moi, j'ai une chambre assez grande pour nous deux; elle est bien plus vaste que ne l'est celle-ci ; tu seras ma ménagère ; tu m'as si bien soigné que tu me soigneras encore ; les hommes, vois-tu, ma chère, ont toujours besoin que les femmes s'occupent d'eux.

Et, là-dessus, il se mit à causer beaucoup, et moi je trouvais que tout ce qu'il disait était bien, irréprochable et beau ; il m'avait dit de venir avec lui ; donc, quand il partit, je ne pensai plus qu'à le suivre.

Mon blondin était un ouvrier menuisier, un bon ouvrier fort habile, bien vaillant aussi ; comme il me l'avait dit, il avait une" chambre beaucoup plus grande que la mienne; dans cette chambre il y avait un lit magnifique, une grande glace, une pendule ! à cette époque, je ne me faisais pas l'idée' d'un luxe pareil ; une pendule, chez moi !

Si vous saviez comme nous avons été heureux, disait Poigne-d'Acier à Mme de Bleutz, vous auriez pitié de moi, car je suis bien malheureuse depuis que tout ce bonheur me manque.

La grande fille passa le revers de sa main sur ses yeux, pendant qu'elle continuait :

— Le premier jour, je restai à la maison pour arranger la chambre ; mon ressuscité me fit faire un joli dîner pour le soir ; quand il rentra, il amenait avec lui un de ses camarades.

— Voilà ma femme, lui dit-il, pendant que je devenais toute rouge ; mais je ne dis pas non, j'avais bien trop peur de lui faire de la peine en le contrariant.

Le soir, quand il me dit encore : — Rosalie, m'est avis que le lit est assez large pour nous deux, qu'en penses-tu ? Je ne dis pas non davantage. Et puis, du moment où il avait affirmé que j'étais sa femme, c'est que j'étais sa femme! et le lit, en effet, se trouva bien assez large pour nous deux.

Ah ! le bon temps que nous avons passé, disait la jeune fille ; cela ne pouvait 4^ vraiment pas durer, c'était trop beau !

) L'.' soir, qii iiiil sa jcuiriicc ciail tiiin.', il iir<i|)|»ti'iiail a lue, a l-'M'iil' ; il

( lisait (oui liant pour moi de longues el hcilcs liisloircs ; eiiliii il iic s'uccupail I plus que de Uosalie, el moi qui éUiis si qucrelleustî aulrclois, moi qui recliert chais les dispulosel les balleries de môme que les autres recluM'clieut les parties V de plaisir, j'étais devenue ealme, douée et tranquille, au point que je ne me rc- ( eonnaissais plus moi-mrnie.

Je nome suis emportée qu'une seule l'ois; mais par exemple j'étais [»arlic pour tout de l)on. C'était un soir, je ne sais paseomment il fut amené à me dire qu'un dos deux beaux fauteuils qui étaient dans sa chambre était le siéf,'e favori de sa première maîtresse ; une fleuriste (|ui venait s'y asseoir, de temps à autre, le dimanche, quand elle avait le temps de passer quelques heures avec lui.

Je l'avais écouté jusqu'au bout, mais il ne m'en avait pas fallu davantage pour être montée juscju'aux combles, j'y voyais rouge !... Je pris le fauteuil entre mes deux mains, sans me rendre compte de ce que je faisais ; mais quand je le reposai par lerre il était en pièces.

Lui, il me regardait Irauquilleincnt faire, et lorsque je làchdi, sur le parquet, les derniers débris de ce qui avait été un fauteuil, je me mis à pleurer, comme si j'avais une grosse peine.

— Viens m'ciubrasser, liosalie, nie dit-il de sa voix qui était toujours douce et Cdlme ; viens m'embrasser, ma femme ; je l'aime bien, va, el je n'ai jamais aimé (jue loi ; puis, continuail-il, après m'avoir lait asseoir à côté de lui, je vais te faire

j un fauteuil tout neuf; dans celui-là personne ne se sera jamais assis que ma

( petite femme ; personne, excepté elle, ne s'y assiéra non plus dans l'avenir. Tout

} en me disant ces bonnes paroles, il m'embrassait très-fort sur les yeux, pour

( m'empécher de pleurer.

j — Vous voyez bien, Madame, reprenait Poigiic-d'Acier ; vous voyez bien que

j c'était trop beau pour durer longtemps.

) El prenant, sous sa tête, un coin du châle qu'elle y avait roulé pour en faire

! m\ oreiller, elle s'en couvrit les yeux et se mit à pleurer sur son bonheur et sur

; ses beaux jours peidus à jamais.

: — Est-ce que je vous embête beaucoup Vdt^raanda-t-elle enfin à Mme de Bleulz, d'une voix lelleuienl suppliante et plaintive que Mme Hélène, entièrement apitoyée sur le sort de cette malheureuse, ne put s'empêcher de lui répondre:

— Non, vous ne me lassez pas du tout ; parlez, ma pauvre fille ; parlez ! raconter ses chagrins soulage, rappeler ses jours de joie les fait presque revivre; parlez, je vous écoute avec tout mon cœur.

— Ah ' sapristi I dit alors Poigne- d'Acier, en poussant de gros soupirs de contentement, vous pouvez avoir besoin de moi tant que vous voudrez ; vous pouvez m'ordonner de me jeter au feu, ou me faire traverser la rivière, non-seulement vous me trouverez toujours prête à vous servir, mais rien au monde ne m'empêchera (le faire loules vos volontés. Ah î vous pouvez vous vanter que vous avez un et an.? cœur, vous I

Et I*oigne-d'AciersV'inparant d'une des mains de Muu- de Bleutz, elle l'attira jusqu'à ses lèvres el se mil à l'embrasser en la couvrant de ses larmes.

Mme Hélène vraiment émue, en face de cet être incompréhensible qui versait des pleurs comme un enfant, au souvenir des jours de tendresse qu'elle avait j eus dans sa vie et qui, cependant, parlait de tous les vices qui roulent les êtres ; humains jusqu'à la Prêreclure de Police, sans en excepter le meurtre, le crime -. sous toutes ses faces, ainsi qu'elle aurait pu le faire de la pluie et du beau temps. ^

Ote-t'.i de là, lu belle, n'use. I'Hp mon .luvet.

Depuis dix ans Mme de Bleulz avait touché du doigt bien des hontes; elle avait vu s'agiter autour d'elle beaucoup de douleurs morales, et sa route avait été jonchée d'un grand nombre de mauvaises actions commises par les autres ; mais la forme, la forme ! ce manteau si complaisant qui recouvre de son ombre tant de plaies richement vêtues, avait toujours caché les aspérités des actions qui avaient été accomplies par M. de Bleutz et par son entourage.

L'escroc s'était revêtu de l'habit noir du grand seigneur et, dans sa cravate blanche, il affectait la plus excessive pureté, le plus entier désintéressement.

Le souteneur de filles qui partageait avec elles, sans honte, le gain de leur inconduite, affectait d'avoi*\ pour certaines de ces demoiselles, un cntriiînement ^

9me LIVRAISON Reproduction formellement interdice 2"" série

^ f.ii L MMI.n.Ui: KT l/AM(U II ^9>^

qui le ruinait et personne ne parlait aussi liaut que lai des dépenses i'ollcs qu'il sonilijail beaucoup re^TcttcM*... «lors que c'étaient les autres «pii les payaient.

La l'orme, oui, toujours la forme ! avait jusque-là, sinon caché, du moins atténué, aux yeux de tout le monde, même à ceux de Mme de HIeutz, beaucoup do choses ; aussi après avoir clé brusquement amenée et jetée au milieu de ces Icmmes repoussantes et recouvertes de haillons, quand ce n'élail de^oilcttes plus repoussantes encore ; de ces femmes à la voix rauque, chevrotante, cassée, pour lesquelles le cynismedans le vice était une gloire dont elles s'entouraient comme d'une auréole ; après avoir»été jetée danscet horrible milieu, Mme Hélène s'émut à la vue de Poignc-d'Acier, dont les yeux savaient encore trouver des larmes et dont le cœur se fondait au souvenir d'une heure d'amour perdu.

— VA\c aime et pleure, se disait Mme de HIeutz, elle n'est donc pas entièrement perdue.

— Pleurez, liosalie, lui disait Mme Hélène; les pleurs sont une rosée céleste, les pleurs font l'âme blanche et l'on n'est ni tout à fait méchant, ni malheureux à tout jamais, alors qu'on peut encore verser des larmes.

— Ah ! murmurait Poigne-d'Acier, enétoufTant ses sanglots, pendant qu'elle serrait plus étroitement encore la petite main (ju'elle retenait entre les siennes ; ah î vous êtes bonne, vous ; vous êtes bonne comme tout ! voulez-vous que je vous aime ? denianda-l-elle vivement ; si vous saviez comme je serais heureuse de pouvoir aimer quelqu'un de tout mon cœur. Je ne me suis battue et je ne suis

j méchante que parce que tout le monde est méchant autour de moi et que je n'ai personne à aimer!

— H était bon, lui, reprit Mme Hélène ; il était bon, il vous aimait celui que vous aviez sauvé de la mort, une nuit, la fameuse nuit du beau clair de lune: pourquoi l'avez-vous quitte ? Kosalie.

— Lui ! reprit la grande fille, et tout son corps tressaillit, en proie à un mouvement convulsif; lui, c'est de lui que vous me parlez! je ne l'ai pas quitté, je l'ai tué!...

Et la tête de Poigne-d'Acier, qui avait quitté un moment l'oreiller qu'elle s'était improvisé pour regarder Mme Hélène bien en face, venait de retomber lourdement, pendant qu'une plainte, chargée d'un sentiment de douleur et d'un infini désespoir, s'échappait de ses lèvres.

Mme de Bleutz, obéissant à un moment instinctif d'horreur, dont elle n'avait pas été la maîtresse, relira brusquement sa main d'entre les mains de cette fille pendant qu'elle se reculait aussi de quelques pas.

— Oh ! dit alors Poigne-d'Acier, vous n'êtes pas bonne comme lui; il m'avait pardonnée, lui; il m'a dit qu'il m'aimait encore et m'a embrassée aussi affec-

I lueusement que si je ne lui avais pas fait de mal. Pourquoi n'êtes-vous pas bonne autant qu'il l'était, puisque, comme lui, vous m'avez appelée Rosalie et que je me suis laissé prendre à vos regards de la même manière qu'il m'avait

( conquise tout entière, la première fois que je l'avais vu.

j — Je n'ai pas été maîtresse d'un premier mouvement, lui dit Mme de Bleutz, en reprenant sa place à côté de Poigne-d'Acier ; c'est vrai, vous soufTrez : il faut

j avoir pitié de vous et être bon, autant qu'il l'était lui-même; mais enfin, ma fille, comment donc en êtes-vous arrivée à le tuer, cet homme que vous aimiez si entièrement ?

j — Oui, reprit Poigne-d'Acier ; oui, je l'aimais éperdument... Mais je vais vous ;èij^^ conter ce qui est arrivé

yj' L'ADULTERE ET L'AMOUR

— Je vous écoute, fit tout doucement Mme Hélène.

— C'était un jour de fcte. Ma mauvaise heure devait sonner ce jour-là.

Avec quelques-uns de ses camarades et leurs femmes nous avions été à la campagne, tout près de Sceaux.

Les uns jouaient d'un côté, les autres de l'autre ; depuis un instant déjà j'appelais mon homme et c'était tout à fait en pure perte, il ne venait pas et je ne le voyais pas davantage.

Mais, à un moment donné, j'entendis un bruit de feuilles froissées ; je me retournai et j'aperçus à travers les branches celui que je cherchais ; il était avec une petite femme ; elle l'agaçait et lui faisait les mines les plus coquettes ; lui, il répondait à peine, mais la petite femme l'agaçait, l'agaçait toujours; il aurait vraiment fallu être un saint pour résister à tout cela.

J'ai vu qu'il la prenait par la taille pour l'embrasser, et il y allait, sinon de grand cœur, du moins à pleines lèvres.

Ah ! ma foi ! dit alors Poigne-d'Acier, pendant que ses yeux lançaient des éclairs au souvenir de ce qui s'était passé à ce moment, je suis tombée entre eux deux comme un boulet de canon ; à lui, je ne lui ai donné qu'un coup de poing entre les épaules ; mais aussitôt il s'est mis à cracher le sang à pleine bouche.

Elle, c'était autre chose : je l'ai prise dans les deux mains redoutables dont le ciel m'a fait cadeau et je l'ai lancée, ainsi que j'aurais pu le faire d'un caillou, au travers des arbres, je ne sais où ; je crois qu'elle est morte, un mois plus tard, à l'hôpital.

Après avoir fait ma double exécution, j'ai repris, semblable à une folle et n'ayant plus conscience de rien, le chemin de Paris ; sans môme savoir bien entièrement où j'allais, je suis rentrée dans notre chambre et je m'y suis accroupie dans un coin pour y pleurer tout à mon aise.

Le soir, quand la nuit fut venue, les camarades le rapportèrent à la maison, lui.

Quand il m'a vue, acculée contre le mur, semblable à une bête fauve, il m'a appelée tout doucement et il m'a demandé pardon ; oui, le croiriez-vous, c'est lui qui m'a demandé pardon !

Puis, après cela, l'I m'a priée de le soigner, de rester à côté de lui, de ne pas le quitter d'un instant.

— Ah ! je l'ai bien soigné, reprenait la grande fille ; je n'ai eu qu'un regret, mais, ce regret, je l'aurai toujours : c'est de n'avoir pas pu faire passer ma vie dans son corps ; c'est de n'avoir pas pu lui donner la moitié de cette exhubéranle existence dont je suis si abondamment pourvue et dont, hélas ! je ne me sers que pour faire du mal.

Mais, ajoutait Poigne-d'Acier en secouant tristement la tête, je lui avais donné un mauvais coup dont il ne devait jamais revenir ; il a traîné, traîné plus de trois mois. Après cela, un triste jour, je croyais qu'il allait mieux : il me souriait, il m'embrassait, il aurait voulu que j'appuie sa tête sur mon bras, sur celui qui l'avait tué ! Et c'est là qu'il est mort, pendant que le ciel était bleu, qu'il faisait du soleil et que cet insolent soleil venait jusque sur son lit pour me montrer qu'il y avait encore de beaux jours, alors que moi j'étais en deuil pour toute la vie.

Mme Hélène se sentit prise d'une profonde pitié à l'égard de cette femme qui lui racontait ses douleurs avec de si élranges allures.

— Voulez- vous m'aimer? demanda la grande fille en s'adressant à Mme Hélène.

— Jt; \\n\^ |>lains, Uosiilie, soycz-cii bien |)ersiiad«^e, je vous plains enliô-

ronuMil.

Kl vous voiiliv. !)ifn int* l'crmollrr de vous aimer ? ropril In graridr fille.

— Aiiiit'z-inoi. Ilosalio, aimez-moi, soupira Mme de MIeulz ; je vous ai dit que je vous plaignais sinct>rement, et, vous le savez, la pilié comporte toujours un senlimenl |>leiu (le leudrosse ; de plus, je dois vous l'avouer liuml)lem(;nl, j'ai besoin d'rlre ainuV*, car je suis Irès-malheureuse, moi aussi, pnîsqiu* aulanl que

vous.

l*oi}^ne-d'.\eicr essuya vivement son visage, qui était encore couvert dt; larmes, puis elle s'écria :

— On va bientùl venir; ou mettra, de toutes celles qui sont ici, les unes en prison, les autres sur le pavé ; moi, on va me jeter dehors parce qu'on m'a ramassée à la suite d'une batterie sans importance; je vous suivrai, Madame, et vous verrez comme je vous servirai bien, de tout mon creur et de toute mon activité.

Je le voudrais, ma pauvre fille, reprit Mme Hélène, mais je ne suis pas la

maîtresse de disposer de ma destinée, pas plus que de celle des autres; je ne me doute pas de ce qui va m'arriver quand on va me faire sortir d'ici.

— C'est égal, re'prit Poigne-d'Acier, je ne vous quitterai pas ; je vais ra'attacher à vous comme si j'étais votre ombre.

— Cela me paraît bien difficile, ma pauvre fille, ajouta Mme de Bleulz.

— Cela me regarde; je tâcherai d'y arriver; seulement, dites-moi votre nom.

— Je m'appelle Hélène de Bleutz, dit doucement la jeune femme. L'heure du triage ne tarda point à sonner.

En etîet, quelques instants après, on venait chercher les prévenues ; l'Asperge et les Beaux-Veux furent conduites à Saint-Lazare pour avoir à rendre compte un peu plus tard de la querelle qu'elles avaient eue à coups de couteau ; d'autres femmes les suivirent pour des causes à peu de chose près semblables ; quelques autres furent tout simplement mises dehors : Poigne-d'Acier fut de ce nombre.

Mme Hélène fut dirigée sur Saint-Lazare !...

Après avoir été rendue à la liberté, Poigne-d'Acier fut s'asseoir sur une des bornes qui taisaient le coin de la rue de Jérusalem ; à cette époque, la rue de Jérusalem existait encore et les bureaux de la préfecture de police y étaient installés.

La grande fille mit sa tête dans une de ses mains et se prit à réfléchir, cherchant un moyen, quel qu'il pût être, de rejoindre Mme Hélène.

A la fin, elle se dit :

— H n'est pas possible que la journée se passe sans que quelqu'un vienne s'informer d'elle; je ne puis pas être la seule à l'aimer; elle doit avoir de grandes affections dans le monde. On viendra ! il faudra donc que je sois là ; je re'^arderai si bien le visage des gens que je parviendrai facilement à deviner quels sont ceux qui accourent ici à son intention.

Et, d'un trait, elle courut chez le plus proche boulanger pour y prendre un gros morceau de pain, qu'elle enveloppa dans un coin de son tablier: c'était sa provision pour toute la journée ; puis elle revint s'asseoir sur la borne qu'elle avait choi^ie et elle s'y mit en faction.

— Attention ! se disait alors la grande fille chaque fois qu'un personnage de bonne et triste allure passait; c'est pai mi ceux-là que je dois inévitablement trouver ce que je cherche.

Alors elle se levait de la place qu'elle occupait depuis le matin et, avec un mouvement plein de souplesse et de grâce qui était inné chez elle, elle s'appliquait à attirer le regard de ceux qu'elle présumait devoir venir pour Mme Hélène. Quand elle avait réussi à ce que l'on fit attention à elle, elle disait tout bas, mais tout bas et d'une voix humble et tremblante :

— Est-ce pour Mme Hélène que vous venez ici ?

Une grande partie de la matinée se passa sans amener pour Poigne-d'Acier un résultat favorable.

Elle ne se décourageait pourtant pas.

— On viendra, disait-elle ; peut-être un peu tard, je le crains, mais on viendra, je le devine, j'en suis sûre; on ne peut l'abandonner où elle est sans venir lui porter secours.

Vers les trois heures de^'après-midi, un beau vieillard, dont les longs cheveux blancs retombaient en boucles épaisses sur le col haut boutonné de sa redingote noire, tourna l'angle de la rue ; il s'appuyait sur le bras d'un homme jeune auquel l'indignation, la colère, l'emportement contenu, amenaient des éclairs dans son grand œil brun.

— C'est pour elle, je le sens ; c'est pour elle, à coup sûr, que viennent ces deux hommes, se dit Poigne-d'Acier qui se leva vivement pour aller droit cà eux.

Le grand vieillard attacha sur cette fille le regard doux et bienveillant qui lui était habituel et lui demanda, en la voyant tout émue et toute rougissante :

— Que voulez-vous ? ma fille.

— Je voudrais vous faire une question, répondit Poigne-d'Acier ; mais, je vous en prie, si je me trompe, ne me rudoyez pas ; on m'a, depuis ce matin, dit tant de choses pénibles, on m'a si mal reçue quand j'ai voulu parler que je suis encore tout ébranlée et craintive.

Oh ! non, fit-elle, je ne me trompe pas ; bien sûr, vous venez pour elle ?

Le jeune homme eut un mouvement qui le poussait vers la grande fille ; il tressaillit, et il allait questionner Poigne-d'Acier, lorsque le vieillard, toujours impassible, lui demanda :

— Pour qui donc croyez-vous que nous venions ?

— Pour Mme Hélène, répondit Poigne-d'Acier en joignant les mains comme pour affirmer une prière devant le vieillard.

Le jeune homme venait de pousser un cri; celui qui s'appuyait à son bras le retint.

— Il y a beaucoup de Mme Hélène dans le monde, fit-il en regardant bien dans les yeux celle qui lui parlait.

Mais Poigne-d'Acier avait été encouragée par le cri qui venait de sortir de la poitrine du jeune homme, aussi continua-t-elle, d'une voix brisée par l'émotion, pendant que de grosses larmes sillonnaient ses joues :

•— Non, il n'y en a pas beaucoup, de Mme Hélène, surtout comme celle dont je vous parle ; celle-là, elle est belle, elle est bonne ; on l'a enfermée cette nuit, avec nous autres, là dedans ! — et de son doigt elle montrait les noires murailles delà Préfecture de Police — quand on l'a poussée dans la salle où nous étions déjà tout un tas, elle est venue tomber, presque morte de frayeur, auprès de moi ; je l'ai ramassée, pour qu'elle ne soit pas piélinée par les autres.

A ces mots, le jeune homme poussa un grand cri qui tenait vraiment du rugissement de la bête fauve.

gf/'^ 70 L'ADrLTfcni: i;t i/amcmmi

— Si e'tUail l'Ile, pourtant, si cV'tait elle? dit-il au vieillard <jiii, appiivant plus fortemonl oncorosainainsur le bras du jeune homme, répondit :

j — Silence, mon cnfanl, silence ; il faut se m(''li<'r de lout ; ses ennemis s.»ni puissants et redoulahlcs.

Pendant ipi'il parlnil, ses yeux lanr.iient des éclairs, et, si bas qu'il eût prononet'' ces mots, Poif^ue-d'Acier les avait entendus ; peut-être même les avaitelle devinés.

— On veut lui faire du mal ? repril-elle, pendant qu'elle faisait un f,'ostc terrible et (juc son regard laissait éeli;ipper un éclair de férocité ; on veut lui faire du mal ! dites-moi qui est son ennemi et je me charge de le réduire k néant . Ah î quand je le veux, je suis redoutable ! — et la jeune (ille montrait, en parlant, ses beaux bras blancs, irréprochables de forme, sur lesquels les muscles saillaient ; je ne veux pas, moi, qu'on y touche, à Mme Hélène, reprit-elle, et ceux qui lui feraient du mal auraient alTaire h Poigne-d'Acier.

Quelques secondes apnV-;, elle était revenue douce et d'allure souple.; mais, toujours droite devant le vieillard ((ui la regardait curieusement, elle penchait gracieusement sa léte sur l'une de ses épaules qui soutenait alors une partie de sa lourde et riche chevelure ; elle disait avec un geste suppliant :

— Oh ! je vois bien que vous vous mêliez de moi ; vous avez peur pour elle !... Non, il ne faut pas me tenir en suspicion ; je donnerais aussi facilement un coup de couteau qu'un coup de poing, parce que je suis emportée, colère et terrible par moment; mais je ne mens jamais ; mentir est une lâcheté dont je suis incapable ; écoutez, je vais tout vous dire ; il ne faut pas me rudoyer, je ne suis pas méchante pour ceux que j'aime, au contraire. Il faut me dire où elle est.

Ce matin, quand on est venu me mettre à la rue et quand on est arrivé la prendre pour l'envoyer en prison, comme je lui demandais son nom pour pouvoir la retrouver, la suivre, la servir, l'aimer ! elle m'a dit qu'elle s'appelait Hélène de Bléutz ; vous voyez bien qu'elle ne s'est point méfiée de moi, elle^ puisqu'elle ( m'a dit son nom. )

Deux grosses larmes coulaient sur les joues de Poigne-d'Acier, pendant qu'elle } implorait le vieillard : on aurait dit que c'était lui qui tenait les clés de la prison et qui avait la puissance d'en ouvrir et d'en refermer les portes. ■

La grande fille attendait toujours qu'il voulût bien se prononcer et lui répondre. {

— C'est bien, mon enfant, fit le vieillard ; dites-moi où vous demeurez et i aussitôt que j'aurai vu Mme Hélène je vous enverrai chercher, pour vous dire à j quoi vous pouvez lui être bonne. )

— Je ne demeure pas, répondit Poigne-d'Acier qui rougit de n'avoir pas un ) retrait avouable ; quand je suis lasse, je me repose où je me trouve ; je ne suis pas quelqu'un, je suis une pauvre fille bien naalheureuse, ajouta-t-elle en balbutiant ; ) mais, dites-moi où vous voulez que j'aille vous trouver, j'irai ; voulez-vous que je j reste là jusqu'à ce que vous ayez le temps de me faire un signe ? j'y resterai. j

En parlant ainsi, la grande fille montrait, du doigt, la pierre sur laquelle, depuis le matin, elle était restée, attendant ceux qui ne pouvaient manquer de venir pour s'occuper de Mme Hélène.

— Restez-y seulement un instant, dit le vieillard ; j'entre là. et dès que j'en sortirai je vous dirai en quel endroit vous pouvez aller prendre des nouvelles de Mme Hélène.

Poigne-d'Acier s'éloigna lentement, pour s'en aller à sa place, sur la borne ; j ■Àj mais elle jetait des regards tout chargés de prières vers le jeune homme

L'ADULTERE ET LAiVIOUR 71 %z,

De son côté, celui-ci ne la perdait pas de vue.

Le vieillard, c'était Ambroise Beaupuy ; celui qui lui donnait le bras, c'était Benjamin Jacob.

Au moment où ils s'avançaient, tous les deux, sous la porte cintrée, tournant à droite sous la voûte qui faisait un péristyle dans la cour intérieure, Benjamin se retourna et, en apercevant Poigne-d'Acier qui ne le quittait pas des yeux, il ouvrit sa main et laissa tomber quelque chose de blanc à terre.

La grande fille s'élança vers ce qui faisait une tache claire sur le pavé noir et fangeux.

— Ah ! murmura- t-elle, en s'empressant d'aller reprendre sa place, c'est pour moil c'est pour moi qu'il a laissé choir ce papier; je reverrai donc Mme Hélène!... Le jeune homme est bon, presque autant qu'elle est bonne ; il ne se méfie pas de moi, lui !...

Alors elle déplia vivement le petit morceau de papier qu'elle avait ramassé : c'était une carte de Benjamin Jacob qui portait, tout à la fois, son nom et son adresse.

Un long soupir de satisfaction souleva la poitrine de Poigne-d'Acier, et ce fut avec une patience qu'on n'aurait point été en droit d'attendre d'une nature semblable à la sienne, qu'elle resta assise, le dos appuyé à la muraille, la tête haute, le sourire aux lèvres, attendant que le grand vieillard sortît.

Maintenant elle n'avait plus la moindre crainte; elle savait bien que, quoi que ce soit que décidât l'homme aux cheveux blancs. Benjamin Jacob lui ferait toujours retrouver Mme Hélène.

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